
Le chapitre se déploie sous forme de dialogue entre Vyāsa et Yudhiṣṭhira. Yudhiṣṭhira demande que le récit se poursuive, déclarant que le « nectar » des paroles de Vyāsa ne le rassasie jamais. Vyāsa décrit une crise des temps tardifs : le seigneur rākṣasa Lolajihva surgit, répand la terreur dans les trois mondes, puis arrive à Dharmāraṇya, soumet des régions et incendie une colonie belle et sanctifiée, contraignant les brāhmanes qui y vivaient à fuir. Pour protéger les brāhmanes et anéantir le rākṣasa, une multitude de Déesses se manifeste, conduite par Śrīmātā, portant des armes divines variées : triśūla, śaṅkha–cakra–gadā, pāśa–aṅkuśa, khaḍga, paraśu, et bien d’autres. Le rugissement de Lolajihva ébranle les directions et les mers ; Indra (Vāsava) envoie Nalakūbara en reconnaissance, et celui-ci rapporte à Indra l’état du combat. Indra en informe Viṣṇu. Viṣṇu descend (ici, depuis Satyaloka), lance le Sudarśana cakra et réduit Lolajihva à l’impuissance ; le rākṣasa est ensuite mis à mort au milieu de l’assaut des Déesses. Devas et gandharvas louent Viṣṇu ; le Seigneur s’enquiert des brāhmanes déplacés, on les retrouve et on les rassure : le rākṣasa a été détruit par le cakra de Vāsudeva. Les brāhmanes reviennent avec leurs familles et reprennent tapas, yajña et l’étude. La colonie restaurée reçoit un nom d’origine : au Kṛta Yuga, elle est Dharmāraṇya, tandis qu’au Tretā elle devient célèbre comme Satya Mandira. Le chapitre s’achève en affirmant la continuité du dharma, soutenue par la protection divine et la restauration de la communauté.
Verse 1
युधिष्ठिर उवाच । अतः परं किमभवद्ब्रवीतु द्विजसत्तम । त्वद्वचनामृतं पीत्वा तृप्तिर्नास्ति मम प्रभो
Yudhiṣṭhira dit : «Qu’advint-il ensuite ? Dis-le-moi, ô le plus éminent des deux-fois-nés. Ayant bu le nectar de tes paroles, ô Seigneur, je ne suis pas encore rassasié.»
Verse 2
व्यास उवाच । अथ किंचिद्गते काले युगांतसमये सति । त्रेतादौ लोलजिह्वाक्ष अभवद्राक्षसेश्वरः
Vyāsa dit : «Puis, quand quelque temps se fut écoulé et que l’heure de la fin de l’âge approcha, au commencement du Tretā-yuga apparut Lolajihvākṣa, seigneur parmi les rākṣasas.»
Verse 3
तेन विद्रावितं सर्वं त्रैलोक्यं सचराचरम् । जित्वा स सकलांल्लोकान्धर्मारण्ये समागतः
Par lui, les trois mondes entiers — mobiles et immobiles — furent mis en déroute. Ayant conquis tous les royaumes, il vint à Dharmāraṇya.
Verse 4
तद्दृष्ट्वा सकलं पुण्यं रम्यं द्विजनिषे वितम् । ब्रह्मद्वेषाच्च तेनैव दाहितं च पुरं शुभम्
Voyant ce lieu tout entier sacré, charmant et fréquenté par les brāhmaṇas, lui, par haine de Brahman et de l’ordre sacré, incendia la cité de bon augure.
Verse 5
दह्यमानं पुरं दृष्ट्वा प्रणष्टा द्विजसत्तमाः । यथागतं प्रजग्मुस्ते धर्मारण्यनिवासिनः
Voyant la cité en flammes, les plus éminents brāhmaṇas s’enfuirent ; les habitants de Dharmāraṇya s’en allèrent, retournant par le chemin d’où ils étaient venus.
Verse 6
श्रीमाताद्यास्तदा देव्यः कोपिता राक्षसेन वै । घातयंत्येव शब्देन तर्जयित्वा च राक्षसम्
Alors les déesses—Śrīmātā et les autres—furent saisies de colère contre ce rākṣasa. Par des cris retentissants elles le menacèrent, comme pour le terrasser sur-le-champ.
Verse 7
समुच्छ्रितास्तदा देव्यः शतशोऽथ सह स्रशः । त्रिशूलवरधारिण्यः शंखचक्रगदाधराः
Alors les déesses se dressèrent—par centaines, voire par milliers—les unes portant le trident et le don de grâce, les autres tenant conque, disque et massue.
Verse 8
कमंडलुधराः काश्चित्कशाखङ्गधराः पराः । पाशांकुशधरा काचित्खड्गखेटकधारिणी
Certaines portaient le kamandalu; d’autres tenaient fouets et épées. L’une avait le lasso et l’aiguillon; une autre brandissait épée et bouclier.
Verse 9
काचित्परशुहस्ता च दिव्यायुधधरा परा । नानाभरणभूषाढ्या नानारत्नाभिशोभिता
L’une tenait une hache; une autre portait des armes célestes. Parées de multiples ornements, elles resplendissaient de gemmes de toutes sortes.
Verse 10
राक्षसानां विनाशाय ब्राह्मणानां हिताय च । आजग्मुस्तत्र यत्रास्ते लोलजिह्वो हि राक्षसः
Pour l’anéantissement des rākṣasas et pour le bien des brāhmaṇas, elles se rendirent là même où demeurait Lolajihva, le rākṣasa à la langue frémissante.
Verse 11
महादंष्ट्रो महाकायो विद्युज्जिह्वो भयंकरः । दृष्ट्वा ता राक्षसो घोरं सिंहनादमथाकरोत्
Ce rākṣasa effroyable—aux défenses immenses, au corps gigantesque, à la langue pareille à l’éclair—l’ayant vue, poussa un rugissement de lion des plus terribles.
Verse 12
तेन नादेन महता त्रासितं भुवनत्रयम् । आपूरिता दिशः सर्वाः क्षुभितानेकसागराः
Par ce rugissement puissant, les trois mondes furent saisis d’effroi ; toutes les directions en furent remplies, et maints océans furent bouleversés en tourmente.
Verse 13
कोलाहलो महानासीद्धर्मारण्ये तदा नृप । तच्छ्रुत्वा वासवेनाथ प्रेषितो नलकूबरः
Ô Roi, alors un grand tumulte s’éleva dans le Dharmāraṇya. L’ayant appris, Vāsava (Indra) dépêcha Nalakūbara.
Verse 14
किमिदं पश्य गत्वा त्वं दृष्ट्वा मह्यं निवेदय । तत्तस्य वचनं श्रुत्वा गतो वै नलकूबरः
«Va voir ce que c’est ; après l’avoir vu, viens me le rapporter.» Ayant entendu cet ordre, Nalakūbara s’en alla aussitôt.
Verse 15
दृष्ट्वा तत्र महायुद्धं श्रीमातालोलजिह्वयोः । यथादृष्टं यथाजातं शक्राग्रे स न्यवेदयत्
Y voyant le grand combat entre Śrīmātā et Lolajihva, il rapporta à Śakra (Indra), fidèlement, tout ce qu’il avait vu et tout ce qui s’était produit.
Verse 16
उद्वेजयति लोकांस्त्रीन्धर्मारण्यमितो गतः । तच्छ्रुत्वा वासवो विष्णुं निवेद्य क्षितिमागमत्
«Parti d’ici vers Dharmāraṇya, il épouvante les trois mondes.» L’ayant appris, Vāsava en fit part à Viṣṇu et descendit sur la terre.
Verse 17
दाहितं तत्पुरं रम्यं देवानामपि दुर्लभम् । न दृष्टा वाडवास्तत्र गताः सर्वे दिशो दश
Cette cité charmante, difficile à atteindre même pour les dieux, fut réduite en cendres. On n’y vit point les vāḍavā ; toutes s’étaient dispersées vers les dix directions.
Verse 18
श्रीमाता योगिनी तत्र कुरुते युद्धमुत्तमम् । हाहाभूता प्रजा सर्वा इतश्चेतश्च धावति
Là, Śrīmātā la Yoginī mena un combat sublime. Tout le peuple, criant «Hélas, hélas !», courait çà et là, saisi d’effroi.
Verse 19
तच्छ्रुत्वा वासुदेवो हि गृहीत्वा च सुदर्शनम् । सत्यलोकात्तदा राजन्समागच्छन्महीतले
À cette nouvelle, Vāsudeva saisit le Sudarśana et, ô Roi, descendit alors de Satyaloka sur la terre.
Verse 20
धर्मारण्यं ततो गत्वा तच्चक्रं प्रमुमोच ह । लोलजिह्वस्तदा रक्षो मूर्च्छितो निपपात ह
Puis il se rendit à Dharmāraṇya et lança ce disque. À l’instant même, Lolajihva, le rākṣasa, tomba, évanoui.
Verse 21
त्रिशूलेन ततो भिन्नः शक्तिभिः क्रोधमूर्च्छितः । हन्यमानस्तदा रक्षः प्राणांस्त्यक्त्वा दिवं गतः
Alors ce rākṣasa, transpercé par le trident et frappé de lances, ivre de colère tandis qu’on l’abattait, abandonna son souffle vital et monta au ciel.
Verse 22
ततो देवाः सगंधर्वा हर्षनिर्भरमानसाः । तुष्टुवुस्तं जगन्नाथं सत्यलोकात्समागताः
Alors les dieux, avec les Gandharvas, le cœur débordant de joie, vinrent de Satyaloka et célébrèrent ce Seigneur de l’univers.
Verse 23
उद्वसं तत्समालोक्य विष्णुर्वचनमब्रवीत् । क्व च ते ब्राह्मणाः सर्वे ऋषीणामाश्रमे पुनः
Voyant que le lieu était devenu désert, Viṣṇu dit : «Et où sont donc tous ces brāhmaṇas à présent—retournés aux āśramas des ṛṣis ?»
Verse 24
ततो देवाः सगं धर्वा इतस्ततः पलायितान् । संशोध्य तरसा राजन्ब्राह्मणानिदमब्रुवन्
Alors les dieux, avec les Gandharvas, recherchèrent en hâte, ô Roi, les brāhmaṇas qui s’étaient enfuis çà et là, et leur dirent ceci.
Verse 25
श्रूयतां नो वचो विप्रा निहतो राक्षसाधमः । वासुदेवेन देवेन चक्रेण निरकृंतत
«Écoutez nos paroles, ô vipras : le plus vil des rākṣasas a été mis à mort ; le divin Vāsudeva, le Deva, l’a tranché par son disque (cakra).»
Verse 26
तच्छ्रुत्वा वाडवाः सर्वे प्रहर्षोत्फुल्ललोचनाः । समाजग्मुस्तदा राजन्स्वस्वस्थाने समाविशन्
L’ayant entendu, tous ces vāḍavā, les yeux épanouis de joie, se rassemblèrent ; puis, ô Roi, ils retournèrent chacun en son lieu et s’y établirent de nouveau.
Verse 27
श्रीकांताय तदा राजन्वाक्यमुक्तं मनोरमम् । यस्मात्त्वं सत्यलोकाच्च आगतोऽसि जगत्प्रभुः । स्थापितं च पुरं चेदं हिताय च द्विजात्मनाम्
Alors, ô Roi, une parole charmante fut adressée à Śrīkānta : «Puisque toi, Seigneur du monde, es venu de Satyaloka, cette cité a été établie pour le bien des dvija, les deux-fois-nés.»
Verse 28
सत्यमंदिरमिति ख्यातं तदा लोके भविष्यति । कृते युगे धर्मारण्यं त्रेतायां सत्यमंदिरम्
Alors, dans le monde, il deviendra renommé sous le nom de « Satyamandira ». Au Kṛta Yuga, on l’appelle Dharmāraṇya ; au Tretā Yuga, Satyamandira.
Verse 29
तच्छ्रुत्वा वासुदेवेन तथेति प्रतिपद्य च । ततस्ते वाडवाः सर्वे पुत्रपौत्रसमन्विताः
L’ayant entendu, Vāsudeva acquiesça en disant : «Qu’il en soit ainsi». Alors tous ces vāḍavā, avec leurs fils et leurs petits-fils,
Verse 30
सपत्नीकाः सानुचरा यथापूर्वं न्यवात्सिषुः । तपोयज्ञक्रियाद्येषु वर्तंतेऽध्ययनादिषु
Avec leurs épouses et leurs serviteurs, ils demeurèrent de nouveau comme auparavant, s’appliquant au tapas (austérités), aux yajña (sacrifices) et aux rites sacrés, et poursuivant l’étude et les disciplines qui s’y rattachent.
Verse 31
एवं ते सर्वमाख्यातं धर्म वै सत्यमंदिरे
Ainsi, ô Dharma, tout t’a été pleinement raconté au sujet de Satyamaṃdira, la sainte demeure de la Vérité.