
Devī-tattva, Śakti–Śaktimān doctrine, Kāla–Māyā cosmology, and Māheśvara Yoga instruction
Poursuivant l’enseignement du Seigneur Kūrma devant l’assemblée des sages, le chapitre s’ouvre sur une scène cosmogonique : l’austérité de Brahmā entraîne la manifestation de Rudra, la différenciation des principes masculin et féminin, et l’institution des onze Rudra. Le récit se tourne ensuite vers la descente de Devī—Satī puis Pārvatī—l’établissant comme Mahēśvarī, partageant l’être même de Śaṅkara. Répondant aux questions des sages, Kūrma transmet un enseignement supérieur et gardé : Devī est l’unique Śakti, sans parties, omniprésente (Vyoma), agissant par des upādhis et se manifestant comme paix, connaissance, établissement et résorption. Kāla (le Temps) est élevé au rang de gouverneur opératif de la manifestation et du pralaya, tandis que Māyā est reconnue comme la puissance du Seigneur par laquelle l’univers tourne dans l’illusion. La vision d’Himavān, voyant la forme souveraine et terrifiante de Devī puis sa forme douce, semblable au lotus, encadre un vaste hymne de noms et d’attributs, situant Devī dans les registres védique, sāṃkhya, yogique et purānique. La conclusion devient prescriptive : Devī enseigne le refuge exclusif en Īśvara, confirme le Veda comme seule autorité du dharma et du varṇāśrama, critique les systèmes hétérodoxes comme trompeurs, et expose les voies de la méditation, du karma-yoga, de la bhakti et de la connaissance libératrice menant à la non-retour. Le chapitre s’achève en annonçant le sujet suivant : généalogies et lignées de création à partir de Bhṛgu et d’autres rishis primordiaux.
Verse 1
इति श्रीकूर्मपुराणे षट्साहस्त्र्यां संहितायां पूर्वविभागे देशमो ऽध्यायः श्रीकूर्म उवाच एवं सृष्ट्वा परीच्यादीन् देवदेवः पितामहः / सहैव मानसैः पुत्रैस्तताप परमं तपः
Ainsi, dans le Śrī Kūrma Purāṇa, dans la Saṃhitā de six mille vers, dans la section Pūrva—(ici commence) le chapitre. Le Seigneur Kūrma dit : Ayant ainsi créé Parīci et les autres sages, le Grand-Père Brahmā, Dieu des dieux, avec ses fils nés de l’esprit, entreprit l’austérité suprême.
Verse 2
तस्यैवं तपतो वक्त्राद् रुद्रः कालाग्निसन्निभः / त्रिशूलपाणिरीशानः प्रदुरासीत् त्रिलोचनः
Comme il poursuivait ainsi son austérité, Rudra—semblable au feu de Kāla, l’embrasement du Temps—se manifesta de son propre visage : le Seigneur Īśāna, aux trois yeux, tenant le trident en sa main.
Verse 3
अर्धनारीनरवपुः दुष्प्रेक्ष्यो ऽतिभयङ्करः / विभजात्मानमित्युक्त्वा ब्रह्मा चान्तर्दधे भयात्
Portant une forme moitié femme, moitié homme, difficile à soutenir du regard et terrifiante à l’excès, il dit : «Divise-toi.» Alors Brahmā, saisi de peur, disparut à la vue.
Verse 4
तथोक्तो ऽसौ द्विधा स्त्रीत्वं पुरुषत्वमथाकरोत् / बिभेद पुरुषत्वं च दशधा चैकधा पुनः
Ainsi instruit, Il rendit la création double : féminité et masculinité ; puis Il différencia encore le principe masculin, le faisant à dix formes, et aussi en une forme unique.
Verse 5
एकादशैते कथिता रुद्रास्त्रिभुवनेश्वराः / कपालोशादयो विप्रा देवकार्ये नियोजिताः
Ces onze Rudras sont proclamés seigneurs des trois mondes. À commencer par Kapālośa et les autres, ô brahmanes, ils sont établis pour l’œuvre des dieux, l’administration divine.
Verse 6
सौम्यासौम्यैस्तथा शान्ताशान्तैः स्त्रीत्वं च स प्रभुः / बिभेद बहुधा देवः स्वरूपैरसितैः सितैः
Ce Seigneur souverain se diversifia de multiples façons — en le doux et le non-doux, en le paisible et le non-paisible, et même en la condition féminine — se manifestant comme la Divinité sous des formes sombres et lumineuses.
Verse 7
ता वै विभूतयो विप्रा विश्रुताः शक्तयो भुवि / लक्ष्म्यादयो याभिरीशा विश्वंव्याप्नोति शाङ्करी
Ô brahmanes, telles sont en vérité les vibhūtis, les puissances (śaktis) célèbres sur la terre—à commencer par Lakṣmī—par lesquelles la Déesse suprême, Śāṅkarī (épouse et énergie de Śaṅkara), pénètre et imprègne l’univers tout entier.
Verse 8
विभज्य पुररीशानी स्वात्मानं शङ्कराद् विभोः / महादेवनियोगेन पितामहमुपस्थिता
Purarīśānī, ayant séparé sa propre essence de Śaṅkara—le Seigneur qui pénètre tout—, s’approcha de Pitāmaha (Brahmā) sur l’ordre de Mahādeva.
Verse 9
तामाह भगवान् ब्रह्मा दक्षस्य दुहिता भव / सापि तस्य नियोगेन प्रादुरासीत् प्रजापतेः
Le Bienheureux Seigneur Brahmā lui dit : « Sois la fille de Dakṣa ». Et elle, selon sa désignation, se manifesta comme l’enfant du Prajāpati.
Verse 10
नियोगाद् ब्रह्मणो देवीं ददौ रुद्राय तां सतीम् / दक्षाद् रुद्रो ऽपि जग्राह स्वकीयामेव शूलभृत्
Sur l’injonction de Brahmā, Dakṣa donna la déesse Satī à Rudra ; et Rudra, porteur du trident, la reçut de Dakṣa comme sa juste et légitime épouse, comme sienne en vérité.
Verse 11
प्रजापतिं विनिन्द्यैषा कालेन परमेश्वरी / मेनायामभवत् पुत्री तदा हिमवतः सती
En temps voulu, la Déesse Suprême—ayant blâmé Prajāpati (Dakṣa)—naquit comme fille de Menā, redevenant Satī, l’enfant de Himavat.
Verse 12
स चापि पर्वतवरो ददौ रुद्राय पार्वतीम् / हिताय सर्वदेवानां त्रिलोकस्यात्मनो ऽपि च
Ce mont souverain, l’Himālaya, donna aussi Pārvatī à Rudra en mariage—pour le bien de tous les dieux, pour le salut des trois mondes, et même pour son propre bien suprême.
Verse 13
सैषा माहेश्वरी देवी शङ्करार्धशरीरिणी / शिवा सती हैमवती सुरासुरनमस्कृता
Elle est bien la Déesse Maheshvarī, celle qui partage la moitié du corps de Śaṅkara. Elle est la Śakti auspicieuse de Śiva : Satī, Haimavatī (Pārvatī), honorée et saluée par les dieux comme par les asuras.
Verse 14
तस्याः प्रभावमतुलं सर्वे देवाः सवासवाः / विन्दन्ति मुनयो वेत्ति शङ्करो वा स्वयं हरिः
Tous les dieux—Indra compris—reconnaissent sa puissance incomparable ; les sages la discernent aussi. Mais elle est connue en plénitude par Śaṅkara (Śiva), ou par Hari (Viṣṇu) Lui-même.
Verse 15
एतद् वः कथितं विप्राः पुत्रत्वं परमेष्ठिनः / ब्रह्मणः पद्मयोनित्वं शङ्करस्यामितौजसः
Ô sages brāhmanes, je vous ai ainsi exposé la filiation de Parameṣṭhin (Brahmā), la nature de Brahmā né du lotus, et la splendeur sans mesure de Śaṅkara.
Verse 16
सूत उवाच इत्याकर्ण्याथ मुनयः कूर्मरूपेण भाषितम् / विष्णुना पुनरेवैनं प्रणता हरिम्
Sūta dit : Ayant ainsi entendu les paroles prononcées par Viṣṇu sous la forme de la Tortue, les sages se prosternèrent de nouveau, avec vénération, devant le Seigneur Hari.
Verse 17
ऋषय ऊचुः कैषा भगवती देवी शङ्करार्धशरीरिणी / शिवा सती हैमवती यथावद् ब्रूहि पृच्छताम्
Les sages dirent : «Qui est donc cette Déesse bienheureuse—celle qui est la moitié du corps de Śaṅkara—connue comme Śivā, comme Satī et comme Haimavatī ? Explique-la justement à nous qui interrogeons.»
Verse 18
तेषां तद् वचनं श्रुत्वा मुनीनां पुरुषोत्तमः / प्रत्युवाच महायोगी ध्यात्वा स्वं परमं पदम्
Ayant entendu les paroles de ces sages, la Personne Suprême—le grand Yogin—répondit, après avoir contemplé en méditation sa propre demeure suprême.
Verse 19
श्रीकूर्म उवाच पुरा पितामहेनोक्तं मेरुपृष्ठे सुशोभनम् / रहस्यमेतद् विज्ञानं गोपनीयं विशेषतः
Śrī Kūrma dit : «Autrefois, le Grand-Père (Brahmā) enseigna cela sur les pentes splendides du mont Meru. C’est une connaissance secrète, une science supérieure, qu’il faut préserver avec un soin tout particulier.»
Verse 20
सांख्यानां परमं सांख्यं ब्रह्मविज्ञानमुत्तमम् / संसारार्णवमग्नानां जन्तूनामेकमोचनम्
Parmi tous les Sāṃkhya, le Sāṃkhya suprême est la connaissance souveraine de Brahman ; elle seule est l’unique délivrance des êtres engloutis dans l’océan du saṃsāra.
Verse 21
या सा माहेश्वरी शक्तिर्ज्ञानरूपातिलालसा / व्योमसंज्ञा परा काष्ठा सेयं हैमवती मता
Cette Puissance suprême de Maheshvara, ardemment tournée vers la forme de la Connaissance, appelée « Vyoma » —l’étendue qui pénètre tout—, la limite la plus haute et l’état ultime : elle est tenue pour Haimavatī.
Verse 22
शिवा सर्वगतानान्ता गुणातीता सुनिष्कला / एकानेकविभागस्था ज्ञानरूपातिलालसा
Elle—Śivā, l’Auspicious Suprême—pénètre tout et n’a pas de fin ; elle transcende les guṇa et demeure parfaitement sans parties. Bien qu’Une, elle se tient comme le fondement des multiples distinctions, et sa forme même est conscience, toujours tournée vers l’éveil de la vraie connaissance.
Verse 23
अनन्या निष्कले तत्त्वे संस्थिता तस्य तेजसा / स्वाभाविकी च तन्मूला प्रभा भानोरिवामला
Non différente de Lui, elle demeure dans la Réalité sans parties par son rayonnement ; naturelle à Lui et enracinée en Lui, elle est l’éclat sans tache—comme la lumière pure du soleil.
Verse 24
एका माहेश्वरी शक्तिरनेकोपाधियोगतः / परावरेण रूपेण क्रीडते तस्य सन्निधौ
La Puissance Maheshvarī de Śiva est une ; mais, par son association à de nombreux upādhi (conditions limitantes), elle déploie sa līlā, se manifestant en formes supérieures et inférieures, dans la présence même du Seigneur suprême.
Verse 25
सेयं करोति सकलं तस्याः कार्यमिदं जगत् / न कार्यं नापि करणमीश्वरस्येति सूरयः
Elle, la Puissance divine, accomplit tout ; cet univers entier est son effet. Les sages déclarent qu’Īśvara n’a aucune tâche à accomplir, ni aucun instrument pour l’accomplir.
Verse 26
चतस्त्रः शक्तयो देव्याः स्वरूपत्वेन संस्थिताः / अधिष्ठानवशात् तस्याः शृणुध्वं मुनिपुङ्गवाः
La Déesse possède quatre śakti, établies comme sa propre essence. Selon la distinction de ses demeures, ses sièges de manifestation, écoutez-les, ô meilleurs des sages.
Verse 27
शान्तिर्विद्या प्रतिष्ठा च निवृत्तिश्चेतिताः स्मृतः / चतुर्व्यूहस्ततो देवः प्रोच्यते परमेश्वरः
Śānti (paix), Vidyā (science sacrée), Pratiṣṭhā (établissement ferme) et Nivṛtti (retrait, renoncement) — telles sont, dit-on, ses puissances; ainsi Parameśvara est enseigné comme la Divinité de la quadruple manifestation (catur-vyūha).
Verse 28
अनया परया देवः स्वात्मानन्दं समश्नुते / चतुर्ष्वपि च वेदेषु चतुर्मूर्तिर्महेश्वरः
Par cette dévotion suprême, le Divin atteint la béatitude de son propre Soi. En vérité, dans les quatre Veda, Maheśvara est proclamé comme Celui aux quatre formes (catur-mūrti).
Verse 29
अस्यास्त्वनादिसंसिद्धमैश्वर्यमतुलं महत् / तत्सम्बन्धादनन्ताया रुद्रेण परमात्मना
Sa souveraineté, immense et sans égale, est sans commencement et établie de toute éternité; et par son lien avec Rudra, le Paramātman, elle est connue comme Anantā, l’Infinie.
Verse 30
सैषा सर्वेश्वरी देवी सर्वभूतप्रवर्तिका / प्रोच्यते भगवान् कालो हरिः प्राणो महेश्वरः
Elle est, en vérité, la Déesse souveraine de tout, l’Impulsion de tous les êtres. Elle est aussi dite le Seigneur Bienheureux : le Temps (Kāla), Hari, le Souffle vital (Prāṇa) et Maheśvara.
Verse 31
तत्र सर्वमिदं प्रोतमोतं चैवाखिलं जगत् / स कालो ऽग्निर्हरो रुद्रो गीयते वेदवादिभिः
En Lui, tout cet univers est tissé et entrelacé—oui, tous les mondes. Ce Même, l’Unique, est chanté par les interprètes du Veda comme le Temps, comme le Feu, comme Hara et comme Rudra.
Verse 32
कालः सृजति भूतानि कालः संहरते प्रजाः / सर्वे कालस्य वशगा न कालः कस्यचिद् वशे
Le Temps fait paraître les êtres; le Temps aussi retire toutes les créatures. Tous sont soumis à la souveraineté du Temps, mais le Temps n’est soumis à personne.
Verse 33
प्रधानं पुरुषस्तत्त्वं महानात्मा त्वहङ्कृतिः / कालेनान्यानि तत्त्वानि समाविष्टानि योगिना
Pradhāna (la Nature primordiale) et Puruṣa (la Conscience) sont les principes fondamentaux; d’eux naissent Mahat (le Grand Principe, l’intelligence cosmique) puis Ahaṅkāra (le sentiment du « moi »). En son temps, par le Temps, les autres tattvas aussi sont ramenés et fondus—par le Yogin qui connaît la voie de la résorption.
Verse 34
तस्य सर्वजगत्सूतिः शक्तिर्मायेति विश्रुता / तयेदं भ्रामयेदीशो मायावी पुरुषोत्तमः
Sa puissance—par laquelle l’univers entier est engendré—est renommée Māyā. Par cette même Māyā, le Seigneur, merveilleux maître de l’illusion, le Puruṣottama, fait tourner ce monde dans l’égarement.
Verse 35
सैषा मायात्मिका शक्तिः सर्वाकारा सनातनी / वैश्वरूप्यं महेशस्य सर्वदा संप्रकाशयेत्
C’est Elle, la Puissance éternelle (Śakti), dont la nature est Māyā et qui revêt toutes les formes; elle révèle sans cesse la Forme universelle de Mahādeva (Maheśvara).
Verse 36
अन्याश्च शक्तयो मुख्यास्तस्य देवस्य निर्मिताः / ज्ञानशक्तिः क्रियाशक्तिः प्राणशक्तिरिति त्रयम्
D’autres puissances majeures se manifestent aussi de ce Seigneur : la puissance de la connaissance, la puissance de l’action et la puissance du souffle vital (prāṇa) — ces trois-là.
Verse 37
सर्वासामेव शक्तीनां शक्तिमन्तो विनिर्मिताः / माययैवाथ विप्रेन्द्राः सा चानादिरनन्तया
Tous les détenteurs de puissance sont façonnés à partir de la totalité des puissances — en vérité, par Māyā seule, ô le meilleur des brahmanes ; et cette Māyā est sans commencement, soutenue par l’Infini.
Verse 38
सर्वशक्त्यात्मिका माया दुर्निवारा दुरत्यया / मायावी सर्वशक्तीशः कालः कालकारः प्रभुः
Māyā — dont la nature est faite de toutes les puissances — est irrésistible et difficile à franchir. Le Seigneur, manieur de Māyā, souverain de toutes les puissances — Kāla, le Temps lui-même — est le Maître qui façonne le temps.
Verse 39
करोति कालः सकलं संहरेत् काल एव हि / कालः स्थापयते विश्वं कालाधीनमिदं जगत्
Kāla (le Temps) accomplit tout ; en vérité, le Temps seul retire (résorbe) toutes choses. Le Temps établit l’univers, et ce monde entier demeure sous la loi du Temps.
Verse 40
लब्ध्वा देवाधिदेवस्य सन्निधिं परमेष्ठिनः / अनन्तस्याखिलेशस्य शंभोः कालात्मनः प्रभोः
Ayant atteint la présence immédiate du Dieu des dieux — le Seigneur suprême, l’Infini, le Maître de tout — Śambhu, qui est le Soi même du Temps (Kāla), le Souverain Seigneur.
Verse 41
प्रधानं पुरुषो माया माया चैवं प्रपद्यते / एका सर्वगतानन्ता केवला निष्कला शिवा
Pradhāna (la Nature primordiale), Puruṣa (le principe conscient) et Māyā—ainsi parle-t-on de Māyā. Pourtant, Elle est Une : tout‑pénétrante et sans fin, absolue et sans parties—Śivā, la Réalité suprême et bienfaisante.
Verse 42
एका शक्तिः शिवैको ऽपि शक्तिमानुच्यते शिवः / शक्तयः शक्तिमन्तो ऽन्ये सर्वशक्तिसमुद्भवाः
Il n’est qu’une seule Puissance (Śakti) ; et l’unique Śiva est aussi nommé le Détenteur de la Puissance (Śaktimān). Toutes les autres puissances et leurs détenteurs naissent de cette totalité de Puissance.
Verse 43
शक्तिशक्तिमतोर्भेदं वदन्ति परमार्थतः / अभेदं चानुपश्यन्ति योगिनस्तत्त्वचिन्तकाः
Dans la vérité ultime, on parle d’une distinction entre Śakti (la Puissance divine) et le Śaktimat (le Détenteur de la Puissance) ; pourtant les yogins, contemplateurs du réel, voient aussi directement leur non‑différence.
Verse 44
शक्तयो गिरजा देवी शक्तिमन्तो ऽथ शङ्करः / विशेषः कथ्यते चायं पुराणे ब्रह्मवादिभिः
Les śaktis sont Girijā Devī (Pārvatī), tandis que le détenteur de ces śaktis (śaktimān) est Śaṅkara. Cette distinction particulière est enseignée dans le Purāṇa par les exposants du Brahman.
Verse 45
भोग्या विश्वेश्वरी देवी महेश्वरपतिव्रता / प्रोच्यते भगवान् भोक्ता कपर्दे नीललोहितः
La Déesse—Viśveśvarī, vouée à Maheśvara comme à son Seigneur—est déclarée « ce qui est goûté » (bhogyā) ; tandis que le Bienheureux—Kapardin, Nīlalohita aux teintes bleue et rouge—est proclamé le « goûteur » (bhoktā).
Verse 46
मन्ता विश्वेश्वरो देवः शङ्करो मन्मथान्तकः / प्रोच्यते मतिरीशानी मन्तव्या च विचारतः
Il est le Guide intérieur (le Penseur), le Seigneur de l’univers—Dieu; Śaṅkara, le destructeur de Manmatha (Kāma). Cette compréhension est enseignée comme l’intuition née d’Īśānī (la Puissance du Seigneur) et doit être méditée avec un discernement réfléchi.
Verse 47
इत्येतदखिलं विप्राः शक्तिशक्तिमदुद्भवम् / प्रोच्यते सर्ववेदेषु मुनिभिस्तत्त्वदर्शिभिः
Ainsi, ô brahmanes, tout cet enseignement—issu de Śakti et du Śaktimān (la Puissance et son Seigneur)—est proclamé dans tous les Veda par les sages, voyants de la vérité.
Verse 48
एतत् प्रदर्शितं दिव्यं देव्या माहात्म्यमुत्तमम् / सर्ववेदान्तवेदेषु निश्चितं ब्रह्मवादिभिः
Ainsi a été manifestée la grandeur divine et sans égale de la Déesse (Devī), établie avec certitude dans tous les enseignements du Vedānta par les connaisseurs de Brahman.
Verse 49
एकं सर्वगतं सूक्ष्मं कूटस्थमचलं ध्रुवम् / योगिनस्तत् प्रपश्यन्ति महादेव्याः परं पदम्
Cet état suprême de Mahādevī—unique, omniprésent, subtil, immuable, immobile et éternel—les yogins le contemplent directement dans la vision de la méditation.
Verse 50
आनन्दमक्षरं ब्रह्म केवलं निष्कलं परम् / योगिनस्तत् प्रपश्यन्ति महादेव्याः परं पदम्
Ce Brahman est la béatitude même : impérissable (akṣara), absolu, sans parties et suprême. Les yogins le contemplent directement comme l’état le plus élevé : la demeure suprême de la Grande Déesse, Mahādevī.
Verse 51
परात्परतरं तत्त्वं शाश्वतं शिवमच्युतम् / अनन्तप्रकृतौ लीनं देव्यास्तत् परमं पदम्
Cette Réalité, plus haute que le plus haut, est éternelle — Śiva, l’Infaillible (Acyuta). Fondue dans la Prakṛti sans limite, telle est la Demeure suprême de la Devī.
Verse 52
शुभं निरञ्जनं शुद्धं निर्गुणं द्वैतवर्जितम् / आत्मोपलब्धिविषयं देव्यास्तत् परमं पदम्
L’état suprême de la Devī est auspice, sans tache, pur, au-delà des guṇa et exempt de toute dualité ; il n’est connaissable que par la réalisation directe du Soi (Ātman).
Verse 53
सैषा धात्री विधात्री च परमानन्दमिच्छताम् / संसारतापानखिलान् निहन्तीश्वरसंश्रया
Cet enseignement/discipline est à la fois soutien et ordonnance ; pour ceux qui désirent la béatitude suprême, il détruit toutes les brûlures du saṃsāra, car il repose sur le refuge en Īśvara, le Seigneur.
Verse 54
तस्माद् विमुक्तिमन्विच्छन् पार्वतीं परमेश्वरीम् / आश्रयेत् सर्वभावानामात्मभूतां शिवात्मिकाम्
Ainsi, celui qui cherche la délivrance ultime doit prendre refuge en Pārvatī, la Souveraine suprême (Parameśvarī) : elle est le Soi de tous les êtres, et son essence est Śiva.
Verse 55
लब्ध्वा च पुत्रीं शर्वाणीं तपस्तप्त्वा सुदुश्चरम् / सभार्यः शरं यातः पार्वतीं परमेश्वरीम्
Et ayant obtenu une fille nommée Śarvāṇī—après avoir accompli des austérités extrêmement difficiles—il alla, avec son épouse, prendre refuge en Pārvatī, la Souveraine suprême (Parameśvarī).
Verse 56
तां दृष्ट्वा जायमानां च स्वेच्छयैव वराननाम् / मेना हिमवतः पत्नी प्राहेदं पर्वतेश्वरम्
Voyant naître, de son propre vouloir, cette jeune fille au visage charmant, Menā—épouse d’Himavat—adressa ces paroles au Seigneur des montagnes.
Verse 57
मेनोवाच पश्य बालामिमां राजन् राजीवसदृशाननाम् / हिताय सर्वभूतानां जाता च तपसावयोः
Menā dit : «Vois cette enfant, ô Roi ; son visage est semblable au lotus. Pour le bien de tous les êtres, elle est née de l’austérité de nous deux.»
Verse 58
सो ऽपि दृष्ट्वा ततः पुत्रीं तरुणादित्यसन्निभाम् / कपर्दिनीं चतुर्वक्त्रां त्रिनेत्रामतिलालसाम्
Alors lui aussi, voyant sa fille, éclatante comme le soleil à peine levé, la contempla : chevelure nouée en mèches, quatre visages, trois yeux, et une grâce infiniment envoûtante.
Verse 59
अष्टहस्तां विशालाक्षीं चन्द्रावयवभूषणाम् / निर्गुणां सगुणां साक्षात् सदसद्व्यक्तिवर्जिताम्
Je la vis aux huit bras, aux yeux immenses, parée d’ornements lunaires ; et pourtant, en vérité, Elle est à la fois Nirguṇa et Saguṇa, présente en personne, affranchie de toute manifestation comme être ou non-être.
Verse 60
प्रणम्य शिरसा भूमौ तेजसा चातिविह्वलः / भीतः कृताञ्जलिस्तस्याः प्रोवाच परमेश्वरीम्
S’inclinant, le front à terre, bouleversé par son éclat et tremblant de crainte sacrée, les mains jointes, il s’adressa à cette Déesse Suprême.
Verse 61
हीमवानुवाच का त्वं देवि विशालाक्षि शशाङ्कावयवाङ्किते / न जाने त्वामहं वत्से यथावद् ब्रूहि पृच्छते
Himavān dit : « Qui es-tu, ô Déesse aux grands yeux, marquée de la lune pour ornement ? Je ne te connais pas, chère enfant. Dis-le-moi comme il convient, car je t’interroge. »
Verse 62
गिरीन्द्रवचनं श्रुत्वा ततः सा परमेश्वरी / व्याजहार महाशैलं योगिनामभयप्रदा
Ayant entendu les paroles de Girīndra, le Seigneur des montagnes, la Suprême Déesse, Parameśvarī, s’adressa alors à la grande montagne, elle qui accorde l’intrépidité aux yogins.
Verse 63
देव्युवाच मां विद्ध परमां शक्तिं परमेश्वरसमाश्रयाम् / अनन्यामव्ययामेकां यां पश्यन्ति मुमुक्षवः
La Déesse dit : « Sache que je suis la Śakti suprême, demeurant en le Seigneur suprême et soutenue par lui. Je suis l’Unique, l’Impérissable, la non-duelle Śakti, que contemplent ceux qui aspirent à la délivrance. »
Verse 64
अहं वै सर्वभावानात्मा सर्वान्तरा शिवा / शाश्वतैश्वर्यविज्ञानमूर्तिः सर्वप्रवर्तिका
« Moi seule suis le Soi de tous les êtres : Śivā, demeurant en chacun comme Présence intérieure. Je suis l’incarnation de la souveraineté éternelle et de la connaissance vraie, celle qui met tout en marche et pousse toute action. »
Verse 65
अनन्तानन्तमहिमा संसारार्णवतारिणी / दिव्यं ददामि ते चक्षुः पश्य मे रूपमैश्वरम्
«D’une majesté sans fin et sans limites, je fais traverser aux êtres l’océan du saṃsāra. Je t’accorde la vision divine : contemple maintenant ma forme souveraine (aiśvara). »
Verse 66
एतावदुक्त्वा विज्ञानं दत्त्वा हिमवते स्वयम् / स्वं रूपं दर्शयामास दिव्यं तत् पारमेश्वरम्
Après avoir ainsi parlé et avoir accordé à Himavat la claire connaissance, le Seigneur Lui-même révéla sa propre forme—divine, transcendante, et souveraine au plus haut degré, le Parameśvara.
Verse 67
कोटिसूर्यप्रितीकाशं तेजोबिम्बं निराकुलम् / ज्वालामालासहस्त्राढ्यं कालानलशतोपमम्
Il contempla un orbe de splendeur divine, sans défaut, brillant comme dix millions de soleils—sans trouble, en parfaite sérénité—orné de milliers de guirlandes de flammes, comparable à cent feux cosmiques du Temps (kālāgni).
Verse 68
दंष्ट्राकरालं दुर्धर्ष जटामण्डलमण्डितम् / त्रिशूलवरहस्तं च घोररूपं भयानकम्
«(Il Le vit) aux crocs terribles, invincible, paré du cercle de ses jaṭā emmêlées; tenant le trident en sa main—d’une forme redoutable, terrifiante.»
Verse 69
प्रशान्तं सौम्यवदनमनन्ताश्चर्यसंयुतम् / चन्द्रावयवलक्ष्माणं चन्द्रकोटिसमप्रभम्
Il était parfaitement paisible, au visage doux et bienveillant, doté d’innombrables merveilles; marqué de la beauté de traits lunaires et rayonnant d’un éclat égal à dix millions de lunes.
Verse 70
किरीटिनं गदाहस्तं नूपुरैरुपशोभितम् / दिव्यमाल्याम्बरधरं दिव्यगन्धानुलेपनम्
Il portait un diadème, tenait une massue en sa main et brillait d’anneaux aux chevilles; revêtu de guirlandes et d’habits célestes, oint de parfums divins.
Verse 71
शङ्खचक्रधरं काम्यं त्रिनेत्रं कृत्तिवाससम् / अण्डस्थं चाण्डबाह्यस्थं बाह्यमाभ्यन्तरं परम्
Qu’on le contemple comme le Seigneur désirable portant conque et disque; comme le Trois-Yeux vêtu d’une peau; présent dans l’œuf cosmique et au-delà de lui—Suprême, manifesté au dehors et demeurant au dedans.
Verse 72
सर्वशक्तिमयं शुभ्रं सर्वाकारं सनातनम् / ब्रह्मोन्द्रोपेन्द्रयोगीन्द्रैर्वन्द्यमानपदाम्बुजम्
Il est la plénitude de toutes les puissances, resplendissant et pur; l’Éternel qui revêt toutes les formes—dont les pieds de lotus sont adorés par Brahmā, Indra, Upendra (Viṣṇu) et les plus grands yogins.
Verse 73
सर्वतः पाणिपादान्तं सर्वतो ऽक्षिशिरोमुखम् / सर्वमावृत्य तिष्ठन्तं ददर्श परमेश्वरम्
Il vit le Seigneur Suprême—dont les mains et les pieds sont partout, dont les yeux, les têtes et les visages sont de tous côtés—demeurant debout, enveloppant et pénétrant l’univers entier.
Verse 74
दृष्ट्वा तदीदृशं रूपं देव्या माहेश्वरं परम् / भयेन च समाविष्टः स राजा हृष्टमानसः
Voyant cette forme—la manifestation suprême de la Déesse, d’une majesté semblable à Maheśvara—le roi fut saisi d’une crainte sacrée, et pourtant son esprit fut rempli de joie.
Verse 75
आत्मन्याधाय चात्मानमोङ्कारं समनुस्मरन् / नाम्नामष्टसहस्त्रेण तुष्टाव परमेश्वरीम्
Plaçant son propre être dans le Soi et se souvenant sans relâche de la syllabe Oṁ, il loua la Déesse Suprême, Parameśvarī, par les huit mille Noms sacrés.
Verse 76
हीमवानुवाच शिवोमा परमा शक्तिरनन्ता निष्कलामला / शान्ता माहेश्वरी नित्या शाश्वती परमाक्षरा
Himavān déclara : «Śivā-Umā est la Puissance suprême—sans fin, sans parties et sans tache. Elle est la Paix elle-même ; l’énergie souveraine du Grand Seigneur Maheśvara ; éternelle, impérissable, et la Réalité suprême, l’Inaltérable.»
Verse 77
अचिन्त्या केवलानन्त्या शिवात्मा परमात्मिका / अनादिरव्यया शुद्धा देवात्मा सर्वगाचला
Elle est inconcevable—absolue et sans fin ; son propre Soi est Śiva, et son essence est le Paramātman. Sans commencement, impérissable et pure, elle est de nature divine : elle pénètre tout et demeure pourtant immobile.
Verse 78
एकानेकविभागस्था मायातीता सुनिर्मला / महामाहेश्वरी सत्या महादेवी निरञ्जना
Elle demeure comme l’Une et aussi comme les multiples dans tous les états différenciés ; elle est au-delà de Māyā, parfaitement pure. Elle est Mahāmāheśvarī, la grande puissance de Maheśvara ; elle est la Vérité même—Mahādevī, sans souillure.
Verse 79
काष्ठा सर्वान्तरस्था च चिच्छक्तिरतिलालसा / नन्दा सर्वात्मिका विद्या ज्योतीरूपामृताक्षरा
Elle est Kāṣṭhā, demeurant au-dedans de tout ; elle est cicchakti, la Puissance de la Conscience, ardemment portée à se manifester. Elle est Nandā, la Vidyā qui est le Soi de tous ; elle est de la forme de la Lumière, et ses syllabes sont amṛta, nectar d’immortalité.
Verse 80
शान्तिः प्रतिष्ठा सर्वेषां निवृत्तिरमृतप्रदा / व्योममूर्तिर्व्योमलया व्योमाधाराच्युतामरा
Elle est la Paix elle-même—le ferme fondement de tous ; elle est la puissance de nivṛtti, le retrait qui confère l’immortalité. Sa forme est comme l’immense ciel ; elle se résorbe dans l’Absolu semblable au ciel ; elle repose sur vyoma—l’espace pur de la conscience—la Divinité impérissable, immortelle.
Verse 81
अनादिनिधनामोघा कारणात्मा कलाकला / क्रतुः प्रथमजा नाभिरमृतस्यात्मसंश्रया
Sans commencement ni fin, infaillible—Il est le Soi même de la causalité, source de toutes les parts et de leurs puissances. Il est le kratu, le rite sacré; le principe premier-né; le nombril d’où surgit l’amṛta, l’immortalité—ne reposant que dans son propre Soi.
Verse 82
प्राणेश्वरप्रिया माता महामहिषघातिनी / प्राणेश्वरी प्राणरूपा प्रधानपुरुषेश्वरी
Elle est la bien-aimée du Seigneur de la vie, la Mère universelle, celle qui terrassa le grand démon-buffle. Elle est la Souveraine du prāṇa, la forme même du souffle vital, et la Suprême Maîtresse de Pradhāna (Prakṛti) et de Puruṣa.
Verse 83
सर्वशक्तिकलाकारा ज्योत्स्ना द्योर्महिमास्पदा / सर्वकार्यनियन्त्री च सर्वभूतेश्वरेश्वरी
Elle est la forme et l’incarnation de toutes les śakti et de leurs arts; la clarté lunaire, siège de la splendeur du ciel. Elle gouverne toute action, et elle est la Souveraine Maîtresse du Seigneur de tous les êtres.
Verse 84
अनादिरव्यक्तगुहा महानन्दा सनातनी / आकाशयोनिर्योगस्था महायोगेश्वरेश्वरी
Elle est sans commencement, cachée dans l’inmanifesté comme la grotte secrète de toute chose; la Grande Béatitude, éternelle. Née de l’immensité de l’ākāśa, établie dans le Yoga, elle est la Suprême Maîtresse du grand Yoga, la Yogēśvarī souveraine.
Verse 85
महामाया सुदुष्पूरा मूलप्रकृतिरीश्वरी / संसारयोनिः सकला सर्वशक्तिसमुद्भवा
Elle est Mahāmāyā, insondable et difficile à franchir; la Souveraine, Racine même de la Nature. Elle est le sein du saṃsāra, entière en tous ses aspects, et la source d’où surgissent toutes les puissances.
Verse 86
संसारपारा दुर्वारा दुर्निरोक्ष्या दुरासदा / प्राणशक्तिः प्रणविद्या योगिनी परमा कला
Elle est la rive lointaine au-delà du saṃsāra—difficile à franchir, inatteignable, ardue à contempler et non aisée à approcher. Elle est la puissance du souffle vital, la sagesse du Pranava (Oṃ), la Yoginī—maîtresse du yoga, et la kalā suprême, la force créatrice.
Verse 87
महाविभूतिर्दुर्धर्षा मूलप्रकृतिसंभवा / अनाद्यनन्तविभवा परार्था पुरुषारणिः
Elle est la Mahā-vibhūti, la grande puissance cosmique—irrésistible et invincible—née de la Prakṛti racine. Sans commencement et aux capacités infinies, elle existe pour le Puruṣa et elle est le bâton de barattage qui fait surgir sa manifestation.
Verse 88
सर्गस्थित्यन्तकरणी सुदुर्वाच्या दुरत्यया / शब्दयोनिः शब्दमयी नादाख्या नादविग्रहा
Elle est la puissance qui accomplit création, maintien et dissolution—presque indicible et impossible à franchir. Elle est la source du son et elle est faite de la Parole sacrée; on la nomme Nāda, et sa forme est Nāda lui-même.
Verse 89
प्रधानपुरुषातीता प्रधानपुरुषात्मिका / पुराणी चिन्मयी पुंसामादिः पुरुषरूपिणी
Elle transcende à la fois Pradhāna (la Nature primordiale) et Puruṣa (le principe conscient), et pourtant elle est aussi l’essence même de Pradhāna et de Puruṣa. Elle est l’Ancienne, faite de pure conscience; pour les êtres incarnés, elle est la cause première et prend la forme de l’Homme cosmique.
Verse 90
भूतान्तरात्मा कूटस्था महापुरुषसंज्ञिता / जन्ममृत्युजरातीता सर्वशक्तिसमन्विता
Elle est le Soi intérieur demeurant en tous les êtres, la Kūṭastha, le fondement immuable; elle est célébrée comme Mahāpuruṣa. Au-delà de la naissance, de la mort et de la vieillesse, elle est pourvue de toutes les puissances.
Verse 91
व्यापिनी चानवच्छिन्ना प्रधानानुप्रवेशिनी / क्षेत्रज्ञशक्तिरव्यक्तलक्षणा मलवर्जिता
Elle est toute-pénétrante et sans interruption; elle pénètre le Pradhāna, la Nature primordiale. Elle est la Śakti du Kṣetrajña, le Connaisseur du champ; marquée comme l’Inmanifesté, elle est exempte de toute souillure.
Verse 92
अनादिमायसंभिन्ना त्रितत्त्वा प्रकृतिर्गुहा / महामायासमुत्पन्ना तामसी पौरुषी ध्रुवा
Prakṛti —fondement caché, semblable à une caverne, de la manifestation— est entrelacée à la Māyā sans commencement et constituée des trois principes. Née de la Grande Māyā, elle est de nature tamasique, liée au Puruṣa et stable dans sa fonction.
Verse 93
व्यक्ताव्यक्तात्मिकाकृष्णा रक्ताशुक्ला प्रसूतिका / अकार्या कार्यजननी नित्यं प्रसवधर्मिणी
Elle est de nature à la fois manifeste et non manifeste; sombre de teinte, portant le rouge et le blanc : elle est la source génératrice. Bien qu’elle ne soit pas produite, elle enfante tous les effets, et sa nature même est création sans cesse.
Verse 94
सर्गप्रलयनिर्मुक्ता सृष्टिस्थित्यन्तधर्मिणी / ब्रह्मगर्भा चतुर्विशा पद्मनाभाच्युतात्मिका
Elle n’est pas atteinte par la création ni par la dissolution, et pourtant elle porte les fonctions de créer, de préserver et de résorber. Elle est le sein de Brahmā; elle est le principe au nombre de vingt-quatre; elle est Padmanābhā, au nombril de lotus, et son essence est Acyuta, l’Imperissable.
Verse 95
वैद्युती शाश्वती योनिर्जगन्मातेश्वरप्रिया / सर्वाधारा महारूपा सर्वैश्वर्यसमन्विता
Elle rayonne comme l’éclair, matrice éternelle d’où tout procède; Mère de l’univers, bien-aimée d’Īśvara. Elle est le support de tout, vaste en forme, et comblée de toute aiśvarya : souveraineté et prospérité divines.
Verse 96
विश्वरूपा महागर्भा विश्वेशेच्छानुवर्तिनी / महीयसी ब्रह्मयोनिर्महालक्ष्मीसमुद्भावा
Elle est la forme de l’univers tout entier, la grande matrice de tous les êtres, se mouvant selon la volonté du Seigneur du monde. Très exaltée, elle est la source d’où naît Brahmā, se manifestant comme Mahālakṣmī.
Verse 97
महाविमानमध्यस्था महानिद्रात्महेतुका / सर्वसाधारणी सूक्ष्मा ह्यविद्या पारमार्थिका
Avidyā (l’ignorance), demeurant au cœur du grand « véhicule » cosmique (l’ordre manifesté), est la cause enracinée dans le Soi qui engendre la Grande Somnolence (mahānidrā). Universelle à tous les êtres, d’une subtilité extrême, elle doit, dans l’enquête ultime, être reconnue comme le principe fondamental à dépasser.
Verse 98
अनन्तरूपानन्तस्था देवी पुरुषमोहिनी / अनेकाकारसंस्थाना कालत्रयविवर्जिता
La Déesse—aux formes sans fin et établie dans l’Infini—ensorcelle les êtres incarnés. Elle demeure en d’innombrables configurations, et pourtant reste libre de la triple division du temps : passé, présent et futur.
Verse 99
ब्रह्मजन्मा हरेर्मूर्तिर्ब्रह्मविष्णुशिवात्मिका / ब्रह्मेशविष्णुजननी ब्रह्माख्या ब्रह्मसंश्रया
Elle est l’incarnation même de Hari, de qui naît Brahmā ; elle est l’essence de Brahmā, Viṣṇu et Śiva. Elle est la mère de Brahmā, d’Īśa (Śiva) et de Viṣṇu—connue comme « Brahman » et demeurant en (et comme) Brahman lui-même.
Verse 100
व्यक्ता प्रथमजा ब्राह्मी महती ज्ञानरूपिणी / वैराग्यैश्वर्यधर्मात्मा ब्रह्ममूर्तिर्हृदिस्थिता / अपांयोनिः स्वयंभूतिर्मानसी तत्त्वसंभवा
Elle est la Puissance manifestée, la première-née, Brahmī ; elle est le Mahat, dont la forme même est connaissance. Sa nature est vairāgya (détachement), aiśvarya (souveraineté divine) et dharma ; en tant que forme de Brahman, elle demeure dans le cœur. Née des eaux cosmiques, auto-surgie, née de l’esprit, elle procède du tattva, la Réalité fondamentale.
Verse 101
ईश्वराणी च शर्वाणी शङ्करार्धशरीरिणी / भवानी चैव रुद्राणी महालक्ष्मीरथाम्बिका
Elle est Īśvarāṇī et Śarvāṇī—la Déesse dont la forme est la moitié de Śaṅkara ; elle est Bhavānī et Rudrāṇī, et aussi Mahālakṣmī, Ambikā, la Mère suprême.
Verse 102
महेश्वरसमुत्पन्ना भुक्तिमुक्तिफलप्रदा / सर्वेश्वरी सर्ववन्द्या नित्यं मुदितमानसा
Née de Maheśvara, le Grand Seigneur, elle accorde les fruits de la jouissance terrestre comme de la délivrance. Souveraine de tout, vénérée par tous, elle demeure à jamais au cœur joyeux.
Verse 103
ब्रह्मेन्द्रोपेन्द्रनमिता शङ्करेच्छानुवर्तिनी / ईश्वरार्धासनगता महेश्वरपतिव्रता
Brahmā, Indra et Upendra (Viṣṇu) se prosternent devant elle ; elle suit la volonté de Śaṅkara. Assise sur la moitié du trône du Seigneur, elle est l’épouse fidèle et inébranlable de Maheśvara.
Verse 104
सकृद्विभाविता सर्वा समुद्रपरिशोषिणी / पार्वती हिमवत्पुत्री परमानन्ददायिनी
Qu’on se souvienne d’elle une seule fois, et la voici pleinement invoquée—elle qui peut dessécher même l’océan. Elle est Pārvatī, fille d’Himavat, dispensatrice de la béatitude suprême.
Verse 105
गुणाढ्या योगजा योग्या ज्ञानमूर्तिर्विकासिनी / सावित्रीकमला लक्ष्मीः श्रीरनन्तोरसि स्थिता
Riche de vertus, née du Yoga et digne du Yoga, elle est la forme même de la connaissance, toujours épanouie et rayonnante. Elle est Sāvitrī, Kamalā née du lotus—Lakṣmī, Śrī elle-même—demeurant sur la poitrine d’Ananta (Viṣṇu).
Verse 106
सरोजनिलया मुद्रा योगनिद्रा सुरार्दिना / सरस्वती सर्वविद्या जगज्ज्येष्ठा सुमङ्गला
Elle demeure sur le lotus; elle est le mudrā de l’accomplissement spirituel; elle est Yoga-nidrā; celle qui tourmente les ennemis des dieux; Sarasvatī—toute connaissance; l’aînée du monde; et la Très-Auspicious.
Verse 107
वाग्देवी वरदा वाच्या कीर्तिः सर्वार्थसाधिका / योगीश्वरी ब्रह्मविद्या महाविद्या सुशोभना
Elle est Vāgdevī, la Déesse de la parole sacrée; la dispensatrice de grâces; la puissance même que les mots expriment et invoquent; et la renommée qui accomplit tous les buts humains. Elle est Yogīśvarī, Souveraine des yogins; Brahma-vidyā, la connaissance de Brahman; la Grande Science, rayonnante et d’une beauté suprême.
Verse 108
गुह्यविद्यात्मविद्या च धर्मविद्यात्मभाविता / स्वाहा विश्वंभरा सिद्धिः स्वधा मेधा धृतिः श्रुतिः
Elle est la science secrète et la connaissance du Soi; elle est la connaissance du dharma, imprégnée de réalisation intérieure. Elle est Svāhā; la porteuse de l’univers; le siddhi, l’accomplissement. Elle est Svadhā; medhā, l’intelligence; dhṛti, la constance; et śruti, la Révélation sacrée.
Verse 109
नीतिः सुनीतिः सुकृतिर्माधवी नरवाहिनी / अजा विभावरी सौम्या भोगिनी भोगदायिनी
Elle est Nīti et Sunīti : la juste conduite et la noble discipline; elle est Sukṛti, la vertu méritoire. Elle est Mādhavī, la puissance bien-aimée de Mādhava; elle est celle que les humains portent et vénèrent. Inengendrée, elle est la Nuit elle-même, douce et de bon augure; elle est la jouisseuse et la dispensatrice des jouissances.
Verse 110
शोभा वंशकरी लोला मालिनी परमेष्ठिनी / त्रैलोक्यसुन्दरी रम्या सुन्दरी कामचारिणी
Ô Déesse, tu es Śobhā, la splendeur même; celle qui accroît les nobles lignées; Lolā, l’éternel jeu; Mālinī, la porteuse de guirlandes; Parameṣṭhinī, la Dame suprême. Tu es Trailokya-sundarī, la beauté des trois mondes : ravissante, très belle, et libre de te mouvoir selon ta propre volonté.
Verse 111
महानुभावा सत्त्वस्था महामहिषमर्दनी / पद्ममाला पापहरा विचित्रा मुकुटानना
Elle est de grande majesté, établie dans la pureté du sattva, la puissante qui terrasse le grand démon-Buffle ; portant une guirlande de lotus, ôteuse des péchés—merveilleuse de forme, le visage orné d’une couronne.
Verse 112
निर्यन्त्रा यन्त्रवाहस्था नन्दिनी भद्रकालिका / आदित्यवर्णा कौमारी मयूरवरवाहिनी
Elle est libre et souveraine, sans entraves, et pourtant établie sur le mécanisme cosmique de la puissance ordonnée. Elle est Nandinī, la Kālikā de bon augure. Radieuse comme le Soleil, elle est Kaumārī, la Déesse Vierge, qui chevauche le paon d’excellence.
Verse 113
निर्यन्त्रा यन्त्रवाहस्था नन्दिनी भद्रकालिका / आदित्यवर्णा कौमारी मयूरवरवाहिनी
Elle est la Puissance souveraine et indomptée, et aussi Celle qui demeure sur (et gouverne) le véhicule sacré et ses mécanismes. Elle est Nandinī, la Kālikā de bon augure. Rayonnante de l’éclat du Soleil, elle est Kaumārī, qui chevauche le paon d’excellence.
Verse 114
वृषासनगता गौरो महाकाली सुरार्चिता / अदितिर्नियता रौद्री पद्मगर्भा विवाहना
Elle, assise sur le taureau, la claire Gaurī ; Elle, Mahākālī, vénérée par les dieux ; Elle, Aditi, la disciplinée et maîtresse d’elle-même ; Elle, Raudrī ; Elle, qui porte le lotus en son sein (matrice de la création) ; et Elle, le véhicule sacré de tous les êtres—à Elle est offerte cette louange.
Verse 115
विरूपाक्षी लेलिहाना महापुरनिवासिनी / महाफलानवद्याङ्गी कामपूरा विभावरी
Elle, aux yeux merveilleux et multiples ; la puissance qui dévore tout ; la Grande Ancienne demeurant dans la cité suprême ; celle qui accorde d’immenses fruits, aux membres sans défaut, accomplissant les désirs—Elle est la Nuit rayonnante.
Verse 116
विचित्ररत्नमुकुटा प्रणतार्तिप्रभञ्जनी / कौशिकी कर्षणी रात्रिस्त्रिदशार्तिविनाशिनी
Elle porte un merveilleux diadème de joyaux; elle brise les peines de ceux qui se prosternent devant elle; la lumineuse Kauśikī; l’Enchanteresse qui attire tous les êtres à elle; la Nuit qui accorde un voile de protection; et la Destructrice de la détresse des dieux.
Verse 117
बहुरूपा सुरूपा च विरूपा रूपवर्जिता / भक्तार्तिशमनी भव्या भवभावविनाशनी
Tu es aux formes innombrables et pourtant de forme parfaite; tu te manifestes comme l’informe et cependant tu dépasses toute forme. Tu apaises la détresse des dévots; tu es de bon augure et pleine de grâce; tu détruis jusqu’à la disposition qui enchaîne les êtres au devenir du monde.
Verse 118
निर्गुणा नित्यविभवा निः सारा निरपत्रपा / यशस्विनी सामगीतिर्भवाङ्गनिलयालया
Elle est au-delà des guṇas, souveraine de toute éternité; sans vacuité en son essence et sans honte. Elle est glorieuse; elle est le chant des hymnes Sāman; elle est la demeure au sein même du corps de Bhava (Śiva), et elle est elle-même la Demeure suprême.
Verse 119
दीक्षा विद्याधरी दीप्ता महेन्द्रविनिपातिनी / सर्वातिशायिनी विद्या सर्वसिद्धिप्रदायिनी
Elle est Dīkṣā, l’initiation; la Porteuse du savoir sacré, rayonnante et flamboyante; la puissance capable d’abattre même la grandeur de Mahendra (Indra). Elle est la Connaissance qui surpasse tout, dispensant toute réalisation et toute perfection spirituelle (siddhi).
Verse 120
सर्वेश्वरप्रिया तार्क्ष्या समुद्रान्तरवासिनी / अकलङ्का निराधारा नित्यसिद्धा निरामया
Bien-aimée du Seigneur de tout, ô Tārkṣyā, demeurant dans les profondeurs de l’océan : sans tache, sans appui extérieur, éternellement accomplie et libre de toute souffrance.
Verse 121
कामधेनुर्बृहद्गर्भा धीमती मोहनाशिनी / निः सङ्कल्पा निरातङ्का विनया विनयप्रदा
Elle est Kāmadhenu, la vache qui exauce les vœux, au vaste sein, source d’une création immense; la Sage qui dissipe l’illusion. Sans constructions mentales, sans crainte; elle est l’humilité même et celle qui accorde l’humilité, la juste discipline.
Verse 122
ज्वालामालासहस्त्राढ्या देवदेवी मनोन्मनी / महाभगवती दुर्गा वासुदेवसमुद्भवा
Parée de milliers de guirlandes de flammes, Déesse des dieux—Manonmanī—elle est la grande Bhagavatī, Durgā, issue de Vāsudeva.
Verse 123
महेन्द्रोपेन्द्रभगिनी भक्तिगम्या परावरा / ज्ञानज्ञेया जरातीता वेदान्तविषया गतिः
Elle est la sœur de Mahendra (Indra) et d’Upendra (Viṣṇu) ; accessible par la bhakti ; la Suprême, au-delà du haut et du bas. Elle se réalise par la connaissance spirituelle, dépasse la décrépitude et la vieillesse, et demeure le But ultime enseigné par le Vedānta.
Verse 124
दक्षिणा दहना दाह्या सर्वभूतनमस्कृता / योगमाया विभावज्ञा महामाया महीयसी
Elle est Dakṣiṇā, l’offrande sacrée et propice ; elle est la puissance qui brûle et ce qui doit être brûlé. Tous les êtres la saluent avec révérence. Elle est Yogamāyā, celle qui connaît toutes les manifestations ; Mahāmāyā, la Puissance immensément grande et la plus vénérable.
Verse 125
संध्या सर्वसमुद्भूतिर्ब्रह्मवृक्षाश्रयानतिः / बीजाङ्कुरसमुद्भूतिर्महाशक्तिर्महामतिः
Elle est Sandhyā, la jonction sacrée du temps et du culte ; elle est l’éclosion universelle de toutes choses. Elle est l’inclination humble qui prend refuge auprès de l’Arbre de Brahmā. Elle est l’émergence de la graine et du germe ; elle est la Grande Śakti, la Grande Intelligence.
Verse 126
ख्यातिः प्रज्ञा चितिः संवित् महाभोगीन्द्रशायिनी / विकृतिः शांसरी शास्त्री गणगन्धर्वसेविता
Elle est Renommée, Sagesse, Conscience et Pure Présence; elle repose sur le grand Seigneur des Serpents (Śeṣa). Elle est aussi la Nature transformatrice, celle qui chemine dans le saṃsāra, la Maîtresse des śāstras, et celle que servent les troupes des Gaṇas et des Gandharvas.
Verse 127
वैश्वानरी महाशाला देवसेना गुहप्रिया / महारात्रिः शिवानन्दा शची दुः स्वप्ननाशिनी
Elle est Vaiśvānarī, la demeure vaste et sublime; Devasenā, aimée de Guha (Skanda). Elle est Mahārātri, la Grande Nuit; Śivānandā, la béatitude de Śiva; Śacī; et celle qui dissipe les mauvais rêves.
Verse 128
इज्या पूज्या जगद्धात्री दुर्विज्ञेया सुरूपिणी / गुहाम्बिका गुणोत्पत्तिर्महापीठा मरुत्सुता
Elle est celle qu’on doit honorer dans le yajña et révérer par la bhakti; la Soutenante du monde, difficile à connaître pleinement, et pourtant de forme parfaite. Elle est Guhāmbikā, Mère du mystère caché; la source d’où naissent les guṇas; Mahāpīṭhā, le Grand Siège de puissance; et la Fille des Maruts.
Verse 129
हव्यवाहान्तरागादिः हव्यवाहसमुद्भवा / जगद्योनिर्जगन्माता जन्ममृत्युजरातिगा
Elle est la clarté intérieure et le commencement primordial au cœur du Feu sacrificiel, et de ce Feu même elle naît. Elle est le sein de l’univers et la Mère des mondes : elle transcende naissance, mort et vieillesse.
Verse 130
बुद्धिमाता बुद्धिमती पुरुषान्तरवासिनी / तरस्विनी समाधिस्था त्रिनेत्रा दिविसंस्थिता
Elle est la Mère de l’intelligence et, elle-même, souverainement intelligente; elle demeure dans l’être intérieur, comme conscience immanente. Puissante et prompte en énergie, elle est établie en samādhi; aux trois yeux, elle réside dans le domaine céleste.
Verse 131
सर्वेन्द्रियमनोमाता सर्वभूतहृदि स्थिता / संसारतारिणी विद्या ब्रह्मवादिमनोलया
Elle est la Mère de tous les sens et du mental, demeurant au cœur de chaque être. Elle est la Vidyā libératrice qui fait traverser le saṃsāra, et elle dissout l’esprit des Brahmavādin (chercheurs de Brahman) dans la Réalité Suprême.
Verse 132
ब्रह्माणी बृहती ब्राह्मी ब्रह्मभूता भवारणिः / हिरण्मयी महारात्रिः संसारपरिवर्तिका
Elle est Brahmāṇī, la Vaste, la puissance Brāhmī—elle-même devenue Brahman; le feu même du devenir. Rayonnante d’or, elle est la Grande Nuit (Mahārātri) et la force qui fait tourner la roue de l’existence mondaine.
Verse 133
सुमालिनी सुरूपा च भाविनी तारिणी प्रभा / उन्मीलनी सर्वसहा सर्वप्रत्ययसाक्षिणी
Elle est parée de belles guirlandes et d’une forme splendide ; elle est la puissance du devenir, la Sauveuse qui fait traverser, et l’éclat rayonnant. Elle est l’Éveilleuse qui ouvre la conscience, celle qui endure tout, et la Témoin de toute connaissance et certitude.
Verse 134
सुसौम्या चन्द्रवदना ताण्डवासक्तमानसा / सत्त्वशुद्धिकरी शुद्धिर्मलत्रयविनाशिनी
Elle est toute douceur, au visage pareil à la lune ; son esprit est absorbé dans le tāṇḍava divin. Elle purifie le sattva lui-même—elle est la Pureté incarnée—et détruit les trois impuretés.
Verse 135
जगत्प्रिया जगन्मूर्तिस्त्रिमूर्तिरमृताश्रया / निराश्रया निराहारा निरङ्कुरवनोद्भवा
Aimée du monde, dont la forme est l’univers ; l’Unique apparaissant comme la Trimūrti. Établie dans l’immortalité—et pourtant sans dépendance ; sans appui, sans nourriture ; sans cause, tel une forêt qui surgit sans semence.
Verse 136
चन्द्रहस्ता विचित्राङ्गी स्त्रग्विणी पद्मधारिणी / परावरविधानज्ञा महापुरुषपूर्वजा
Sa main porte le croissant de lune; sa forme est merveilleuse; elle est parée de guirlandes et tient un lotus. Elle connaît les ordonnances du haut et du bas, et elle est la Puissance primordiale qui précède le Mahāpuruṣa, la Personne suprême.
Verse 137
विद्येश्वरप्रिया विद्या विद्युज्जिह्वा जितश्रमा / विद्यामयी सहस्त्राक्षी सहस्त्रवदनात्मजा
Elle est Vidyā, la Connaissance même, aimée de Vidyeśvara, Seigneur du Savoir; sa langue est comme l’éclair et elle est sans fatigue. Toute de sagesse pure, aux mille yeux, elle est la fille de Celui aux mille visages.
Verse 138
सहस्त्ररश्मिः सत्त्वस्था महेश्वरपदाश्रया / क्षालिनी सन्मयी व्याप्ता तैजसी पद्मबोधिका
Elle est la Radiance aux mille rayons, établie dans la sattva; elle demeure dans la station suprême de Maheśvara. Elle est la Purificatrice, faite d’Être pur, toute-pénétrante; elle est Tejasī, splendeur de feu, qui éveille la connaissance intérieure semblable au lotus.
Verse 139
महामायाश्रया मान्या महादेवमनोरमा / व्योमलक्ष्मीः सिहरथा चेकितानामितप्रभा
Elle demeure dans la Grande Māyā, la Vénérable digne d’adoration, la joie de Mahādeva. Elle est la Lakṣmī née du ciel, la Déesse au char de lion, celle qui saisit d’effroi sacré, d’une splendeur sans mesure.
Verse 140
वीरेश्वरी विमानस्था विशोकाशोकनाशिनी / अनाहता कुण्डलिना नलिनी पद्मवासिनी
Ô Vīreśvarī, Souveraine des héros, assise dans le vimāna céleste; tu es sans chagrin et destructrice du chagrin. Tu es Anāhata, le son intérieur non frappé; tu es Kuṇḍalinī, la Puissance lovée; tu es la tige du lotus et celle qui demeure dans le lotus du cœur.
Verse 141
सदानन्दा सदाकीर्तिः सर्वभूताश्रयस्थिता / वाग्देवता ब्रह्मकला कलातीता कलारणिः
Elle est Béatitude éternelle et Gloire éternelle, établie comme refuge de tous les êtres. Elle est la Déesse de la Parole (Vāgdevatā), l’art divin de Brahman ; elle transcende toutes les phases du temps et elle est la source même d’où naissent ces phases.
Verse 142
ब्रह्मश्रीर्ब्रह्महृदया ब्रह्मविष्णुशिवप्रिया / व्योमशक्तिः क्रियाशक्तिर्ज्ञानशक्तिः परागतिः
Elle est l’éclat et la splendeur propice de Brahman, le cœur même de Brahman, chère tout autant à Brahmā, Viṣṇu et Śiva. Elle est la Puissance de l’éther qui pénètre tout, la Puissance de l’action, la Puissance de la connaissance, et le But suprême.
Verse 143
क्षोभिका बन्धिका भेद्या भेदाभेदविवर्जिता / अभिन्नाभिन्नसंस्थाना वंशिनी वंशहारिणी
Elle est celle qui ébranle toute manifestation, celle qui lie par les conditions limitantes, et pourtant aussi ce qui peut être « brisé » afin de trancher le lien. Elle transcende la différence comme la non-différence. Sa forme apparaît à la fois indivise et divisée ; elle engendre les lignées et les retire, mettant fin aux continuités.
Verse 144
गुह्यशक्तिर्गुणातीता सर्वदा सर्वतोमुखी / भगिनी भगवत्पत्नी सकला कालकारिणी
Elle est la Puissance secrète, intérieure, au-delà des guṇa, toujours présente et tournée vers toutes les directions. Elle est la Sœur et aussi l’Épouse du Seigneur ; elle est la Plénitude, l’agent même du Temps.
Verse 145
सर्ववित् सर्वतोभद्रा गुह्यातीता गुहारणिः / प्रक्रिया योगमाता च गङ्गा विश्वेश्वरेश्वरी
Elle est l’Omnisciente, l’Auspicious en toute manière ; elle transcende tout secret et toute doctrine cachée, et elle est le bâton à feu qui allume le mystère dans la caverne intérieure. Elle est la méthode sacrée (prakriyā), la Mère du Yoga ; elle est Gaṅgā elle-même, la Souveraine du Seigneur de l’univers (Viśveśvareśvarī).
Verse 146
कपिला कापिला कान्ताकनकाभाकलान्तरा / पुण्या पुष्करिणी भोक्त्री पुरन्दरपुरस्सरा
Kapilā, Kāpilā, la Rayonnante dont la beauté luit comme l’or; la sainte Puṇyā, la Puṣkariṇī, tel un lac de lotus, dispensatrice de jouissance et de subsistance, et celle qui précède la cité de Purandara (Indra).
Verse 147
पोषणी परमैश्वर्यभूतिदा भूतिभूषणा / पञ्चब्रह्मसमुत्पत्तिः परमार्थार्थविग्रहा
Elle est la Nourricière; celle qui accorde la suprême prospérité seigneuriale et l’ornement même de toute prospérité. D’Elle procède la manifestation du Brahman quintuple; Elle est la forme incarnée de la Vérité suprême et de son sens ultime.
Verse 148
धर्मोदया भानुमती योगिज्ञेय मनोजवा / मनोहरा मनोरक्षा तापसी वेदरूपिणी
Elle est l’aurore du Dharma et la Rayonnante; connaissable des yogins et rapide comme la pensée. Elle est enchanteresse, protectrice de l’esprit; puissante par l’ascèse, et l’incarnation même du Veda.
Verse 149
वेदशक्तिर्वेदमाता वेदविद्याप्रकाशिनी / योगेश्वरेश्वरी माता महाशक्तिर्मनोमयी
Elle est la Śakti des Veda, la Mère des Veda, celle qui illumine la connaissance védique. Elle est la Mère, la Déesse souveraine des Seigneurs du Yoga—Mahāśakti elle-même—qui pénètre l’esprit et le façonne.
Verse 150
विश्वावस्था वियन्मूर्तिर्विद्युन्माला विहायसी / किंनरी सुरभी वन्द्या नन्दिनी नन्दिवल्लभा
Elle est le socle qui soutient l’univers, de forme vaste comme le ciel; elle est la guirlande d’éclairs, la Céleste. Elle est la Kinnarī, Surabhī, la vénérable digne d’adoration; elle est Nandinī, aimée de Nandin (le taureau de Śiva).
Verse 151
भारती परमानन्दा परापरविभेदिका / सर्वप्रहरणोपेता काम्या कामेश्वरेश्वरी
Elle est Bhāratī (Vāc/Sarasvatī), la Béatitude suprême; Celle qui distingue le supérieur et l’inférieur. Pourvue de toutes armes et de toute puissance, elle est la Donatrice de grâces désirée—la Souveraine Dame de Kāmeśvara.
Verse 152
अचिन्त्याचिन्त्यविभवा हृल्लेखा कनकप्रभा / कूष्माण्डी धनरत्नाढ्या सुगन्धा गन्धायिनी
Elle est inconcevable, et sa puissance souveraine dépasse aussi la pensée. Elle s’inscrit dans le cœur; elle rayonne d’un éclat d’or. Elle est Kūṣmāṇḍī, riche de biens et de joyaux; elle est parfumée, et la source même qui répand le parfum.
Verse 153
त्रिविक्रमपदोद्भूता धनुष्पाणिः शिवोदया / सुदुर्लभा धनाद्यक्षा धन्या पिङ्गललोचना
Elle est née de l’empreinte du pas de Trivikrama; l’arc est dans sa main. Sa manifestation apporte l’auspice par Śiva—elle est extrêmement difficile à atteindre. Elle est la Reine des Yakṣa, présidant aux richesses et au reste; bénie et fortunée, aux yeux fauves et dorés.
Verse 154
शान्तिः प्रभावती दीप्तिः पङ्कजायतलोचना / आद्या हृत्कमलोद्भूता गवां मता रणप्रिया
Elle est Śānti (Paix), Prabhāvatī (la Rayonnante) et Dīpti (Splendeur), aux yeux de lotus. Elle est Ādyā (la Primordiale), née du lotus du cœur; on la tient pour la Mère des vaches, et elle se plaît au champ de bataille.
Verse 155
सत्क्रिया गिरिजा शुद्धा नित्यपुष्टा निरन्तरा / दुर्गाकात्यायनीचण्डी चर्चिका शान्तविग्रहा
Elle est Satkriyā, l’Action sacrée juste elle-même; Girijā, la Née de la Montagne, pure—toujours nourricière et sans interruption. Elle est Durgā, Kātyāyanī, Caṇḍī, Carcikā, dont la forme est paisible et de bon augure.
Verse 156
हिरण्यवर्णा रजनी जगद्यन्त्रप्रवर्तिका / मन्दराद्रिनिवासा च शारदा स्वर्णमालिनी
D’or éclatante, la Nuit, celle qui met en mouvement le mécanisme de l’univers; demeurant sur le mont Mandara—Śāradā, parée d’une guirlande d’or.
Verse 157
रत्नमाला रत्नगर्भा पृथ्वी विश्वप्रमाथिनी / पद्मानना पद्मनिभा नित्यतुष्टामृतोद्भवा
Elle est guirlande de joyaux, matrice de joyaux; elle est la Terre, la puissance qui brasse et transfigure l’univers. Au visage de lotus, au rayonnement de lotus, toujours comblée, elle surgit comme Amṛta, le nectar d’immortalité.
Verse 158
धुन्वती दुः प्रकम्प्या च सूर्यमाता दृषद्वती / महेन्द्रभगिनी मान्या वरेण्या वरदर्पिता
Dhunvatī, Duḥ, Prakampyā, Sūryamātā et Dṛṣadvatī; ainsi Mahendrabhaginī, la vénérable Mānyā, l’excellente Vareṇyā et Varadarpitā : tels sont les fleuves/tīrthas sacrés à garder en mémoire.
Verse 159
कल्याणी कमला रामा पञ्चभूता वरप्रदा / वाच्या वरेश्वरी वन्द्या दुर्जया दुरतिक्रमा
Elle est Kalyāṇī, l’Auspice même; elle est Kamalā (Lakṣmī), elle est Rāmā (la Délicieuse). Elle demeure comme les cinq grands éléments et accorde des grâces. Elle est invoquée par la parole sacrée; elle est Vareśvarī, la Souveraine digne d’adoration—invaincue et infranchissable.
Verse 160
कालरात्रिर्महावेगा वीरभद्रप्रिया हिता / भद्रकाली जगन्माता भक्तानां भद्रदायिनी
Elle est Kālarātri, rapide d’une force irrésistible; bienveillante et chère à Vīrabhadra. Elle est Bhadrakālī, Mère de l’univers, dispensant l’auspice à ses dévots.
Verse 161
कराला पिङ्गलाकारा नामभेदामहामदा / यशस्विनी यशोदा च षडध्वपरिवर्तिका
Elle est Karālā, de forme piṅgala, fauve; elle est la Grande Orgueil née des distinctions des noms. Elle est Yaśasvinī et Yaśodā, et elle est la Puissance qui fait tourner et règle la voie cosmique aux six parcours (ṣaḍadhvā).
Verse 162
शङ्खिनी पद्मिनी सांख्या सांख्ययोगप्रवर्तिका / चैत्रा संवत्सरारूढा जगत्संपूरणीन्द्रजा
Elle est Śaṅkhinī; elle est Padminī; elle est Sāṃkhyā, l’initiatrice même du Sāṃkhya et du Yoga. Elle est Caitrā, montée sur le cycle de l’année; elle comble l’univers, et elle est Indrajā, la puissance née d’Indra.
Verse 163
शुम्भारिः खेचरीस्वस्था कम्बुग्रीवा कलिप्रिया / खगध्वजी खगारूढा परार्घ्या परमालिनी
Ô Déesse, tu es la meurtrière de Śumbha; toujours à l’aise dans les régions célestes, parcourant le ciel. Au cou semblable à une conque, tu es aimée même en l’âge de Kali. Portant l’étendard de l’oiseau et montée sur l’oiseau (Garuḍa), tu es souverainement digne d’adoration, parée des plus hautes guirlandes.
Verse 164
ऐश्वर्यवर्त्मनिलया विरक्ता गरुडासना / जयन्ती हृद्गुहा रम्या गह्विरेष्ठा गणाग्रणीः
Elle demeure sur la voie de la souveraineté divine (aiśvarya) et pourtant elle est détachée; elle siège sur Garuḍa. Elle est Jayantī, toujours victorieuse; la caverne secrète du cœur; la Ravissante; la plus excellente parmi les réalités profondes et cachées; et la cheffe première des cohortes divines.
Verse 165
संकल्पसिद्धा साम्यस्था सर्वविज्ञानदायिनी / कलिकल्पषहन्त्री च गुह्योपनिषदुत्तमा
Elle est Saṅkalpa-siddhā, celle qui accomplit la résolution sacrée; établie dans l’équanimité parfaite; dispensatrice de toute vraie connaissance. Elle détruit aussi l’âge de Kali et ses artifices; elle est l’enseignement upaniṣadique suprême et secret.
Verse 166
निष्ठा दृष्टिः स्मृतिर्व्याप्तिः पुष्टिस्तुष्टिः क्रियावती / विश्वामरेश्वरेशाना भुक्तिर्मुक्तीः शिवामृता
Elle est la Fermeté (Niṣṭhā), la Vision juste (Dṛṣṭi) et la Mémoire sacrée (Smṛti) ; elle est l’Omniprésence, la Nourriture, le Contentement et l’Acte divin efficace. Elle est la Souveraine du monde et des dieux—le nectar de Śiva—accordant à la fois bhukti (jouissance terrestre) et mukti (délivrance ultime).
Verse 167
लोहिता सर्पमाला च भीषणी वनमालिनी / अनन्तशयनानन्या नरनारायणोद्भवा
Elle est d’une teinte rougeoyante ; elle porte une guirlande de serpents ; redoutable, elle est parée d’une guirlande de forêt. Elle n’est autre que Celle qui repose sur Ananta (le serpent cosmique) et elle procède de Nara et de Nārāyaṇa.
Verse 168
नृसिंही दैत्यमथनी शङ्खचक्रगदाधरा / संकर्षणसमुत्पत्तिरम्बिकापादसंश्रया
Elle est Narasiṃhī, celle qui broie les asuras, portant la conque, le disque et la massue. On dit qu’elle procède de Saṅkarṣaṇa et qu’elle demeure en refuge aux pieds d’Ambikā, la Mère suprême.
Verse 169
महाज्वाला महामूर्तिः सुमूर्तिः सर्वकामधुक् / सुप्रभा सुस्तना गौरी धर्मकामार्थमोक्षदा
Elle est la Grande Flamme, la vaste Forme cosmique et la Forme belle ; elle exauce tous les désirs. Elle est la Radiance même, aux seins pleins et à la peau claire—Gaurī—qui accorde Dharma, Kāma, Artha et Mokṣa.
Verse 170
भ्रूमध्यनिलया पूर्वा पुराणपुरुषारणिः / महाविभूतिदा मध्या सरोजनयना समा
Demeurant dans l’espace entre les sourcils, elle est la Primordiale—le bois à feu qui attise l’Ancien Puruṣa. Au centre, elle accorde la grande vibhūti (puissance divine) ; elle a des yeux de lotus et demeure toujours égale et paisible.
Verse 171
अष्टादशभुजानाद्या नीलोत्पलदलप्रभा / सर्वशक्त्यासनारूढा धर्माधर्मार्थवर्जिता
Primordiale, aux dix-huit bras, rayonnante comme le pétale du lotus bleu, elle siège sur le trône de toutes les śakti ; elle transcende dharma et adharma, et demeure intacte, hors des visées et calculs du monde.
Verse 172
वैराग्यज्ञाननिरता निरालोका निरिन्द्रिया / विचित्रगहनाधारा शाश्वतस्थानवासिनी
Elle demeure dans le vairāgya et le jñāna véritable ; au-delà de toute lumière (et de toute objectivation) et au-delà des sens. Son support est merveilleux, d’une profondeur insondable, et elle réside dans la demeure éternelle.
Verse 173
स्थानेश्वरी निरानन्दा त्रिशूलवरधारिणी / अशेषदेवतामूर्तिर्देवता वरदेवता / गणाम्बिका गिरेः पुत्री निशुम्भविनिपातिनी
Elle est Sthāneśvarī, au-delà des joies ordinaires ; portant le trident et la main qui accorde les dons. Elle est l’incarnation de tous les dieux : la Devī, suprême et dispensatrice de grâces. Elle est Gaṇāmbikā, fille de la Montagne, celle qui abat Niśumbha.
Verse 174
अवर्ण वर्णरहिता निवर्णा बीजसंभवा / अनन्तवर्णानन्यस्था शङ्करी शान्तमानसा
Elle est au-delà de toute classification, dépourvue d’attributs limitants ; et pourtant, elle est la source de la semence primordiale. Bien qu’elle se manifeste en formes et couleurs infinies, elle demeure établie dans l’Un seul : Śaṅkarī, dont l’esprit est paix parfaite.
Verse 175
अगोत्रा गोमती गोप्त्री गुह्यरूपा गुणोत्तरा / गौर्गोर्गव्यप्रिया गौणी गणेश्वरनमस्कृता
Elle est au-delà de toute lignée et de tout clan ; riche d’une puissance auspicious, elle est la Protectrice. Sa forme est secrète et intérieure ; elle est suprême en vertus. Elle est Gaurī, qui chérit la vache et tout ce qui s’y rapporte ; elle est Gauṇī, le principe de « gau ». Même Gaṇeśvara (Gaṇeśa) se prosterne devant elle.
Verse 176
सत्यमात्रा सत्यसंधा त्रिसंध्या संधिवर्जिता / सर्ववादाश्रया संख्या संख्ययोगसमुद्भवा
Elle est la Vérité seule, inébranlable dans la vérité ; présente aux trois jonctions du temps, et pourtant libre de toute jonction et de toute division. Elle est le sol où s’appuient toutes les doctrines—le Sāṃkhya, né de la confluence du Sāṃkhya et du Yoga.
Verse 177
असंख्येयाप्रमेयाख्या शून्या शुद्धकुलोद्भवा / बिन्दुनादसमुत्पत्तिः शंभुवामा शशिप्रभा
On la nomme l’Innombrable et l’Immesurable ; elle est le Vide (au-delà de toute détermination), née d’une lignée pure. D’elle surgissent bindu et nāda (le point-semence et le son primordial). Elle est la Vāmā de Śambhu, rayonnante comme la lune.
Verse 178
विसङ्गा भेदरहिता मनोज्ञा मधुसूदनी / महाश्रीः श्रीसमुत्पत्तिस्तमः पारे प्रतिष्ठिता
Elle est sans attache et sans tache, libre de toute division ; ravissante et celle qui terrasse Madhu. Elle est la Grande Splendeur—la source même d’où naît l’auspicieuse Śrī—établie au-delà des ténèbres de l’ignorance.
Verse 179
त्रितत्त्वमाता त्रिविधा सुसूक्ष्मपदसंश्रया / शान्त्यतीता मलातीता निर्विकारा निराश्रया
Elle est la Mère des trois tattvas, triple dans sa manifestation, établie dans l’état suprêmement subtil. Elle transcende même la paix, dépasse toute souillure, demeure immuable et ne dépend de rien.
Verse 180
शिवाख्या चित्तनिलया शिवज्ञानस्वरूपिणी / दैत्यदानवनिर्मात्री काश्यपी कालकल्पिका
On la nomme Śivā ; elle demeure dans la conscience même ; elle est la forme du savoir de Śiva. Elle est la génitrice des Daityas et des Dānavas ; elle est Kāśyapī, et la puissance qui façonne le Temps et ses cycles.
Verse 181
शास्त्रयोनिः क्रियामूर्तिश्चतुर्वर्गप्रदर्शिका / नारायणी नरोद्भूतिः कौमुदी लिङ्गधारिणी
Elle est la matrice-source des śāstra, la forme incarnée de l’acte sacré, et celle qui révèle les quatre buts de la vie humaine. Elle est Nārāyaṇī ; elle est la puissance qui s’éveille en l’humanité ; elle est Kaumudī, resplendissante comme la clarté lunaire ; et elle porte le Liṅga.
Verse 182
कामुकी ललिता भावा परापरविभूतिदा / परान्तजातमहिमा बडवा वामलोचना
Elle est enchanteresse et joueuse, le sol même de tous les états de l’être ; elle accorde les puissances transcendantes comme les pouvoirs du monde. Sa grandeur naît du Suprême au-delà de tout ; elle est l’énergie Baḍavā, feu souterrain, et la belle aux yeux qui regardent de biais avec grâce.
Verse 183
सुभद्रा देवकी सीता वेदवेदाङ्गपारगा / मनस्विनी मन्युमाता महामन्युसमुद्भवा
Elle est Subhadrā, Devakī et Sītā — celle qui a franchi les Veda et leurs membres auxiliaires. Elle est ferme d’esprit, Mère de Manyu, la colère sacrée, et née du Grand Manyu, force cosmique qui dompte le mal.
Verse 184
अमृत्युरमृता स्वाहा पुरुहूता पुरुष्टुता / अशोच्या भिन्नविषया हिरण्यरजतप्रिया
Ô Mère divine, tu es Amṛtyu, l’Absence de mort, et Amṛtā, l’Immortelle ; tu es Svāhā, le cri sacré de l’oblation. Tu es Puruhūtā, « la très invoquée », et Puruṣṭutā, « louée par la multitude ». Tu es au-delà des lamentations ; ton domaine est multiple et englobant, et tu te plais à l’or et à l’argent.
Verse 185
हिरण्या राजती हैमी हेमाभरणभूषिता / विभ्राजमाना दुर्ज्ञेया ज्योतिष्टोमफलप्रदा
Elle apparaît d’or et d’argent, comme façonnée d’or et parée d’ornements d’or. Elle resplendit, mais demeure difficile à saisir ; elle accorde le fruit du sacrifice Jyotiṣṭoma.
Verse 186
महानिद्रासमुद्भूतिरनिद्रा सत्यदेवता / दीर्घाककुद्मिनी हृद्या शान्तिदा शान्तिवर्धिनी
Elle qui naît du Grand Sommeil (Mahānidrā) ; elle qui ne dort jamais, toujours éveillée ; la divinité véritable. Aux longs yeux, à la poitrine pleine, réjouissant le cœur — elle donne la paix et fait croître la paix.
Verse 187
लक्ष्म्यादिशक्तिजननी शक्तिचक्रप्रवर्तिका / त्रिशक्तिजननी जन्या षडूर्मिपरिर्जिता
Elle est la Mère qui fait naître les puissances à commencer par Lakṣmī ; elle met en mouvement la roue des śakti divines. Source des trois śakti, elle demeure pourtant l’origine inconditionnée, ayant transcendé les six vagues de l’expérience mondaine.
Verse 188
सुधामा कर्मकरणी युगान्तदहनात्मिका / संकर्षणी जगद्धात्री कामयोनिः किरीटिनी
Elle est Sudhāmā, l’accomplisseuse des actes et la puissance derrière l’action ; elle est l’essence même de l’embrasement à la fin de l’âge. Elle est Saṃkarṣaṇī, la force qui attire et résorbe ; la soutenante des mondes ; la source du désir ; et la Souveraine couronnée.
Verse 189
ऐन्द्री त्रैलोक्यनमिता वैष्णवी परमेश्वरी / प्रद्युम्नदयिता दान्ता युग्मदृष्टिस्त्रिलोचना
Elle est Aindrī, la puissance d’Indra, devant qui les trois mondes s’inclinent ; elle est Vaiṣṇavī, la Souveraine suprême. Aimée de Pradyumna, maîtresse d’elle-même et paisible ; elle voit d’une vision double et possède trois yeux.
Verse 190
मदोत्कटा हंसगतिः प्रचण्डा चण्डविक्रमा / वृषावेशा वियन्माता विन्ध्यपर्वतवासिनी
Elle s’exalte dans l’ivresse divine, avançant avec la grâce du cygne ; farouche et redoutable, d’une vaillance terrible. Revêtue de l’apparence du Taureau (Vṛṣa), elle est la Mère des cieux et demeure sur la montagne Vindhya.
Verse 191
हिमवन्मेरुनिलया कैलासगिरिवासिनी / चाणूरहन्तृतनया नीतिज्ञा कामरूपिणी
Elle qui demeure sur l’Himavat et le Méru, qui réside au mont Kailāsa; fille de celui qui terrassa Cāṇūra; connaisseuse de la juste nīti, de l’ordre et de la conduite; et celle qui prend les formes à son gré.
Verse 192
वेदविद्याव्रतस्नाता धर्मशीलानिलाशना / वीरभद्रप्रिया वीरा महाकालसमुद्भवा
Purifiée par la science védique et les vœux sacrés, ferme dans le dharma et consumant le souffle même de la vie. Bien-aimée de Vīrabhadra, l’héroïque; née de Mahākāla.
Verse 193
विद्याधरप्रिया सिद्धा विद्याधरनिराकृतिः / आप्यायनी हरन्ती च पावनी पोषणी खिला
Aimée des Vidyādharas, elle est elle-même la Siddhā, l’Accomplie; et elle dissipe les fautes des Vidyādharas. Elle nourrit et fait prospérer tous les êtres, et emporte aussi péché et souffrance. Elle est la Purificatrice, la Soutenante, la Totalité qui pénètre tout.
Verse 194
मातृका मन्मथोद्भूता वारिजा वाहनप्रिया / करीषिणी सुधावाणी वीणावादनतत्परा
Elle est Mātṛkā, la Mère de tous les êtres; elle surgit comme la puissance qui se tient derrière Kāma, le désir. Née du lotus, aimant son véhicule divin; elle est la Vache sacrée, dont la parole est douce comme l’amṛta, toujours appliquée au jeu de la vīṇā.
Verse 195
सेविता सेविका सेव्या सिनीवाली गरुत्मती / अरुन्धती हिरण्याक्षी मृगाङ्का मानदायिनी
Tu es celle qu’on adore, celle qui sert comme suivante divine, et celle qui est digne d’adoration; tu es Sinīvālī, Garutmatī; Arundhatī; aux yeux d’or; marquée par la lune; et celle qui accorde honneur et dignité.
Verse 196
वसुप्रदा वसुमती वसोर्धारा वसुंधरा / धाराधरा वरारोहा वरावरसहस्त्रदा
Elle est celle qui dispense les richesses; celle qui regorge de trésors; le flot des biens; celle qui porte la terre. Elle soutient tout appui; s’élève à l’excellence suprême; accorde des milliers de grâces—les plus hautes comme les plus modestes.
Verse 197
श्रीफला श्रीमती श्रीशा श्रीनिवासा शिवप्रिया / श्रीधरा श्रीकरी कल्या श्रीधरार्धशरीरिणी
Elle donne les fruits de bon augure; elle est la glorieuse et la fortunée; la souveraine de la prospérité; la demeure même de Śrī; l’aimée de Śiva. Elle porte Śrī, confère l’abondance, est la bienfaitrice propice, et celle dont le corps est la moitié de Śrīdhara (le Seigneur qui porte Śrī).
Verse 198
अनन्तदृष्टिरक्षुद्रा धात्रीशा धनदप्रिया / निहन्त्री दैत्यसङ्घानां सिहिका सिहवाहना
Sa vision est sans fin et sans obstacle; elle n’est jamais mesquine; elle est la Souveraine qui porte et soutient; chère à Dhanada (Kubera). Elle anéantit les cohortes des Daityas; elle est Sihikā; et elle chevauche un lion.
Verse 199
सुषेणा चन्द्रनिलया सुकीर्तिश्छिन्नसंशया / रसज्ञा रसदा रामा लेलिहानामृतस्त्रवा
Tu es Suṣeṇā, la clarté qui demeure dans la lune; tu es la noble renommée, celle qui tranche le doute. Tu connais l’essence spirituelle et tu la donnes; tu es Rāmā (Śrī), toujours en délice—comme si ta langue goûtait et répandait l’amṛta, nectar d’immortalité.
Verse 200
नित्योदिता स्वयञ्ज्योतिरुत्सुका मृतजीवनी / वज्रदण्डा वज्रजिह्वा वैदेवी वज्रविग्रहा
Toujours levée et éternellement manifeste, lumineuse par elle-même, ardente à protéger et à élever, celle qui ranime même les morts. Elle porte un bâton tel le vajra, a une langue telle le vajra; la Dame divine, dont la forme est adamantine comme le vajra.
It teaches one ultimate Power (Śakti) and one possessor of Power (Śiva/Śaktimān). Distinction is admitted for instruction, but yogins perceive their non-difference in realized truth; Devī is the all-pervading, partless consciousness that appears through upādhis.
Bondage persists due to Māyā’s subtle darkness; liberation arises through one-pointed devotion and right knowledge culminating in direct realization of the partless Brahman/Śiva. The liberated knower abides in Brahman, attains ‘no return,’ and sees the Self in all beings.
Kāla is presented as the sovereign governor that manifests and withdraws beings; under Kāla, tattvas arise and are reabsorbed. Pralaya is the cosmic withdrawal in which principles merge back, with liberation framed as transcending the cycle governed by time.
It prescribes refuge in Īśvara, meditation, japa, karma-yoga, devotion, and liberating knowledge; it also details recitation of Devī’s names (with worship offerings) for purification, protection from afflictions and graha-doṣas, prosperity (śrī), and final union (sāyujya) with Śiva.