Adhyaya 10
Purva BhagaAdhyaya 1088 Verses

Adhyaya 10

Madhu–Kaiṭabha, Nārāyaṇa’s Yoga-Nidrā, Rudra’s Manifestation, and the Aṣṭamūrti–Trimūrti Teaching

Dans la continuité du chapitre précédent, Brahmā est assis sur le lotus né du nombril du Seigneur cosmique. Les redoutables asuras Madhu et Kaiṭabha surgissent; sur l’exhortation de Brahmā, Nārāyaṇa (Viṣṇu) les dompte. Puis Brahmā est invité à descendre et se trouve absorbé en Viṣṇu lorsque se met en mouvement la puissance vaiṣṇavī du sommeil (yoga-nidrā). Le sommeil yogique de Nārāyaṇa s’achève dans la réalisation du Brahman non duel; à l’aube, Brahmā commence la création dans un mode vaiṣṇava de préservation. Les premiers sages nés de l’esprit refusent la création mondaine; la stupeur et la colère de Brahmā font couler des larmes qui deviennent bhūtas et pretas. De l’apparition farouche de Rudra, Brahmā attribue noms, formes (Aṣṭamūrti), parèdres, fils et demeures cosmiques. Suit un grand stotra où Brahmā loue Mahādeva comme Brahman, comme le Temps, comme l’essence des Veda et comme le souverain intérieur de tous. Śiva accorde à Brahmā le yoga divin, la souveraineté, une disposition fondée sur Brahman et le détachement, puis enseigne l’harmonie de la Trimūrti: un seul Seigneur apparaissant triple selon les guṇa, avant de disparaître. Brahmā reprend la création, engendrant les neuf grands progéniteurs et préparant la suite des développements cosmologiques.

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Shlokas

Verse 1

इति श्रीकूर्मपुराणे षट्साहस्त्र्यां संहितायां पूर्वविभागे नवमो ऽध्यायः श्रीकूर्म उवाच गते महेश्वरे देवे स्वाधिवासं पितामहः / तदेव सुमहत् पद्मं भेजे नाभिसमुत्थितम्

Ainsi, dans le Śrī Kūrma Purāṇa, dans la Ṣaṭsāhasrī Saṃhitā, dans le Pūrvavibhāga, s’achève le neuvième chapitre. Śrī Kūrma dit : Lorsque le dieu Maheśvara fut parti vers sa propre demeure, Pitāmaha (Brahmā) prit place sur ce même lotus immense né du nombril.

Verse 2

अथ दीर्घेण कालेन तत्राप्रतिमपौरुषौ / महासुरौ समायातौ भ्रातरौ मधुकैटभौ

Puis, après un long laps de temps, arrivèrent là deux grands asuras d’une vaillance sans égale : les frères Madhu et Kaiṭabha.

Verse 3

क्रोधेन महताविष्टौ महापर्वतविग्रहौ / कर्णान्तरसमुद्भूतौ देवदेवस्य शार्ङ्गिणः

Saisis d’une immense colère et ayant des corps pareils à de hautes montagnes, ils surgirent de la cavité de l’oreille de Śārṅgin, le Seigneur des seigneurs, porteur de l’arc.

Verse 4

तावागतौ समीक्ष्याह नारायणमजो विभुः / त्रैलोक्यकण्टकावेतावसुरौ हन्तुमर्हसि

Voyant que les deux étaient arrivés, le Seigneur non-né, qui pénètre tout, s’adressa à Nārāyaṇa : «Ces deux asuras sont des épines pour les trois mondes ; abats-les, car il te sied de le faire.»

Verse 5

तस्य तद् वचनं श्रुत्वा हरिर्नारायणः प्रभुः / आज्ञापयामास तयोर्वधार्थं पुरुषावुभौ

Ayant entendu ces paroles, Hari—Nārāyaṇa, le Seigneur—donna l’ordre que les deux émissaires divins s’avancent afin de mettre à mort les deux adversaires.

Verse 6

तदाज्ञया महद्युद्धं तयोस्ताभ्यामभूद् द्विजाः / व्यनयत् कैटभं विष्णुर्जिष्णुश्च व्यनयन्मधुम्

Ô deux-fois-nés, par son ordre s’éleva un grand combat entre ces deux-là. Viṣṇu triompha de Kaiṭabha, et le victorieux (Jiṣṇu) triompha pareillement de Madhu.

Verse 7

ततः पद्मासनासीनं जगन्नाथं पितामहम् / बभाषे मधुरं वाक्यं स्नेहाविष्टमना हरिः

Alors Hari, l’esprit pénétré d’affection, adressa de douces paroles au Grand-Père des mondes—Jagannātha—assis sur le siège de lotus.

Verse 8

अस्मान्मयोच्यमानस्त्वं पद्मादवतर प्रभो / नाहं भवन्तं शक्नोमि वोढुं तेजामयं गुरुम्

Ô Seigneur, puisque je m’adresse à toi, descends du lotus, ô Prabhu. Je ne puis te porter : tu es d’un poids majestueux, tout composé d’une splendeur divine flamboyante.

Verse 9

ततो ऽवतीर्य विश्वात्मा देहमाविश्य चक्रिणः / अवाच वैष्णवीं निद्रामेकीभूयाथ विष्णुना

Alors l’Âme universelle descendit, entra dans le corps du Seigneur porteur du disque; et, devenu un avec Viṣṇu, il invoqua et mit en mouvement la Puissance du Sommeil, la Vaiṣṇavī.

Verse 10

सहस्त्रशीर्षनयनः शङ्खचक्रगदाधरः / ब्रह्मा नारायणाख्यो ऽसौ सुष्वाप सलिले तदा

Alors ce Brahmā—connu sous le nom de Nārāyaṇa—aux mille têtes et mille yeux, portant conque, disque et massue, dormit sur les eaux cosmiques.

Verse 11

सो ऽनुभूय चिरं कालमानन्दं परमात्मनः / अनाद्यनन्तमद्वैतं स्वात्मानं ब्रह्मसंज्ञितम्

Après avoir longtemps goûté la béatitude du Soi suprême, il reconnut son propre Soi—nommé « Brahman »—comme non-duel, sans commencement ni fin.

Verse 12

ततः प्रभाते योगात्मा भूत्वा देवश्चतुर्मुखः / ससर्ज सृष्टिं तद्रूपां वैष्णवं भावमाश्रितः

Puis, à l’aurore, le dieu aux quatre visages (Brahmā), établi dans la conscience du yoga, fit surgir la création selon cette forme, prenant refuge dans la disposition vaiṣṇava, la puissance de soutien de Nārāyaṇa.

Verse 13

पुरस्तादसृजद् देवः सनन्दं सनकं तथा / ऋभुं सनत्कुमारं च पुर्वजं तं सनातनम्

Au commencement, le Seigneur créa Sananda et Sanaka; ainsi que Ṛbhu et Sanatkumāra—ces êtres primordiaux et antiques, les premiers-nés, éternels.

Verse 14

ते द्वन्द्वमोहनिर्मुक्ताः परं वैराग्यमास्थिताः / विदित्वा परमं भावं न सृष्टौ दधिरे मतिम्

Délivrés de l’illusion des dualités, ils demeurèrent dans le détachement suprême. Ayant réalisé l’État suprême de l’Être, ils ne portèrent plus leur esprit vers la création et le devenir du monde.

Verse 15

तेष्वेवं निरपेक्षेषु लोकसृष्टौ पितामहः / बभूव नष्टचेता वै मायया परमेष्ठिनः

Lorsque la création des mondes se poursuivit ainsi, comme d’elle-même et sans appui, l’Aïeul Brahmā fut réellement troublé : son esprit fut voilé par la Māyā du Seigneur Suprême (Parameṣṭhin).

Verse 16

ततः पुराणपुरुषो जगन्मूर्तिर्जनार्दनः / व्याजहारात्मनः पुत्रं मोहनाशाय पद्मजम्

Alors Janārdana —le Purusha primordial dont la forme est l’univers— s’adressa à son propre fils, Brahmā né du lotus, afin de dissiper l’illusion.

Verse 17

विष्णुरुवाच कच्चिन्न विस्मृतो देवः शूलपाणिः सनातनः / यदुक्तवानात्मनो ऽसौ पुत्रत्वे तव शङ्करः

Viṣṇu dit : «N’as-tu pas oublié le Dieu éternel, le Seigneur au trident ? Ce Śaṅkara qui, au sujet de son propre Soi, déclara qu’il se tient envers toi dans le lien de filiation».

Verse 18

अवाप्य संज्ञां गोविन्दात् पद्मयोनिः पितामहः / प्रजाः स्त्रष्टुमनास्तेपे तपः परमदुश्चरम्

Ayant reçu de Govinda jusqu’à sa propre désignation, l’Aïeul, Brahmā né du lotus, l’esprit tourné vers la création des êtres, accomplit une austérité d’une difficulté extrême.

Verse 19

तस्यैवं तप्यमानस्य न किञ्चित् समवर्तत / ततो दीर्घेण कालेन दुः खात् क्रोधो ऽभ्यजायत

Ainsi, tandis qu’il poursuivait ces austérités, rien n’aboutit. Puis, après un long temps, de la souffrance naquit en lui la colère.

Verse 20

क्रोधाविष्टस्य नेत्राभ्यां प्रापतन्नश्रुबिन्दवः / ततस्तेभ्यो ऽश्रुबिन्दुभ्यो भूताः प्रेतास्तथाभवन्

Saisi par la colère, des gouttes de larmes tombèrent de ses yeux ; et de ces mêmes larmes naquirent, ainsi, les êtres appelés bhūtas et pretas, esprits errants.

Verse 21

सर्वांस्तानश्रुजान् दृष्ट्वा ब्रह्मात्मानमनिन्दन / जहौ प्राणांश्च भगवान् क्रोधाविष्टः प्रजापतिः

Voyant tous ces êtres nés des larmes en pleurs, et contemplant Brahmā, le Soi du monde sans reproche, le bienheureux Prajāpati (Dakṣa), saisi de rage, abandonna ses souffles vitaux.

Verse 22

तदा प्राणमयो रुद्रः प्रादुरसीत् प्रभीर्मुखात् / सहस्त्रादित्यसंकाशो युगान्तदहनोपमः

Alors Rudra, fait de la force même du souffle vital, se manifesta depuis la bouche terrifiante (de l’Être cosmique). Il resplendissait comme mille soleils, pareil au feu dévorant de la fin d’un âge.

Verse 23

रुरोद सुस्वरं घोरं देवदेवः स्वयं शिवः / रोदमानं ततो ब्रह्मा मा रोदीरित्यभाषत / रोदनाद् रुद्र इत्येवं लोके ख्यातिं गमिष्यसि

Śiva lui-même — Dieu des dieux — poussa un cri de pleurs, terrible et pourtant d’un timbre limpide. Alors Brahmā lui dit, tandis qu’il pleurait : « Ne pleure pas. » Ainsi, par ces pleurs, tu seras connu dans le monde sous le nom de « Rudra ».

Verse 24

अन्यानि सप्त नामानि पत्नीः पुत्रांश्चशाश्वतान् / स्थानानि चैषामष्टानां ददौ लोकपितामहः

Le Grand-Père des mondes (Brahmā) conféra à ces huit leurs sept autres noms, leurs épouses, leurs fils éternels, ainsi que les demeures et charges cosmiques qui leur étaient imparties.

Verse 25

भवः शर्वस्तथेशानः पशूनां पतिरेव च / भीमश्चोग्रो महादेवस्तानि नामानि सप्त वै

Bhava, Śarva, Īśāna, et véritablement Paśupati, Seigneur des êtres; puis Bhīma, Ugra et Mahādeva : tels sont, en vérité, les sept noms.

Verse 26

सूर्यो जलं मही वह्निर्वायुराकाशमेव च / दीक्षितो ब्राह्मणश्चन्द्र इत्येता अष्टमूर्तयः

Le Soleil, l’Eau, la Terre, le Feu, le Vent et aussi l’Espace; l’initié (ascète), le Brāhmaṇa et la Lune : tels sont proclamés les huit aspects (Aṣṭamūrti) du Seigneur.

Verse 27

स्थानेष्वेतेषु ये रुद्रं ध्यायन्ति प्रणमन्ति च / तेषामष्टतनुर्देवो ददाति परमं पदम्

Ceux qui, en ces lieux sacrés, méditent sur Rudra et se prosternent avec révérence, à eux le Dieu à huit formes accorde l’état suprême (la délivrance).

Verse 28

सुवर्चला तथैवोमा विकेशी च तथा शिवा / स्वाहा दिशश्च दीक्षा च रोहिणी चेति पत्नयः

Suvarcalā, et de même Umā; Vikeśī, et aussi Śivā; Svāhā; les Directions (Diśaḥ); Dīkṣā, l’initiation sacrée; et Rohiṇī : telles sont proclamées les épouses divines.

Verse 29

शनैश्चरस्तथा शुक्रो लोहिताङ्गो मनोजवः / स्कन्दः सर्गो ऽथ सन्तानो बुधश्चैषां सुताः स्मृताः

Śanaiścara (Saturne) et aussi Śukra (Vénus), Lohitāṅga (aux membres rouges) et Manojava (prompt comme l’esprit) ; de même Skanda, Sarga, Santāna et Budha (Mercure) : tous sont tenus en mémoire comme leurs fils.

Verse 30

एवंप्रकारो भगवान् देवदेवो महेश्वरः / प्रजाधर्मं च काम च त्यक्त्वा वैराग्यमाश्रितः

Tel est le Bienheureux Maheśvara, Dieu des dieux : ayant renoncé au devoir de gouverner les créatures comme à la poursuite du désir, il demeure fermement établi dans le vairāgya, le détachement.

Verse 31

आत्मन्याध्य चात्मानमैश्वरं भावमास्थितः / पीत्वा तदक्षरं ब्रह्म शाश्वतं परमामृतम्

Ayant médité le Soi dans le Soi, et demeurant dans l’état souverain (aiśvara), on boit ce Brahman impérissable : éternel, suprême nectar d’immortalité.

Verse 32

प्रजाः सृजेति चादिष्टो ब्रह्मणा नीललोहितः / स्वात्मना सदृशान् रुद्रान् ससर्ज मनसा शिवः

Sur l’ordre de Brahmā, Nīlalohita (Rudra) reçut l’injonction : «Crée les êtres». Alors Śiva, par la puissance de sa propre volonté, fit naître par la pensée des Rudra semblables à son propre Soi.

Verse 33

कपर्दिनो निरातङ्कान् नीलकण्ठान् पिनाकिनः / त्रिशूलहस्तानृष्टिघ्नान् महानन्दांस्त्रिलोचनान्

J’adore ces Seigneurs aux cheveux nattés—sans crainte et exempts de toute affliction—à la gorge bleue, portant l’arc Pināka ; tenant le trident en main, destructeurs des forces ennemies, demeurant à jamais dans la grande béatitude, et pourvus de trois yeux.

Verse 34

जरामरणनिर्मुक्तान् महावृषभवाहनान् / वीतरागांश्च सर्वज्ञान् कोटिकोटिशतान् प्रभुः

Le Seigneur contempla des centaines de crores sur des crores d’êtres : affranchis de la vieillesse et de la mort, montés sur de puissants taureaux, sans attachement, et parachevés dans la sagesse omnisciente.

Verse 35

तान् दृष्ट्वा विविधान् रुद्रान निर्मलान् नीललोहितान् / जरामरणनिर्मुक्तान् व्याजहरा हरं गुरुः

Voyant ces multiples formes de Rudra—pures, d’une teinte bleue et rougeâtre, et affranchies de la vieillesse et de la mort—le vénérable Guru s’adressa à Hara (Śiva) en paroles de respect.

Verse 36

मा स्त्राक्षीरीदृशीर्देव प्रजा मृत्युविवर्जिताः / अन्याः सृजस्व भूतेश जन्ममृत्युसमन्विताः

«Ne crée pas, ô Dieu, de telles créatures, exemptes de la mort. Crée plutôt, ô Seigneur des êtres, d’autres créatures pourvues à la fois de naissance et de mort.»

Verse 37

ततस्तमाह भगवान् कपर्दे कामशासनः / नास्ति मे तादृशः सर्गः सृज त्वमशुभाः प्रजाः

Alors le Seigneur Bienheureux, dompteur de Kāma, dit à Kapardin (Rudra) : «Une telle création ne m’est pas possible ; toi-même, engendre la progéniture inauspicieuse.»

Verse 38

ततः प्रभृति देवो ऽसौ न प्रसूते ऽशुभाः प्रजाः / स्वात्मजैरेव तै रुद्रैर्निवृत्तात्मा ह्यतिष्ठत / स्थाणुत्वं तेन तस्यासीद् देवदेवस्य शूलिनः

Dès lors, ce Dieu ne produisit plus de créatures inauspicieuses. Avec ces Rudras—nés de sa propre essence—il demeura, l’esprit retiré de la création extérieure et établi dans la maîtrise intérieure. Ainsi le Seigneur des seigneurs, le Porteur du Trident, fut appelé Sthāṇu, «l’Inébranlable / le Stable».

Verse 39

ज्ञानं वैराग्यमैश्वर्यं तपः सत्यं क्षमा धृतिः / स्त्रष्टृत्वमात्मसंबोधो ह्यधिष्ठातृत्वमेव च

Connaissance, détachement, souveraineté divine, austérité, véracité, pardon, constance, puissance de création, éveil du Soi et, certes, la fonction de gouvernement suprême — telles sont les qualités qui définissent le Seigneur.

Verse 40

अव्ययानि दशैतानि नित्यं तिष्ठन्ति शङ्करे / स एव शङ्करः साक्षात् पिनाकी परमेश्वरः

Ces dix attributs impérissables demeurent à jamais en Śaṅkara. Lui-même est Śaṅkara en vérité : Pinākī, le Seigneur suprême, Parameśvara.

Verse 41

ततः स भगवान् ब्रह्मा वीक्ष्य देवं त्रिलोचनम् / सहैव मानसैः पुत्रैः प्रीतिविस्फारिलोचनः

Alors le Bienheureux Seigneur Brahmā, contemplant le Dieu aux trois yeux (Śiva), avec ses fils nés de l’esprit, le regarda les yeux élargis par la joie et la dévotion.

Verse 42

ज्ञात्वा परतरं भावमैश्वरं ज्ञानचक्षुषा / तुष्टाव जगतामेकं कृत्वा शिरसि चाञ्जलिम्

Ayant perçu, par l’œil de la connaissance spirituelle, l’état transcendant et souverain du Seigneur, il loua l’Unique Seigneur des mondes, posant ses paumes jointes sur sa tête en signe de révérence.

Verse 43

ब्रह्मोवाच नमस्ते ऽस्तु महादेव नमस्ते परमेश्वर / नमः शिवाय देवाय नमस्ते ब्रह्मरूपिणे

Brahmā dit : Salut à Toi, ô Mahādeva ; salut à Toi, ô Parameśvara. Hommage à Śiva, le Seigneur divin ; salut à Toi, dont la forme est celle même de Brahman.

Verse 44

नमो ऽस्तु ते महेशाय नमः शान्ताय हेतवे / प्रधानपुरुषेशाय योगाधिपतये नमः

Hommage à Toi, Mahēśvara. Hommage à Toi, le Paisible, Cause première. Hommage à Toi, Seigneur de Pradhāna (Nature primordiale) et de Puruṣa (Esprit conscient) ; hommage à Toi, Souverain Maître du Yoga.

Verse 45

नमः कालाय रुद्राय महाग्रासाय शूलिने / नमः पिनाकहस्ताय त्रिनेत्राय नमो नमः

Hommage à Rudra—qui est le Temps lui-même, le Grand Dévoreur, porteur du trident. Hommage à Celui qui tient l’arc Pināka, au Seigneur aux trois yeux : encore et encore, hommage.

Verse 46

नमस्त्रिमूर्तये तुभ्यं ब्रह्मणो जनकाय ते / ब्रह्मविद्याधिपतये ब्रह्मविद्याप्रदायिने

Hommage à Toi, qui es la Trimūrti (Triple Forme). Hommage à Toi, géniteur de Brahmā. Hommage à Toi, Seigneur de la Brahma‑vidyā (science de l’Absolu), et à Toi qui la dispenses.

Verse 47

नमो वेदरहस्याय कालकालाय ते नमः / वेदान्तसारसाराय नमो वेदात्ममूर्तये

Hommage à Toi, secret cœur des Veda ; hommage à Toi, le Temps au-delà du temps. Hommage à Toi, l’essence de l’essence du Vedānta ; hommage à Toi, dont la forme est le Soi même du Veda.

Verse 48

नमो बुद्धाय शुद्धाय योगिनां गुरवे नमः / प्रहीणशोकैर्विविधैर्भूतैः वरिवृताय ते

Hommage à l’Éveillé, au Pur ; hommage au Guru des yogin. À Toi—entouré et servi par des êtres divers ayant rejeté la peine—je rends prosternation.

Verse 49

नमो ब्रह्मण्यदेवाय ब्रह्माधिपतये नमः / त्रियम्बकाय देवाय नमस्ते परमेष्ठिने

Hommage au Seigneur divin, bienveillant envers les brāhmaṇas; hommage au Souverain du Brahman (et de Brahmā). Adoration au Dieu aux trois yeux; prosternation devant Toi, ô Parameṣṭhin, Suprême Maître siégeant au‑dessus de tout.

Verse 50

नमो दिग्वाससे तुभ्यं नमो मुण्डाया दण्डिने / अनादिमलहीनाय ज्ञानगम्याय ते नमः

Hommage à Toi qui as pour vêtement les directions de l’espace; hommage à Toi, ascète au crâne rasé portant le bâton. Hommage à Toi, sans commencement et sans souillure, accessible seulement par la connaissance véritable.

Verse 51

नमस्ताराय तीर्थाय नमो योगर्धिहेतवे / नमो धर्माधिगम्याय योगगम्याय ते नमः

Hommage à Toi, ‘Tārā’ la salvatrice, le tīrtha, gué sacré. Hommage à Toi, cause des accomplissements et des perfections yogiques. Hommage à Toi, que l’on réalise par le Dharma et que l’on atteint par le Yoga—hommage à Toi encore et encore.

Verse 52

नमस्ते निष्प्रपञ्चाय निराभासाय ते नमः / ब्रह्मणे विश्वरूपाय नमस्ते परमात्मने

Hommage à Toi, au‑delà de toute manifestation phénoménale; hommage à Toi, sans apparence limitante. Hommage à Toi, le Brahman à la forme cosmique (Viśvarūpa) ; hommage à Toi, Paramātman, le Soi suprême.

Verse 53

त्वयैव सृष्टमखिलं त्वय्येव सकलं स्थितम् / त्वया संह्रियते विश्वं प्रधानाद्यं जगन्मय

Par Toi seul tout est créé ; en Toi seul tout demeure. Par Toi l’univers est résorbé—ô Toi qui pénètres le monde—y compris Pradhāna et tout ce qui commence avec lui.

Verse 54

त्वमीश्वरो महादेवः परं ब्रह्म महेश्वरः / परमेष्ठी शिवः शान्तः पुरुषो निष्कलो हरः

Tu es le Seigneur—Mahādeva; le Brahman suprême; Maheśvara. Tu es Parameṣṭhin, Śiva, le Paisible; le Puruṣa sans parts et sans divisions—Hara.

Verse 55

त्वमक्षरं परं ज्योतिस्त्वं कालः परमेश्वरः / त्वमेव पुरुषो ऽनन्तः प्रधानं प्रकृतिस्तथा

Tu es l’Impérissable (Akṣara), la Réalité suprême, la Lumière suprême ; tu es le Temps lui-même, ô Parameśvara. Toi seul es le Puruṣa sans fin, et aussi le Pradhāna—la Prakṛti elle-même.

Verse 56

भूमिरापो ऽनलो वायुर्व्योमाहङ्कार एव च / यस्य रूपं नमस्यामि भवन्तं ब्रह्मसंज्ञितम्

La terre, l’eau, le feu, le vent, l’espace, et même l’ego-sens (ahaṃkāra) : telle est Sa forme. Je me prosterne devant Toi, connu sous le nom de Brahman.

Verse 57

यस्य द्यौरभवन्मूर्धा पादौ पृथ्वी दिशो भुजाः / आकाशमुदरं तस्मै विराजे प्रणमाम्यहम्

Je me prosterne devant Virāj, la Personne cosmique : dont la tête est le ciel, les pieds la terre, les bras les directions, et le ventre l’immense voûte céleste.

Verse 58

संतापयति यो विश्वं स्वभाभिर्भासयन् दिशः / ब्रह्मतेजोमयं नित्यं तस्मै सूर्यात्मने नमः

Salutation au Seigneur à l’âme solaire : qui échauffe l’univers entier et, par sa propre radiance, illumine les directions ; éternellement constitué de l’éclat de Brahman (brahma-tejas).

Verse 59

हव्यं वहति यो नित्यं रौद्री तेजोमयो तनुः / कव्यं पितृगणानां च तस्मै वह्न्यात्मने नमः

Hommage au Seigneur dont le Soi même est le Feu (Agni) : porteur éternel des oblations havya vers les dieux, dont le corps est l’éclat de l’énergie ardente de Rudra, et qui transmet aussi le kavya, l’offrande aux ancêtres, aux assemblées des Pitṛ. À ce Soi-Feu, prosternation.

Verse 60

आप्यायति यो नित्यं स्वधाम्ना सकलं जगत् / पीयते देवतासङ्घैस्तस्मै सोमात्मने नमः

Hommage au Soi de nature Soma : Celui qui, sans cesse, nourrit l’univers entier par sa propre clarté innée, et que les assemblées des dieux boivent comme le Soma de la béatitude. À ce Soma-Ātman, prosternation.

Verse 61

विभर्त्यशेषभूतानि यो ऽन्तश्चरति सर्वदा / शक्तिर्माहेश्चरी तुभ्यं तस्मै वाय्वात्मने नमः

Hommage à Celui dont l’essence est Vāyu : l’Indweller toujours en mouvement, qui soutient tous les êtres sans reste. À Toi appartient la Puissance Māheśvarī, la Śakti divine de Śiva ; ainsi, prosternation au Soi de nature Vāyu.

Verse 62

सृजत्यशेषमेवेदं यः स्वकर्मानुरूपतः / स्वात्मन्यवस्थितस्तस्मै चतुर्वक्त्रात्मने नमः

Hommage au Quatre-Visages : Celui qui, demeurant en son propre Soi, crée cet univers tout entier sans reste, selon le karma des êtres. À ce Soi aux quatre faces, prosternation.

Verse 63

यः शेषशयने शेते विश्वमावृत्य मायया / स्वात्मानुभूतियोगेन तस्मै विश्वात्मने नमः

Hommage au Soi universel : Celui qui repose sur Śeṣa, voilant l’univers par sa māyā, et qui est réalisé par le yoga de l’expérience directe du Soi. À ce Viśvātman, prosternation.

Verse 64

विभर्ति शिरसा नित्यं द्विसप्तभुवनात्मकम् / ब्रह्माण्डं यो ऽखिलाधारस्तस्मै शेषात्मने नमः

Hommage à Celui dont le Soi est Śeṣa, le soutien de l’univers, qui porte à jamais sur sa tête le Brahmāṇḍa, l’œuf cosmique comprenant les quatorze mondes, fondement de tout ce qui est.

Verse 65

यः परान्ते परानन्दं पीत्वा दिव्यैकसाक्षिकम् / नृत्यत्यनन्तमहिमा तस्मै रुद्रात्मने नमः

Hommage à Rudra, qui est le Soi même : sa gloire est infinie ; au terme ultime, ayant « bu » la béatitude suprême — l’unique Témoin divin — il danse dans la transcendance.

Verse 66

यो ऽन्तरा सर्वभूतानां नियन्ता तिष्ठतीश्वरः / तं सर्वसाक्षिणं देवं नमस्ये भवतस्तनुम्

Je me prosterne devant le Seigneur divin qui demeure en tous les êtres comme leur maître intérieur ; il est le Dieu, témoin de tout. Je salue cette forme même qui est la Tienne.

Verse 67

यं विनिन्द्रा जितश्वासाः संतुष्टाः समदर्शिनः / ज्योतिः पश्यन्ति युञ्जानास्तस्मै योगात्मने नमः

Hommage au Soi suprême, essence même du Yoga : que les yogins, délivrés du sommeil, maîtres du souffle, comblés au-dedans et d’un regard égal, contemplent comme la Lumière intérieure lorsqu’ils sont absorbés en méditation.

Verse 68

यया संतरते मायां योगी संक्षीणकल्मषः / अपारतरपर्यन्तां तस्मै विद्यात्मने नमः

Hommage au Vidyātman — le Soi qui est Connaissance — par la puissance duquel le yogin, ses fautes épuisées, traverse la Māyā et atteint l’autre rive, sans borne.

Verse 69

यस्य भासा विभातीदमद्वयं तमसः परम् / प्रपद्ये तत् परं तत्त्वं तद्रूपं परमेश्वरम्

Je prends refuge dans la Réalité suprême—Parameśvara—dont la splendeur fait resplendir ce principe non-duel (advaya) et qui est au-delà des ténèbres (tamas).

Verse 70

नित्यानन्दं निराधारं निष्कलं परमं शिवम् / प्रपद्ये परमात्मानं भवन्तं परमेश्वरम्

Je prends refuge dans le Śiva suprême—béatitude éternelle, sans support (établi en soi), sans parties et transcendant; en Toi, le Soi suprême, Parameśvara, le Seigneur le plus haut.

Verse 71

एवं स्तुत्वा महादेवं ब्रह्मा तद्भावभावितः / प्राञ्जलिः प्रणतस्तस्थौ गृणन् ब्रह्म सनातनम्

Ainsi, après avoir loué Mahādeva, Brahmā—l’esprit pénétré de cette même dévotion—demeura debout, les paumes jointes, incliné avec respect, continuant d’exalter le Brahman éternel.

Verse 72

ततस्तस्मै महादेवो दिव्यं योगमनुत्तमम् / ऐश्वर्यं ब्रह्मसद्भावं वैराग्यं च ददौ हरः

Alors Mahādeva—Hara—lui accorda le Yoga divin et sans égal, ainsi que l’aiśvarya (souveraineté), la juste disposition fondée en Brahman et le vairāgya (détachement).

Verse 73

कराभ्यां सुशुभाभ्यां च संस्पृश्य प्रणतार्तिहा / व्याजहरा स्वयं देवः सो ऽनुगृह्य पितामहम्

Puis le Seigneur lui-même—celui qui dissipe la détresse de ceux qui se prosternent—le toucha de ses deux mains d’une beauté éclatante; et, ayant accordé sa grâce à Pitāmaha (Brahmā), il prononça des paroles qui chassèrent son trouble.

Verse 74

यत्त्वयाभ्यर्थितं ब्रह्मन् पुत्रत्वे भवतो मम / कृतं मया तत् सकलं सृजस्व विविधं जगत्

Ô Brahman (Brahmā), ce que tu m’as imploré—que je devienne ton fils—je l’ai accompli entièrement. À présent, crée le monde aux formes innombrables, dans toute sa diversité.

Verse 75

त्रिधा भिन्नो ऽस्म्यहं ब्रह्मन् ब्रह्मविष्णुहराख्यया / सर्गरक्षालयगुणैर्निष्कलः परमेश्वरः

Ô brahmane, on me dit triple—sous les noms de Brahmā, Viṣṇu et Hara—selon les qualités qui président à la création, à la protection et à la dissolution ; pourtant, en vérité, je suis le Seigneur suprême, indivisible et sans parts.

Verse 76

स त्वं ममाग्रजः पुत्रः सृष्टिहेतोर्विनिर्मितः / ममैव दक्षिणादङ्गाद् वामाङ्गात् पुरुषोत्तमः

Toi, en vérité, tu es mon fils né avant les autres, façonné pour la cause même de la création. De mon propre corps tu es issu—du membre droit et du membre gauche—ô Personne suprême (Puruṣottama).

Verse 77

तस्य देवादिदेवस्य शंभोर्हृदयदेशतः / संबभूवाथ रुद्रो ऽसावहं तस्यापरा तनुः

De la région du cœur de Śambhu, le Dieu des dieux, naquit Rudra ; et moi, je suis son autre forme, son incarnation seconde.

Verse 78

ब्रह्मविष्णुशिवा ब्रह्मन् सर्गस्थित्यन्तहेतवः / विभज्यात्मानमेको ऽपि स्वेच्छया शङ्करः स्थितः

Ô brahmane, Brahmā, Viṣṇu et Śiva sont les causes de la création, du maintien et de la dissolution. Pourtant, le Seigneur—bien qu’un—demeure comme Śaṅkara, se manifestant librement par sa propre volonté en se différenciant lui-même.

Verse 79

तथान्यानि च रूपाणि मम मायाकृतानि तु / निरूपः केवलः स्वच्छो महादेवः स्वभावतः

De même, les autres formes qui apparaissent sont véritablement façonnées par Ma māyā ; mais, par Sa nature même, Mahādeva est sans forme, absolu et à jamais pur.

Verse 80

एभ्यः परतरो देवस्त्रिमूर्तिः परमा तनुः / माहेश्वरी त्रिनयना योगिनां शान्तिदा सदा

Au-dessus de tout cela se tient le Dieu dont le corps suprême est la Trimūrti. Cette Mahāśvarī — aux trois yeux — accorde sans cesse la paix aux yogins.

Verse 81

तस्या एव परां मूर्ति मामवेहि पितामह / शाश्वतैश्वर्यविज्ञानतेजोयोगसमन्विताम्

Sache, ô Pitāmaha, que Je suis la manifestation suprême de Cela—unie à la souveraineté éternelle, à la connaissance vraie, à la splendeur spirituelle et au Yoga.

Verse 82

सो ऽहं ग्रसामि सकलमधिष्ठाय तमोगुणम् / कालो भूत्वा न तमसा मामन्यो ऽभिभविष्यति

Je dévore l’univers tout entier, présidant à la qualité de tamas. Étant devenu le Temps lui-même, nul ne peut Me vaincre par l’obscurité (tamas).

Verse 83

यदा यदा हि मां नित्यं विचिन्तयसि पद्मज / तदा तदा मे सान्निध्यं भविष्यति तवानघ

Chaque fois—encore et encore—que tu Me contemples sans cesse, ô né du lotus, alors—encore et encore—Ma présence toute proche se manifestera pour toi, ô sans faute.

Verse 84

एतावदुक्त्वा ब्रह्माणं सो ऽभिवन्द्य गुरुं हरः / सहैव मानसैः पुत्रैः क्षणादन्तरधीयत

Après n’avoir dit que cela à Brahmā, Hara (Śiva) salua et se prosterna devant son guru ; et, en un instant, il disparut du regard, avec ses fils nés de l’esprit.

Verse 85

सो ऽपि योगं समास्थाय ससर्ज विविधं जगत् / नारायणाख्यो भगवान् यथापूर्वं प्रिजापतिः

Lui aussi, établi dans le Yoga, fit naître l’univers aux formes multiples. Ce Seigneur Bienheureux, nommé Nārāyaṇa, redevint Prajāpati, comme jadis dans les cycles antérieurs.

Verse 86

मरीचिभृग्वङ्गिरसं पुलस्त्यं पुलहं क्रतुम् / दक्षमत्रिं वसिष्ठं च सो ऽसृजद् योगविद्यया

Par la puissance de la science du Yoga, il fit alors naître Marīci, Bhṛgu, Aṅgiras, Pulastya, Pulaha, Kratu, Dakṣa, Atri et Vasiṣṭha.

Verse 87

नव ब्रह्माण इत्येते पुराणे निश्चयं गताः / सर्वे ते ब्रह्मणा तुल्याः साधका ब्रह्मवादिनः

Dans le Purāṇa, il est affirmé avec certitude que ceux-ci sont les « neuf Brahmās ». Tous sont égaux à Brahmā : des sādhaka accomplis et des exposants du Brahman.

Verse 88

संकल्पं चैव धर्मं च युगधर्मांश्च शाश्वतान् / स्थानाभिमानिनः सर्वान् यथा ते कथितं पुरा

Comme je te l’ai déjà exposé, je t’ai expliqué le saṅkalpa (l’intention cosmique), les principes du dharma, les devoirs éternels propres à chaque yuga, ainsi que toutes les divinités tutélaires qui s’identifient à leurs demeures respectives (sthānābhimānin).

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Frequently Asked Questions

The chapter’s stotra and the Yoga-nidrā realization present Brahman as non-dual and beginningless; Īśvara (Mahādeva/Nārāyaṇa) is the immanent inner ruler and transcendent absolute, while the experiential path is yoga leading to direct recognition beyond māyā.

Brahmā requests mortal beings to enable cyclical cosmos and karma-based embodiment; Rudra’s withdrawal into inner restraint (becoming Sthāṇu) signifies renunciation, the primacy of yoga over outward proliferation, and the governance of creation through appropriate ontological limits.

It maps Śiva onto cosmic principles and sacred stations, turning cosmology into sādhanā: by meditating on the eightfold form across elemental and social-ritual dimensions, devotees integrate devotion with metaphysical contemplation aimed at mokṣa.