
Le chapitre 9 se présente comme un dialogue théologique structuré. Devī s’adresse avec vénération à Śaṅkara à Prabhāsa, nomme Somēśvara et évoque la vision d’une forme centrée sur Kālāgni. Elle soulève ensuite un doute doctrinal : comment le Seigneur sans commencement, transcendant toute dissolution, peut-il porter une guirlande de crânes. Īśvara répond par une explication cosmologique : d’innombrables cycles engendrent des Brahmā et des Viṣṇu successifs ; la guirlande de crânes signifie la souveraineté du Seigneur sur les créations et les résorptions récurrentes. Le texte décrit alors l’iconographie de Śiva à Prabhāsa : paisible et lumineux, au-delà du commencement–milieu–fin ; Viṣṇu à gauche, Brahmā à droite ; les Veda en lui ; les luminaires cosmiques pour yeux, dissipant ainsi le doute de Devī. Devī offre un long hymne de louange, puis demande un exposé plus complet de la grandeur de Prabhāsa et s’interroge sur la raison pour laquelle Viṣṇu quitte Dvārakā et atteint sa fin à Prabhāsa, multipliant les questions sur ses fonctions cosmiques et ses avatāra. Sūta encadre la scène, et Īśvara commence l’« enseignement secret » : Prabhāsa surpasse les autres tīrtha par son efficacité ; il unit de manière unique les Brahma-, Viṣṇu- et Raudra-tattva, avec des décomptes explicites (24/25/36) rapportés à la présence de Brahmā, Viṣṇu et Śiva. Le chapitre s’achève sur une logique des fruits spirituels : mourir à Prabhāsa conduirait à des états élevés, même pour des êtres de toute condition et espèce, y compris chargés de fautes graves, soulignant la puissance purificatrice de ce kṣetra.
Verse 1
देव्युवाच । दिव्यं तेजो नमस्यामि यन्मे दृष्टं पुरातने । कालाग्निरुद्रमध्यस्थं प्रभासे शंकरोद्भवम्
La Déesse dit : Je me prosterne devant cette splendeur divine que je vis jadis—née de Śaṅkara à Prabhāsa, demeurant au cœur de Kālāgnirudra.
Verse 2
यो वेदसंघैरृषिभिः पुराणैर्वेदोक्तयोगैरपि इज्यमानः । तं देवदेवं शरणं व्रजामि सोमेश्वरं पापविनाशहेतुम्
Lui que vénèrent les assemblées des Veda, les ṛṣi, les Purāṇa, et même les disciplines de yoga enseignées par le Veda—vers ce Dieu des dieux je prends refuge : Somēśvara, cause de l’anéantissement du péché.
Verse 3
देवदेव जगन्नाथ भक्तानुग्रहकारक । संशयो हृदि मे कश्चित्तं भवाञ्छेत्तुमर्हति
Ô Dieu des dieux, Seigneur du monde, dispensateur de grâce aux dévots : un doute demeure en mon cœur ; tu es digne de le trancher.
Verse 4
ईश्वर उवाच । कः संशयः समुत्पन्नस्तव देवि यशस्विनि । तन्मे कथय कल्याणि तत्सर्वं कथयाम्यहम्
Īśvara dit : Quel doute s’est levé en toi, ô Déesse illustre ? Dis-le-moi, ô Bienheureuse ; je t’expliquerai tout.
Verse 5
देव्युवाच । यदि त्वं च महादेवो मुण्डमाला कथं कृता । अनादि निधनो धाता सृष्टिसंहारकारकः
La Déesse dit : Si tu es vraiment Mahādeva, comment portes-tu une guirlande de crânes ? Tu es sans commencement ni fin — l’Ordonnateur, l’agent de la création et de la dissolution.
Verse 6
ततो विहस्य देवेशः शंकरो वाक्यमब्रवीत् । अनेकमुण्डकोटीभिर्या मे माला विराजते
Alors, souriant, Śaṅkara —Seigneur des dieux— prononça ces mots : «La guirlande qui resplendit sur moi est faite de crores et de crores de crânes.»
Verse 7
नारायण सहस्राणां ब्रह्मणामयुतस्य च कृता शिरःकरोटीभिरनादिनिधना ततः
«Elle a été faite des coupes-crânes (karōṭī) de milliers de Nārāyaṇa et de dizaines de milliers de Brahmā ; ainsi est-elle sans commencement ni fin.»
Verse 8
अन्यो विष्णुश्च भवति अन्यो ब्रह्मा भवत्यपि । कल्पे कल्पे मया सृष्टः कल्पे विष्णुः प्रजापतिः
«À chaque éon (kalpa) il y a un Viṣṇu différent, et à chaque éon un Brahmā différent aussi. En chaque kalpa, c’est par moi qu’ils sont manifestés — Viṣṇu et Prajāpati, Seigneur des créatures.»
Verse 9
अहमेवंविधो देवि क्षेत्रे प्राभासिके स्थितः । कालाग्निलिंगमूले तु मुंडमालाविभूषितः
Ô Déesse, tel je suis en vérité, demeurant dans le kṣetra sacré de Prabhāsa—au pied du Kālāgniliṅga—paré d’une guirlande de crânes.
Verse 10
अक्षसूत्रधरः शान्त आदिमध्यांतवर्जितः । पद्मासनस्थो वरदो हिमकुन्देन्दुसन्निभः
Tenant le rosaire, paisible, au-delà du commencement, du milieu et de la fin; assis sur le siège de lotus, dispensateur de grâces, rayonnant comme la neige, le jasmin et la lune.
Verse 11
मम वामे स्थितो विष्णुर्दक्षिणे च पितामहः । जठरे चतुरो वेदाः हृदये ब्रह्म शाश्वतम्
À ma gauche se tient Viṣṇu, et à ma droite le Grand-Père (Brahmā). Dans mon ventre demeurent les quatre Veda; dans mon cœur réside le Brahman éternel.
Verse 12
अग्निः सोमश्च सूर्यश्च लोचनेषु व्यवस्थिताः
Agni, Soma et Sūrya sont établis dans mes yeux.
Verse 13
एवंविधो महादेवि प्रभासे संव्यवस्थितः । आप्यतत्त्वात्समानीते मा ते भूत्संशयः क्वचित्
Ô grande Déesse, c’est ainsi même que je suis solidement établi à Prabhāsa. Puisque (cette manifestation) a été amenée depuis le principe de l’eau, qu’aucun doute ne s’élève en toi, jamais.
Verse 14
एवमुक्ता तदा देवी हर्षगद्गदया गिरा । तुष्टाव देवदेवेशं भक्त्या परमया युता
Ainsi interpellée, la Déesse alors—la voix étranglée de joie—loua le Seigneur des dieux des dieux, comblée d’une dévotion suprême.
Verse 15
देव्युवाच जय देव महादेव सर्वभावन ईश्वर । नमस्तेऽस्तु सुरेशाय परमेशाय वै नमः
La Déesse dit : « Victoire à Toi, ô Dieu, ô Mahādeva, ô Seigneur qui fait naître tous les êtres ! Salut à Toi, Seigneur des dieux ; salut, en vérité, au Seigneur suprême ! »
Verse 16
अनादिसृष्टिकर्त्रे च नमः सर्वगताय च । सर्वस्थाय नमस्तुभ्यं धाम्नां धाम्ने नमोऽस्तु ते
Salut à Toi, créateur sans commencement de la création ; salut à Toi qui pénètres tout. Salut à Toi qui demeures en toutes choses ; salut à Toi, demeure de toutes les demeures.
Verse 17
षडंताय नमस्तुभ्यं द्वादशान्ताय ते नमः । हंसभेद नमस्तुभ्यं नमस्तुभ्यं च मोक्षद
Salutations à Toi dont la réalité est enseignée par la « fin sextuple » ; salutations à Toi dont l’achèvement est la « fin douze fois ». Salutations à Toi, discernant le Haṃsa (le Soi intérieur) ; salutations à Toi, dispensateur de délivrance.
Verse 18
इति स्तुतस्तदा देव्या प्रचलच्चन्द्रशेखरः । ततस्तुष्टस्तु भगवानिदं वचनमब्रवीत्
Ainsi loué par la Déesse, Candraśekhara (Śiva) frissonna de ravissement ; puis, satisfait, le Seigneur Bienheureux prononça ces paroles.
Verse 19
ईश्वर उवाच । साधुसाधु महाप्राज्ञे तुष्टोऽहं व्रियतां वरः
Īśvara dit : «Très bien, très bien, ô grand sage. Je suis satisfait : choisis une grâce.»
Verse 20
देव्युवाच । यदि तुष्टोऽसि देवेश वरार्हा यदि वाप्यहम् । प्रभास क्षेत्रमाहात्म्यं पुनर्विस्तरतो वद
La Déesse dit : «Si tu es satisfait, ô Seigneur des dieux, et si je suis digne d’une grâce, alors redis, plus en détail, la grandeur du kṣetra sacré de Prabhāsa.»
Verse 21
भूतेश भगवान्विष्णुर्दैत्यानामन्तकाग्रणीः । स कस्माद्द्वारकां हित्वा प्रभासक्षेत्रमाश्रितः
«Ô Seigneur des êtres, Bhagavān Viṣṇu—le premier destructeur des Daityas—pourquoi a-t-il quitté Dvārakā et pris refuge dans le kṣetra sacré de Prabhāsa ?»
Verse 22
षष्टि तीर्थसहस्राणि षष्टिकोटिशतानि च । द्वारकामध्यसंस्थानि कथं न्यक्कृतवान्हरिः
«Dans Dvārakā sont établis soixante mille tīrthas et encore six cents millions de plus ; comment Hari les a-t-il tenus pour moindres (et préféré Prabhāsa) ?»
Verse 23
अमरैरावृतां पुण्यां पुण्यकृद्भिर्निषेविताम् । एवं तां द्वारकां त्यक्त्वा प्रभासं कथमागतः
«Dvārakā est sainte, entourée des Immortels et fréquentée par ceux qui accomplissent le mérite. Malgré cela, comment l’a-t-il quittée pour venir à Prabhāsa ?»
Verse 24
देवमानुषयोर्नेता द्योभुवोः प्रभवो हरिः । किमर्थं द्वारकां त्यक्त्वा प्रभासे निधनं गतः
Hari est le guide des dieux et des hommes, la source du ciel et de la terre. Pour quelle raison quitta-t-il Dvārakā et atteignit-il sa fin à Prabhāsa ?
Verse 25
यश्चक्रं वर्त्तयत्येको मानुषाणां मनोमयम् । प्रभासे स कथं कालं चक्रे चक्रभृतां वरः
Lui qui, seul, met en mouvement la « roue » mentale des affaires humaines : comment le meilleur des porteurs du disque passa-t-il le temps à Prabhāsa ?
Verse 26
गोपायनं यः कुरुते जगतः सार्वलौकिकम् । स कथं भगवान्विष्णुः प्रभासक्षेत्रमाश्रितः
Comment dire que le Seigneur bienheureux Viṣṇu—protecteur universel du monde entier—prit refuge dans le champ sacré de Prabhāsa ?
Verse 27
योंतकाले जलं पीत्वा कृत्वा तोयमयं वपुः । लोकमेकार्णवं चक्रे दृष्ट्या दृष्टेन चात्मना
Lui qui, à la fin des temps, but les eaux et prit un corps fait d’eau ; qui, par son seul regard et par son Soi manifesté, fit du monde un unique océan : comment parler de lui en termes ordinaires à Prabhāsa ?
Verse 28
स कथं पञ्चतां प्राप प्रभासे पार्वतीपते । यः पुराणे पुराणात्मा वाराहं वपुरास्थितः
Ô Seigneur de Pārvatī, comment put-il atteindre à Prabhāsa l’« état des cinq éléments » (la dissolution), lui, l’Âme très ancienne chantée dans les Purāṇas, qui prit le corps de Varāha, le Sanglier ?
Verse 29
उद्दधार महीं कृत्स्नां सशैलवनकाननाम् । स कथं त्यक्तवान्गात्रं प्रभासे पापनाशने
Lui qui souleva la terre entière—avec ses montagnes, ses forêts et ses bosquets—comment pourrait-il délaisser son corps à Prabhāsa, le destructeur des péchés ?
Verse 30
येन सिंहं वपुः कृत्वा हिरण्यकशिपुर्हतः । स कथं देवदेवेशः प्रभासं क्षेत्रमाश्रितः
Celui qui, prenant une forme de lion, tua Hiraṇyakaśipu : comment le Seigneur des dieux pourrait-il se réfugier dans le kṣetra sacré de Prabhāsa ?
Verse 31
सहस्रचरणं देवं सहस्राक्षं महाप्रभम् । सहस्रशिरसं वेदा यमाहुर्वै युगेयुगे
Ce Dieu aux mille pieds, aux mille yeux, d’un éclat immense, que les Veda, âge après âge, proclament comme Celui aux mille têtes.
Verse 32
तत्याज स कथं देवः प्रभासे स्वं कलेवरम् । नाभ्यरण्यां समुद्भूतं यस्य पैतामहं गृहम्
Comment ce Dieu pourrait-il quitter son propre corps à Prabhāsa—lui dont la « demeure du Grand-Père » (Brahmā) naquit du bosquet de lotus du nombril ?
Verse 33
एकार्णवगते लोके तत्पंकजमपंकजम् । येनोद्धृतं क्षणेनैव प्रभासस्थः स किं हरिः
Quand le monde devint un seul océan, ce lotus sans tache fut élevé par lui en un instant ; si Hari demeure à Prabhāsa, que ne peut-on dire de lui ?
Verse 34
उत्तरांशे समुद्रस्य क्षीरोदस्या मृतोदधेः । यः शेते शाश्वतं योगमास्थाय परवीरहा । स कथं त्यक्तवान्देहं प्रभासे परमेश्वरः
Lui qui repose dans la région septentrionale de l’océan—sur l’Océan de Lait, la mer immortelle—établi dans le yoga éternel, pourfendeur des héros ennemis : comment le Seigneur Suprême pourrait-il abandonner son corps à Prabhāsa ?
Verse 35
हव्यादान्यः सुरांश्चक्रे कव्यादांश्च पितॄ नपि । स कथं देवदेवेशः प्रभासं क्षेत्रमाश्रितः
Lui qui institua les dieux comme récepteurs du havya (offrandes) et les Pères (pitṛs) comme récepteurs du kavya : comment le Seigneur des dieux pourrait-il prendre refuge dans le kṣetra sacré de Prabhāsa ?
Verse 36
युगानुरूपं यः कृत्वा रूपं लोकहिताय वै । धर्ममुद्धरते देवः स कथं क्षेत्रमाश्रितः
Lui qui, pour le bien des mondes, prend une forme conforme à chaque âge et relève le Dharma : comment ce Dieu même pourrait-il être limité ou dépendre d’un seul lieu sacré ?
Verse 37
त्रयो वर्णास्त्रयो लोकास्त्रैविद्यं पाठकास्त्रयः । त्रैकाल्यं त्रीणि कर्माणि त्रयो देवास्त्रयो गुणाः । सृष्टं येन पुरा देवः स कथं क्षेत्रमाश्रितः
Ce Dieu qui, jadis, établit les triades—trois varṇa, trois mondes, la triple science védique et ses trois récitateurs, les trois temps, les trois rites, les trois dieux et les trois guṇa—comment pourrait-on dire que le Seigneur Créateur dépend d’un seul lieu sacré ?
Verse 38
या गतिर्द्धर्मयुक्तानामगतिः पापकर्मिणाम् । चातुर्वर्ण्यस्य प्रभवश्चातुर्वर्ण्यस्य रक्षिता
Il est le refuge véritable et la voie ultime des justes, et pour ceux qui agissent dans le péché, l’absence même de refuge ; source du cāturvarṇya et son protecteur : comment mesurer un tel Seigneur par un lieu ?
Verse 39
चातुर्विद्यस्य यो वेत्ता चातुराश्रम्यसंस्थितः । कस्मात्स द्वारकां हित्वा प्रभासे पंचतां गतः
Celui qui connaît la quadruple science et demeure établi dans la discipline des quatre āśramas—pourquoi a-t-il quitté Dvārakā et, à Prabhāsa, atteint « l’état des cinq », c’est-à-dire la dissolution dans les cinq éléments ?
Verse 40
दिगंतरं नभोभूमिरापो वायुर्विभावसुः । चंद्रसूर्यद्वयं ज्योतिर्युगेशः क्षणदातनुः
Il est l’étendue des directions, le ciel et la terre ; les eaux, le vent et le feu flamboyant ; la lumière qui est le couple lune et soleil ; le Seigneur des âges—dont le corps même est le temps, mesuré en instants.
Verse 41
यः परं श्रूयते ज्योतिर्यः परं श्रूयते तपः । यः परं परतः प्रोक्तः परं यः परमात्मवान्
Celui dont on entend qu’il est la Lumière suprême, dont on entend qu’il est l’Austérité suprême ; proclamé plus haut que le plus haut ; il est le Suprême—doué de la nature du Paramātman.
Verse 42
आदित्यादिश्च यो दिव्यो यश्च दैत्यांतको विभुः । स कथं देवकीसूनुः प्रभासे सिद्धिमीयिवान्
Lui qui est divin—le premier tel le Soleil—et le puissant destructeur des Daityas : comment ce même Seigneur, en tant que fils de Devakī, a-t-il atteint son accomplissement à Prabhāsa ?
Verse 43
युगांते चांतको यश्च यश्च लोकांतकांतकः । सेतुर्यो लोकसत्तानां मेध्यो यो मेध्यकर्मणाम्
Il est la Fin à la clôture d’un âge, et le destructeur du destructeur des mondes ; il est le pont pour les êtres des mondes, et la pureté même pour ceux qui accomplissent des rites de purification.
Verse 44
वेत्ता यो वेदविदुषां प्रभुर्यः प्रभवात्मनाम् । सोमभूतस्तु भूतानामग्निभूतोऽग्निवर्त्मनाम्
Il est le Connaisseur suprême parmi les connaisseurs du Veda, le Seigneur de ceux qui sont source de puissance et de création. Pour les êtres vivants, il devient Soma ; et pour ceux qui suivent la voie du feu (la discipline du sacrifice), il devient Agni.
Verse 45
मनुष्याणां मनोभूतस्तपोभूतस्तपस्विनाम् । विनयो नयभूतानां तेजस्तेजस्विनामपि
Parmi les humains, il devient l’esprit même ; parmi les ascètes, il devient l’austérité même. Il est l’humilité des disciplinés, et la splendeur même des êtres rayonnants.
Verse 46
विग्रहो विग्रहाणां यो गतिर्गतिमतामपि । स कथं द्वारकां हित्वा प्रभासक्षेत्रमाश्रितः
Lui qui est l’archétype même de toutes les formes incarnées, et le but suprême même de ceux qui ont atteint la voie la plus haute, comment pourrait-il quitter Dvārakā et se réfugier dans le champ sacré de Prabhāsa ?
Verse 47
आकाशप्रभवो वायुर्वायुप्राणो हुताशनः । देवा हुताशनप्राणाः प्राणोऽग्नेर्मधुसूदनः । सकथं पद्मजप्राणः प्रभासं क्षेत्रमाश्रितः
De l’espace naît le vent ; la vie du vent est le feu (Hutāśana). Les dieux vivent par le feu, et la vie du feu est Madhusūdana (Viṣṇu). Comment donc Celui qui est la vie du Né du Lotus (Brahmā) pourrait-il se réfugier dans le champ sacré de Prabhāsa ?
Verse 48
सूत उवाच । इति प्रोक्तस्तदा देव्या शंकरो लोकशंकरः । उवाच प्रहसन्वाक्यं पार्वतीं द्विजसत्तमाः
Sūta dit : Ainsi interpellé par la Déesse, Śaṅkara — bienfaiteur des mondes —, souriant, adressa ces paroles à Pārvatī, ô meilleur des deux-fois-nés.
Verse 49
ईश्वर उवाच । शृणु देवि प्रवक्ष्यामि प्रभासक्षेत्रविस्तरम् । रहस्यं सर्वपापघ्नं देवानामपि दुर्ल्लभम्
Īśvara dit : Écoute, ô Déesse. Je vais exposer en détail la grandeur du Prabhāsa-kṣetra, secret qui anéantit tous les péchés et que même les dieux obtiennent difficilement.
Verse 50
देवि क्षेत्राण्यनेकानि पृथिव्यां संति भामिनि । तीर्थानि कोटिसंख्यानि प्रभावस्तेषु संख्यया
Ô Déesse rayonnante, sur la terre il existe de nombreux lieux sacrés; et les tīrtha se comptent par crores, chacun possédant sa mesure propre de mérite et d’efficacité spirituelle.
Verse 51
असंख्येय प्रभावं हि प्रभासं परिकीर्तितम् । ब्रह्मतत्त्वं विष्णुतत्त्वं रौद्रतत्त्वं तथैव च
Prabhāsa est proclamé, en vérité, doté d’une puissance spirituelle incommensurable; car y demeurent les principes de Brahmā, de Viṣṇu et, de même, de Rudra.
Verse 52
तत्र भूयः समायोगो दुर्ल्लभोऽन्येषु पार्वति । प्रभासे देवदेवेशि तत्त्वानां त्रितयं स्थितम्
Ô Pārvatī, une confluence aussi complète est rare ailleurs. À Prabhāsa, ô Dame du Seigneur des dieux, la triade de ces principes divins demeure solidement établie.
Verse 53
चतुर्विंशतितत्त्वैश्च ब्रह्मा लोकपितामहः । बालरूपी च नाम्नां च तत्र स्थाने स्थितः स्वयम्
Là, associé aux vingt-quatre principes, Brahmā—l’aïeul des mondes—demeure en ce lieu de lui-même, prenant une forme d’enfant et portant des noms illustres.
Verse 54
पंचविशतितत्त्वानाम धिपो देवताग्रणीः । तस्मिन्स्थाने स्थितः साक्षाद्दैत्यानामंतकः शुभे
Le plus éminent des dieux, Seigneur manifeste des vingt-cinq tattva, destructeur des Daitya, demeure en ce lieu même, de façon évidente, ô être de bon augure.
Verse 55
अहं देवि त्वया सार्द्धं षट्त्रिंशत्तत्त्वसंयुतः । निवसामि महाभागे प्रभासे पापनाशने
Moi-même, ô Déesse, avec toi, pourvu de l’ensemble des trente-six tattva, je demeure à Prabhāsa, destructeur des péchés, ô très fortunée.
Verse 56
एवं तत्त्वमयं क्षेत्रं सर्वतीर्थमयं शुभम् । प्रभासमेव जानीहि मा कार्षीः संशयं क्वचित्
Ainsi, ce champ sacré est empli de la Vérité ultime, de bon augure, et il renferme tous les tīrtha. Sache qu’il est Prabhāsa lui-même ; ne nourris jamais aucun doute.
Verse 57
अपि कीटपतंगा ये म्रियंते तत्र ये नराः । तेऽपि यांति परं स्थानं नात्र कार्या विचारणा
Même les insectes et les papillons de nuit, et même les hommes qui y meurent, vont à la demeure suprême. À ce sujet, nul besoin de délibérer.
Verse 58
स्त्रियो म्लेच्छाश्च शूद्राश्च पशवः पक्षिणो मृगाः । प्रभासे तु मृता देवि शिवलोकं व्रजंति ते
Ô Déesse, femmes, mleccha, śūdra, et aussi les animaux—oiseaux et bêtes—s’ils meurent à Prabhāsa, ils vont au monde de Śiva.
Verse 59
कामक्रोधेन ये बद्धा लोभेन च वशीकृताः । अज्ञानतिमिराक्रांता मायातत्त्वे च संस्थिताः
Ceux qui sont enchaînés par le désir et la colère, asservis par l’avidité, accablés par les ténèbres de l’ignorance, et établis dans le principe de māyā—
Verse 60
कालपाशेन ये बद्धास्तृष्णाजालेन मोहिताः । अधर्मनिरता ये च ये च तिष्ठंति पापिनः
Ceux qui sont liés par le nœud du Temps, abusés par le filet de la soif du désir; ceux qui s’adonnent à l’adharma, et ceux qui persistent dans le péché—
Verse 61
ब्रह्मघ्नाश्च कृतघ्नाश्च ये चान्ये गुरुतल्पगाः । महापातकिनश्चापि ते यान्ति परमां गतिम्
Même les meurtriers de brāhmaṇas, les ingrats, et d’autres qui violent le lit du guru—même de tels grands pécheurs—atteignent la destinée suprême.
Verse 62
मातृहंता नरो यस्तु पितृहंता तथैव च । ते सर्वे मुक्तिमायांति किं पुनः शुभकारिणः
Même l’homme qui tue sa mère, et de même celui qui tue son père—tous parviennent à la délivrance; combien plus, alors, ceux qui accomplissent le bien.