
Le chapitre 280 est un dialogue sacré entre Śiva et Devī, qui présente le liṅga de Cyavaneśvara dans le Prabhāsa-kṣetra, célébré comme “sarva-pātaka-nāśana”, celui qui détruit toutes les fautes. Le récit rappelle ensuite l’histoire du sage Bhārgava Cyavana : venu à Prabhāsa, il accomplit une tapas rigoureuse, demeure immobile tel un “sthāṇu”, puis se trouve recouvert par une termitière, des lianes et des fourmis. Le roi Śaryāti arrive en pèlerinage avec une grande suite et sa fille Sukanyā. En se promenant avec ses compagnes, Sukanyā rencontre la termitière et, prenant les yeux du sage pour des objets lumineux, les perce d’une épine. La colère de Cyavana se manifeste par un châtiment qui frappe l’armée du roi, une affliction paralysante décrite comme un blocage des fonctions d’excrétion, entraînant enquête et aveu. Sukanyā reconnaît son acte et le roi implore le pardon ; Cyavana pardonne à condition que Sukanyā lui soit donnée en mariage, ce que le roi accepte. Le chapitre s’achève en louant le service exemplaire de Sukanyā—discipline, hospitalité et dévotion envers son époux ascète—reliant la gloire du sanctuaire à des règles éthiques : responsabilité, réparation et fidélité dans le service.
Verse 1
ईश्वर उवाच । ततो गच्छेन्महादेवि च्यवनेश्वरमुत्तमम् । तत्रैव संस्थितं लिंगं सर्वपातकनाशनम्
Īśvara dit : Alors, ô Grande Déesse, il convient d’aller vers l’excellent Cyavaneśvara. Là même se tient un liṅga établi en ce lieu, qui détruit tous les péchés.
Verse 2
यत्र शर्यातिना दत्ता सुकन्या सा महर्षये । यत्र संस्तंभितं सैन्यमानाहार्त्तमथाकरोत्
C’est le lieu où le roi Śaryāti donna Sukanyā au grand ṛṣi ; et c’est aussi le lieu où l’armée fut arrêtée puis contrainte de renoncer à son agression.
Verse 3
एष शर्यातियज्ञस्य देशो देवि प्रकाशते । प्रभासक्षेत्रमध्ये तु साक्षात्पातकनाशनः
Ô Déesse, ce lieu est renommé comme l’endroit du sacrifice de Śaryāti ; et, au cœur du Prabhāsa-kṣetra, il se tient manifestement comme le destructeur des péchés.
Verse 4
साक्षात्तत्राभजत्सोममश्विभ्यां सह कौशिकः । चुकोप भार्गवश्चैव महेन्द्राय महातपाः
Là, Kauśika partagea le Soma de façon directe avec les jumeaux Aśvin ; et le grand ascète Bhārgava s’irrita aussi contre Mahendra (Indra).
Verse 5
संस्तंभयामास च तं वासवं च्यवनः प्रभुः । सुकन्यां चापि भार्यां स राजपुत्रीमवाप्तवान्
Le puissant sage Cyavana retint Vāsava (Indra) lui-même ; et il obtint pour épouse Sukanyā, la fille du roi.
Verse 6
देव्युवाच । कथं विष्टंभितस्तेन भगवान्पाकशासनः । किमर्थं भार्गवश्चापि कोपं चक्रे महातपाः
La Déesse dit : «Comment le bienheureux Pākaśāsana (Indra) fut-il retenu par lui ? Et pour quelle raison le sage Bhārgava, d’une grande austérité, entra-t-il en colère ?»
Verse 7
नासत्यौ च कथं ब्रह्मन्कृ तवान्सोमपायिनौ । तत्सर्वं च यथावृत्तमाख्यातु भगवान्मम
«Et comment, ô Brahmane, fis-tu boire le Soma aux jumeaux Nāsatya ? Je t’en prie, raconte-moi tout, exactement comme cela advint.»
Verse 8
ईश्वर उवाच । भृगोर्महर्षेः पुत्रोऽभूच्च्यवनो नाम नामतः । स प्रभासं समासाद्य तपस्तेपे महामुनिः
Īśvara dit : « Cyavana, illustre par son nom, fut le fils du grand ṛṣi Bhṛgu. Parvenu à Prabhāsa, ce grand muni entreprit les austérités. »
Verse 9
स्थाणुभूतो महातेजा वीरस्थाने च भामिनि । अतिष्ठत्सुचिरं कालमेकदेशे वरानने
Ô dame rayonnante, en ce Vīrasthāna il demeura très longtemps, immobile tel un pilier, debout en un seul lieu, ô toi au beau visage.
Verse 10
स वल्मीकोऽभवत्तत्र लताभिरभिसंवृतः । कालेन महता देवि समाकीर्णः पिपीलकैः
Avec le temps, ô Déesse, là il devint tel une fourmilière, enveloppé de lianes; et, après de longs âges, il fut tout autour envahi de fourmis.
Verse 11
स तथा संवृतो धीमान्मृत्पिंड इव सर्वतः । तप्यते स्म तपो घोरं वल्मीकेन समावृतः
Ainsi, clos de toutes parts comme une motte de terre, le sage poursuivit de terribles austérités, recouvert par la fourmilière.
Verse 12
अथास्य यातकालस्य शर्यातिर्नाम पार्थिवः । तीर्थयात्राप्रसंगेन श्रीसोमेशदिदृक्षया । आजगाम महाक्षेत्रं प्रभासं पापनाशनम्
Puis, le temps passant, le roi nommé Śaryāti vint—à l’occasion d’un pèlerinage—désireux de contempler le glorieux Someśa, jusqu’au grand domaine sacré de Prabhāsa, qui détruit les péchés.
Verse 13
तस्य स्त्रीणां सहस्राणि चत्वार्यासन्परिग्रहाः । एकैव तु सुता शुभ्रा सुकन्यानाम नामतः
Il eut quatre mille épouses ; pourtant il n’eut qu’une seule fille, radieuse, renommée sous le nom de Sukanyā.
Verse 14
सा सखीभिः परिवृता सर्वाभरणभूषिता । चंक्रम्यमाणा वल्मीकं भार्गवस्य समासदत्
Entourée de ses compagnes et parée de tous les ornements, elle erra çà et là et parvint à la termitière du Bhārgava.
Verse 15
सा चैव सुदती तत्र पश्यमाना मनोरमान् । वनस्पतीन्विचिन्वंती विजहार सखीवृता
Là, la jeune fille aux belles dents, contemplant les arbres charmants, se divertit joyeusement, cueillant plantes et fleurs, entourée de ses compagnes.
Verse 16
रूपेण वयसा चैव सुरापानमदेन च । बभंज वनवृक्षाणां शाखाः परम पुष्पिताः
Fière de sa beauté et de sa jeunesse—et enivrée par la boisson—elle brisa les branches des arbres de la forêt, richement fleuries.
Verse 17
तां सखीरहितामेकामेकवस्त्रामलंकृताम् । ददर्श भार्गवो धीमांश्चरंतीमिव विद्युतम्
Bhārgava, le sage ṛṣi, la vit seule, privée de compagnes, parée et vêtue d’un seul tissu, se mouvant telle un éclair.
Verse 18
तां पश्यमानो विजने स रेमे परमद्युतिः । क्षामकण्ठश्च ब्रह्मर्षिस्तपोबलसमन्वितः
La voyant en ce lieu désert, l’Être au suprême éclat s’en réjouit ; là se tenait le Brahmarṣi, à la gorge amaigrie, mais doté de la puissance née de l’ascèse.
Verse 19
तामभाषत कल्याणीं सा चास्य न शृणोति वै । ततः सुकन्या वल्मीके दृष्ट्वा भार्गवचक्षुषी
Il s’adressa à la jeune fille de bon augure, mais elle ne l’écouta point. Alors Sukanyā, apercevant dans une termitière les yeux du sage Bhārgava, y prit garde.
Verse 20
कौतूहलात्कण्टकेन बुद्धिमोहबलात्कृता । किन्नु खल्विदमित्युक्त्वा निर्बिभेदास्य लोचने
Par curiosité —l’esprit obscurci par l’illusion— elle dit : « Qu’est-ce donc que ceci ? » et, d’une épine, elle lui perça les yeux.
Verse 21
अकुध्यत्स तया विद्धो नेत्रे परममन्युमान् । ततः शर्यातिसैन्यस्य शकृन्मूत्रे समावृणोत्
Bien que ses yeux eussent été percés par elle, il ne s’enflamma pas de colère ; mais ensuite il entrava l’évacuation des selles et de l’urine de l’armée du roi Śaryāti.
Verse 22
ततो रुद्धे शकृन्मूत्रे सैन्यमानाहदुःखितम् । तथागतमभिभेक्ष्य पर्यतप्यत पार्थिवः
Lorsque l’évacuation fut ainsi bloquée, l’armée, accablée, poussa des cris de détresse ; voyant ce qui s’était produit, le roi en fut profondément tourmenté.
Verse 23
तपोनित्यस्य वृद्धस्य रोषणस्य विशेषतः । केनापकृतमद्येह भार्गवस्य महात्मनः । ज्ञातं वा यदि वाऽज्ञातं तदिदं ब्रूत मा चिरम्
«Ce grand Bhārgava est sans cesse voué à l’ascèse, déjà âgé, et surtout redoutable lorsqu’il s’irrite. Qui l’a offensé ici aujourd’hui ? Que ce soit sciemment ou non, dites-le sur-le-champ, sans tarder.»
Verse 24
तत्रोचुः सैनिकाः सर्वे न विद्मोऽपकृतं वयम् । सर्वोपायैर्यथाकामं भवान्समधिगच्छतु
Alors tous les soldats répondirent : «Nous ne savons pas qui a commis cette offense. Par tous les moyens que vous jugerez bons, puissiez-vous la découvrir.»
Verse 25
ततः स पृथिवीपालः साम्ना चोग्रेण च स्वयम् । पर्यपृच्छत्सुहृद्वर्गं प्रत्यजानन्न चैव ते
Alors le protecteur de la terre (le roi), tantôt par des paroles douces, tantôt par des paroles sévères, interrogea lui-même son cercle d’amis ; mais eux ne reconnurent nullement l’affaire.
Verse 26
आनाहार्त्तं ततो दृष्ट्वा तत्सैन्यं संमुखोदितम् । पितरं दुःखितं चापि सुकन्यैवमथाब्रवीत्
Alors, voyant l’armée debout devant eux, accablée comme privée de nourriture, et voyant aussi son père dans la peine, Sukanyā parla ainsi.
Verse 27
मया तातेह वल्मीके दृष्टं सर्वमभिज्वलत् । उद्द्योतवदविज्ञानात्तन्मया विद्धमन्तिकात्
«Père bien-aimé, dans cette termitière j’ai vu tout flamboyer. Par ignorance, je l’ai pris pour une vive clarté et je l’ai frappé de tout près.»
Verse 28
एतच्छ्रुत्वा तु शर्याति र्वल्मीकं क्षिप्रमभ्यगात् । तत्रापश्यत्तपोवृद्धं वयोवृद्धं च भार्गवम्
À ces mots, Śaryāti se hâta vers la termitière. Là, il vit le Bhārgava, grand par l’austérité et déjà très avancé en âge.
Verse 29
अथावदत्स्वसैन्यार्थं प्रांजलिः स महीपतिः । अज्ञानाद्बालया यत्ते कृतं तत्क्षंतुमर्हसि
Alors le roi, les mains jointes, parla au nom de son armée : «Ce qu’une jeune fille, par ignorance, t’a fait, daigne le pardonner».
Verse 30
ततोऽब्रवीन्महीपालं च्यवनो भार्गवस्तदा । रूपौदार्यसमायुक्तां लोभमोहसमावृताम्
Alors Cyavana Bhārgava parla au roi, la décrivant comme pourvue de beauté et de noble grâce, mais voilée par l’avidité et l’illusion.
Verse 31
तामेव प्रतिगृह्याहं राजन्दुहितरं तव । क्षमिष्यामि महीपाल सत्यमेतद्ब्रवीमि ते
«Ô Roi, si j’accepte cette même fille qui est la tienne, alors je pardonnerai l’offense, ô souverain de la terre ; je te dis cela en vérité».
Verse 32
ईश्वर उवाच । ऋषेर्वचनमाज्ञाय शर्यातिरविचारयन् । ददौ दुहितरं तस्मै च्यवनाय महात्मने
Īśvara dit : Ayant compris la parole du ṛṣi, Śaryāti, sans hésiter, donna sa fille à Cyavana, le grand d’âme.
Verse 33
प्रतिगृह्य च तां कन्यां भगवान्प्रससाद ह । प्राप्ते प्रसादे राजा तु ससैन्यः पुरमाव्रजत्
Ayant accepté cette jeune fille, le vénérable sage se montra bienveillant. Cette faveur obtenue, le roi, avec toute son armée, retourna à la cité.
Verse 34
सुकन्यापि पतिं लब्ध्वा तपस्विनमनिन्दितम् । नित्यं पर्यचरत्प्रीत्या तपसा नियमेन च
Sukanyā aussi, ayant obtenu pour époux un ascète irréprochable, le servait chaque jour avec amour, par l’austérité et l’observance des règles.
Verse 35
अग्नीनामतिथीनां च शुश्रूषुरनसूयया । समाराधयत क्षिप्रं च्यवनं सा शुभानना
Avec une dévotion sans détour et sans jalousie, la belle Sukanyā servit avec zèle les feux sacrés et les hôtes ; ainsi obtint-elle promptement la pleine grâce du sage Cyavana.
Verse 280
इति श्रीस्कान्दे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां संहितायां सप्तमे प्रभासखण्डे प्रथमे प्रभास क्षेत्रमाहात्म्ये च्यवनेश्वरमाहात्म्यवर्णनंनामाशीत्युत्तरद्विशततमोऽध्यायः
Ainsi s’achève le deux-cent-quatre-vingtième chapitre, intitulé « Description de la grandeur de Cyavaneśvara », dans le Prabhāsa-khaṇḍa (septième division) du Śrī Skanda Mahāpurāṇa, au sein de l’Ekāśītisāhasrī Saṃhitā, dans le Prabhāsa Kṣetra Māhātmya.