
Le chapitre est construit comme un dialogue à plusieurs niveaux. Pārvatī interroge Śiva au sujet d’un liṅga d’Ānandakānana qui accroît puissamment le mérite : s’en souvenir, le voir, se prosterner, le toucher et accomplir l’abhiṣeka au pañcāmṛta atténuent de grands péchés et rendent impérissables les fruits des offrandes et du japa. Śiva déclare qu’il s’agit d’un « parama-rahasya », un secret suprême propre à Ānandavana, puis le récit est relayé par Skanda. Le texte situe le Dharma-tīrtha et le Dharma-pīṭha, dont la simple vision (darśana) délivre du pāpa. La légende centrale raconte comment Yama, fils de Vivasvat, entreprend un tapas sévère et prolongé (austérités saisonnières, station sur un seul pied, eau minimale) afin de contempler Śiva. Satisfait, Śiva accorde des grâces et institue Yama comme Dharma-rāja et témoin du karma, chargé de gouverner la juste destinée des êtres selon leurs actes. Le chapitre affirme ensuite l’efficacité du culte du liṅga Dharmeśvara, centré sur le dharma : darśana, sparśana et arcana promettent une siddhi rapide ; le bain au tīrtha soutient l’accomplissement des puruṣārtha ; et même des offrandes simples sont présentées comme une protection dans l’ordre sacré du dharma. Une conclusion axée sur le phala exalte des observances telles que le pèlerinage à l’aṣṭamī claire de Kārttika avec jeûne et veille nocturne, ainsi que la récitation de l’hymne, sources de pureté et de destin favorable.
Verse 1
पार्वत्युवाच । आनंदकानने शंभो यल्लिंगं पुण्यवर्धनम् । यन्नामस्मरणादेव महापातकसंक्षयः
Pārvatī dit : Ô Śambhu, dans l’Ānandakānana, quel Liṅga accroît le mérite, celui dont le seul souvenir du Nom entraîne la destruction des grands péchés ?
Verse 2
यत्सेव्यं साधकैर्नित्यं यत्र प्रीतिरनुत्तमा । यत्र दत्तं हुतं जप्तं ध्यातं भवति चाक्षयम्
Lequel doit être servi sans cesse par les pratiquants, où la dévotion est sans égale, où les dons, les oblations au feu, les récitations et la méditation deviennent impérissables ?
Verse 3
यस्य संस्मरणादेव यल्लिंगस्य विलोकनात् । यल्लिंगप्रणतेश्चापि यस्य संस्पर्शनादपि
Ce Liṅga—par le seul souvenir, par la seule vision, par la prosternation devant lui, et même par son simple contact—(l’on obtient le bien suprême).
Verse 4
पंचामृतादि स्नपनपूर्वाद्यस्यार्चनादपि । तल्लिंगं कथयेशान भवेच्छ्रेयः परंपरा
Et même en l’adorant par des rites qui commencent par l’ablution au pañcāmṛta et autres—dis-moi quel est ce Liṅga, ô Īśāna, car il deviendra une chaîne ininterrompue de bénédictions.
Verse 6
देवदेव उवाच । उमे भवत्या यत्पृष्टं भवबंधविमोक्षकृत् । ततोऽहं कथयिष्यामि लिंगं स्थिरमना भव
Devadeva dit : «Ô Umā, ce que tu as demandé est ce qui procure la délivrance des liens du devenir mondain. Aussi te parlerai-je de ce Liṅga ; demeure l’esprit stable et recueilli».
Verse 7
आनंदकानने चात्र रहस्यं परमं मम । न मया कस्यचित्ख्यातं न प्रष्टुं वेत्ति कश्चन
«Ici, dans Ānandakānana, se trouve Mon secret suprême. Je ne l’ai révélé à personne, et nul ne sait même le demander».
Verse 8
संति लिंगान्यनेकानि ममानंदवने प्रिये । परं त्वया यथा पृष्टं यथावत्तद्ब्रवीमि ते
«Bien-aimée, de nombreux Liṅgas existent dans Mon Ānandavana ; pourtant, puisque tu l’as demandé, je te dirai cette chose telle qu’elle est».
Verse 9
स्कंद उवाच । इति देवीसमुदितं समाकर्ण्य वटोद्भव । सर्वज्ञेन यदाख्यातं तदाख्यास्यामि ते शृणु
Skanda dit : «Ô Vaṭodbhava, ayant entendu ce que la Déesse a ainsi prononcé, je te rapporterai ce qu’a déclaré l’Omniscient ; écoute».
Verse 10
ममापि येन त्रिपुरं समरे जयकांक्षिणः । जयाशा पूरिता स्तुत्या बहुमोदकदानतः
Par cela, moi aussi—lorsque je désirais la victoire au combat contre Tripura—mon espérance de triomphe fut comblée, par la louange et par l’offrande de nombreuses douceurs.
Verse 11
यत्रास्ति तीर्थमघहृत्पितृप्रीतिविवर्धनम् । यत्स्नानाद्वृत्रहा वृत्रवधपापाद्विमुक्तवान्
Là se trouve un tīrtha sacré qui enlève le péché et accroît la satisfaction des ancêtres ; en s’y baignant, Vṛtrahā (Indra) fut délivré du péché encouru en tuant Vṛtra.
Verse 12
धर्माधिकरणं यत्र धर्मराजोप्यवाप्तवान् । सुदुष्करं तपस्तप्त्वा परमेण समाधिना
Là se trouve le siège de la juridiction du dharma, qu’atteignit même Dharmarāja, après avoir accompli une ascèse très difficile dans le samādhi suprême.
Verse 13
पक्षिणोपि हि यत्रापुर्ज्ञानं संसारमोचनम् । रम्यो हिरण्मयो यत्र बभूव बहुपाद्द्रुमः
Là, même les oiseaux obtinrent la connaissance qui délivre du saṃsāra ; et là apparut un bel arbre d’or aux nombreuses branches.
Verse 14
यल्लिंगदर्शनादेव दुर्दमो नाम पार्थिवः । उद्वेजकोपि लोकानां क्षणाद्धर्ममतिस्त्वभूत्
Par la seule vision de ce Liṅga, le roi nommé Durdama—bien qu’il fût une terreur pour les gens—devint en un instant un homme dont l’esprit était établi dans le dharma.
Verse 15
तस्य लिंगस्य माहात्म्यमाविर्भावं च सुंदरि । निशामयाभिधास्यामि महापातक नाशनम्
Ô belle, écoute : je vais proclamer la grandeur de ce Liṅga et sa sainte manifestation, une gloire qui anéantit même les grands péchés.
Verse 16
धर्मपीठं तदुद्दिष्टमत्रानंदवने मम । तत्पीठदर्शनादेव नरः पापैः प्रमुच्यते
Ce siège sacré du Dharma a été indiqué ici, dans mon Ānandavana (Kāśī). Par le seul darśana de ce siège même, l’homme est délivré des péchés.
Verse 17
पुरा विवस्वतः पुत्रो यमः परमसंयमी । तपस्तताप विपुलं विशालाक्षि तवाग्रतः
Autrefois, Yama —fils de Vivasvān, parfaitement maître de lui— accomplit de vastes austérités, ô toi aux grands yeux, en ta propre présence.
Verse 18
शिशिरे जलमध्यस्थो वर्षास्वभ्रावकाशकः । तपर्तौ पंचवह्निस्थः कदाचिदिति तप्तवान्
En hiver, il demeurait debout, immergé au milieu des eaux ; pendant la saison des pluies, il restait exposé sous le ciel ouvert ; et durant la saison de la chaleur, il s’asseyait au milieu des cinq feux : ainsi pratiqua-t-il l’austérité sans relâche.
Verse 19
पादाग्रांगुष्ठभूस्पर्शी बहुकालं स तस्थिवान् । एकपादस्थितः सोपि कदाचिद्बह्वनेहसम्
Longtemps il demeura debout, de sorte que seule la pointe de son gros orteil touchait la terre. Parfois aussi il se tenait sur un seul pied, endurant de grandes épreuves.
Verse 20
समीराभ्यवहर्तासीद्बहुदिष्टं सदिष्टवान् । पपौ स तु पिपासुः सन्कुशाग्रजलविप्रुषः
Il vivait tel celui qui « se nourrit du vent », ne subsistant que de ce qui lui était à peine accordé. Et, brûlé par la soif, il ne buvait que des gouttes d’eau accrochées aux pointes de l’herbe kuśa.
Verse 21
दिव्यां चतुर्युगीमित्थं स निनाय तपश्चरन् । चतुर्गुणं दिदृक्षुर्मां परमेण समाधिना
Ainsi, s’adonnant à l’ascèse, il traversa une durée divine de quatre yuga, désirant me contempler en quadruple manifestation, par le samādhi le plus élevé.
Verse 22
ततोहं तस्य तपसा संतुष्टः स्थिरचेतसः । ययौ तस्मै वरान्दातुं शमनाय महात्मने
Alors, satisfait par l’ascèse de cet être à l’esprit inébranlable, j’allai lui accorder des grâces, pour apaiser cette grande âme : Śamana (Yama).
Verse 23
वटः कांचनशाखाख्यो यस्तपस्तापसंततिम् । दूरीचकार सुच्छायो बहुद्विजसमाश्रयः
Un banian nommé « Aux Branches d’Or », à l’ombre fraîche et refuge de nombreux deux-fois-nés, chassait l’ardeur accablante des austérités des ascètes.
Verse 24
मंदमद मरुल्लोल पल्लवैः करपल्लवैः । योध्वगानध्वसंतप्तानाह्वये दिवतापहृत्
De ses jeunes feuilles, telles des mains, ondoyant sous des brises douces et enivrées, il appelle les voyageurs las, brûlés par la route, et leur ôte la chaleur du jour et la fatigue.
Verse 25
स्वानुरागैः सुरभिभिः स्वादुभिश्च पचेलिमैः । प्रीणयेदर्थिसार्थं यो वृत्तैर्निजफलैरलम्
Par ses fruits naturellement parfumés, doux et mûrs, il réjouit pleinement les foules de suppliants, les comblant largement de sa propre récolte.
Verse 26
तदधस्तात्परं वीक्ष्य तमहं तपनांगजम् । स्थाणुनिश्चल वर्ष्माणं नासाग्रन्यस्तलोचनम्
Regardant plus bas, j’aperçus le fils du Soleil : le corps immobile tel un pilier, le regard posé sur la pointe du nez, inébranlable dans l’ascèse yogique.
Verse 27
तपस्तेजोभिरुद्यद्भिः परितः परिधीकृतम् । भानुमंतमिवाकाशे सुनीले स्वेन तेजसा
De toutes parts l’enveloppait l’éclat jaillissant du tapas, tel le soleil dans le ciel d’un bleu profond, ceint de sa propre splendeur.
Verse 28
स्वाख्यांकितं महालिंगं प्रतिष्ठाप्यातिभक्तितः । स्वच्छ सूर्योपलमयतेजः पुंजैरिवार्चितम्
Après avoir établi, avec une dévotion ardente, un grand Liṅga portant son propre nom, il l’adora comme s’il l’offrait à des gerbes de pure clarté cristalline, pareille au soleil.
Verse 29
साक्षीकृत्येव तल्लिंगं तप्यमानं महत्तपः । प्रत्यवोचं धर्मराजं वरं ब्रूहीति भास्करे
Comme si ce Liṅga même était témoin de sa grande ascèse, je m’adressai à Dharmarāja : « Ô fils de Bhāskara, parle : choisis une grâce. »
Verse 30
अलं तप्त्वा महाभाग प्रसन्नोस्मि शुभव्रत । निशम्य शमनश्चेति दृष्ट्वा मां प्रणनाम ह
«Assez de tes austérités, ô bienheureux aux vœux nobles ; je suis comblé de joie.» L’ayant entendu, Śamana (Yama) me regarda et s’inclina avec révérence.
Verse 31
चकार स्तवनं चापि परिहृष्टेंद्रियेश्वरः । निर्व्याजं स समाधिं च विसृज्य ब्रध्ननंदनः
Tout réjoui jusque dans ses sens, le fils de Bradhna (le Soleil) offrit un hymne de louange ; puis, abandonnant son samādhi sans faille, il se releva de son absorption.
Verse 32
धर्म उवाच । नमोनमः कारणकारणानां नमोनमः कारणवर्जिताय । नमोनमः कार्यमयाय तुभ्यं नमोनमः कार्यविभिन्नरूप
Dharma dit : «Hommage, hommage à Toi, cause des causes ; hommage à Toi, au-delà de toute causalité. Hommage à Toi, qui te déploies comme l’univers des effets ; hommage à Toi, dont les formes se distinguent en la multitude des êtres créés.»
Verse 33
अरूपरूपाय समस्तरूपिणे पराणुरूपाय परापराय । अपारपाराय पराब्धिपार प्रदाय तुभ्यं शशिमौलये नमः
Salut à Toi : sans forme et pourtant dispensateur de forme, Toi qui portes toutes les formes ; plus subtil que le plus subtil, au-delà du haut et du bas. Salut à l’Infini, rive ultime de l’incommensurable, qui accordes la traversée de l’océan suprême — ô Seigneur au croissant de lune sur le front !
Verse 34
अनीश्वरस्त्वं जगदीश्वरस्त्वं गुणात्मकस्त्वं गुणवर्जितस्त्वम् । कालात्परस्त्वं प्रकृतेः परस्त्वं कालाय कालात्प्रकृते नमस्ते
Tu n’es pas seigneur au sens de domination, et pourtant Tu es le Seigneur de l’univers. Tu es fait des guṇas, et cependant Tu es sans guṇas. Tu es au-delà du temps et au-delà de la nature : salut à Toi, Temps du temps lui-même, Toi qui transcendes la prakṛti.
Verse 35
त्वमेव निर्वाणपद प्रदोसि त्वमेव निर्वाणमनंतशक्ते । त्वमात्मरूपः परमात्मरूपस्त्वमंतरात्मासि चराचरस्य
Toi seul accordes le séjour du nirvāṇa ; toi-même tu es le nirvāṇa, ô Puissance infinie. Tu es la forme même du Soi, la forme du Soi suprême ; tu es le Soi intérieur de tout ce qui se meut et de tout ce qui demeure immobile.
Verse 36
त्वत्तो जगत्त्वं जगदेवसाक्षाज्जगत्त्वदीयं जगदेकबंधो । हर्ताविता त्वं प्रथमो विधाता विधातृविष्ण्वीश नमो नमस्ते
De toi naît la réalité même du monde ; oui, tu es le témoin manifeste de l’univers. Cet univers est tien, ô unique parent de toute la création. Tu es le premier ordonnateur — destructeur et protecteur aussi. Ô Seigneur, source de Brahmā et de Viṣṇu, salutations, salutations à toi.
Verse 37
मृडस्त्वमेव श्रुतिवर्त्मगेषु त्वमेव भीमोऽश्रुतिवर्त्मगेषु । त्वं शंकरः सोमसुभक्तिभाजामुग्रोसि रुद्र त्वमभक्तिभाजाम्
Toi seul es doux et bienveillant envers ceux qui suivent la voie enseignée par le Veda ; mais tu es redoutable envers ceux qui s’écartent du chemin védique. Tu es Śaṅkara pour ceux qui possèdent une dévotion pure ; mais pour les sans-dévotion, ô Rudra, tu es le farouche.
Verse 38
त्वमेव शूली द्विषतां त्वमेव विनम्रचेतो वचसां शिवोसि । श्रीकंठ एकः स्वपदश्रितानां दुरात्मनां हालहलोग्रकंठः
Toi seul portes le trident contre les hostiles ; et tu es Śiva, l’auspiciosité même, pour ceux dont l’esprit et la parole sont humbles. Toi seul es Śrīkaṇṭha pour ceux qui se réfugient à tes pieds ; mais pour les âmes perverses tu es celui à la gorge redoutable, retenant le terrible poison hālahala.
Verse 39
नमोस्तु ते शंकर शांतशंभो नमोस्तु ते चंद्रकलावतंस । नमोस्तु तुभ्यं फणिभूषणाय पिनाकपाणेंऽधकवैरिणे नमः
Salutations à toi, ô Śaṅkara, ô Śambhu paisible. Salutations à toi dont la cime est ornée du croissant de lune. Salutations à toi qui portes les serpents en parure ; salutations à toi, ô brandisseur de l’arc Pināka, ennemi d’Andhaka.
Verse 40
स एव धन्यस्तव भक्तिभाग्यस्तवार्चको यः सुकृती स एव । तवस्तुतिं यः कुरुते सदैव स स्तूयते दुश्च्यवनादि देवैः
Vraiment béni est celui que favorise la grâce de la dévotion envers Toi ; vraiment méritoire est celui qui T’adore. Celui qui sans cesse chante Ta louange est lui-même loué par les dieux, par Duścyavana et les autres.
Verse 41
कस्त्वामिह स्तोतुमनंतशक्ते शक्नोति मादृग्लघुबुद्धिवैभवः । प्राचां न वाचामिहगोचरो यः स्तुतिस्त्वयीयं नतिरेव यावत्
Qui donc ici pourrait Te louer en vérité, ô Puissance infinie, moi dont l’intelligence est si petite ? Tu dépasses la portée des paroles même des sages d’autrefois ; ainsi ma « louange » n’est qu’une inclinaison de révérence.
Verse 42
स्कंद उवाच । उदीर्य सूर्यस्य सुतोतिभक्त्या नमः शिवायेति समुच्चरन्सः । इलामिलन्मौलिरतीव हृष्टः सहस्रकृत्वः प्रणनाम शंभुम्
Skanda dit : Alors le fils de Sūrya, rempli d’une dévotion ardente, répétait sans cesse : « Namaḥ Śivāya ». La tête inclinée jusqu’à la terre, dans une joie profonde, il se prosterna devant Śambhu mille fois.
Verse 43
ततः शिवस्तं तपसातिखिन्नं निवार्य ताभ्यः प्रणतिभ्य ईश्वरः । वरान्ददौ सप्ततुरंगसूनवे त्वं धर्मराजो भव नामतोपि
Alors le Seigneur Śiva, l’arrêtant, lui qui était accablé par les austérités, et satisfait de ces prosternations, accorda des grâces au fils de celui aux sept chevaux (Sūrya) : « Deviens Dharmarāja, jusque dans ton nom ».
Verse 44
त्वमेव धर्माधिकृतौ समस्त शरीरिणां स्थावरजंगमानाम् । मया नियुक्तोद्य दिनादिकृत्यः प्रशाधि सर्वान्मम शासनेन
Toi seul es établi comme l’autorité du dharma sur tous les êtres incarnés, immobiles et mobiles. Aujourd’hui je te confie les devoirs qui commencent par le calcul des jours et l’ordonnancement de la conduite ; gouverne tous les êtres selon Mon commandement.
Verse 45
त्वं दक्षिणायाश्च दिशोधिनाथस्त्वं कर्मसाक्षी भव सर्वजंतोः । त्वद्दर्शिताध्वान इतो व्रजंतु स्वकर्मयोग्यां गतिमुत्तमाधमाः
Sois le Seigneur présidant la direction du Sud, et sois le Témoin des actes de toute créature. Que les êtres s’en aillent d’ici par la voie que tu indiques, atteignant la destinée—élevée ou basse—selon leur propre karma.
Verse 46
त्वया यदेतन्ममभक्तिभाजा लिंगं समाराधितमत्र धर्म । तद्दर्शनात्स्पर्शनतोऽर्चनाच्च सिद्धिर्भविष्यत्यचिरेण पुंसाम्
Ô Dharma, ce liṅga—que tu as vénéré ici avec dévotion envers Moi—accordera aux hommes un accomplissement rapide : par sa seule vue, par le toucher et par l’adoration, le siddhi naîtra bientôt.
Verse 47
धर्मेश्वरं यः सकृदेव मर्त्यो विलोकयिष्यत्यवदातबुद्धिः । स्नात्वा पुरस्तेऽत्र च धर्मतीर्थे न तस्य दूरे पुरुषार्थसिद्धिः
Tout mortel qui, l’esprit purifié, contemple Dharmeśvara ne fût-ce qu’une seule fois—et se baigne ici devant toi au Dharma-tīrtha—trouvera tout proche l’accomplissement des buts de la vie.
Verse 48
कृत्वाप्यघानामिह यः सहस्रं धर्मेश्वरं पश्यति दैवयोगात् । सहेतनो जातु स नारकीं व्यथां कथां तदीयां दिविकुर्वतेमराः
Quand bien même il aurait commis ici des milliers de péchés, s’il contemple Dharmeśvara par la grâce du destin divin, jamais il ne subira les tourments de l’enfer ; et les devas, au ciel, célèbrent jusqu’au récit de ce Seigneur.
Verse 50
यो धर्मपीठं प्रतिलभ्य काश्यां स्वश्रेयसे नो यततेऽत्र मर्त्यः । कथं स धर्मत्वमिवातितेजाः करिष्यति स्वं कृतकृत्यमेव । त्वया यथाप्ता इह धर्मराज मनोरथास्ते गुरुभिस्तपोभिः । तथैव धर्मेश्वरभक्तिभाजां कामाः फलिष्यंति न संशयोत्र
Le mortel qui, parvenu à Kāśī—le siège même du Dharma—ne s’y efforce pas pour son bien suprême, comment accomplirait-il son vrai dessein, comme s’il pouvait atteindre la “dignité de Dharma” par la seule splendeur ? Ô Dharmarāja, de même que tu as obtenu ici tes vœux par de puissantes austérités (tapas), ainsi les désirs de ceux qui sont dévoués à Dharmeśvara porteront sûrement fruit, sans aucun doute.
Verse 51
कृत्वाप्यघान्येव महांत्यपीह धर्मेश्वरार्चां सकृदेव कुर्वन् । कुतो बिभेति प्रियबंधुरेव तव त्वदीयार्चित लिंगभक्तः
Même s’il a commis de grands péchés en ce monde, s’il accomplit ne fût-ce qu’une fois l’adoration de Dharmeśvara, comment pourrait-il craindre? Il devient, pour ainsi dire, ton proche bien-aimé, car il est dévot du liṅga vénéré comme tien.
Verse 52
पत्रेण पुष्पेण जलेन दूर्वया यो धर्मधर्मेश्वरमर्चयिष्यति । समर्चयिष्यंत्यमृतांधसस्तं मंदारमालाभिरतिप्रहृष्टाः
Quiconque adore Dharma‑Dharmeśvara avec des feuilles, des fleurs, de l’eau et l’herbe dūrvā, celui-là les dieux, rayonnants du nectar d’immortalité, l’honoreront aussi avec une grande joie, en lui offrant des guirlandes de fleurs de mandāra.
Verse 53
त्वत्तो विभेष्यंति कृतैनसो ये भयं न तेषां भविता कदाचित् । धर्मेश्वरार्चा रचनां करिष्यतां हरिष्यतां बंधुतयामनस्ते
Ceux qui ont commis des fautes peuvent te craindre; mais pour ceux qui ordonnent et accomplissent l’adoration de Dharmeśvara, il n’y aura jamais de peur. Que ton esprit se tourne vers eux comme vers des proches, car leur culte enlève l’effroi.
Verse 54
यदत्र दास्यंति हि धर्मपीठे नरा द्युनद्यां कृतमज्जनाश्च । तदक्षयं भावि युगांतरेपि कृतप्रणामास्तव धर्मलिंगे
Tout don que les hommes offrent ici, au siège du Dharma, après s’être baignés dans le fleuve céleste, devient impérissable même dans un autre âge; car ils se sont prosternés avec révérence devant ton Dharma‑liṅga.
Verse 55
ये कार्तिके मासि सिताष्टमी तिथौ यात्रां करिष्यंति नरा उपोषिताः । रात्रौ च वै जागरणं महोत्सवैर्धर्मेश्वरे तेन पुनर्भवा भुवि
Ceux qui, en jeûnant, entreprennent le pèlerinage au mois de Kārttika, au huitième jour lunaire de la quinzaine claire, et veillent la nuit au milieu des grandes fêtes auprès de Dharmeśvara, par cette observance ne renaîtront plus sur la terre.
Verse 56
स्तुतिं च ये वै त्वदुदीरितामिमां नराः पठिष्यंति तवाग्रतः क्वचित् । निरेनसस्ते मम लोकगामिनः प्राप्स्यंति ते वैभवतः सखित्वम्
Et ceux qui, à quelque moment que ce soit, réciteront devant Toi cet hymne que Tu as proclamé—délivrés de toute faute—iront en mon séjour et obtiendront l’amitié au sein de Ta glorieuse suite.
Verse 57
पुनर्वरं ब्रूहि यथेप्सितं ददे तेजोनिधेर्नंदन धर्मराज । अदेयमत्रास्ति न किंचिदेव ते विधेहि वागुद्यममात्रमेव
«Demande encore une grâce : je t’accorderai tout ce que tu désires, ô Dharmarāja, fils du Seigneur de la Splendeur. Ici, vraiment, rien ne t’est refusé ; fais seulement l’effort de la parole et dis ton vœu.»
Verse 58
प्रसन्नमूर्तिं स विलोक्य शंकरं कारुण्यपूर्णं स्वमनोरथाभिदम् । आनंदसंदोहसरोनिमग्नो वक्तुं क्षणं नैव शशाक किंचित्
Voyant Śaṅkara au visage serein, débordant de compassion et prêt à exaucer le désir de son cœur, il fut comme plongé dans un lac de félicité rassemblée et, un instant, ne put dire un seul mot.
Verse 78
इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां संहितायां चतुर्थे काशीखंड उत्तरार्धे धर्मेशमहिमाख्यानं नामाष्टसप्ततितमोऽध्यायः
Ainsi, dans le saint Skanda Mahāpurāṇa, dans la compilation de quatre-vingt-un mille vers, en la quatrième section, au sein du Kāśī Khaṇḍa (Uttarārdha), s’achève le vingt-huitième chapitre intitulé «Récit de la Gloire de Dharmeśa».