
Le chapitre s’ouvre sur la description par Sūta de Koṭitīrtha, puis il attire l’attention sur Sādhyāmṛta, grand tīrtha situé à Gandhamādana, célébré comme un lieu de bain rituel d’une efficacité unique. Des énoncés de fruit (phala) affirment que le Sādhyāmṛta-snāna surpasse austérités, chasteté, sacrifice et charité pour la purification et l’accès à des destinées supérieures : le simple contact de ses eaux détruit aussitôt le péché incarné. Les baigneurs pénitents sont honorés en Viṣṇuloka, et même ceux chargés de karma évitent les effroyables enfers. Le récit passe ensuite à un exemple : le roi Purūravas et l’apsarā Urvaśī s’unissent sous conditions (interdiction de voir la nudité, de consommer des restes, et devoir de protéger deux agneaux). Les gandharva provoquent une transgression ; un éclair révèle le roi sans vêtement, et Urvaśī s’en va. Plus tard, à la cour d’Indra, durant la danse d’Urvaśī, tous deux rient, et Tumburu les maudit d’une séparation immédiate. Purūravas implore Indra, qui prescrit le pèlerinage à Sādhyāmṛta—desservi par les dieux, les siddha et les sages yogiques—et le présente comme accordant bhukti et mukti et levant les malédictions. Purūravas s’y baigne, est délivré, retrouve Urvaśī et retourne à Amarāvatī. La phalaśruti conclut : le bain procure les buts désirés et le ciel ; le bain sans désir mène à la mokṣa ; réciter ou entendre ce chapitre donne une destinée tournée vers Vaikuṇṭha.
Verse 1
श्रीसूत उवाच । कोटितीर्थं महापुण्यं सेवित्वा केवलं नरः । स्नातुं जितेंद्रियस्तीर्थं ततः साध्यामृतं व्रजेत्
Śrī Sūta dit : Ayant seulement rendu service au très méritoire Koṭitīrtha, un homme—maître de ses sens—doit s’y baigner en ce tīrtha ; puis il doit se rendre à Sādhyāmṛta.
Verse 2
साध्यामृतं महातीर्थ महापुण्यफलप्रदम् । महादुःखप्रशमनं गन्धमादनपर्वते
Sādhyāmṛta est un grand tīrtha, dispensateur des fruits d’un mérite immense ; il apaise les lourdes douleurs, sur le mont Gandhamādana.
Verse 3
अस्ति पापहरं पुंसां सर्वाभीष्टप्रदायकम् । यत्र स्नात्वा नरो भक्त्या सर्वान्कामानवाप्नुयात्
Il est un tīrtha sacré qui enlève les péchés des hommes et accorde tous les vœux désirés. S’y baignant avec dévotion, l’homme obtient tous ses buts.
Verse 4
तपसा ब्रह्मचर्येण यज्ञैर्दानेन वा पुनः । गतिं तां न लभेन्मर्त्यो यां साध्यामृतमज्जनात्
Par l’ascèse (tapas), par la discipline du brahmacarya, par les sacrifices (yajña) ou même par le don (dāna), un mortel n’obtient pas la gati que procure l’immersion en Sādhyāmṛta.
Verse 5
स्पृष्टानि येषामंगानि साध्यामृतजलैः शुभैः । तेषां देहगतं पापं तत्क्षणादेव नश्यति
Pour ceux dont les membres sont touchés par les eaux bénies de Sādhyāmṛta, le péché logé dans le corps s’anéantit à l’instant même.
Verse 6
साध्यामृतजले यस्तु साघमर्षणकृन्नरः । स विधूयेह पापानि विष्णुलोके महीयते
Mais l’homme qui, dans les eaux de Sādhyāmṛta, accomplit le rite d’expiation qui efface le péché—secouant ici même ses fautes—est honoré dans le monde de Viṣṇu.
Verse 7
पूर्वे वयसि पापानि कृत्वा कर्माणि यो नरः । पश्चात्साध्यामृतं सेवेत्पश्चात्तापसमन्वितः
Même l’homme qui, dans sa première jeunesse, a commis des actes de péché—s’il se réfugie ensuite dans le Sādhyāmṛta et, par la suite, vit uni à l’austérité—
Verse 8
अन्ते वयसि मुक्तः स्यात्स नरो नात्र संशयः । साध्यामृते नरः स्नात्वा देहबंधाद्विमुच्यते
À la fin de la vie, il devient délivré—sans aucun doute. Après s’être baigné dans le Sādhyāmṛta, l’homme est affranchi du lien de l’incarnation.
Verse 9
साध्यामृतजले स्नाता मनुष्याः पापक र्मिणः । अनेकक्लेशघोराणि नरकाणि न यांति हि
Même ceux qui ont commis des actes de péché—une fois baignés dans les eaux du Sādhyāmṛta—ne vont pas aux enfers terrifiants, pleins de maints tourments.
Verse 10
साध्यामृतजले स्नानात्पुंसां या स्याद्गतिर्द्विजाः । न सा गतिर्भवेद्यज्ञैर्न वेदैः पुण्यकर्मभिः
Ô deux-fois-nés, la destinée spirituelle que l’homme obtient en se baignant dans les eaux du Sādhyāmṛta ne saurait être égalée par les sacrifices (yajña), ni par les Veda (pris comme simple récitation ou savoir), ni par d’autres œuvres méritoires.
Verse 11
यावदस्थि मनुष्याणां साध्यामृतजले स्थितम् । तावद्वर्षाणि तिष्ठंति शिवलोके सुपूजिताः
Tant que les ossements d’un homme demeurent dans les eaux du Sādhyāmṛta, durant autant d’années il séjourne dans le monde de Śiva, honoré au plus haut point.
Verse 12
अपहत्य तमस्तीव्रं यथा भात्युदये रविः । तथा साध्यामृतस्नायी भित्त्वा पापानि राजते
De même qu’au lever du soleil l’astre dissipe les ténèbres épaisses et resplendit, ainsi le baigneur du Sādhyāmṛta—ayant brisé ses péchés—rayonne et s’épanouit.
Verse 13
वांछितांल्लभते कामानत्र स्नातो नरः सदा । यत्र स्नात्वा महापुण्ये पुरा राजा पुरूरवाः । विप्रयोगं सहोर्वश्या जहौ तुंबुरुशापजम्
L’homme qui se baigne ici obtient sans cesse les désirs qu’il convoite. En ce lieu d’un mérite suprême, le roi Purūravā d’autrefois, après s’y être baigné, rejeta la séparation d’avec Urvaśī, née de la malédiction de Tumburu.
Verse 14
ऋषय ऊचुः । कथं सूत महाभाग सहोर्वश्यामरस्त्रिया
Les ṛṣis dirent : «Comment, ô Sūta fortuné, (le roi Purūravā) fut-il uni à Urvaśī, cette femme céleste ?»
Verse 15
प्रथमं लब्धवान्योगं मर्त्यो राजा पुरूरवाः । विप्रयोगं सहोर्वश्या जहौ तुंबुरुशापजम्
Le roi Purūravā—bien que mortel—obtint d’abord l’union (avec elle) ; puis il écarta la séparation d’avec Urvaśī, née de la malédiction de Tumburu.
Verse 16
हेतुना केन राजानं शशाप तुंबुरुर्मुनिः । एतत्सर्वं समाचक्ष्व विस्तरान्मुनिपुंगव
«Pour quelle raison le sage Tumburu maudit-il le roi ? Ô le meilleur des munis, raconte-nous tout cela en détail.»
Verse 17
सूत उवाच । आसीत्पुरूरवानाम शक्रतुल्यपराक्रमः । राजराजसमो राजा पुरा ह्यमरपूजितः
Sūta dit : «Il fut jadis un roi nommé Purūravā, dont la vaillance égalait celle d’Indra. Dans les temps anciens, il était tel un roi parmi les rois, et même les Immortels l’honoraient.»
Verse 18
धर्मतः पालयामास मेदिनीं स नृपोत्तमः । ईजे च बहुभिर्यज्ञैर्ददौ दानानि सर्वदा
Ce meilleur des rois protégeait la terre selon le dharma. Il accomplit aussi de nombreux yajñas et, sans cesse, faisait des dons de charité.
Verse 19
प्रशासति महीं सर्वां राज्ञि तस्मिन्महामतौ । मित्रावरुणशापेन भुवं प्रापोर्वशी द्विजाः
Tandis que ce roi à la grande intelligence gouvernait toute la terre, ô deux-fois-nés, Urvaśī descendit dans le monde à cause de la malédiction de Mitra et de Varuṇa.
Verse 20
सा चचारोर्वशी तत्र राज्ञस्तस्य पुरांतिके । कोकिलालापमधुरवीणयोपवने जगौ
Là, Urvaśī allait et venait près de la cité du roi. Dans un bosquet, elle chantait, accompagnée d’une vīṇā douce comme l’appel du coucou.
Verse 21
स राजोपवने रंतुं कदाचिद्धृतकौतुकः । आरूढतुरगः प्रायाल्ललनाशतसंवृतः
Un jour, avide de divertissement, le roi partit se réjouir dans le jardin royal : monté sur un cheval et entouré de centaines de femmes.
Verse 22
तादृशीमुर्वशीं तत्र करसम्मितमध्यमाम् । उवाच चैनां राजासौ भार्या मम भवेति वै
Voyant là Urvaśī, à la taille si fine qu’on eût dit mesurée par la main, le roi lui dit : «Vraiment, deviens mon épouse».
Verse 23
सापि कामातुरा तत्र राजानं प्रत्यभाषत । भवत्वेवं नरश्रेष्ठ समयं यदि मे भवान्
Alors elle aussi, émue par le désir, répondit au roi : «Qu’il en soit ainsi, ô meilleur des hommes, si tu acceptes ma condition et observes la règle convenue».
Verse 24
करिष्यति तवाभ्याशे वत्स्यामि धृतकौतुका । करिष्ये समयं सुभ्रु तवाहमिति सोऽब्रवीत्
«Je demeurerai près de toi, pleine d’ardeur et de ferme dessein.» Il répondit : «Ô toi aux beaux sourcils, j’observerai ta condition ; ainsi je m’y engage».
Verse 25
अथोर्वशी बभाषे तं पुरूरवसमुत्सुका । पुत्रभूतं मम यदि रक्षस्युरणकद्वयम्
Alors Urvaśī, impatiente, parla à Purūravas : «Si tu protèges mes deux béliers, qui pour moi sont comme des fils…»
Verse 26
न नग्नो दृश्यसे राजन्कदापि यदि वै तथा । नोच्छिष्टं मम दद्याश्चेत्तदा वत्स्ये तवांतिके
«Ô roi, qu’on ne te voie jamais nu ; et ne me donne pas de restes, rendus impurs par le fait d’avoir été mangés. Alors je demeurerai à tes côtés».
Verse 27
घृतमात्राशना चाहं भविष्यामि नृपोत्तम । एवमस्त्विति राजोक्तां तां निनाय निजं गृहम्
«Je ne mangerai que du ghee, ô meilleur des rois.» Le roi répondit : «Qu’il en soit ainsi», et la mena dans sa propre demeure.
Verse 28
अलकायां स भूपालस्तथा चैत्ररथे वने । रेमे सरस्वतीतीरे पद्मखण्डमनोरमे
Ce roi se réjouit à Alakā, et de même dans la forêt de Caitraratha ; il se délecta sur la rive de la Sarasvatī, dans le charmant bosquet de Padmakhaṇḍa.
Verse 29
एकषष्टिं स वर्षाणि रममाणस्तयानयत् । तेनोर्वशी प्रतिदिनं वर्धमानानुरागिणी
Pendant soixante et un ans, il vécut dans la joie avec elle ; et, pour cette raison, l’amour d’Urvaśī grandissait de jour en jour.
Verse 30
स्पृहां न देवलोकेऽपि चकार तनुमध्यमा । नाभवद्रमणीयोऽसौ देवलोकस्तया विना
Celle à la taille fine n’éprouva nul désir, même pour le ciel des devas ; sans lui, ce monde céleste ne lui semblait plus charmant.
Verse 31
अतस्तामानयिष्यामि देवलोकमिति द्विजाः । विश्वावसुर्विचार्यैवं भूर्लोकमगमत्क्षणात्
«C’est pourquoi je la ramènerai au ciel», résolut-il, ô deux-fois-nés. Ayant ainsi réfléchi, Viśvāvasu se rendit aussitôt au monde des mortels.
Verse 32
उर्वश्याः समयं राज्ञा विश्वावसुरयं सह । विदित्वा सह गन्धर्वैः समवेतो निशांतरे
Ayant appris l’accord entre Urvaśī et le roi, Viśvāvasu, avec les Gandharvas, se rassembla au plus profond de la nuit.
Verse 33
उर्वश्याः शयनाभ्याशाज्जग्राहोरणकं जवात् । आकाशे नीयमानस्य तस्य श्रुत्वोर्वशी पतिम्
Promptement, près de la couche d’Urvaśī, un Gandharva saisit le bélier. Tandis qu’on l’emportait dans le ciel, Urvaśī entendit son époux, Purūravas.
Verse 34
अब्रवीन्मत्सुतः केन गृह्यते त्यज्यतामयम् । अनाथा शरणं यामि कं नरं गतचेतना
Elle s’écria : «Par qui mon enfant est-il saisi ? Qu’on le relâche ! Sans appui, l’esprit ravi, vers quel homme irai-je chercher refuge ?»
Verse 35
पुरूरवाः समाकर्ण्य वाक्यं तस्या निशांतरे । मां न नग्नं निरीक्षेत देवीति न ययौ तदा
Entendant ses paroles au cœur de la nuit, Purūravas n’accourut pas aussitôt, se disant : «Que la déesse ne me voie pas nu».
Verse 36
अथान्यमप्युरणकं गन्धर्वाः प्रतिगृह्य ते । ययुस्तस्योरणस्यापि शब्दं शुश्राव चोर्वशी
Alors ces Gandharvas prirent aussi un autre bélier et s’en allèrent ; et Urvaśī entendit encore le cri de ce bélier.
Verse 37
अनाथाया मम सुतो गृह्यते तस्करैरिति । चुक्रोश देवी परुषं कं यामि शरणं नरम्
«Je suis sans protection : des voleurs emportent mon enfant !» Ainsi la déesse cria durement : «Vers quel homme irai-je chercher refuge ?»
Verse 38
अमर्षवशमापन्नः श्रुत्वा तद्वचनं नृपः । तिमिरेणावृतं सर्वमिति मत्त्वा स खङ्गधृक्
Entendant ses paroles, le roi fut saisi par la colère. Pensant : «Tout est enveloppé de ténèbres», il prit son épée et s’apprêta à se précipiter.
Verse 39
दुष्टदुष्ट कुतो यासीत्यभ्यधावद्वचो वदन् । तावत्सौदामिनी दीप्ता गन्ध र्वैर्जनिता भृशम्
Criant : «Misérable, misérable, où vas-tu ?», il se précipita en avant. Alors surgit un éclair flamboyant, puissamment suscité par les Gandharvas.
Verse 40
तत्प्रभामंडलैर्देवी राजानं विगतांबरम् । दृष्ट्वा निवृत्तसमया तत्क्षणादेव निर्ययौ
Dans le cercle de cette clarté, la déesse vit le roi sans vêtements. Son temps et sa condition prescrits étant ainsi rompus, elle s’en alla à l’instant même.
Verse 41
त्यक्त्वा ह्युरणकौ तत्र गंधर्वा अपि निर्ययुः । राजा मेषौ समादाय हृष्टः स्वशयनांतिकम्
Laissant là les deux béliers, les Gandharvas s’en allèrent aussi. Le roi, prenant les deux béliers, revint joyeux auprès de son propre lit.
Verse 42
आगतो नोर्वशीं तत्र ददर्शायतलोचनाम् । तां चापश्यन्विवस्त्रश्च बभ्रामोन्मत्तवद्भुवि
De retour, il ne vit pas Urvaśī en ce lieu, elle aux yeux longs et vastes. Ne l’apercevant point—et se trouvant nu—il erra sur la terre tel un homme frappé de folie.
Verse 43
कुरुक्षेत्रं गतो राजा तटाके पद्मसंकुले । चतुर्भिरप्सरस्त्रीभिः क्रीडमाना ददर्श ताम्
Le roi se rendit à Kurukṣetra ; dans un étang foisonnant de lotus, il la vit s’ébattre, accompagnée de quatre femmes Apsarā.
Verse 44
हे जाये तिष्ठ मनसा घोरेति व्याहरन्मुहुः । एवं बहुप्रकारं वै स सूक्तं प्रालपन्नृपः
Sans cesse le roi disait : «Ô épouse, demeure ferme en ton esprit—hélas, quelle horreur !». Ainsi, de maintes façons, il ne cessait de proférer ces paroles.
Verse 45
अब्रवीदुर्वशी तं च क्रीडती साप्सरोगणैः । महाराजालमेतेन चेष्टितेन तवानघ
Urvaśī, jouant avec la troupe des Apsarās, lui dit : «Ô grand roi, assez de cette conduite qui est la tienne, ô sans faute».
Verse 46
त्वत्तो गर्भिण्यहं पूर्वमब्दांते भवतात्र वै । आगंतव्यं कुमारस्ते भविष्यत्यतिधार्मिकः
«De toi j’ai conçu jadis. À la fin de l’année, tu devras venir ici assurément ; ton fils naîtra, éminemment juste, tout entier voué au Dharma».
Verse 47
एकां विभावरीं राजंस्त्वया वत्स्यामि वै तदा । इत्युक्तो नृपतिर्हृष्टः स्वपुरीं प्राविशद्द्विजाः
« Ô roi, alors je demeurerai avec toi pour une seule nuit. » Ainsi interpellé, le souverain se réjouit et entra dans sa propre cité, ô Brāhmaṇas.
Verse 48
तासामप्सरसां सा तु कथयामास तं नृपम् । अयं स पुरुषश्रेष्ठो येनाहं कामरूपिणा
Alors elle parla à ces Apsarās au sujet de ce roi : « Voici le meilleur des hommes, pour qui moi—capable de prendre à volonté toute forme—me suis trouvée engagée. »
Verse 49
एतावंतं महाकालमनुरागवशातुरा । उषितास्मि सहानेन सख्यो नृपतिना चिरम्
« Durant si longtemps, un vaste temps, tourmentée par la puissance de l’attachement, j’ai demeuré avec lui — mon ami, ce roi — pendant longtemps. »
Verse 50
एवमुक्तास्ततः सख्यस्तामूचुः साधुसाध्विति । अनेन साकमास्यामः सर्वकालं वयं सखि
Ainsi interpellées, ses amies lui dirent : « Bien, bien vraiment ! » et ajoutèrent : « Ô amie, nous aussi demeurerons avec lui en tout temps. »
Verse 51
इत्यूचुरुर्वशीं तत्र सखीमप्सरसस्तदा । अब्देऽथ पूर्णे राजापि तटाकांति कमाययौ
Ainsi les Apsarās parlèrent là à Urvaśī, leur amie. Puis, l’année accomplie, le roi aussi vint, désirant atteindre la rive du lac.
Verse 52
आगतं नृपतिं दृष्ट्वा पुरूरवसमुर्वशी । कुमारमायुषं तस्मै ददौ संप्रीतमानसा
Voyant arriver le roi Purūravas, Urvaśī, le cœur rempli de joie, lui remit son fils, le jeune Āyuṣ.
Verse 53
तेन साकं निशामेकामुषिता सानु रागिणी । पंचपुत्रप्रदं गर्भं तस्मादापाशु सोर्वशी
Après avoir passé avec lui une seule nuit, Urvaśī, toute empreinte d’amour, conçut promptement de lui un sein destiné à donner cinq fils.
Verse 54
उवाच चैनं राजानमुर्वशी परमांगना । वरं दास्यंति गन्धर्वा मत्प्रीत्या तव भूपते
Alors Urvaśī, la plus éminente des femmes, dit à ce roi : «Ô souverain, les Gandharvas t’accorderont une grâce, par affection pour moi».
Verse 55
भवतां प्रार्थ्यतां तेभ्यो वरो राजर्षिसत्तम । इत्युक्तः स तया राजा प्राह गन्धर्वसत्तमान्
Ainsi interpellé par elle, ce roi, le meilleur des sages royaux, sollicita d’eux une grâce et s’adressa aux plus éminents des Gandharvas.
Verse 56
अहं संपूर्णकोशश्च विजिताराति मंडलः । सलोकतां विनोर्वश्याः प्राप्तव्यं नान्यदस्ति मे
«Mon trésor est comblé, et j’ai vaincu les cercles de mes ennemis. Je ne désire rien d’autre : seulement atteindre le même monde qu’Urvaśī».
Verse 57
अतस्तया सहोर्वश्या कालं नेतुमहं वृणे । एवमुक्ते नृपेणाथ गन्धर्वास्तुष्ट मानसाः । अग्निस्थालीं प्रदायास्मै प्रोचुश्चैनं नृपं तदा
«C’est pourquoi je choisis de passer mon temps avec Urvaśī.» Quand le roi eut ainsi parlé, les Gandharvas, le cœur comblé, lui remirent un vase du feu sacré (agnisthālī) puis instruisirent le souverain.
Verse 58
गन्धर्वा ऊचुः । अग्निं वेदानुसारी त्वं त्रिधा कृत्वा नृपोत्तम
Les Gandharvas dirent : «Ô meilleur des rois, selon l’enseignement des Veda, divise le feu sacré en trois.»
Verse 59
इष्ट्वा यज्ञेन चोर्वश्याः सालोक्यं याहि भूपते । इतीरितस्तैरादाय स्थालीमग्नेर्ययौ नृपः
«Après avoir rendu culte par un yajña, ô roi, gagne le sālokya, le monde partagé d’Urvaśī.» Ainsi exhorté par eux, le roi prit le vase du feu et s’en alla.
Verse 60
अहो बतातिमूढोहमिति मध्ये वनं नृपः । उर्वशी न मया लब्धा वह्निस्थाल्या तु किं फलम्
Au cœur de la forêt, le roi se lamenta : «Hélas, que je suis follement abusé ! Je n’ai pas obtenu Urvaśī ; à quoi donc sert ce vase du feu ?»
Verse 61
निधायैव वने स्थालीं स्वपुरं प्रययौ नृपः । अर्धरात्रे व्यतीतेऽसौ विनिद्रोऽचिंतयत्स्वयम्
Ayant laissé le vase dans la forêt, le roi retourna dans sa cité. Quand la moitié de la nuit fut passée, il demeura sans sommeil, méditant en lui-même.
Verse 62
उर्वशीलोकसिद्ध्यर्थं मम गन्धर्वपुंगवैः । अग्निस्थाली संप्रदत्ता सा च त्यक्ता मया वने
Afin d’atteindre le monde d’Urvaśī, les plus éminents Gandharvas me donnèrent le vase du feu ; pourtant je l’abandonnai dans la forêt.
Verse 63
आहरिष्ये पुनः स्थालीमित्युत्थाय ययौ वनम् । नाग्निस्थालीं ददर्शासौ वने तत्र पुरूरवाः
Pensant : «Je rapporterai de nouveau le vase», Purūravas se leva et alla dans la forêt ; mais là, dans ce bois, il ne vit point le vase du feu sacré.
Verse 64
शमीगर्भमथाश्वत्थमग्निस्थाने विलोक्य सः । व्यचिंतयन्मया स्थाली निक्षिप्तात्र वने पुरा
Puis, voyant au lieu même où l’on avait gardé le feu un aśvattha jaillissant du sein d’un śamī, il songea : «Autrefois, c’est moi qui déposai ici le vase dans la forêt».
Verse 65
सा चाश्वत्थः शमीगर्भः समभूदधुना त्विह । तस्मादेनं समादाय वह्निरूपमहं पुरम्
«Et maintenant, ici, ce même (feu) est devenu un aśvattha au sein du śamī. Aussi, prenant ce bois, je ferai paraître la forme d’Agni et retournerai à la cité».
Verse 66
गत्वा कृत्वारणीं सम्यक्तदुत्पन्नाग्निमादरात् । उपास्यामीति निश्चित्य स्वपुरं गतवान्नृपः
S’y étant rendu et ayant préparé correctement les araṇis, le roi, avec respect, alluma le feu né d’elles ; résolu : «Je l’adorerai», il retourna dans sa propre cité.
Verse 67
रमणीयारणीं चक्रे स्वांगुलैः प्रमिता मसौ । निर्माणसमये राजा गायत्रीमजपद्द्विजाः
Il façonna une belle araṇi, la mesurant avec ses propres doigts. Au moment de l’ouvrage, le roi récita le mantra Gāyatrī, ô deux-fois-nés.
Verse 68
गायत्र्याः पठ्यमानाया यानि संत्यक्षराणि हि । तावदंगुलिमर्यादामकरोदरणीं नृपः
Tandis que la Gāyatrī était récitée, selon le nombre de syllabes qu’elle contient, le roi fixa la mesure de l’araṇi en autant de longueurs de doigts.
Verse 69
तत्र निर्मथनादग्नित्रयमुत्पाद्य भूपतिः । उर्वशीलोकसंप्राप्तिफलमुद्दिश्य कांक्षितम्
Là, en faisant tourner les araṇis, le roi fit naître les trois feux sacrés, aspirant au fruit désiré : l’accès au monde d’Urvaśī.
Verse 70
वेदानुसारी नृपतिर्जुहावाग्नित्रयं मुदा । तेनैव चाग्निविधिना बहून्यज्ञानथातनोत्
Conforme aux Veda, le roi offrit avec joie des oblations aux trois feux. Par cette même observance du rite du feu, il accomplit ensuite de nombreux sacrifices.
Verse 71
तेन गन्धर्वलोकांश्च संप्राप्य जगतीपतिः । सहोर्वश्या चिरं रेमे देवलोके द्विजोत्तमाः
Par ce mérite, le seigneur de la terre atteignit les mondes des Gandharva ; et, avec Urvaśī, il se réjouit longtemps dans le séjour divin, ô le meilleur des deux-fois-nés.
Verse 72
अथ सर्वामरोपेतः कदाचिद्बलवृत्रहा । नृत्यं सुरांगनानां वै व्यलोकयत संसदि
Alors, un jour, Indra, le puissant vainqueur de Vṛtra, entouré de tous les dieux, contempla dans l’assemblée la danse des jeunes filles célestes.
Verse 73
पुरूरवा नृपोप्यायात्तदा देवेंद्रसंसदम् । द्रष्टुं सुरांगनानृत्यं मनोहारि दिवौकसाम्
Alors le roi Purūravā vint lui aussi dans la salle d’assemblée de Devendra, désirant voir la danse enchanteresse des jeunes filles célestes, charme des habitants du ciel.
Verse 74
एकैकशस्ताः शक्रस्य ननृतुः पुरतोंऽगनाः । अथोर्वशी समागत्य ननर्त पुरतो हरेः
Une à une, ces jeunes filles célestes dansèrent devant Śakra. Puis Urvaśī arriva et dansa devant Hari.
Verse 75
नृत्ताभिनयसामर्थ्यगर्वयुक्ता तदोर्वशी । तं पुरूरवसं दृष्ट्वा जहासातिमनोहरा
Alors Urvaśī, fière de sa maîtrise de la danse et du jeu expressif, apercevant Purūravā, éclata de rire—elle, si merveilleusement séduisante.
Verse 76
जहास तत्र राजापि तां विलोक्य तदोर्वशीम् । हाससंकुपितस्तत्र नाट्याचार्योऽथ तुंबुरुः । शशाप तावुभौ कोपादुर्वशीं च नृपोत्तमम्
Là, le roi aussi rit en voyant Urvaśī. Alors Tuṃburu, maître de l’art dramatique, courroucé par ce rire, les maudit tous deux dans sa colère : Urvaśī et le plus éminent des rois.
Verse 77
तुंबुरुरुवाच । अनेकदेवसंपूर्णसभायामत्र यत्कृतम्
Tuṃburu dit : «Dans cette assemblée comblée de nombreux devas, qu’a-t-on accompli ici… ?»
Verse 78
युवाभ्यां हसितं नृत्तमध्ये निष्कारणं वृथा । तस्माज्झटिति राजेंद्र वियोगो युवयोः क्षणात्
«Vous deux avez ri, sans raison et en vain, au milieu de la danse. C’est pourquoi, ô seigneur des rois, une séparation soudaine vous atteindra en un instant.»
Verse 79
भूयादिति शशापैनं सर्वदैवतसंनिधौ । अथ शप्तो नृपस्तत्र नाट्याचार्येण दुःखितः
Disant : «Qu’il en soit ainsi», il le maudit en présence de tous les devas. Alors le roi, ainsi maudit par le maître de l’art dramatique, demeura là, accablé de chagrin.
Verse 80
जगाम शरणं तत्र पाहिपाहीति वज्रिणम् । उवाच दीनया वाचा पुरुहूतं पुरूरवाः
Là, il chercha refuge, criant : «Protège-moi, protège-moi !» vers le porteur de la foudre. D’une voix suppliante, Purūravā s’adressa à Puruhūta (Indra).
Verse 81
उर्वश्या सह सालोक्यसिद्ध्यर्थमहमिष्टवान् । अतस्तस्मा वियोगो मेऽसह्यः स्यात्पाकशासन
«J’ai accompli le culte afin d’obtenir le sālokya, demeurer dans le même monde, avec Urvaśī. C’est pourquoi, ô Pākaśāsana, la séparation d’avec elle me serait insupportable.»
Verse 82
इत्युक्तवंतं तं प्राह सहस्राक्षः शचीपतिः । शापमोक्षं प्रवक्ष्यामि मा भैषीस्त्वं नृपोत्तम
Lorsqu’il eut ainsi parlé, Sahasrākṣa, l’époux de Śacī, lui dit : «Je t’exposerai la délivrance de la malédiction ; ne crains point, ô meilleur des rois.»
Verse 83
दक्षिणांभोनिधौ पुण्ये गंधमादनपर्वते । साध्यामृतमिति ख्यातं तीर्थमस्ति महत्तरम्
Dans le saint océan du Sud, sur le mont Gandhamādana, se trouve un tirtha d’une grandeur suprême, renommé sous le nom de «Sādhyāmṛta».
Verse 84
सेवितं सर्वदेवैश्च सिद्धचारणकिन्नरैः । सनकादि महायोगिमुनिवृंदनिषेवितम्
Il est fréquenté par tous les dieux, par les Siddhas, les Cāraṇas et les Kinnaras, et il est aussi honoré par la multitude des grands sages yogins, à commencer par Sanaka.
Verse 85
भुक्तिमुक्तिप्रदं पुंसां सर्वशापविमोक्षदम् । अस्ति तीर्थं भवांस्तत्र गच्छस्व त्वरया नृप
Ô Roi, il s’y trouve un tirtha qui accorde aux hommes la jouissance et la délivrance, et qui les affranchit de toute malédiction. Va-t’en là-bas en hâte.
Verse 86
सर्वेषाममृतं स्नानादत्र साध्यं यतस्ततः । साध्यामृतमिति ख्यातं सर्वलोकेषु विश्रुतम्
Car pour tous, le fruit semblable à l’amṛta s’y accomplit par le bain rituel ; c’est pourquoi on l’appelle «Sādhyāmṛta», et il est renommé dans tous les mondes.
Verse 87
तत्र स्नानात्तवोर्वश्याः पुनर्योगो भविष्यति । मम लोके निवासश्च भविष्यति न संशयः
En te baignant là, ton union avec Urvaśī se renouvellera; et tu demeureras aussi dans mon monde — sans aucun doute.
Verse 88
इति प्रतिसमादिष्टो नृपः संप्रीतमानसः । साध्यामृतं महातीर्थं समुद्दिश्य ययौ क्षणात्
Ainsi instruit en retour, le roi—l’esprit comblé de joie—partit sur-le-champ, se dirigeant vers le grand gué sacré, Sādhyāmṛta.
Verse 89
सस्नौ साध्यामृते तत्र महापातकनाशने । तत्र स्नानान्नृपो विप्राः सद्यः शापेन मोचितः
Là, il se baigna à Sādhyāmṛta, qui détruit les grands péchés. Par ce bain, ô brāhmaṇas, le roi fut aussitôt délivré de la malédiction.
Verse 90
स्नानानंतरमेवासावुर्वश्या सह संगतः । तया सह विमानस्थः प्रययावमरावतीम्
Aussitôt après le bain, il fut réuni à Urvaśī; et, assis avec elle dans un char céleste, il partit pour Amarāvatī.
Verse 91
रेमे पुनस्तया सार्धं देववद्देवमंदिरे । एवंप्रभावं तत्तीर्थं साध्यामृतमनुत्तमम्
De nouveau, il se réjouit avec elle, tel un deva, dans le temple des dieux. Telle est la puissance de ce tīrtha sans égal, Sādhyāmṛta.
Verse 92
पुरूरवा सहोर्वश्या यत्र स्नानेन संगतः । अतोऽत्र तीर्थे यः स्नायान्महापातकनाशने
Là où Purūravas, par le bain sacré, fut réuni à Urvaśī ; ainsi, quiconque se baigne en ce tīrtha, destructeur des grands péchés…
Verse 93
वांछितांल्लभते कामान्यास्यति स्वर्गमुत्तमम् । निष्कामः स्नाति चेद्वि प्रा मोक्षमाप्नोति मानवः
Celui qui s’y baigne obtient les désirs qu’il souhaite et atteint le plus haut des cieux. Mais si un homme s’y baigne sans désir mondain, ô brāhmaṇas, il obtient la délivrance (mokṣa).
Verse 94
इमं पवित्रं पापघ्नमध्यायं पठते तु यः । शृणुयाद्वा मनुष्योऽसौ वैकुंठे लभते स्थितिम्
Quiconque récite ce chapitre purificateur, destructeur du péché—ou même l’entend—obtient une demeure en Vaikuṇṭha.
Verse 95
एवं वः कथितं विप्रा वैभवं पापनाशनम् । साध्यामृतस्य तीर्थस्य विस्तराच्छ्रद्धया मया
Ainsi, ô brāhmaṇas, je vous ai rapporté avec foi et en détail la gloire du Sādhyāmṛta Tīrtha, dont la puissance détruit le péché.
Verse 96
यत्पुरा सनकादिभ्यः प्रोक्तवांश्चतुराननः
—ce que, jadis, le Seigneur aux Quatre Visages (Brahmā) enseigna à Sanaka et aux autres sages.