
Markaṇḍeya raconte la dissolution à la fin d’un yuga : Mahādeva prend des formes cosmiques—d’abord ardentes, puis semblables aux nuées—et engloutit le monde dans un seul océan. Dans ces eaux primordiales et obscures surgit une forme de paon resplendissante, reconnue comme l’action même de Śiva, par laquelle s’amorce la recréation. Au cœur de la dissolution, Narmadā apparaît comme un être-fluvial durable et de bon augure qui, par grâce divine, ne périt pas. Śiva ordonne la reconstitution du monde ; des ailes du paon jaillissent des cohortes divines et anti-divines, et la géographie se rétablit avec l’apparition du mont Trikūṭa puis l’écoulement des rivières. Le chapitre ordonne ensuite le profil théologique de Narmadā par un inventaire de noms et de nirukti—Mahatī, Śoṇā, Kṛpā, Mandākinī, Mahārṇavā, Revā, Vipāpā, Vipāśā, Vimalā, Raṅjanā—chacun rattaché à une vertu : purification, compassion, passage salvateur à travers le saṃsāra, et manifestation propice. Il se clôt sur un phala : connaître ces noms et leurs origines délivre des fautes et ouvre l’accès au séjour de Rudra.
Verse 1
मार्कण्डेय उवाच । पुनर्युगान्ते सम्प्राप्ते तृतीये नृपसत्तम । दादशार्कवपुर्भूत्वा भगवान्नीललोहितः
Mārkaṇḍeya dit : Lorsque revint le troisième yugānta, ô meilleur des rois, le Seigneur bienheureux Nīlalohita prit une forme flamboyante comme douze soleils.
Verse 2
सप्तद्वीपसमुद्रान्तां सशैलवनकाननाम् । निर्दग्धां तु महीं कृत्स्नां कालो भूत्वा महेश्वरः
Devenu le Temps lui-même, Maheśvara embrasa la terre entière—bordée par les océans et les sept continents—avec ses montagnes, ses forêts et ses bosquets, jusqu’à tout réduire en cendres.
Verse 3
ततो महाघनो भूत्वा प्लावयामास वारिणा । कृष्णं कृष्णवपुस्त्वेनां विद्युच्चन्द्रायुधाङ्किताम्
Puis, devenu un nuage immense, il submergea tout sous les eaux : sombre, au corps noir, marqué d’éclairs et d’emblèmes lunaires, tels ses armes rayonnantes.
Verse 4
प्लावयित्वा जगत्सर्वं तस्मिन्नेकार्णवीकृते । सुष्वाप विमले तोये जगत्संक्षिप्य मायया
Après avoir submergé l’univers entier, lorsque tout devint un seul océan, il dormit sur les eaux immaculées, ramenant les mondes en lui-même par sa māyā.
Verse 5
ततोऽहं भ्रममास्तु तमोभूते महार्णवे । दिव्यं वर्षसहस्रं तु वायुभूते महेश्वरे
Alors j’errai dans ce redoutable grand océan devenu ténèbres ; et durant mille années divines, Maheśvara demeura comme le seul souffle du vent.
Verse 6
। अध्याय
(Indication de chapitre : «Adhyāya», c’est-à-dire «Chapitre».)
Verse 7
तस्मिन्महार्णवे घोरे नष्टे स्थावरजङ्गमे । मयूरं स्वर्णपत्राढ्यमपश्यंसहसा जले । विचित्रचन्द्रकोपेतं नीलकंठं सुलोचनम्
Dans ce grand océan terrifiant, lorsque tous les êtres immobiles et mobiles avaient péri, j’aperçus soudain dans les eaux un paon paré de plumes d’or : à la gorge bleue, aux beaux yeux, portant une crête merveilleuse semblable à la lune.
Verse 8
ततो मयूरः स महार्णवान्ते विक्षोभयित्वा हि महास्वेण । चचार देवस्त्रिशिखी शिखण्डी त्रैलोक्यगोप्ता स महानुभावः
Alors ce paon, au bord du grand océan, souleva les eaux d’un cri puissant ; et cet être divin, à triple crête et panache—gardien des trois mondes—se mit à parcourir les lieux, d’une majesté immense.
Verse 9
शिवश्च रौद्रेण मयूररूपिणा विक्षोभ्यमाणे सलिलेऽपि तस्मिन् । सह भ्रमन्तीं च महार्णवान्ते सरिन्महौघां सुमहान्ददर्श
Et Śiva—farouche sous la forme d’un paon—tandis que ces eaux étaient bouleversées, vit au bord de l’océan un flot de rivière immensément puissant, tournoyant en tourbillon.
Verse 10
स तां महादेवमयूररूपो दृष्ट्वा भ्रमन्तीं सहसोर्मिजालैः । का त्वं शुभे शाश्वतदेहभूता क्षयं न यातासि महाक्षयान्ते
La voyant, ballottée par d’innombrables filets de vagues, Mahādeva sous la forme d’un paon demanda : «Qui es-tu, ô bienheureuse, au corps impérissable, toi qui ne péris pas lors de la Grande Dissolution ?»
Verse 11
देवासुरगणे नष्टे सरित्सरमहार्णवे । का त्वं भ्रमसि पद्माक्षि क्व गतासि च न क्षयम्
Lorsque les troupes des devas et des asuras eurent péri dans ce grand océan semblable à des rivières et des lacs, il dit : «Qui es-tu, aux yeux de lotus ? Pourquoi erres-tu ici, et comment n’as-tu pas connu la destruction ?»
Verse 12
नर्मदोवाच । तव प्रसादाद्देवेश मृत्युर्मम न विद्यते । सृज देव पुनर्विश्वं शर्वरी क्षयमागता
Narmadā dit : «Par ta grâce, ô Seigneur des dieux, la mort n’existe pas pour moi. Ainsi, ô Dieu, recrée l’univers : la nuit est désormais parvenue à sa fin.»
Verse 13
एवमुक्तो महादेवो व्यधुनोत्पक्षपञ्जरम् । तावत्पञ्जरमध्यान्ते तस्य पक्षाद्विनिःसृताः
Ainsi interpellé, Mahādeva secoua la cage de ses ailes. À l’instant même, du cœur de cette cage, ils jaillirent, sortant de ses ailes.
Verse 14
तावन्तो देवदैत्येन्द्राः पक्षाभ्यां तस्य जज्ञिरे । तेषां मध्ये पुनः सा तु नर्मदा भ्रमते सरित्
Ainsi naquirent de ses deux ailes tant de seigneurs parmi les dieux et les daityas. Et de nouveau, au milieu d’eux, la rivière Narmadā se meut et s’écoule.
Verse 15
ततश्चान्यो महाशैलो दृश्यते भरतर्षभ । त्रिभिः कूटैः सुविस्तीर्णैः शृङ्गवानिव गोवृषः
Alors apparaît une autre grande montagne, ô taureau parmi les Bhārata : largement déployée avec trois sommets, telle un puissant taureau paré de cornes.
Verse 16
त्रिकूटस्तु इति ख्यातः सर्वरत्नैर्विभूषितः । ततस्तस्मात्त्रिकूटाच्च प्लावयन्ती महीं ययौ
Il est renommé « Trikūṭa », paré de toutes sortes de joyaux. De ce Trikūṭa, elle s’élança, inondant la terre.
Verse 17
त्रिकूटी तेन विख्याता पितॄणां त्रायणी परा । द्वितीयाच्च ततो गङ्गा विस्तीर्णा धरणीतले
C’est pourquoi elle est célébrée comme « Trikūṭī », la suprême délivrance des ancêtres. Et de la seconde cime, la Gaṅgā se répandit sur la surface de la terre.
Verse 18
तृतीयं च ततः शृङ्गं सप्तधा खण्डशो गतम् । जम्बूद्वीपे तु संजाताः सप्त ते कुलपर्वताः
Puis le troisième sommet se scinda en sept parts. Dans le Jambūdvīpa, de lui naquirent ces sept montagnes de clan (kulaparvata).
Verse 19
चन्द्रनक्षत्रसहिता ग्रहग्रामनदीनदाः । अण्डजं स्वेदजं जातमुद्भिज्जं च जरायुजम्
Avec la lune et les constellations, les multitudes des planètes, et les fleuves et ruisseaux, vinrent à l’existence les êtres nés de l’œuf, de la sueur, du germe (plantes) et du ventre (vivipares).
Verse 20
एवं जगदिदं सर्वं मयूरादभवत्पुरा । समस्तं नरशार्दूल महादेवसमुद्भवम्
Ainsi, jadis, l’univers tout entier jaillit du Paon. Tout cela, ô tigre parmi les hommes, procède de Mahādeva.
Verse 21
ततो नदीः समुद्रांश्च संविभज्य पृथक्पृथक् । नर्मदामाह देवेशो गच्छ त्वं दक्षिणां दिशम्
Puis, ayant réparti les rivières et les océans, chacun dans son domaine, le Seigneur des dieux dit à Narmadā : «Va vers la direction du sud».
Verse 22
एवं सा दक्षिणा गंगा महापातकनाशिनी । उत्तरे जाह्नवी देशे पुण्या त्वं दक्षिणे शुभा
Ainsi, tu es la Gaṅgā du Sud, qui détruit les grands péchés. Au nord, la Jāhnavī (Gaṅgā) est sainte ; au sud, tu es de bon augure et sacrée.
Verse 23
यथा गंगा महापुण्या मम मस्तकसंभवा । तद्विशिष्टा महाभागे त्वं चैवेति न संशयः
De même que la Gaṅgā est souverainement sainte, née de ma propre tête, de même toi aussi, ô très fortunée, tu possèdes cette excellence ; il n’y a là aucun doute.
Verse 24
त्वया सह भविष्यामि एकेनांशेन सुव्रते । महापातकयुक्तानामौषधं त्वं भविष्यसि
Ô toi aux vœux excellents, je demeurerai avec toi par une part de moi-même. Pour ceux que chargent de grands péchés, tu deviendras le remède.
Verse 25
एवमुक्ता तु देवेन महापातकनाशिनी । दक्षिणं दिग्विभागं तु सा जगामाशु विक्रमा
Ainsi interpellée par le Dieu, elle—destructrice des grands péchés—s’élança promptement vers le quartier du sud, revêtue d’une puissance héroïque.
Verse 26
ऋक्षशैलेन्द्रमासाद्य चन्द्रमौलेरनुग्रहात् । वार्यौघैः प्रस्थिता यस्मान्महादेवप्रणोदिता
Ayant atteint le seigneurial mont Ṛkṣa, par la grâce du Seigneur au croissant de lune (Śiva), elle s’élança en flots d’eau tumultueux, poussée par Mahādeva.
Verse 27
महता चापि वेगेन यस्मादेषा समुच्छ्रिता । महती तेन सा प्रोक्ता महादेवान्महीपते
Parce qu’elle s’éleva avec un élan immense et terrible, on l’appelle donc « Mahatī ». Ainsi l’énonça Mahādeva, ô roi.
Verse 28
तपतस्तस्य देवस्य शूलाग्राद्बिन्दवोऽपतन् । तेनैषा शोणसंज्ञा तु दश सप्त च ताः स्मृताः
Tandis que ce Dieu accomplissait l’ascèse (tapas), des gouttes tombèrent de la pointe de son trident. C’est pourquoi elle porte le nom de « Śoṇā » ; et l’on se souvient que ces gouttes furent au nombre de dix-sept.
Verse 29
सर्वेषां नर्मदा पुण्या रुद्रदेहाद्विनिःसृता । सर्वाभ्यश्च सरिद्भ्यश्च वरदानान्महात्मनः
Parmi tous les fleuves, la Narmadā est sainte, car elle jaillit du propre corps de Rudra. Par la puissance d’accorder des grâces de ce Seigneur à la grande âme, elle surpasse tous les autres cours d’eau.
Verse 30
शंकरानुप्रहाद्देवी महापातकनाशिनी । यस्मान्महार्णवे घोरे दृश्यते महती च सा
Par la grâce de Śaṅkara, la Déesse—anéantisseuse des grands péchés—apparaît vaste et puissante même au sein du redoutable grand océan ; c’est pourquoi on la reconnaît véritablement comme « Mahatī ».
Verse 31
सुव्यक्ताङ्गी महाकाया महती तेन सा स्मृता । तस्माद्विक्षोभ्यमाणा हि दिग्गजैरम्बुदोपमैः
Ses membres sont nettement manifestes et son corps est immense ; c’est pourquoi on se souvient d’elle comme « Mahatī ». Ainsi, elle est réellement ébranlée et brassée par les éléphants des directions, pareils à de grands nuages.
Verse 32
कलुषत्वं नयत्येव रसेन सुरसा तथा । कृपां करोति सा यस्माल्लोकानामभयप्रदा
Par son essence divine, elle ôte assurément toute souillure, et elle est ainsi « Surasā » (au parfum et au goût divins). Et parce qu’elle accorde sa compassion aux mondes et donne l’intrépidité, on se souvient d’elle comme « Kṛpā » (Miséricorde).
Verse 33
संसारार्णवमग्नानां तेन चैषा कृपा स्मृता । पुरा कृतयुगे पुण्ये दिव्यमन्दारभूषिता
Parce qu’elle fait miséricorde à ceux qui sombrent dans l’océan de l’existence mondaine, on se souvient d’elle comme « Kṛpā ». Jadis, dans le saint Kṛta-yuga, elle resplendissait, parée de fleurs célestes de mandāra.
Verse 34
कल्पवृक्षसमाकीर्णा रोहीतकसमाकुला । वहत्येषा च मन्देन तेन मन्दाकिनी स्मृता
Riche en arbres qui exaucent les vœux et foisonnante de rohītaka, elle s’écoule doucement ; c’est pourquoi on se souvient d’elle comme « Mandākinī » (celle qui coule avec douceur, rivière d’allure céleste).
Verse 35
भित्त्वा महार्णवं क्षिप्रं यस्माल्लोकमिहागता । पूज्या सुरैश्च सिद्धैश्च तस्मादेषा महार्णवा
Parce qu’elle a promptement fendu le grand océan et qu’elle est venue en ce monde, et parce qu’elle est vénérée par les devas et les siddhas, on la nomme donc « Mahārṇavā », Celle du Grand Océan.
Verse 36
विचित्रोत्पलसंघातैरृक्षद्विपसमाकुला
Elle était parée d’amas de lotus aux couleurs variées, et ses rives étaient encombrées d’ours et d’éléphants.
Verse 37
भित्त्वा शैलं च विपुलं प्रयात्येवं महार्णवम् । भ्रामयन्ती दिशः सर्वा रवेण महता पुरा
Ayant fendu une immense montagne, elle s’avança ainsi vers le grand océan; et jadis, par son rugissement puissant, elle fit retentir et tournoyer toutes les directions.
Verse 38
प्लावयन्ती विराजन्ती तेन रेवा इति स्मृता । भार्यापुत्रसुदुःखाढ्यान्नराञ्छापैः समावृतान्
Parce qu’elle fait traverser les êtres et qu’elle resplendit, on se souvient d’elle sous le nom de « Revā ». Elle vient en aide aux hommes enveloppés de malédictions et accablés de vives douleurs au sujet de l’épouse et des enfants.
Verse 39
विपापान्कुरुते यस्माद्विपापा तेन सा स्मृता । विण्मूत्रनिचयां घोरां पांशुशोणितकर्दमाम्
Parce qu’elle délivre les êtres du péché, on se souvient d’elle comme « Vipāpā », la destructrice des fautes. Elle ôte les terribles amas d’impuretés—tas d’excréments et d’urine—ainsi que la boue mêlée de poussière et de sang.
Verse 40
पाशैर्नित्यं तु सम्बाधां यस्मान्मोचयते भृशम् । विपाशेति च सा प्रोक्ता संसारार्णवतारिणी
Parce qu’elle délivre avec puissance les êtres de l’étreinte constante des liens, on la nomme « Vipāśā », Celle qui brise les entraves, Celle qui fait traverser aux êtres l’océan du saṃsāra.
Verse 41
नर्मदा विमलाम्भा च विमलेन्दुशुभानना । तमोभूते महाघोरे यस्मादेषा महाप्रभा
Elle est « Narmadā », « Vimalāmbhā » —aux eaux pures— et « Vimalendu-śubhānanā », dont le beau visage est semblable à la lune sans tache. Et parce que, dans l’effroyable ténèbre, elle brille d’une grande radiance, elle est « Mahāprabhā », de splendide puissance.
Verse 42
विमला तेन सा प्रोक्ता विद्वद्भिर्नृपसत्तम । करैरिन्दुकरप्रख्यैः सूर्यरश्मिसमप्रभा
Ainsi les sages proclament-ils, ô meilleur des rois, qu’elle est appelée « Vimalā » : ses rayons sont pareils aux clartés de la lune, et sa splendeur égale l’éclat des rayons du soleil.
Verse 43
क्षरन्ती मोदते विश्वं करभा तेन चोच्यते । यस्माद्रञ्जयते लोकान्दर्शनादेव भारत
Lorsqu’elle s’écoule, le monde entier se réjouit ; c’est pourquoi on la nomme aussi « Karabhā ». Car, rien qu’à la voir, elle réjouit et charme les peuples, ô Bhārata.
Verse 44
रञ्जनाद्रञ्जना प्रोक्ता धात्वर्थे राजसत्तम । तृणवीरुधगुल्माद्यास्तिर्यञ्चः पक्षिणस्तथा । तानुद्भूतान्नयेत्स्वर्गं तेनोक्ता वायुवाहिनी
De « rañjana », réjouir et colorer, elle est dite « Rañjanā », selon le sens de la racine, ô meilleur des rois. Herbes, lianes, buissons et autres êtres—ainsi que les animaux et les oiseaux—lorsqu’ils naissent dans sa sphère, elle les porte vers le ciel ; c’est pourquoi on la nomme « Vāyuvāhinī », portée par le vent / portant par le vent.
Verse 45
एवं यो वेत्ति नामानि निर्गमं च विशेषतः । स याति पापविर्मुक्तो रुद्रलोकं न संशयः
Ainsi, quiconque connaît véritablement ces noms—et surtout leur origine—s’en va, délivré du péché, vers le monde de Rudra ; il n’y a là aucun doute.