Adhyaya 253
Nagara KhandaTirtha MahatmyaAdhyaya 253

Adhyaya 253

Ce chapitre déploie un épisode dialogué de théologie et d’éthique : on s’interroge sur la colère de Pārvatī, son imprécation, et sur la manière dont Rudra est décrit comme traversant un état altéré avant de retrouver sa forme divine. Gālava explique que, par crainte de la Déesse, les dieux se rendent « invisibles » et s’établissent dans des représentations du monde humain (pratimā) ; ensuite la Déesse accorde sa faveur. Viṣṇu est loué comme Mère du monde et effaceur des péchés. Le propos se tourne ensuite vers la conduite normative : avertissements contre la transgression, devoir de réprimer et de corriger (nigraha) même à travers les relations hiérarchiques — père et fils, maître et disciple, époux et épouse —, et mise en garde contre l’abandon des dharma du lignage, de la naissance et du pays (kula-, jāti-, deśa-dharma). La peine et la fureur de Pārvatī sont rapportées en discours direct, avec accusations et menace que Śiva sera atteint par des brāhmanes ; Śiva répond peu à peu par une argumentation apaisante, fondée sur la compassion et la non-violence. La résolution dépend d’une discipline rituelle : Pārvatī exige l’observance du cāturmāsya, la pratique du brahmacarya et une danse divine publique (tāṇḍava) devant les divinités ; Śiva accepte, et la malédiction se change en bénédiction. La phalaśruti finale promet à l’auditeur fidèle fermeté, réussite et refuge de bon augure.

Shlokas

Verse 1

शूद्र उवाच । पार्वतीकुपिता देवी कथं देवेन शूलिना । प्रसादं च गता शप्त्वा यत्कोपात्क्षुभ्यते जगत्

Le Śūdra dit : Comment la déesse Pārvatī, irritée, se réconcilia-t-elle avec le Seigneur au trident ? Et après avoir proféré une malédiction, comment revint-elle à la grâce—elle dont la colère ébranle le monde entier ?

Verse 2

कथं स भगवान्रुद्रो भार्याशापमवाप ह । वैकृतं रूपमासाद्य पुनर्दिव्यं वपुः श्रितः

Comment ce bienheureux Rudra tomba-t-il sous la malédiction de son épouse ? Et, après avoir pris une forme altérée, comment revêtit-il de nouveau un corps divin ?

Verse 3

गालव उवाच । देवा रूपाण्यदृश्यानि कृत्वा देव्या महाभयात् । मनुष्यलोके सकले प्रतिमासु च संस्थिताः

Gālava dit : Par grande crainte de la Déesse, les dieux rendirent leurs formes invisibles et, dans tout le monde des hommes, prirent demeure dans les images sacrées (pratimā).

Verse 4

तेषामपि प्रसन्ना साऽनुग्रहं समुपाकरोत् । विष्णुस्तुता महाभागा विश्वमाताऽघनाशिनी

Même envers eux, elle se montra satisfaite et accorda sa grâce. Louée par Viṣṇu, cette Très Fortunée—Mère de l’univers—devint la destructrice du péché.

Verse 5

तेषां बलाच्च पार्वत्याः शापभारेण यन्त्रितः । तां नित्यमेवानुनयन्नृचे सोवाच शंकरम्

Et sous leur insistance, contraint par le lourd fardeau de la malédiction de Pārvatī, il s’efforçait sans cesse de l’apaiser ; puis, par un verset sacré (ṛc), il s’adressa à Śaṅkara.

Verse 6

एते देवा विश्व पूज्या विश्वस्य च वरप्रदाः । मत्प्रसादाद्भविष्यंति भक्तितस्तोषिता नरैः

Ces dieux seront adorés par le monde entier et accorderont des bienfaits au monde. Par ma grâce, ils seront satisfaits par la dévotion des hommes.

Verse 7

त्वामृते मम कर्मेदं कृतं साधुविनिन्दितम् । वेद्यां विवाह काले च प्रत्यक्षं सर्वसाक्षिकम्

Sans toi, cet acte de ma part serait blâmé même par les vertueux. À l’autel du sacrifice et au moment du mariage, tu étais présent en personne, témoin de toutes choses.

Verse 8

यत्सप्तमंडलानां च गमनं च करार्पणम् । वह्निश्च वरुणः कृष्णो देवताश्च सवल्लभाः

C’est cela : la circumambulation des sept cercles et l’offrande de la main (la remise en mariage). Agni, Varuṇa, Kṛṣṇa et les autres divinités bien-aimées présentes sont les témoins et les puissances du rite.

Verse 9

चतुर्दिक्ष्वंग संयुक्ता देवब्राह्मणसंयुताः । एतेषामग्रतो दिब्यं कृत्वा त्वं जनसंसदि

Aux quatre directions, les membres du rite dûment disposés et accompagné des dieux et des brāhmaṇas, devant eux tu accomplis l’acte sacré au sein de l’assemblée des hommes.

Verse 10

प्रमादात्सत्त्वमापन्नो व्यभिचारं कथं कृथाः । गुरुवोऽपि न सन्मार्गे प्रवर्त्तंते जनौघवत्

Bien que tu aies acquis une disposition noble, comment pourrais-tu commettre une faute par négligence ? Même les maîtres, emportés comme par un flot de foule, peuvent ne pas avancer sur la voie juste ; sois donc vigilant.

Verse 11

निग्राह्याः सर्वलोकेषु प्रबुद्धैः श्रूयते श्रुतौ । पुत्रेणापि पिता शास्यः शिष्येणापि गुरुः स्वयम्

Les éveillés déclarent—ainsi qu’on l’entend dans la Śruti—que les fauteurs de faute doivent être contenus en tous les mondes. Même un père peut être repris par son fils, et même un maître par son propre disciple.

Verse 12

क्षत्रियैर्ब्राह्मणः शास्यो भार्यया च पतिस्तथा । उन्मार्गगामिनं श्रेष्ठमपि वेदान्तपारगम्

Un brāhmaṇa égaré doit être corrigé même par des kṣatriyas ; de même, un mari par son épouse, s’il suit une voie dévoyée, fût-il éminent et versé dans le Vedānta.

Verse 13

नीचैरपि प्रशास्येत श्रुतिराह सनातनी । सन्मार्ग एव सर्वत्र पूज्यते नापथः क्वचित्

La Śruti éternelle proclame que l’on peut être corrigé même par ceux de condition humble. Partout, seul le juste chemin est vénéré—jamais la voie de l’égarement.

Verse 14

येन स्वकुलजो धर्मस्त्यक्तः स पतितो भवेत् । मृतश्च नरकं प्राप्य दुःखभारेण युज्यते

Celui qui délaisse le dharma de sa propre lignée devient déchu. Et après la mort, parvenu en enfer, il est enchaîné sous l’écrasant fardeau de la souffrance.

Verse 15

धर्मं त्यजति नास्तिक्याज्ज्ञातिभेदमुपागतः । स निग्राह्यः सर्वलोकैर्मनुधर्मपरायणैः

Celui qui, par incrédulité, abandonne le dharma et tombe dans des factions qui divisent les proches, doit être réfréné par tous ceux qui s’attachent au dharma enseigné par Manu.

Verse 16

कुलधर्माञ्ज्ञातिधर्मान्देशधर्मान्महेश्वर । ये त्यजंति च तेऽवश्यं कुलाच्च पतिता जनाः

Ô Maheśvara, ceux qui délaissent les dharmas de la lignée, des proches et du pays deviennent assurément déchus—déchus jusque de leur propre communauté.

Verse 17

अग्नित्यागो व्रतत्यागो वचनत्याग एव च । धर्मत्यागो नैव कार्यः कुर्वन्पतित एव हि

Abandonner le feu sacré, abandonner les vœux, et même renier sa parole—rien de cela ne doit conduire à délaisser le dharma. Car celui qui abandonne le dharma est véritablement déchu.

Verse 18

न पिता न च ते माता न भ्राता स्वजनोऽपि च । पश्यते तव वार्तां च अस्पृश्यस्त्वमदन्विषम्

Ni ton père ni ta mère, ni ton frère, ni même tes proches ne te regarderont ni ne prendront de tes nouvelles ; tu deviens intouchable, tel un poison que nul ne voudrait recevoir.

Verse 19

अस्थिमालाचिताभस्म जटाधारी कुचैलवान् । चपलो मुक्तमर्यादस्तस्थुं नार्हसि मेऽग्रतः

Portant un collier d’os, enduit de cendre du bûcher, aux mèches emmêlées et aux vêtements en haillons ; instable, rejetant toute bienséance, tu n’es pas digne de te tenir devant moi.

Verse 20

अब्रह्मण्योऽव्रती भिक्षुर्दुष्टात्मा कपटी सदा । नार्हसि त्वं मम पुरः संभाषयितुमीश्वर

Tu n’es point l’ami des brahmanes ; tu ne gardes aucun vœu ; mendiant de nom seulement, l’âme mauvaise et toujours trompeuse. Ô Seigneur, tu n’es pas digne de parler devant moi.

Verse 21

एवं सा रुदती देवी बाष्पव्याकुललोचना । महादुःखयुतैवासीद्देवेशेऽनुनयत्यपि

Ainsi la Déesse pleurait, les yeux troublés de larmes ; même lorsqu’elle cherchait à apaiser le Seigneur des dieux, elle demeurait accablée d’une grande affliction.

Verse 22

पुनरेव प्रकुपिता हरं प्रोवाच भामिनी । तवार्जवं न हृदये काठिन्यं वेद्मि नित्यदा

De nouveau, irritée, la Dame ardente parla à Hara : «Dans ton cœur je ne trouve aucune droiture ; je ne connais en toi que la dureté, toujours».

Verse 23

ब्राह्मणैस्त्वासुरैरुक्तं तन्मृषा प्रतिभाति मे । यस्मान्मयि महादुष्टभाव एव कृतस्त्वया

Ce que ces brahmanes—agissant tels des asura—ont déclaré me paraît mensonger, puisque c’est sur moi seul que tu as arrêté un soupçon vraiment cruel.

Verse 24

ब्राह्मणा वंचिता यस्माद्ब्राह्मणैस्त्वं हनिष्यसे । एवमुक्त्वा भगवती पुनराह न किञ्चन

Puisque les brahmanes ont été trompés, tu seras mis à mort par des brahmanes. Ayant parlé ainsi, la Déesse Bienheureuse ne dit plus rien.

Verse 25

ईशः प्रसन्नवदनामुपचारैरथाकरोत् । शनैर्नीतिमयैर्वाक्यैर्हेतुमद्भिर्महेश्वरः

Alors le Seigneur Maheśvara s’efforça d’apaiser son visage par de douces attentions; puis, lentement, par des paroles raisonnées et pleines de dharma, il s’adressa à elle.

Verse 26

प्रसन्नलोचनां ज्ञात्वा किंचित्प्राह हरस्ततः । कोपेन कलुषं वक्त्रं पूर्णचन्द्र समप्रभम्

Voyant que ses yeux s’étaient adoucis, Hara dit quelques mots. Pourtant son visage—brillant comme la pleine lune—demeurait voilé par la colère.

Verse 27

कस्मात्त्वं कुरुषे भद्रे युक्तमेव वचो न ते । सर्वभूतदया कार्या प्राणिनां हि हितेच्छया

« Pourquoi parles-tu ainsi, ô douce âme ? Tes paroles ne sont pas vraiment convenables. La compassion envers tous les êtres doit être pratiquée, car il faut souhaiter le bien de toute créature vivante. »

Verse 28

यद्यपीष्टो हि यस्यार्थो न कार्यं परपीडनम् । जगत्सर्वं सुतप्रायं तवास्ति वरवर्णिनि

Même si l’objet désiré est en jeu, il ne faut pas faire souffrir autrui. Ô toi aux membres gracieux, le monde entier est pour toi comme un enfant.

Verse 29

जगत्पूज्या त्वमेवैका सर्वरूपधरानघे । मया यदि कृतं कर्मावद्यं देव हिताय वै

Toi seule es adorée par le monde entier, ô irréprochable qui revêts toutes les formes. Si j’ai accompli quelque acte blâmable, ce fut vraiment pour le bien des dieux.

Verse 30

तथाप्येवं तव सुतो भविष्यति न संशयः । अथवा मम सर्वेभ्यः प्राणेभ्योऽपि गरीयसी

Pourtant, un fils te naîtra assurément — sans aucun doute. En vérité, tu m’es plus chère que tous les souffles mêmes de ma vie.

Verse 31

यदिच्छसि तथा कुर्यां तथा तव मनोरथान् । प्रसन्नवदना भूत्वा कथयस्व वरानने

Ce que tu désires, ainsi le ferai-je; et ainsi seront comblés les vœux de ton cœur. Le visage éclairé de joie, dis-moi, ô belle de visage, les grâces que tu sollicites.

Verse 32

इत्युक्ता सा भगवती पुनराह महेश्वरम् । चातुर्मास्ये च संप्राप्ते महाव्रत धरो यदि

Ainsi interpellée, la Déesse Bienheureuse s’adressa de nouveau à Maheśvara : «Lorsque sera venue la sainte saison de Cāturmāsya — si toi, porteur du Grand Vœu, veux…»

Verse 33

देवतानां च प्रत्यक्षं तांडवं नर्तसे यदि । पारयित्वा व्रतं सम्यग्ब्रह्मचर्यं महेश्वर

«Si, en la présence même des dieux, tu danses le Tāṇḍava ; et après avoir accompli comme il se doit le vœu—avec une continence parfaite—ô Maheśvara…»

Verse 34

मत्प्रीत्यै यदि देहार्थं वैष्णवं च प्रयच्छसि । शापस्यानुग्रहं कुर्यां प्रसववदना सती

«Si, pour ma joie, tu accordes un don de nature vaiṣṇava, propice au bien de l’être incarné, alors moi—Satī, au visage d’une mère sur le point d’enfanter—je changerai la malédiction en grâce.»

Verse 35

नान्यथा मम चित्तं त्वां विश्वासमनुगच्छति । तच्छ्रुत्वा भगवांस्तुष्टस्तथेति प्रत्युवाच ताम्

«Il n’est pas d’autre voie par laquelle mon cœur puisse aller vers la confiance en toi.» L’ayant entendu, le Seigneur Bienheureux, satisfait, lui répondit : «Qu’il en soit ainsi.»

Verse 36

सापि हृष्टा भगवती शापस्यानुग्रहे वृता

Et cette Déesse Bienheureuse aussi, dans la joie, se résolut à changer la malédiction en grâce.

Verse 37

इदं पुराणं मनुजः शृणोति श्रद्धायुक्तो भेदबुद्ध्या दृढत्वम् । तस्या वश्यं जीवितं सर्वसिद्धं मर्त्याः सत्यात्तच्छ्रयत्वं प्रयांति

L’homme qui écoute ce Purāṇa avec foi et discernement ferme obtient la maîtrise de la vie et l’accomplissement de toutes les perfections ; par la puissance de la vérité, les mortels en viennent à prendre refuge en ce suprême appui.

Verse 253

इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां संहितायां षष्ठे नागरखण्डे हाटकेश्वरक्षेत्रमाहात्म्ये शेषशाय्युपाख्याने ब्रह्मनारदसंवादे चातुर्मास्यमाहात्म्ये शंकरकृतपार्वत्यनुनयो नाम त्रिपंचाशदुत्तरद्विशततमोऽध्यायः

Ainsi s’achève le chapitre 253, intitulé « L’apaisement de Pārvatī par Śaṅkara », dans le Cāturmāsya Māhātmya, au sein du dialogue entre Brahmā et Nārada, dans l’épisode de Śeṣaśāyī, dans le Māhātmya du kṣetra de Hāṭakeśvara, du sixième Khaṇḍa (Nāgara) du Śrī Skanda Mahāpurāṇa (recension de quatre-vingt-un mille ślokas).