
Mārkaṇḍeya attire l’attention sur un tīrtha éminent nommé Gaṅgāvāhaka, sur la Narmadā/Revā, près de Bhṛgutīrtha. Le chapitre insère un dialogue théologique : la déesse Gaṅgā accomplit de longues austérités et s’adresse à Viṣṇu (Janārdana/Nārāyaṇa). Elle raconte sa descente et la réalité sociale et rituelle : de nombreux êtres, lourdement chargés de fautes, viennent chercher la purification dans ses eaux ; elle s’afflige que sa fonction de purificatrice la laisse symboliquement « échauffée » par le démérite accumulé. Viṣṇu répond en instituant une économie sacrée locale : il déclare sa présence en ce lieu (avec Gaṅgādhara comme auxiliaire) et ordonne à Gaṅgā d’entrer dans la Revā sous forme incarnée, créant la sainteté des eaux mêlées. Un parvan particulier est défini selon la montée saisonnière des eaux (mousson) et le motif de la conque de Viṣṇu, élevant cette occasion au-dessus des jonctions calendaires ordinaires. Le chapitre codifie les rites—snāna dans les eaux mêlées, tarpaṇa et śrāddha au tīrtha, culte de Bāla-Keśava et veille nocturne—et en énonce les fruits : extinction des amas de péchés, satisfaction durable des ancêtres, et destinée posthume irréversible et propice pour les dévots qui meurent en ce lieu.
Verse 1
। श्रीमार्कण्डेय उवाच । ततो गच्छेत्तु राजेन्द्र गङ्गावाहकमुत्तमम् । नर्मदायां महापुण्यं भृगुतीर्थसमीपतः
Śrī Mārkaṇḍeya dit : « Alors, ô roi, rends-toi au noble Gaṅgāvāhaka, très méritoire sur la Narmadā, près du Bhṛgu-tīrtha. »
Verse 2
तत्र गङ्गा महापुण्या चचार विपुलं तपः । पुरा वर्षशतं साग्रं परमं व्रतमास्थिता
Là, la très méritoire Gaṅgā accomplit de vastes austérités. Jadis, durant cent ans et davantage, elle observa le vœu suprême.
Verse 3
ध्यात्वा देवं जगद्योनिं नारायणमकल्मषम् । आत्मानं परमं धाम सरित्सा जगतीपते
Méditant sur le Dieu—Nārāyaṇa, source immaculée de l’univers—et sur elle-même comme demeure suprême, la rivière contempla le Seigneur des mondes.
Verse 4
ततो जनार्दनो देव आगत्येदमुवाच ह
Alors le dieu Janārdana vint et prononça ces paroles.
Verse 5
विष्णुरुवाच । तपसा तव तुष्टोऽहं मत्पादाम्बुजसम्भवे । मत्तः किमिच्छसे देवि ब्रूहि किं करवाणि ते
Viṣṇu dit : «Je suis comblé par ton austérité, ô toi née du lotus de mes pieds. Que désires-tu de moi, ô Déesse ? Parle : que dois-je faire pour toi ?»
Verse 6
गङ्गोवाच । त्वत्पादकमलाद्भ्रष्टा गङ्गा सहचरा विभो । यदृच्छया त्रिलोकेश वन्द्यमाना दिवौकसैः
Gaṅgā dit : «Tombée du lotus de tes pieds, moi, Gaṅgā, ta servante, ô Seigneur, je suis parvenue ici par le jeu des circonstances, ô maître des trois mondes, vénérée par les habitants du ciel.»
Verse 7
नृपो भगीरथस्तस्मात्तपः कृत्वा सुदुष्करम् । समाराध्य जगन्नाथं शङ्करं लोकशङ्करम्
Ainsi le roi Bhagīratha, après avoir accompli des austérités extrêmement ardues, apaisa pleinement Śaṅkara, Seigneur de l’univers, bienfaiteur des mondes.
Verse 8
अवतारयामास हि मां पृथिव्यां धरणीधर । मया वै युवयोर्वाक्यादवतारः कृतो भुवि
Il me fit réellement descendre sur la terre, ô Soutien de la Terre. En vérité, par la parole de vous deux, mon incarnation en ce monde fut accomplie.
Verse 9
वैष्णवीमिति मां मत्वा जनः सर्वाप्लुतो मयि । ये वै ब्रह्मणो लोके ये च वै गुरुतल्पगाः
Me tenant pour « Vaiṣṇavī », tous les hommes s’immergent en moi — même ceux qui, en ce monde, ont tué un brāhmane, et ceux qui ont souillé la couche du maître spirituel.
Verse 10
त्यागिनः पितृमातृभ्यां ये च स्वर्णहरा नराः । गोघ्ना ये मनुजा लोके तथा ये प्राणिहिंसकाः
Ceux qui délaissent leur père et leur mère, et les hommes qui volent l’or; ceux qui tuent la vache en ce monde, et ceux qui font violence aux êtres vivants—(même eux se plongent en moi, confiants en ma sainteté).
Verse 11
अगम्यागामिनो ये च ह्यभक्ष्यस्य च भक्षकाः । ये चानृतप्रवक्तारो ये च विश्वासघातकाः
Ceux qui vont vers l’interdit (femmes défendues), et ceux qui mangent ce qui ne doit pas être mangé; ceux qui profèrent le mensonge, et ceux qui trahissent la confiance—(même eux s’immergent en moi, croyant en ma sainteté).
Verse 12
देवब्राह्मणवित्तानां हर्तारो ये नराधमाः । देवब्रह्मगुरुस्त्रीणां ये च निन्दाकरा नराः
Même ces hommes infâmes qui dérobent les biens consacrés aux Devas et aux brāhmaṇas; et ceux qui blasphèment les Devas, Brahmā, leur propre guru et les femmes—(tous ces pécheurs sont compris ici).
Verse 13
ब्रह्मशापप्रदग्धा ये ये चैवात्महनो द्विजाः । भ्रष्टानशनसंन्यासनियतव्रतचारिणः
Ceux que consume la malédiction de Brahmā, et même les brāhmaṇas qui se détruisent eux-mêmes; et ceux qui sont déchus des disciplines du jeûne, du renoncement et des vœux prescrits—(tous sont englobés ici).
Verse 14
तथैवापेयपेयाश्च ये च स्वगुरुनिन्दकाः । निषेधका ये दानानां पात्रदानपराङ्मुखाः
De même, ceux qui boivent ce qui ne doit pas être bu, ceux qui outragent leur propre guru; ceux qui entravent les œuvres de charité, et ceux qui se détournent du don aux récipiendaires dignes—(tous sont inclus).
Verse 15
ऋतुघ्ना ये स्वपत्नीनां पित्रोः सेहपरा न हि । बान्धवेषु च दीनेषु करुणा यस्य नास्ति वै
Ceux qui transgressent la saison prescrite auprès de leurs propres épouses, ceux qui n’ont ni affection ni soin dévoué envers père et mère, et ceux dont le cœur est sans compassion pour les parents souffrants et les démunis—(eux aussi sont comptés).
Verse 16
क्षेत्रसेतुविभेदी च पूर्वमार्गप्रलोपकः । नास्तिकः शास्त्रहीनस्तु विप्रः सन्ध्याविवर्जितः
Celui qui détruit les limites des champs et les digues, celui qui efface les anciens chemins, l’athée, le brāhmaṇa privé de śāstra, et le brāhmaṇa qui délaisse les prières de sandhyā—(tous sont compris).
Verse 17
अहुताशी ह्यसंतुष्टः सर्वाशी सर्वविक्रयी । कदर्या नास्तिकाः क्रूराः कृतघ्ना ये द्विजायः
Ceux qui mangent sans d’abord offrir au sacré, ceux qui demeurent toujours insatisfaits, ceux qui mangent de tout, ceux qui vendent de tout, et ceux qui sont avares, athées, cruels et ingrats—tels sont les « deux-fois-nés » déchus.
Verse 18
पैशुन्या रसविक्रेयाः सर्वकालविनाकृताः । स्वगोत्रां परगोत्रां वा ये भुञ्जन्ति द्विजाधमाः
Les calomniateurs, les vendeurs de plaisirs (ou de mets délicats), ceux qui, en tout temps, s’adonnent au méfait, et ces brāhmaṇas infâmes qui «jouissent» de femmes de leur propre gotra ou d’un autre gotra—(eux aussi sont compris).
Verse 19
ते मां प्राप्य विमुच्यन्ते पापसङ्घैः सुसंचितैः । तत्पापक्षारतप्ताया न शर्म मम विद्यते
Parvenus jusqu’à moi, ils sont délivrés d’amas de péchés, longuement et pleinement accumulés. Pourtant, brûlé par la charge caustique de ces fautes, je ne trouve point de paix.
Verse 20
तथा कुरु जगन्नाथ यथाहं शर्म चाप्नुयाम् । एवमुक्तस्तु देवेशस्तुष्टः प्रोवाच जाह्नवीम्
«Agis ainsi, ô Seigneur du monde, afin que moi aussi j’obtienne la paix.» Ainsi interpellé, le Seigneur des dieux, satisfait, parla à Jāhnavī.
Verse 21
विष्णुरुवाच । अहमत्र वसिष्यामि गङ्गाधरसहायवान् । प्रविशस्व सदा रेवां त्वमत्रैव च मूर्तिना
Viṣṇu dit : «Ici je demeurerai, aidé par le Porteur de la Gaṅgā (Śiva). Entre à jamais dans la Revā ; demeure ici même, en forme incarnée.»
Verse 22
मम पादतलं प्राप्य वह त्रिपथगामिनि । यदा बहूदककाले नर्मदाजलसंभृता
«Ô rivière qui chemine par les trois voies, après avoir atteint la plante de Mon pied, poursuis ton cours. Quand viendra la saison des eaux abondantes, tu seras remplie des eaux de la Narmadā.»
Verse 23
प्रावृट्कालं समासाद्य भविष्यति जलाकुला । प्लाव्योभयतटं देवी प्राप्य मामुत्तरस्थितम्
«Quand viendra la saison des pluies, elle sera toute débordante d’eaux. Parvenue jusqu’à Moi sur la rive du nord, la Déesse inondera les deux berges.»
Verse 24
प्लावयिष्यति तोयेन यदा शङ्खं करे स्थितम् । तदा पर्वशतोद्युक्तं वैष्णवं पर्वसंज्ञितम्
«Lorsqu’elle submergera d’eau la conque (śaṅkha) qui repose dans la main, alors cette occasion sera proclamée observance sacrée vaiṣṇava, un événement égal à cent fêtes saintes.»
Verse 25
न तेन सदृशं किंचिद्व्यतीपातादिसंक्रमम् । अयने द्वे च न तथा पुण्यात्पुण्यतरं यथा
Nulle conjonction astrologique—telle Vyatīpāta et les autres—pas même les deux solstices, ne lui est comparable ; car ceci est plus méritoire que le mérite ordinaire lui-même.
Verse 26
तस्मिन्पर्वणि देवेशि शङ्खं संस्पृश्य मानवः । स्नानमाचरते तोये मिश्रे गाङ्गेयनार्मदे
Ô Souveraine Déesse, en cette occasion sacrée, l’homme, après avoir touché la conque (śaṅkha), doit accomplir le bain dans les eaux où se mêlent le courant du Gaṅgā et les eaux de la Narmadā.
Verse 27
पुण्यं त्वशेषपुण्यानां मङ्गलानां च मङ्गलम् । विष्णुना विधृतो येन तस्माच्छान्तिः प्रचक्रमे
C’est le mérite de tous les mérites, l’auspice de tout ce qui est auspice. Parce que Viṣṇu le soutient, de là procèdent paix et bien-être.
Verse 28
तत्रान्तं पापसङ्घस्य ध्रुवमाप्नोति मानवः । शङ्खोद्धारे नरः स्नात्वा तर्पयेत्पितृदेवताः
Là, l’homme atteint assurément la fin de l’amas des péchés. Après s’être baigné à Śaṅkhoddhāra, qu’il offre les libations (tarpaṇa) aux Pitṛs et aux dieux.
Verse 29
तृप्तास्ते द्वादशाब्दानि सिद्धिं च सार्वकामिकीम् । गङ्गावहे तु यः श्राद्धं शङ्खोद्धारे प्रदास्यति
Eux (les ancêtres) demeurent satisfaits durant douze années, et l’on obtient l’accomplissement de tous les désirs. En vérité, quiconque offre un śrāddha à Śaṅkhoddhāra, dans le courant du Gaṅgā, obtient cela.
Verse 30
तेन पिण्डप्रदानेन नृत्यन्ति पितरस्तथा । शङ्खोद्धारे नरः स्नात्वा पूजयेद्बलकेशवौ
Par cette offrande de piṇḍas, les ancêtres se réjouissent comme s’ils dansaient. Après s’être baigné à Śaṅkhoddhāra, l’homme doit vénérer Bala et Keśava.
Verse 31
रात्रौ जागरणं कृत्वा शुद्धो भवति जाह्नवि । यत्त्वं लोककृतं कर्म मन्यसे भुवि दुःसहम्
Ô Jāhnavī (Gaṅgā), en veillant durant la nuit, on devient purifié. Cet acte que tu juges, dans le monde, difficile à supporter…
Verse 32
तस्मिन्पर्वणि तत्सर्वं तत्र स्नात्वा व्यपोहय । एवमुक्त्वा नरश्रेष्ठ विष्णुश्चान्तरधीयत
En ce parva sacré, baigne-toi là et efface tout cela (péché et souillure). Ayant ainsi parlé, ô meilleur des hommes, Viṣṇu disparut à la vue.
Verse 33
तदाप्रभृति तत्तीर्थं गङ्गावाहकमुत्तमम् । ब्रह्माद्यैरृषिभिस्तात पारम्पर्यक्रमागतैः
Dès lors, ce gué suprêmement excellent fut connu sous le nom de « Gaṅgāvāhaka ». Là, ô cher, des sages à commencer par Brahmā—venus selon la succession de la tradition—l’honorèrent et le fréquentèrent.
Verse 34
तत्र तीर्थे तु यः स्नात्वा भक्तिभावेन भारत । गङ्गातीर्थे तु स स्नातः समस्तेषु न संशयः
Quiconque se baigne en ce tīrtha avec un cœur de dévotion, ô Bhārata, doit être tenu pour s’être baigné aux gués sacrés de la Gaṅgā—oui, en tous les tīrthas ; il n’y a là aucun doute.
Verse 35
तत्र तीर्थे मृतानां तु नराणां भावितात्मनाम् । अनिवर्तिका गतिस्तेषां विष्णुलोकात्कदाचन
En ce tīrtha, pour les hommes à l’âme purifiée et maîtrisée qui y meurent, la voie est irrévocable : jamais ils ne reviennent du monde de Viṣṇu.