Adhyaya 354
Prabhasa KhandaPrabhasa Kshetra MahatmyaAdhyaya 354

Adhyaya 354

Cet adhyāya se présente comme un enseignement théologique d’Īśvara à Devī au sujet du tīrtha nommé Kardamālā, renommé dans les trois mondes et décrit comme l’effaceur de tout pāpa (péché). Le chapitre s’ouvre sur le cadre de la dissolution cosmique (pralaya, ekārṇava) : la Terre est submergée et les luminaires semblent entrer en ruine; alors Janārdana (Viṣṇu) prend la forme de Varāha, soulève la Terre sur sa défense et la rétablit à sa place, restaurant l’ordre du monde. Viṣṇu proclame ensuite sa présence durable et réglée en ce lieu. La puissance du tīrtha est liée aux rites envers les ancêtres : le tarpaṇa accompli à Kardamālā est dit satisfaire les pitṛs durant un kalpa entier, et le śrāddha, même avec des offrandes simples—herbes, racines, fruits—est tenu pour équivalent au śrāddha accompli dans tous les tīrthas. La phalāśruti associe le bain sacré et le darśana à des destinées élevées et à la délivrance des renaissances inférieures. Vient ensuite un récit de miracle : un troupeau de cerfs, terrifié par des chasseurs, entre dans Kardamālā et obtient aussitôt l’état humain; les chasseurs abandonnent leurs armes, se baignent et sont libérés de leurs fautes. À la demande de Devī sur l’origine et les limites, Īśvara révèle un récit « secret » : Varāha est décrit longuement selon une anatomie symbolique du yajña, où les membres védiques et les éléments rituels composent son corps. La pointe de la défense (daṃṣṭrāgra) est dite couverte de boue dans le champ de Prabhāsa—d’où le nom Kardamālā. Le texte nomme encore un grand bassin (mahākuṇḍa) et une source d’eau comparée à un vaste abhiṣeka du Gaṅgā, fixe l’étendue du territoire sacré de Viṣṇu, et conclut par de fortes affirmations sur le mérite de voir la forme du Sanglier et sur l’unicité de la libération en Kali Yuga grâce à ce « Saukara kṣetra ».

Shlokas

Verse 1

ईश्वर उवाच । ततो गच्छेन्महादेवि कर्दमालमनुत्तमम् । तीर्थं त्रैलोक्यविख्यातं सर्वपातकनाशनम्

Īśvara dit : Ensuite, ô Grande Déesse, l’on doit se rendre à l’incomparable Kardamāla, un tīrtha renommé dans les trois mondes, qui anéantit tous les péchés.

Verse 2

तस्मिन्नेकार्णवे घोरे नष्टे स्थावरजंगमे । चन्द्रार्कतपने नष्टे ज्योतिषि प्रलयं गते

Lorsque ne demeurait plus que cet unique océan redoutable—lorsque les êtres mobiles et immobiles avaient péri; lorsque la lune, le soleil et la chaleur s’étaient évanouis; lorsque les luminaires étaient entrés dans la dissolution—

Verse 3

रसातलगतामुर्वीं दृष्ट्वा देवो जनार्दनः । वाराहं रूपमास्थाय दंष्ट्राग्रेण वरानने । उत्क्षिप्य धरणीं मूर्ध्ना स्वस्थाने संन्यवेशयत्

Voyant la terre engloutie dans Rasātala, le dieu Janārdana prit la forme de Varāha, le Sanglier divin. Ô toi au beau visage, il souleva la terre à la pointe de sa défense et, la portant sur sa tête, la rétablit en son lieu légitime.

Verse 4

उद्धृत्य भगवान्विष्णुर्वाक्यमेतदुवाच ह

L’ayant ainsi relevée, le Seigneur bienheureux Viṣṇu prononça ces paroles :

Verse 5

अत्र स्थाने स्थितेनैव मया त्वं देवि चोद्धृता । ममात्र नियतं वासः सदैवायं भविष्यति

En ce lieu même, tandis que je me tenais ici, je t’ai aussi relevée, ô Déesse. Ainsi, ma demeure en cet endroit est arrêtée ; elle le sera à jamais.

Verse 6

ये पितॄंस्तर्पयिष्यंति कर्दमाले वरानने । आकल्पं तर्पितास्तेन भविष्यंति न संशयः

Ô déesse au beau visage, ceux qui offriront à Kardamālā le tarpaṇa—les libations d’eau aux ancêtres—par cet acte rassasieront leurs pères durant tout un kalpa ; il n’y a nul doute.

Verse 7

तत्र श्राद्धं करिष्यंति शाकैर्मूलफलेन वा । भविष्यति कृतं श्राद्धं सर्वतीर्थेषु वै शुभे

Ô Auspicieuse, si l’on accomplit là le śrāddha—fût-ce avec de simples herbes, racines ou fruits—ce śrāddha est tenu pour accompli comme s’il l’était en tous les tīrtha sacrés.

Verse 8

अत्र तीर्थे नरः स्नात्वा यो मां पश्यति मानवः । अपि कीटपतंगा ये निधनं यांति मानवाः । ते मृतास्त्रि दिवं यान्ति सुकृतेन यथा द्विजाः

En ce tīrtha sacré, celui qui s’y baigne puis me contemple—et même ceux qui y meurent sous forme d’insectes ou d’oiseaux—après la mort s’élèvent au ciel par ce mérite, comme les justes deux-fois-nés par leurs bonnes œuvres.

Verse 9

ततो द्वीपेषु जायन्ते धनाढ्याश्चोत्तमे कुले । दंष्ट्राभेदेन यत्तोयं निर्गतं ते शरीरतः

Ensuite, ils renaissent dans les continents (dvīpa), riches et issus de familles éminentes, grâce à l’eau qui s’écoula de leurs corps lorsque leurs crocs furent brisés.

Verse 10

तत्र स्नात्वा नरो देवि तिर्यग्योनौ न जायते

Ô Déesse, celui qui s’y baigne ne renaît plus dans une matrice animale.

Verse 11

ईश्वर उवाच । शृणु देवि यथावृत्तमाश्चर्यं तत्र वै पुरा । मृगयूथं सुसन्त्रस्तं लुब्धकैः परिपीडितम् । प्रविष्टं कर्दमाले तु सद्यो मानुषतां गतम्

Īśvara dit : Écoute, ô Déesse, l’événement merveilleux qui s’y produisit jadis. Un troupeau de cerfs, saisi d’une grande frayeur et harcelé par des chasseurs, entra dans Kardamālā et, aussitôt, obtint l’état humain.

Verse 12

अथ ते लुब्धका दृष्ट्वा विस्मयोत्फुल्ललोचनाः । अपृच्छंत च संभ्रातास्तान्मर्त्यान्वरवर्णिनि

Alors ces chasseurs, les voyant les yeux écarquillés d’étonnement, interrogèrent ces hommes avec trouble, ô dame au teint splendide.

Verse 13

मृगयूथमनुप्राप्तं केन मार्गेण निर्गतम् । अथोचुस्ते वयं प्राप्ता मानुषं मृगरूपिणः

«Le troupeau de cerfs que nous poursuivions, par quel chemin est-il sorti ?» Alors ils répondirent : «Nous avons obtenu l’état humain, bien que nous eussions la forme de cerfs.»

Verse 14

एतत्तीर्थप्रभावोऽयं न विद्मो ह्यात्म कारणम् । ततस्ते लुब्धकास्त्यक्त्वा धनूंषि सशराणि च । तत्र स्नात्वा महाभागे मुक्ताश्च सर्वपातकैः

«Telle est la puissance de ce tīrtha ; nous ne connaissons en nous-mêmes aucune cause personnelle.» Alors ces chasseurs, déposant arcs et flèches, s’y baignèrent, ô très fortunée, et furent délivrés de tous les péchés.

Verse 15

पार्वत्युवाच । भगवन्विस्तरं ब्रूहि कर्दमालमहोदयम् । उत्पत्तिं च विधानं च क्षेत्रसीमादिकं क्रमात्

Pārvatī dit : «Ô Seigneur, expose en détail la grande gloire de Kardamālā : son origine, ses rites, et, dans l’ordre convenable, les limites du champ sacré et tout ce qui s’y rapporte.»

Verse 16

ईश्वर उवाच । शृणु देवि रहस्यं तु कर्द मालसमुद्भवम् । गूढं ब्रह्मर्षिसर्वस्वं न देयं कस्यचित्त्वया

Īśvara dit : «Écoute, ô Déesse, ce secret concernant l’origine de Kardamāla. C’est un enseignement caché, le trésor même des Brahmarṣis, et tu ne dois le livrer à n’importe qui.»

Verse 17

पूर्वमेकार्णवे घोरे नष्टे स्थावरजंगमे । चन्द्रार्कपवने नष्टे ज्योतिषि प्रलयं गते

Autrefois, lorsqu’il ne demeurait que l’unique océan redoutable—lorsque tous les êtres, immobiles et mobiles, avaient péri—lorsque la lune, le soleil et le vent s’étaient évanouis, et que les lumières étaient entrées en la dissolution—

Verse 18

एकार्णवं जगदिदं ब्रह्मापश्यदशेषतः । तस्मिन्वसुमती मग्ना पातालतलमागता

Brahmā vit ce monde entier comme un seul océan. Dans ce déluge, la Terre (Vasumatī) s’enfonça et atteignit les niveaux de Pātāla.

Verse 19

ततो यज्ञवराहोऽसौ कृत्वा यज्ञमयं वपुः । उद्दधार महीं कृत्स्नां दंष्ट्राग्रेण वरानने

Alors ce Yajña-Varāha, ayant assumé un corps fait de sacrifice, souleva la Terre entière sur la pointe de sa défense, ô toi au beau visage.

Verse 20

ईश्वर उवाच । वेदपादो यूपदंष्ट्रः क्रतुदंतःस्रुचीमुखः । अग्निजिह्वो दर्भरोमा ब्रह्मशीर्षा महातपाः

Īśvara dit : «Ses pieds étaient les Veda ; ses défenses, les yūpa, poteaux du sacrifice ; ses dents, les rites (kratu) ; sa bouche, la louche rituelle (srucī). Sa langue était le feu ; ses poils, l’herbe kuśa ; sa tête était Brahmā — il était d’une grande austérité».

Verse 21

ईश्वर उवाच । अहोरात्रेक्षणपरो वेदांगश्रुतिभूषणः । आज्यनासः स्रुवतुडः सामघोषस्वनो महान्

Īśvara dit : «Le jour et la nuit étaient son regard ; les Vedāṅga et la Śruti étaient ses ornements. Le ghee (ājya) était son parfum ; la louche sruva, son aiguillon ; et le son des chants Sāman était son rugissement puissant».

Verse 22

प्राग्वंशकायो द्युतिमान्मात्रादीक्षाभिरावृतः । दक्षिणा हृदयो योगी महासत्रमहो महान्

Rayonnant, ayant pour corps le prāgvaṃśa, et enveloppé de consécrations commençant par les rites de mātrā, son cœur était la dakṣiṇā, le don sacrificiel. Il était un yogin — grand, la majesté même du mahāsatra.

Verse 23

उपाकर्मोष्ठरुचकः प्रवर्ग्यावर्तभूषणः । नानाच्छन्दोगतिपथो ब्रह्मोक्तक्रमविक्रमः

Ses lèvres brillaient comme l’Upākarman ; il était paré des cycles du rite Pravargya. Ses voies étaient les multiples parcours des mètres védiques, et ses pas, les séquences ordonnées proclamées par Brahmā.

Verse 24

भूत्वा यज्ञवराहोऽसावुद्दधार महीं ततः । तस्योद्धृतवतः पृथ्वीं दंष्ट्राग्रं निर्गतं बहिः

S’étant manifesté en Yajña-Varāha, il souleva alors la Terre. Tandis qu’il élevait le monde, la pointe de sa défense apparut au-dehors.

Verse 25

तस्मिन्प्राभासिके क्षेत्रे कर्द्दमेन विलेपितम् । तद्दंष्ट्राग्रं यतो देवि कर्द्दमालं ततः स्मृतम्

Dans ce saint domaine de Prābhāsika, la pointe de la défense fut enduite de boue ; c’est pourquoi, ô Déesse, on s’en souvient sous le nom de « Karddamāla ».

Verse 26

दण्डोद्भेदं महाकुण्डं यत्र दंष्ट्रा सुसंस्थिता । तद्दंष्ट्रयोद्धृतं तोयं कोटिगंगाभिषेकवत्

Là se trouve le grand bassin nommé Daṇḍodbheda, où la défense (du Varāha) est solidement établie. L’eau soulevée par cette défense est tenue pour équivalente à une ablution d’onction dans la Gaṅgā dix millions de fois.

Verse 27

तत्र गव्यूति मात्रं तु विष्णुक्षेत्रं सनातनम् । देशांतरं गता ये च दण्डोद्भेदे म्रियंति वै । यावत्कल्पसहस्राणि विष्णुलोकं व्रजंति ते

Là, sur l’étendue d’un gavyūti, se trouve l’antique et éternel domaine sacré de Viṣṇu. Même ceux venus d’autres contrées—s’ils meurent à Daṇḍodbheda—se rendent au monde de Viṣṇu durant des milliers de kalpas.

Verse 28

यस्तु पश्येन्महादेवि कर्दमाले तु सूकरम् । कोटिहिंसायुतो वापि स प्राप्स्यति परां गतिम्

Ô Grande Déesse, quiconque contemple le Sanglier divin (Varāha) à Karddamāla—fût-il chargé de violences par crores—atteindra l’état suprême.

Verse 29

दशजन्मकृतं पापं नश्येत्तद्दर्शनात्प्रिये । जन्मान्तरसहस्रेषु यत्कृतं पापसंचयम्

Ô bien-aimée, par cette seule vision, le péché commis en dix naissances est détruit ; même l’amas de fautes accumulées au fil de milliers d’autres naissances s’efface.

Verse 30

कर्दमाले तु वाराहं दृष्ट्वा तन्नाशमेष्यति । हेमकोटिसहस्राणि गवां कोटिशतानि च

À Karddamāla, en voyant Varāha, ce trésor de péchés est voué à la destruction. Le mérite équivaut à offrir en aumône des milliers de crores d’or et des centaines de crores de vaches.

Verse 31

दत्त्वा यल्लभते पुण्यं सकृद्वाराहदर्शनात् । कलौ युगे महारौद्रे प्राणिनां च भयावहे । नान्यत्र जायते मुक्तिर्मुक्त्वा क्षेत्रं तु सौकरम्

Le mérite que l’on obtient par le don, ce même mérite s’acquiert par une seule vision de Varāha. En l’âge de Kali, farouche et effrayant pour les êtres, la délivrance ne se trouve nulle part ailleurs qu’au Saukara Kṣetra, le champ sacré du Sanglier divin.

Verse 32

एतत्सारतरं देवि प्रोक्तमुद्देशतस्तव । कर्द्दमालस्य माहात्म्यं सर्वपातकनाशनम्

Ainsi, ô Déesse, je t’ai exposé brièvement l’essentiel : la grandeur de Karddamāla, qui anéantit toutes les fautes.