Adhyaya 28
Nagara KhandaTirtha MahatmyaAdhyaya 28

Adhyaya 28

Le chapitre est présenté comme le récit de Sūta devant une assemblée de sages. Lors d’un conseil divin, les tīrtha personnifiés (dont Prabhāsa et d’autres) s’alarment de l’avènement du Kali-yuga et demandent un lieu protégé où ils puissent demeurer efficaces sans être souillés par des contacts impurs. Indra (Śakra), saisi de compassion, consulte Bṛhaspati afin de trouver un kṣetra « que Kali ne touche pas », refuge commun pour les tīrtha. Après réflexion, Bṛhaspati désigne le kṣetra sans égal nommé Hāṭakeśvara, dit né de la « chute » (pātana) du liṅga de Śiva (Śūlin), et lié aux anciennes austérités de Viśvāmitra en faveur du roi Triśaṅku. Le récit rappelle la métamorphose de Triśaṅku : quittant une condition stigmatisée, il atteignit le ciel avec son corps, faisant du lieu un espace de renversement éthique et rituel. Le chapitre expose aussi des protections : sur l’ordre d’Indra, le vent farouche Saṃvartaka aurait jadis comblé le tīrtha de poussière ; dans Kali, Hāṭakeśvara veille en dessous tandis qu’Acaleśvara protège au-dessus. Le territoire, mesuré à cinq krośa, est déclaré hors d’atteinte de Kali. Les tīrtha s’y établissent donc sous des « aspects partiels » (aṃśa), et la conclusion annonce un futur catalogue de noms, d’emplacements et d’effets, avec une phalaśruti générale : entendre seulement parler de ces tīrtha délivre du péché, tout comme la méditation, le bain sacré, le don et le simple contact.

Shlokas

Verse 1

। सूत उवाच । तस्यां देवसभायां च संस्थिता ये द्विजोत्तमाः । प्रभासादीनि तीर्थानि मूर्तानि सकलानि च

Sūta dit : Dans cette assemblée divine se tenaient les plus éminents des deux-fois-nés ; et tous les tīrtha sacrés—Prabhāsa et les autres—étaient là, incarnés en formes visibles.

Verse 2

तानि श्रुत्वा वचस्तस्य देवाचार्यस्य तादृशम् । भयं कृत्वा महच्चित्ते प्रोचुश्च त्रिदिवेश्वरम्

Entendant de telles paroles du précepteur des dieux, une grande crainte envahit leurs cœurs, et ils s’adressèrent au Seigneur du ciel.

Verse 3

यद्येवं देवदेवेश भविष्य त्यशुभं युगम् । वयं नाशं समेष्यामो न स्थास्यामो जगत्त्रये

S’il en est ainsi, ô Seigneur des dieux, un âge néfaste surviendra ; nous irons à la ruine et ne demeurerons plus établis dans les trois mondes.

Verse 4

पुरंदराद्य चास्माकं स्थानं किंचित्प्रदर्शय । तस्मात्कीर्तय नः स्थानं किंचित्क्वापि पुरंदर

Ô Purandara, aujourd’hui montre-nous quelque lieu de refuge ; aussi, ô Purandara, indique-nous quelque demeure—où que ce soit—où nous puissions rester.

Verse 5

यदाश्रित्य नयिष्यामो रौद्रं कलियुगं विभो । अस्पृष्टानि नरैर्म्लेच्छैः प्रभावसहितानि च । पाताले स्वर्गलोके वा मर्त्ये वा सुरसत्तम

Ô Seigneur, en nous appuyant sur ce lieu nous traverserons le farouche Kali-yuga—un endroit que n’effleurent pas les hommes mleccha et qui est doté d’une puissance sacrée—qu’il soit en Pātāla, au ciel ou sur la terre, ô le plus excellent des dieux.

Verse 6

तेषां तद्वचनं श्रुत्वा कृपाविष्टः शतक्रतुः । प्रोवाच ब्राह्मणश्रेष्ठं भूय एव बृहस्पतिम्

Ayant entendu leurs paroles, Śatakratu (Indra), saisi de compassion, s’adressa de nouveau à Bṛhaspati, le meilleur des brāhmaṇas.

Verse 7

अस्पृष्टं कलिना स्थानं किंचि द्वद बृहस्पते । समाश्रयाय तीर्थानां यदि वेत्सि जगत्त्रये

Ô Bṛhaspati, dis-nous quelque lieu que Kali ne touche pas, afin qu’il soit le refuge commun des tīrthas—si tu le connais dans les trois mondes.

Verse 8

शक्रस्य तद्वचः श्रुत्वा चिरं ध्यात्वा वृहस्पतिः । तत्र प्रोवाच तीर्थानि भया द्भीतानि हर्षयन्

Ayant entendu les paroles de Śakra, Bṛhaspati demeura longtemps en profonde réflexion; puis il parla en ce lieu, réjouissant les tīrtha saisis par la crainte.

Verse 9

हाटकेश्वरमित्युक्तमस्ति क्षेत्रमनुत्तमम् । लिंगस्य पतनाज्जातं देवदेवस्य शूलिनः

Il est un lieu sacré sans égal nommé Hāṭakeśvara, né de la chute — la descente manifestée — du liṅga du Dieu des dieux, le Seigneur au trident, Śūlin.

Verse 10

यत्र पूर्वं तपस्तप्तं विश्वामित्रेण धीमता । त्रिशंकोर्भूमिपालस्य कृते तीर्थे महात्मना

Voici le gué sacré (tīrtha) où jadis Viśvāmitra, sage et grand d’âme, accomplit d’intenses austérités, instituant ce tīrtha pour le roi Triśaṅku.

Verse 11

यत्र स्थित्वा सभूपालस्त्रिशंकुः पापवर्जितः । चण्डालत्वं परित्यज्य सदेह स्त्रिदिवं गतः

S’étant rendu en ce lieu, le roi Triśaṅku fut délivré du péché; renonçant à l’état de caṇḍāla, il gagna le ciel (Tridiva) avec son propre corps.

Verse 12

यत्र शक्रसमादेशात्पूरितं पांसुभिः पुरा । संवर्तकेन रौद्रेण वायुना तीर्थमुत्तमम्

C’est là qu’autrefois, sur l’ordre de Śakra, ce tīrtha suprême fut rempli de poussière par le vent farouche Saṃvartaka, le vent de la fin du monde.

Verse 13

यत्र रक्षत्यधस्ताच्च स स्वयं हाटकेश्वरः । उपरिष्टात्प्रदेशं च कलौ देवोऽचलेश्वरः

Là, Hāṭakeśvara lui-même protège la région d’en bas; et, à l’âge de Kali, le dieu Acaleśvara veille sur l’étendue d’en haut.

Verse 14

हाटकेश्वरमाहात्म्यादस्पृष्टं कलिना हि तत् । पंचक्रोशप्रमाणेन अचलेश्वरजेन च

Par la grandeur de Hāṭakeśvara, cette région n’est vraiment pas effleurée par Kali—mesurée sur un circuit de cinq krośas—et de même par la puissance issue d’Acaleśvara.

Verse 15

तस्मास्वांशेन गच्छंतु तत्र तीर्थान्यशेषतः । तेषां कलिभयं शक्र नैव तत्रास्त्यसंशयम्

Ainsi, que tous les tīrthas s’y rendent avec leur propre part (leur essence), entièrement. Pour eux, ô Śakra, il n’y a là aucune crainte de Kali—sans le moindre doute.

Verse 16

तच्छ्रुत्वा वचनं तस्य सर्वतीर्थानि तत्क्षणात् । हाटकेश्वरसंज्ञं तत्क्षेत्रं जग्मुर्द्विजोत्तमाः

Ayant entendu ses paroles, tous les tīrthas, à l’instant même, se rendirent au kṣetra sacré nommé Hāṭakeśvara—ô meilleur des deux-fois-nés.

Verse 17

यज्ञोपवीतमात्राणि कृत्वा स्थानानि चात्मनः । क्षेत्रमासादयामासुस्तत्सर्वहि द्विजोत्तमाः

Ayant établi pour eux-mêmes leurs places respectives, marquées seulement par le yajñopavīta (cordon sacré), tous s’approchèrent de ce kṣetra—ô meilleur des deux-fois-nés.

Verse 18

एतस्मात्कारणाजात क्षेत्रं पुण्यतमं हि तत् । हाटकेश्वरदेवस्य महापातकनाशनम्

Pour cette raison, ce kṣetra devint le plus saint ; c’est le séjour du Deva Hāṭakeśvara, qui anéantit même les grands péchés.

Verse 19

ऋषय ऊचुः । अत्याश्चर्यमिदं सूत यत्त्वयैतदुदाहृतम् । संगमं सर्वतीर्थानां क्षेत्रे तत्र प्रकीर्तितम्

Les sages dirent : « C’est prodigieusement étonnant, ô Sūta, ce que tu as proclamé : que dans ce kṣetra est déclarée la confluence de tous les tīrtha. »

Verse 20

तावन्मात्रप्रभावाणि तत्स्थानि प्रभवंति किम् । तानि तीर्थानि नो ब्रूहि विस्तरेण महामते

Quelle est l’étendue et la nature de la puissance de ces lieux sacrés établis là ? Ô grand d’esprit, dis-le-nous : décris en détail ces tīrtha saints.

Verse 21

नामतः स्थानतश्चैव तथा चैव प्रभावतः । सर्वाण्यपिमहाभाग परं कौतूहलं हि नः

Par leurs noms, par leurs lieux, et aussi par leur puissance spirituelle. Ô bienheureux, notre désir de tout connaître est immense.

Verse 22

सूत उवाच । तिस्रः कोट्योऽर्धकोटिश्च तीर्थानां द्विजसत्तमाः । हाटकेश्वरजं क्षेत्रं व्याप्य सर्वं व्यवस्थिताः

Sūta dit : « Ô les meilleurs des deux-fois-nés, trois crores et encore un demi-crore de tīrtha y sont établis, pénétrant toute la région sacrée de Hāṭakeśvara. »

Verse 23

न तेषां कीर्तनं शक्यं कर्तुं वर्षशतैरपि । तथा स्वायंभुवस्यादौ कल्पस्य प्रथमस्य च

On ne peut les énumérer, fût-ce en des centaines d’années ; il en est ainsi depuis l’aube de l’ère de Svāyambhuva (Manu) et depuis le tout premier kalpa.

Verse 24

कृतः समाश्रयस्तत्र क्षेत्रे तीर्थैः शुभावहे । बहुत्वादथ कालस्य बहूनि द्विजसत्तमाः

Dans ce kṣetra de bon augure, dispensateur de bien, les tīrtha en firent leur refuge commun. Mais lorsque le temps devint immense, ô meilleur des deux-fois-nés, beaucoup (d’entre eux) se transformèrent.

Verse 25

उच्छेदं संप्रयातानि तीर्थान्यायतनानि च । यान्यहं वेद कार्त्स्न्येन प्रभावसहितानि च । तानि वः कीर्तयिष्यामि शृणुध्वं सुसमाहिताः

Bien des tīrtha et des sanctuaires sont allés jusqu’à la disparition. Mais ceux que je connais entièrement—avec leurs puissances—je vous les raconterai. Écoutez avec une attention parfaitement recueillie.

Verse 26

येषां संश्रवणादेव नरः पापात्प्रमुच्यते । ध्यानात्स्नानात्तथा दानात्स्पर्शनाद्विजसत्तमाः

De ces tīrtha, rien qu’en en entendant parler, l’homme est délivré du péché ; de même par la méditation, par le bain en ce lieu, par le don, et par le toucher révérencieux, ô meilleur des deux-fois-nés.