Adhyaya 251
Nagara KhandaTirtha MahatmyaAdhyaya 251

Adhyaya 251

Cet adhyāya propose, dans le cadre d’un dialogue attribué à Gālava, un récit étiologique sur l’origine du Śālagrāma, situé dans le contexte du Cāturmāsya. Il s’ouvre sur une voix céleste de bon augure (ākāśavāṇī) et sur la vénération rituelle, par les devas, d’un quatuor d’arbres durant cette période. Puis Hari et Hara apparaissent sous une forme explicitement unifiée (hariharātmaka) et rétablissent les juridictions et fonctions propres à chaque deva. Le propos se tourne ensuite vers Pārvatī : les devas, atteints par sa malédiction, l’apaisent par l’offrande de feuilles de bilva et des louanges répétées. Pārvatī déclare que la malédiction ne sera pas annulée, mais la requalifie en redistribution compatissante de l’action divine : les dieux deviendront accessibles dans le monde humain par des présences iconiques mensuelles et agiront comme dispensateurs de bienfaits pour les communautés, notamment pour les rites de mariage et l’obtention d’une descendance. Le récit s’intensifie lorsque Pārvatī s’adresse à Viṣṇu et à Maheśvara : Viṣṇu est destiné à devenir pierre (pāṣāṇa), tandis que Śiva assumera une forme de pierre liée au liṅga, sous l’effet de dynamiques de malédiction brahmanique, entraînant contestation sociale et souffrance. Viṣṇu répond par une stuti solennelle, énumérant les fonctions cosmiques de la Devī—les trois guṇa, la māyā et les formes triadiques de la Déesse. Enfin, Pārvatī précise la géographie salvifique : Viṣṇu demeurera dans les eaux pures de la Gaṇḍakī sous la forme du Śālagrāma, reconnaissable aux connaisseurs des Purāṇa par des traits tels qu’une teinte dorée et des marques de cakra. Le culte de Viṣṇu en tant que śilā—surtout avec la dévotion à la tulasī—promet l’accomplissement des intentions et la proximité de la délivrance ; la simple darśana est dite protéger du domaine de Yama. Le chapitre se clôt en réaffirmant l’origine du Śālagrāma et l’établissement des demeures divines après la malédiction.

Shlokas

Verse 1

गालव उवाच । इत्युक्त्वाऽकाशजावाणी विरराम शुभप्रदा । तेऽपि देवास्तदाश्चर्यं महद्दृष्ट्वा महाव्रताः

Gālava dit : Ayant ainsi parlé, la voix venue du ciel, dispensatrice d’heureux présages, se tut. Et ces dieux aussi, grands observants de vœux, virent cette merveille immense.

Verse 2

चतुष्टयं च वृक्षाणां चातुर्मास्ये समागते । अपूजयंश्च विधिवदैक्यभावेन शूद्रज

Et lorsque vint le Cāturmāsya, ils rendirent un culte rituel aux quatre arbres, d’un seul esprit dans le sentiment d’unité—ô fils d’un Śūdra.

Verse 3

चातुर्मास्येऽथ संपूर्णे देवो हरिहरात्मकः । प्रसन्नस्तानुवाचाथ भक्त्या प्रत्यक्षरूपधृक्

Lorsque le Cāturmāsya fut pleinement accompli, le Seigneur—dont la nature est à la fois Hari et Hara—satisfait, leur adressa alors la parole, prenant une forme visible grâce à leur bhakti.

Verse 4

यूयं गच्छत देवेश महा व्रतपरायणाः । भुंक्त स्वान्स्वांश्चाधिकारान्मया ते दानवा हताः

«Allez maintenant, ô seigneurs, vous qui êtes voués aux grands vœux. Jouissez de nouveau de vos charges et prérogatives légitimes ; par moi, vos ennemis Dānava ont été terrassés.»

Verse 5

इत्युक्त्वा देवदेवेशावैक्यरूपधरौ यदा । गणानां देवतानां च बुद्धिं निर्भेदतां तदा

Ayant ainsi parlé, lorsque les deux Seigneurs des dieux prirent une forme d’unité, alors l’intelligence des gaṇa et des dieux devint sans division, affranchie de toute différence.

Verse 6

नयन्तौ तौ तदा चेशा बभूवतुररिन्दमौ । तेऽपि देवा निराबाधा हृष्टचित्ता ह्यभेदतः

Alors ces deux Seigneurs devinrent des guides, des dompteurs d’ennemis. Et ces dieux aussi, sans aucune entrave, furent joyeux de cœur—assurément, grâce à cette non-différence.

Verse 7

प्रययुः स्वांश्चाधिकारान्विमानगण कोटिभिः । गालव उवाच । तथा तत्रापि ते देवाः पार्वत्याः शापमोहिताः

Ils partirent vers leurs propres charges, au milieu de myriades de groupes de vimāna. Gālava dit : «Même là, ces dieux furent abusés par la malédiction de Pārvatī.»

Verse 8

स्तुत्वा तां बिल्वपत्रैश्च पूजयित्वा महेश्वरीम् । प्रसन्नवदनां स्तुत्वा प्रणिपत्य पुनःपुनः

L’ayant louée et adoré Maheśvarī avec des feuilles de bilva, ils l’exaltèrent, voyant son visage gracieux et paisible, puis se prosternèrent encore et encore.

Verse 9

सा प्रोवाच ततो देवान्विश्वमाता तु संस्तुता । मम शापो वृथा नैव भविष्यति सुरोत्तमाः

Alors la Mère du Monde, ainsi célébrée, parla aux dieux : «Ô meilleurs des suras, ma malédiction ne deviendra pas vaine.»

Verse 10

तथापि कृतपापानां करवाणि कृपां च वः । स्वर्गे दृषन्मया नैव भविष्यथ सुरोत्तमाः

«Pourtant, je vous ferai miséricorde, bien que vous ayez commis une faute. Mais, ô meilleurs des dieux, au ciel vous ne serez pas visibles à mes yeux.»

Verse 11

मर्त्यलोकं च संप्राप्य प्रतिमासु च सर्वशः । सर्वे देवाश्च वरदा लोकानां प्रभविष्यथ

«Étant venus au monde des mortels et demeurant partout dans les images sacrées, vous tous, dieux, deviendrez dispensateurs de grâces pour les peuples.»

Verse 12

पाणिग्रहेण विहिता ये कुमाराः कुमारिकाः । तेषांतेषां प्रजाश्चैव भविष्यथ न संशयः

«Quant aux jeunes hommes et jeunes filles unis par le rite de la prise de la main (mariage), pour chacun d’eux il y aura assurément une descendance ; n’en doutez pas.»

Verse 13

इत्युक्त्वा सा भगवती देवतानां वरप्रदा । विष्णुं महेश्वरं चैव प्रोवाच कुपिता भृशम्

Ayant ainsi parlé, la Déesse bienheureuse—dispensatrice de grâces aux dieux—s’adressa à Viṣṇu et à Maheśvara, saisie d’une colère extrême.

Verse 14

देवास्तस्या भयान्नष्टा मर्त्येषु प्रतिमां गताः । भक्तानां मानसं भावं पूरयन्तः सुसंस्थिताः

Par crainte d’elle, les dieux s’évanouirent et entrèrent dans des images parmi les mortels. Là, solidement établis, ils accomplissent les intentions du cœur des dévots.

Verse 15

यस्माद्विष्णो महेशानस्त्वयाऽपि न निषेधितः । तस्मात्त्वमपि पाषाणो भविष्यसि न संशयः

«Puisque tu n’as pas retenu Viṣṇu, le Grand Seigneur (Maheśāna), toi aussi tu deviendras pierre ; il n’y a là aucun doute.»

Verse 16

हरोऽप्यश्ममयं रूपं प्राप्य लोकविगर्हितम् । लिंगाकारं विप्रशापान्महद्दुःखमवाप्स्यति

«Même Hara (Śiva), ayant obtenu une forme de pierre honnie du monde, prendra—par la malédiction d’un brāhmaṇa—la forme d’un liṅga et endurera une grande souffrance.»

Verse 17

तच्छ्रुत्वा भगवान्विष्णुः पार्वतीमनुकूलयन् । उवाच प्रणतो भूत्वा हरभार्यां महेश्वरीम्

Entendant ces paroles, le bienheureux Viṣṇu—désireux d’apaiser Pārvatī—s’inclina avec révérence et parla à Maheśvarī, l’épouse de Hara (Śiva).

Verse 18

श्रीविष्णुरुवाच । महाव्रते महादेवि महादेवप्रिया सदा । त्वं हि सत्त्वरजःस्था च तामसी शक्तिरुत्तमा

Śrī Viṣṇu dit : «Ô toi au grand vœu, ô Grande Déesse—toujours chère à Mahādeva—tu demeures en sattva et en rajas, et tu es aussi la Puissance suprême du tamas.»

Verse 19

मात्रात्रयसमोपेता गुणत्रयविभाविनी । मायादीनां जनित्री त्वं विश्वव्यापकरूपिणी

«Pourvue des trois mātrā, révélant les trois guṇa, tu es la Mère de Māyā et de tout ce qui s’ensuit ; ta forme pénètre l’univers entier.»

Verse 20

वेदत्रयस्तुता त्वं च साध्यारूपेण रागिणी । अरूपा सर्वरूपा त्वं जनसन्तानदायिनी

«Les trois Veda te célèbrent ; et, prenant la forme des Sādhya, tu te manifestes avec une tendre inclination. Sans forme et pourtant de toutes les formes, tu accordes la continuité des lignées (la descendance).»

Verse 21

फलवेला महाकाली महालक्ष्मीः सरस्वती । ओंकारश्च वषट्कारस्त्वमेव हि सुरेश्वरि

«Tu es Phalavelā ; tu es Mahākālī, Mahālakṣmī et Sarasvatī. Ô Souveraine des dieux, toi seule es l’Oṃkāra et l’acclamation Vaṣaṭ du sacrifice.»

Verse 22

भूतधात्रि नमस्तेऽस्तु शिवायै च नमोऽस्तु ते । रागिण्यै च विरागिण्यै विकराले नमः शुभे

«Ô Soutien des êtres, salutations à toi ; et salutations à toi en tant que Śivā. Salutations à toi, passionnée et aussi détachée ; ô Terrible, salutations—ô Bienfaisante et Auspicieuse.»

Verse 23

एवं स्तुता प्रसन्नाक्षी प्रसन्नेनांतरात्मना । उवाच परमोदारं मिथ्यारोषयुतं वचः

Ainsi louée, elle—les yeux pleins de grâce et l’âme intérieure apaisée—prononça des paroles d’une grande largesse, quoique nuancées d’une colère feinte.

Verse 24

मच्छापो नाऽन्यथा भावी जनार्दन तवाप्ययम् । तत्राऽपि संस्थितस्त्वं हि योगीश्वरविमुक्तिदः

«Ma malédiction ne sera pas autrement, ô Janārdana : elle te concerne toi aussi. Et pourtant, même là, demeurant en cet état, tu accorderas la délivrance aux seigneurs des yogin.»

Verse 25

कामप्रदश्च भक्तानां चातुर्मास्ये विशेषतः । निम्नगा गंडकीनाम ब्रह्मणो दयिता सुता

Surtout durant la saison sacrée de Cāturmāsya, elle accorde aux dévots les dons désirés. Ce fleuve, nommé Gaṇḍakī, est la fille bien-aimée de Brahmā.

Verse 26

पाषाणसारसंभूता पुण्यदात्री महाजला । तस्याः सुविमले नीरे तव वासो भविष्यति

Née de l’essence même de la pierre, elle dispense le mérite et se fait fleuve puissant. Dans ses eaux d’une pureté parfaite, ta demeure prendra place.

Verse 27

चतुर्विंशतिभेदेन पुराणज्ञैर्निरीक्षितः । मुखे जांबूनदं चैव शालग्रामः प्रकीर्तितः

Les connaisseurs des Purāṇa l’ont examiné et l’ont reconnu comme ayant vingt-quatre variétés distinctes. Et l’on proclame que le Śālagrāma porte sur sa face des marques de « jāmbūnada », d’éclat doré.

Verse 28

वर्त्तुलस्तेजसः पिंडः श्रिया युक्तो भविष्यसि । सर्वसामर्थ्यसंयुक्तो योगिनामपि मोक्षदः

Tu deviendras une forme sacrée, ronde et rayonnante de tejas, pourvue de Śrī (prospérité et auspice). Uni à toutes les puissances, tu accorderas la délivrance même aux yogins.

Verse 29

ये त्वां शिलागतं विष्णुं पूजयिष्यंति मानवाः । तेषां सुचिन्तितां सिद्धिं भक्तानां संप्रयच्छसि

Ceux qui t’adoreront—ô Viṣṇu présent dans la pierre—recevront de toi l’accomplissement de leurs nobles intentions, car tu accordes la réussite aux dévots.

Verse 30

शिलागतं च देवेशं तुलस्या भक्ति तत्पराः । पूजयिष्यंति मनुजास्तेषां मुक्तिर्न दूरतः

Les hommes et les femmes voués à la bhakti, qui adoreront le Seigneur des dieux manifesté dans la pierre avec la Tulasī, pour eux la délivrance n’est pas loin.

Verse 31

शिलास्थितं च यः पश्येत्त्वां विष्णुं प्रतिमागतम् । सुचक्रांकितसर्वांगं न स गच्छेद्यमालयम्

Quiconque te contemple—ô Viṣṇu établi dans la pierre, apparu comme icône sacrée, dont tout le corps porte les marques auspicieuses du disque—n’ira pas au séjour de Yama.

Verse 32

गालव उवाच । इति ते कथितं सर्वं शालग्रामस्य कारणम् । यथा स भगवान्विष्णुः पाषाणत्वमुपा गतः

Gālava dit : Ainsi t’ai-je tout exposé : la cause concernant le Śālagrāma, et comment le Bienheureux Seigneur Viṣṇu en vint à prendre l’état de pierre.

Verse 33

गोविन्दोऽपि महाशापं लब्ध्वा स्वभवनं गतः । पार्वती च महेशानं कुपिता प्रणमय्य च

Govinda aussi, ayant reçu une grande malédiction, regagna sa propre demeure. Et Pārvatī, irritée, s’inclina et rendit également hommage à Maheśāna (Śiva).

Verse 34

एवं स एव भगवान्भवभूत भव्यभूतादिकृत्सकलसंस्थितिनाशनांकः । सोऽपि श्रिया सह भवोऽपि गिरीशपुत्र्या सार्द्धं चतुर्षु च द्रुमेषु निवासमाप

Ainsi, ce même Seigneur Bienheureux—artisan du passé, du présent et de l’avenir, portant la marque qui dissout toute existence composée—prit demeure. Et Bhava (Śiva) aussi, avec Śrī et avec la fille de Girīśa (Pārvatī), vint habiter parmi quatre arbres.

Verse 251

इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीति साहस्र्यां संहितायां षष्ठे नागरखण्डे हाटकेश्वरक्षेत्रमाहात्म्ये शेषशाय्युपाख्याने ब्रह्मनारदसंवादे चातुर्मास्यमाहात्म्ये पैज वनोपाख्याने विष्णुशापोनामैकपञ्चाशदुत्तरद्विशततमोऽध्यायः

Ainsi, dans le saint Skanda Mahāpurāṇa—au sein de l’Ekāśīti-sāhasrī Saṃhitā, dans le sixième Nāgara Khaṇḍa—dans le Māhātmya du lieu sacré de Hāṭakeśvara, dans l’épisode de Śeṣaśāyī, dans le dialogue de Brahmā et de Nārada, dans la glorification du Cāturmāsya, dans le récit de la forêt de Paija—s’achève le deux-cent-cinquante-et-unième chapitre, intitulé « La Malédiction de Viṣṇu (Viṣṇuśāpa) ».