
Le chapitre 235 expose un entretien théologique entre Brahmā et Nārada, qui hiérarchise les formes de charité (dāna) et les pratiques rituelles, en mettant un accent particulier sur la période de Cāturmāsya, dite « Harau supte », lorsque Viṣṇu est rituellement conçu comme « endormi ». Le propos s’ouvre en louant le dāna comme un dharma éminent, puis élève l’anna-dāna (don de nourriture) et l’udaka-dāna (don d’eau) au rang de dons sans égal, en s’appuyant sur la doctrine selon laquelle « la nourriture est Brahman » et sur l’idée que le souffle vital dépend de l’aliment. Le chapitre énumère ensuite les actes méritoires propres au Cāturmāsya : dons de nourriture et d’eau, don de vaches, récitation védique, oblations au feu, repas offerts aux maîtres et aux brahmanes, don de ghee, culte, et service rendu aux vertueux ; il précise aussi des dons annexes (produits laitiers, fleurs, santal/agaru/encens, fruits, connaissance, terre). Il introduit des avertissements éthiques concernant les dons promis : retarder un don engagé est présenté comme périlleux spirituellement, tandis que donner en temps voulu accroît le mérite ; l’appropriation ou le détournement d’un don voué est déconseillé. Les énoncés de phala mentionnent l’évitement du royaume de Yama pour certains dons, l’accès à des lokas déterminés, la libération des « trois dettes » (ṛṇa-traya) et le bienfait accordé aux ancêtres. Le colophon situe ce chapitre dans le Nāgarakhaṇḍa, au sein du Hāṭakeśvara-kṣetra māhātmya, dans la trame du Śeṣaśayyā-upākhyāna et de la série Cāturmāsya-māhātmya.
Verse 1
ब्रह्मोवाच । दानधर्मं प्रशंसंति सर्वधर्मेषु सर्वदा । हरौ सुप्ते विशेषेण दानं ब्रह्मत्वकारणम्
Brahmā dit : Dans toutes les voies du dharma, la charité est toujours louée. Et tout particulièrement lorsque Hari demeure dans le sommeil divin (durant le Cāturmāsya), le don devient cause d’atteindre l’état de brahma, l’accomplissement spirituel suprême.
Verse 2
अन्नं ब्रह्म इति प्रोक्तमन्ने प्राणाः प्रतिष्ठिताः । तस्मादन्नप्रदो नित्यं वारिदश्च भवेन्नरः
« La nourriture est proclamée Brahman ; dans la nourriture se tiennent les souffles de vie. » C’est pourquoi l’homme doit toujours être donateur de nourriture, et aussi donateur d’eau.
Verse 3
वारिदस्तृप्तिमायाति सुखमक्षय्यमन्नदः । वार्यन्नयोः समं दानं न भूतं न भविष्यति
Le donateur d’eau parvient au contentement ; le donateur de nourriture obtient une joie impérissable. Nul don n’a jamais été, ni ne sera jamais, égal au don de l’eau et de la nourriture.
Verse 4
मणिरत्नप्रवालानां रूप्यं हाटकवाससाम् । अन्येषामपि दानानामन्नदानं विशिष्यते
Même comparé aux dons de gemmes, de joyaux, de corail, d’argent, d’or et de vêtements, parmi toutes les autres aumônes, le don de nourriture se distingue comme le plus éminent.
Verse 6
वैकुण्ठपदवाञ्छा चेद्विष्णुना सह संगमे । सर्वपापक्षयार्थाय चातुर्मास्येऽन्नदो भवेत्
Si l’on aspire au séjour de Vaikuṇṭha et à la communion avec Viṣṇu, alors, pour l’effacement de tous les péchés, qu’on devienne donateur de nourriture durant la saison de Cāturmāsya.
Verse 7
सत्यंसत्यं हि देवर्षे मयोक्तं तव नारद । जन्मांतरसहस्रेषु नादत्तमुपतिष्ठते
Vérité, vérité en vérité, ô sage divin ! Nārada, ce que je t’ai dit demeure ferme : à travers des milliers de naissances, ce qui n’est pas donné en aumône ne vient pas en soutien.
Verse 8
तस्मादन्नप्रदानेन सर्वे हृष्यंति जन्तवः । देवाश्च स्पृहयंत्येनमन्नदानप्रदायिनम्
Ainsi, par le don de nourriture, tous les êtres se réjouissent ; et même les dieux aspirent à celui qui accorde l’offrande du repas.
Verse 9
अन्नोदकप्रदानं च गोप्रदानं च नित्यदा । वेदपाठो वह्निहोमश्चातुर्मास्ये महाफलम्
Le don quotidien de nourriture et d’eau, ainsi que le don d’une vache ; de même la récitation des Veda et les offrandes dans le feu sacré : tout cela porte un grand fruit durant Cāturmāsya.
Verse 10
भोजनं गुरुविप्राणां घृतदानं च सत्क्रिया । एतानि यस्य तिष्ठन्ति चातुर्मास्ये न मानवः
Nourrir son guru et les brāhmaṇa, offrir du ghee et accomplir les justes actes de révérence : rare est l’être humain chez qui ces disciplines demeurent constantes durant Cāturmāsya.
Verse 11
सद्धर्मः सत्कथा चैव सत्सेवा दर्शनं सताम् । विष्षुपूजा रतिर्दाने चातुर्मास्येषु दुर्लभाः
Le dharma véritable, la noble parole sacrée, le service rendu aux justes et la vision des saints; le culte de Viṣṇu et la joie du don—tout cela est rare (à pratiquer avec constance) durant les mois de Cāturmāsya.
Verse 12
पितॄनुद्दिश्य यो मर्त्यश्चातुर्मास्येऽन्नदो भवेत् । सर्वपापविशुद्धात्मा पितृलोकमवामुयात्
Le mortel qui, en pensant aux Pitṛs (ancêtres), devient donateur de nourriture durant Cāturmāsya—purifié de tous les péchés—atteint le monde des ancêtres.
Verse 13
देवाः सर्वेऽन्नदानेन तृप्ता यच्छन्ति वांछितम् । पिपीलिकाऽपि यद्गेहाद्भक्ष्यमादाय गच्छति
Par le don de nourriture, tous les dieux sont comblés et accordent les grâces désirées. Même si une fourmi emporte de la maison une petite bouchée de nourriture, cela devient cause de mérite.
Verse 14
रात्रौ दिवाऽनिषिद्धान्नो ह्यन्नदानमनुत्तमम् । हरौ सुप्ते हि पापघ्नं वार्य मपि शत्रुषु
De nuit comme de jour, offrir une nourriture non interdite est une aumône sans pareille. En vérité, lorsque Hari demeure dans son sommeil sacré (durant Cāturmāsya), même l’offrande d’eau détruit le péché—jusqu’à l’égard des ennemis.
Verse 15
चातुर्मास्ये दुग्धदानं दधि तक्रं महाफलम् । जन्मकाले येन बद्धः पिंडस्तद्दानमुत्तमम्
Durant Cāturmāsya, le don de lait—ainsi que de caillé et de babeurre—porte un grand fruit. Et ce dont on fut nourri au moment de la naissance, l’offrir en don est tenu pour la charité la plus haute.
Verse 16
शाकप्रदाता नरकं यमलोकं न पश्यति । वस्त्रदः सोमलोकं च वसेदाभूतसंप्लवम्
Celui qui fait don de légumes ne voit ni l’enfer ni le royaume de Yama. Celui qui offre des vêtements demeure dans le monde de Soma jusqu’à la dissolution cosmique.
Verse 17
सुप्ते देवे यथाशक्ति ह्यन्यासु प्रतिमासु च । पुष्पवस्त्रप्रदानेन सन्तानं नैव हीयते
Lorsque le Seigneur repose dans le sommeil sacré (Cāturmāsya), et aussi durant les autres mois selon ses moyens, par l’offrande de fleurs et le don de vêtements, la lignée ne s’amoindrit jamais.
Verse 18
चन्दनागुरुधूपं च चातुर्मास्ये प्रयच्छति । पुत्रपौत्रसमायुक्तो विष्णुरूपी भवेन्नरः
Celui qui, durant Cāturmāsya, offre du santal, de l’aguru et de l’encens, est comblé de fils et de petits-fils ; il atteint un état semblable à Viṣṇu (rayonnement et grâce divine).
Verse 19
सुप्ते देवे जगन्नाथे फलदानं प्रय च्छति । विप्राय वेदविदुषे यमलोकं न पश्यति
Lorsque Jagannātha, Seigneur de l’univers, repose dans le sommeil sacré, celui qui offre des fruits—en les donnant à un brāhmane versé dans les Veda—ne voit pas le royaume de Yama.
Verse 20
विद्यादानं च गोदानं भूमिदानं प्रयच्छति । विष्णुप्रीत्यर्थमेवेह स तारयति पूर्वजान्
Celui qui accorde le don du savoir, le don de vaches et le don de terres—uniquement pour plaire à Viṣṇu—délivre en vérité même ses ancêtres dans l’au-delà.
Verse 21
गुडसैंधवतैलादिमधुतिक्ततिलान्नदः । देवतायास्समुद्दिश्य तासां लोकं प्रयाति हि
Celui qui offre du jaggery, du sel gemme, des huiles, du miel, des remèdes amers, du sésame et de la nourriture—en dédiant ce don à la divinité choisie—atteint assurément le monde de cette divinité.
Verse 22
चातुर्मास्ये तिलान्दत्त्वा न भूयः स्तनपो भवेत् । यवप्रदाता वसते वासवं लोकमक्षयम्
Celui qui donne du sésame durant le Cāturmāsya ne renaît plus comme nourrisson au sein. Le donateur d’orge demeure dans le monde impérissable de Vāsava (Indra).
Verse 23
हूयेत हव्यं वह्नौ च दानं दद्याद्द्विजातये । गावः सुपूजिताः कार्याश्चातुर्मास्ये विशेषतः
Qu’on verse l’oblation (havis) dans le feu sacré et qu’on fasse don aux dvija, les « deux-fois-nés ». Surtout durant le Cāturmāsya, les vaches doivent être honorées et vénérées comme il se doit.
Verse 24
यत्किंचित्सुकृतं कर्म जन्मावधि सुसंचितम् । चातुर्मास्ये गते पात्रे विमुखे यन्न दीयते
Quelque mérite que l’on ait patiemment amassé depuis la naissance tout au long de la vie—si, durant le Cāturmāsya, lorsqu’un récipiendaire digne se présente, on ne donne pas et on le renvoie—
Verse 25
प्रणश्यति क्षणादेव वचना द्यस्तु प्रच्युतः । दिवसेदिवसे तस्य वर्द्धते च प्रतिश्रुतम्
Ce mérite s’anéantit en un instant, car celui qui se détourne de sa parole déchoit. Et de jour en jour, le poids de ce qu’il a promis ne cesse de croître.
Verse 26
तस्मान्नैव प्रतिश्राव्यं स्वल्पमप्याशु दीयते । तावद्विवर्द्धते दानं यावत्तन्न प्रयच्छति
Ainsi, qu’on ne se contente pas de promettre : même un don minime doit être offert sans tarder. Car le mérite de la charité ne croît que tant qu’il n’a pas encore été remis.
Verse 27
यो मोहान्मनुजो लोके यावत्कोटिगुणं भवेत् । ततो दशगुणा वृद्धिश्चातुर्मास्ये प्रदातरि
Si, par égarement, un homme en ce monde fait que son obligation ou son mérite devienne multiplié par un crore, alors durant le Cāturmāsya, pour le donateur, cela croît encore dix fois au-delà.
Verse 28
नरके पतनं तस्य याव दिंद्राश्चतुर्दश । अतस्तु सर्वदा देयं नरैर्यत्तु प्रतिश्रुतम्
Pour lui, il y a chute en enfer aussi longtemps que durent les quatorze Indra. C’est pourquoi ce qui a été promis doit toujours être donné par les hommes.
Verse 29
अन्यस्मै न प्रदातव्यं प्रदत्तं नैव हारयेत् । चातुर्मास्येषु यः शय्यां द्विजाग्र्याय प्रयच्छति
Qu’on ne le donne pas à un autre, et qu’on ne reprenne jamais ce qui a été donné. Celui qui, durant le Cāturmāsya, offre une couche à un brāhmane éminent—
Verse 30
वेदोक्तेन विधानेन न स याति यमालयम् । आसनं वारिपात्रं च भाजनं ताम्रभाजनम्
Accompli selon l’ordonnance védique, il ne va pas au séjour de Yama. (Qu’on offre) un siège, un vase à eau, des ustensiles et un récipient de cuivre.
Verse 31
चातुर्मास्ये प्रयत्नेन देयं वित्तानुसारतः । सर्वदानानि विप्रेभ्यो ददत्सुप्ते जगद्गुरौ
Durant le Cāturmāsya, qu’on s’efforce de donner selon ses moyens. Offrir toutes sortes de dons aux brāhmanes tandis que le Jagadguru (Viṣṇu) demeure dans le sommeil yogique—
Verse 32
आत्मानं पूर्वजैः सार्द्धं स मोचयति पातकात् । गौर्भूश्च तिलपात्रं च दीपदानमनुत्तमम्
Il se délivre lui-même—avec ses ancêtres—du péché. Sont loués le don d’une vache, le don de terre, un vase de sésame et, surtout, l’incomparable don d’une lampe.
Verse 33
ददद्विजातये मुक्तो जायते स ऋणत्रयात्
Celui qui fait l’aumône à un dvija (deux fois né) est affranchi de la triple dette et renaît délivré d’elle.
Verse 34
स विश्वकर्ता भुवनेषु गोप्ता स यज्ञभुक्सर्वफलप्रदश्च । दानानि वस्तुष्वधिदैवतं च यस्मिन्समुद्दिश्य ददाति मुक्तः
Il est le Façonneur de l’univers, le Protecteur dans tous les mondes; Il est le Jouisseur des sacrifices et le Donateur de tout fruit. Quand quelqu’un, détaché, offre des dons en Le gardant en son cœur—et Le reconnaît comme la divinité présidant en toutes choses—ces dons sont alors justement orientés.
Verse 235
इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां संहितायां षष्ठे नागरखण्डे हाटकेश्वर क्षेत्रमाहात्म्ये शेषशाय्युपाख्याने चातुर्मास्यमाहात्म्ये ब्रह्मनारदसंवादे चातुर्मास्यदानमहिमवर्णनंनाम पञ्चत्रिंशदुत्तरद्विशततमोऽध्यायः
Ainsi s’achève le chapitre 235, intitulé « Description de la grandeur de la charité du Cāturmāsya », dans le Māhātmya du kṣetra de Hāṭakeśvara, au sein de l’épisode de Śeṣaśāyī et du Cāturmāsya Māhātmya, dans le dialogue de Brahmā et Nārada, dans le sixième Nāgara Khaṇḍa du Śrī Skanda Mahāpurāṇa (recension de quatre-vingt-un mille vers).