
Ce chapitre se déploie comme un dialogue théologique entre Brahmā et Nārada, dans le cadre du Cāturmāsya-māhātmya. Il s’ouvre sur la pratique rituelle après le bain : le tarpaṇa quotidien aux ancêtres accompli avec śraddhā, surtout en un lieu sacré ; puis les rites du saṅgama (confluence), où les offrandes aux devatā, le japa et le homa sont dits produire un mérite considérable. Le propos se tourne ensuite vers la vie disciplinée : le souvenir de Govinda comme orientation préalable à tout acte auspicious, et l’énumération des soutiens du dharma—sat-saṅga, dévotion envers les dvija, tarpaṇa au guru/aux dieux/au feu sacré, go-dāna, récitation védique, parole véridique, et dāna-bhakti persévérante. Nārada demande une définition technique du niyama et de son fruit ; Brahmā répond que le niyama est la régulation des sens et de la conduite, destinée à vaincre les ennemis intérieurs (ṣaḍ-varga) et à établir des vertus telles que kṣamā et satya. Le chapitre insiste sur le manonigraha (maîtrise du mental) comme cause de la connaissance et de la mokṣa, et présente kṣamā comme discipline unificatrice. Il énonce interdits et devoirs : satya comme dharma suprême, ahiṃsā comme racine du dharma ; éviter le vol (notamment envers les brahmanes et les divinités), renoncer à l’ahaṃkāra, cultiver śama, santoṣa et l’absence d’envie. La conclusion affirme la bhūta-dayā—compassion envers tous les êtres—comme sanātana-dharma, particulièrement mise en avant durant Cāturmāsya, car Hari demeure dans tous les cœurs et nuire aux êtres est une faute à la fois théologique et morale.
Verse 1
ब्रह्मोवाच । पितॄणां तर्पणं कुर्याच्छ्रद्धायुक्तेन चेतसा । स्नानावसाने नित्यं च गुप्ते देवे महाफलम्
Brahmā dit : l’esprit rempli de śraddhā, qu’on offre le tarpaṇa—libation d’eau—aux ancêtres ; et, à la fin du bain, qu’on le fasse chaque jour : grand mérite en présence de la Divinité intérieure, cachée.
Verse 2
संगमे सरितोस्तत्र पितॄन्संतर्प्य देवताः । जपहोमादिकर्माणि कृत्वा फलमनंतकम्
À cette confluence du fleuve, après avoir comblé les ancêtres et honoré les divinités, et après avoir accompli des actes tels que le japa (récitation) et le homa (offrande au feu), on obtient un fruit sans limite.
Verse 3
गोविंदस्मरणं कृत्वा पश्चात्कार्याः शुभाः क्रियाः । एष एव पितृदेवमनुष्यादिषु तृप्तिदः
Après s’être d’abord souvenu de Govinda, qu’on accomplisse les rites de bon augure. Ce souvenir même donne satisfaction aux ancêtres, aux dieux et aux humains (ainsi qu’à tous les êtres).
Verse 4
श्रद्धां धर्मयुतां नाम स्मृतिपूतानि कारयेत् । कर्माणि सकलानीह चातुर्मास्ये गुणोत्तरे
Qu’on nourrisse la foi unie au dharma, et qu’on accomplisse ici toutes les actions comme purifiées par le souvenir sacré. Durant l’excellente saison sainte des quatre mois (Cāturmāsya), une telle conduite devient particulièrement méritoire.
Verse 5
सत्संगो द्विजभक्तिश्च गुरुदेवाग्नि तर्पणम् । गोप्रदानं वेदपाठः सत्क्रियासत्यभाषणम्
Satsanga (la compagnie des saints), la dévotion envers les dvija (les « deux fois nés »), le tarpaṇa offert au guru, à la Divinité et à Agni (le feu sacré) ; le don d’une vache, la récitation du Veda, la conduite noble et la parole véridique : telles sont les formes de dharma louées.
Verse 6
गोभक्तिर्दानभक्तिश्च सदा धर्मस्य साधनम् । कृष्णे सुप्ते विशेषेण नियमोऽपि महा फलः
La dévotion envers la vache et la dévotion au don (dāna) sont à jamais des moyens du Dharma. Et lorsque Kṛṣṇa « dort » durant le Cāturmāsya, même un niyama—une observance librement prise—porte un très grand fruit, tout particulièrement.
Verse 7
नारद उवाच । नियमः कीदृशो ब्रह्मन्फलं च नियमेन किम् । नियमेन हरिस्तुष्टो यथा भवति तद्वद
Nārada dit : « Ô brahmane, de quel niyama s’agit-il, et quel fruit obtient-on par le niyama ? Dis comment Hari est satisfait grâce au niyama. »
Verse 8
ब्रह्मोवाच । नियमश्चक्षुरादीनां क्रियासु विविधासु च । कार्यो विद्यावता पुंसा तत्प्रयोगान्महासुखम्
Brahmā dit : « Le niyama est la régulation disciplinée des sens, tels que les yeux, et de la conduite dans des activités diverses. L’homme savant doit le pratiquer ; de sa juste mise en œuvre naît une grande félicité. »
Verse 9
एतत्षड्वर्गहरणं रिपुनिग्रहणं परम् । अध्यात्ममूलमेतद्धि परमं सौख्यकारणम्
Ce niyama enlève le « groupe des six » et constitue la maîtrise suprême des ennemis intérieurs. Enraciné dans l’intériorité spirituelle (adhyātma), il est vraiment la cause la plus haute de la félicité véritable.
Verse 10
तत्र तिष्ठंति नियतं क्षमासत्यादयो गुणाः । विवेकरूपिणः सर्वे तद्विष्णोः परमं पदम्
Là demeurent, solidement établies, des vertus telles que la patience et la vérité, toutes sous la forme du discernement (viveka). Cet état est la demeure suprême de Viṣṇu.
Verse 11
कृत्वा भवति यज्ञान्यत्कृतकृत्यत्वमत्र तत् । स्यात्तस्य तत्पूर्वजानां येन ज्ञातमिदं पदम्
En accomplissant cela, on atteint l’état de « celui qui a fait ce qui devait être fait » ; comme si, par là, les autres sacrifices étaient eux aussi accomplis. Et pour les ancêtres de cet homme également, il y a bénéfice, puisque cet état suprême a été réalisé.
Verse 12
तन्मुहूर्त्तमपि ध्यात्वा पापं जन्मशतोद्भवम् । भस्म साद्याति विहितं निरंजननिषेवणात्
Ne fût-ce qu’en méditant un seul instant, le péché né de cent existences est ordonné de se réduire en cendre, par le recours dévot au Sans-Tache, Nirañjana.
Verse 13
प्रत्यहं संकुचत्यस्य क्षुत्पिपासादिकः श्रमः । स योगी नियमी नित्यं हरौ सुप्ते विशिष्यते
De jour en jour, la fatigue née de la faim, de la soif et autres maux semblables se resserre pour lui. Un tel yogin, réglé et toujours maître de lui, se distingue tout particulièrement durant le temps où l’on dit que Hari sommeille (Cāturmāsya).
Verse 14
चातुर्मास्ये नरो भक्त्या योगाभ्यासरतो न चेत् । तस्य हस्तात्परिभ्रष्टममृतं नात्र संशयः
Si, durant le Cāturmāsya, un homme ne s’adonne pas avec dévotion à la pratique du yoga, alors le nectar même a glissé de sa main ; là-dessus, nul doute.
Verse 15
मनो नियमितं येन सर्वेच्छासु सदागतम् । तस्य ज्ञाने च मोक्षे च कारणं मन एव हि
Pour celui dont l’esprit—toujours porté vers tous les désirs—a été maîtrisé, c’est l’esprit lui-même qui devient la cause de la vraie connaissance et de la libération (mokṣa).
Verse 16
मनोनियमने यत्नः कार्यः प्रज्ञावता सदा । मनसा सुगृहीतेन ज्ञानाप्तिरखिला ध्रुवम्
Le sage doit toujours s’appliquer à discipliner le mental. Lorsque l’esprit est bien maîtrisé, l’acquisition de la connaissance totale est assurée.
Verse 17
तन्मनः क्षमया ग्राह्यं यथा वह्निश्च वारिणा । एकया क्षमया सर्वो नियमः कथितो बुधैः
Ce mental doit être contenu par la patience, comme le feu est éteint par l’eau. En effet, par une seule vertu—la patience—les sages disent que toutes les disciplines sont accomplies.
Verse 18
सत्यमेकं परो धर्मः सत्यमेकं परं तपः । सत्यमेकं परं ज्ञानं सत्ये धर्मः प्रतिष्ठितः
La vérité seule est le dharma suprême ; la vérité seule est l’austérité suprême. La vérité seule est la connaissance suprême ; sur la vérité, le dharma demeure solidement établi.
Verse 19
धर्ममूलमहिंसा च मनसा तां च चितयन् । कर्मणा च तथा वाचा तत एतां समाचरेत्
La non-violence (ahiṃsā) est la racine du dharma. Qu’on la contemple donc dans le cœur, et qu’on la pratique par l’action comme par la parole.
Verse 20
परस्वहरणं चौर्यं सर्वदा सर्वमानुषैः । चातुर्मास्ये विशेषेण ब्रह्मदेवस्ववर्जनम्
Le vol—prendre ce qui appartient à autrui—doit être évité en tout temps par tous. Et durant le Cāturmāsya, tout particulièrement, qu’on s’abstienne d’usurper les biens des brahmanes et des dieux (temples).
Verse 21
अकृत्यकरणं चैव वर्जनीयं सदा बुधैः । अहीनः सर्वकार्येषु यः सदा विप्र वर्तते
Accomplir ce qui ne doit pas être accompli doit toujours être évité par les sages. Ô brāhmane, celui qui, dans toutes ses obligations, demeure sans négligence et toujours vigilant, vit véritablement comme il convient.
Verse 22
स च योगी महाप्राज्ञः प्रज्ञाचक्षुरहं नधीः । अहंकारो विषमिदं शरीरे वर्त्तते नृणाम्
Un tel yogin est d’une grande sagesse, voyant avec l’œil du discernement—sachant : « Je ne suis pas l’intellect ». Car l’ego (ahaṃkāra) est un poison subtil qui demeure dans le corps des humains.
Verse 23
तस्मात्स सर्वदा त्याज्यः सुप्ते देवे विशेषतः । अनीहया जितक्रोधो जितलोभो भवेन्नरः
C’est pourquoi il faut l’abandonner en tout temps, surtout lorsque le Seigneur demeure dans son sommeil divin (durant Cāturmāsya). Sans agitation ni quête fébrile, l’homme doit devenir vainqueur de la colère et vainqueur de l’avidité.
Verse 24
तस्य पापसहस्राणि देहाद्यांति सहस्रधा । मोहं मानं पराजित्य शमरूपेण शत्रुणा
Pour lui, des milliers de péchés quittent le corps de mille manières, lorsque l’illusion et l’orgueil sont vaincus par « l’ennemi » qui prend la forme de śama : paix intérieure et maîtrise de soi.
Verse 25
विचारेण शमो ग्राह्यः सन्तोषेण तथा हि सः । मात्सर्यमृजुभावेन नियच्छेत्स मुनीश्वरः
Śama (la maîtrise de soi) doit être adopté par la réflexion discernante, et il est soutenu par le contentement. Le sage souverain doit contenir la jalousie (mātsarya) par la droiture et la douceur du cœur.
Verse 26
चातुर्मास्ये दयाधर्मो न धर्मो भूतविद्रुहाम् । सर्वदा सर्व दानेषु भूतद्रोहं विवर्जयेत्
Durant le Cāturmāsya, le dharma de la compassion est souverain ; il n’est point de dharma véritable pour ceux qui sont hostiles aux êtres vivants. En tout temps, et dans tout acte de don, qu’on s’abstienne entièrement de nuire aux créatures.
Verse 27
एतत्पापसहस्राणां मूलं प्राहुर्मनीषिणः । तस्मात्सर्वप्रयत्नेन कार्या भूतदया नृभिः
Les sages déclarent que ceci est la racine de milliers de péchés. C’est pourquoi, de tout effort, les hommes doivent pratiquer la compassion envers tous les êtres vivants.
Verse 28
सर्वेषामेव भूतानां हरिर्नित्यं हृदि स्थितः । स एव हि पराभूतो यो भूतद्रोहकारकः
Hari demeure éternellement dans le cœur de tout être. En vérité, celui qui fait du tort aux créatures vivantes est le seul vraiment vaincu, car il outrage le Seigneur qui réside au-dedans.
Verse 29
यस्मिन्धर्मे दया नैव स धर्मो दूषितो मतः । दयां विना न विज्ञानं न धर्मो ज्ञानमेव च
Tout dharma où la compassion fait défaut est tenu pour souillé. Sans compassion, il n’y a ni discernement véritable, ni dharma — ni même connaissance spirituelle authentique.
Verse 30
तस्मात्सर्वात्मभावेन दयाधर्मः सनातनः । सेव्यः स पुरुषैर्नित्यं चातुर्मास्ये विशेषतः
Ainsi, de tout son être, le dharma éternel de la compassion doit être honoré et pratiqué par les hommes en tout temps — et tout particulièrement durant le Cāturmāsya.
Verse 234
इति श्रीस्कान्दे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां संहितायां षष्ठे नागरखण्डे हाटकेश्वरक्षेत्रमाहात्म्ये चातुर्मास्यमाहात्म्ये शेपशाय्युपाख्याने ब्रह्म नारदसंवादे चातुर्मास्यनियमविधिमाहात्म्यवर्णनंनाम चतुस्त्रिंशदुत्तरद्विशततमोऽध्यायः
Ainsi s’achève le chapitre 234, intitulé « Glorification de la grandeur des règles et observances du Cāturmāsya », dans le Śrī Skanda Mahāpurāṇa, au sein de l’Ekāśīti-sāhasrī Saṃhitā, dans le sixième Khaṇḍa (Nāgara) — sous le Māhātmya de la région sacrée de Hāṭakeśvara, dans le Cāturmāsya Māhātmya, dans le récit de Śeṣaśāyī, au dialogue de Brahmā et Nārada.