
Ce chapitre présente un exposé technico-théologique expliquant pourquoi le śrāddha destiné à ceux qui sont morts par les armes, par accident, calamité, poison, feu, eau, attaque d’animaux, pendaison ou autres formes d’apamṛtyu (mort violente ou inopinée) est prescrit précisément le quatorzième jour lunaire, caturdaśī, durant la période centrée sur le preta. Le roi Ānarta interroge la raison : pourquoi caturdaśī est-il distingué, pourquoi l’ekoddiṣṭa-śrāddha est-il recommandé, et pourquoi les rites pārvana sont-ils restreints dans ce cadre. Bhartṛyajña répond en rapportant un précédent du Bṛhatkalpa : Hiraṇyākṣa demande à Brahmā une grâce afin que des êtres tels que les pretas, bhūtas, rākṣasas et classes apparentées obtiennent une satisfaction d’un an grâce à des offrandes faites en un seul jour de la période preta, lorsque le soleil se trouve en Kanyā (Vierge). Brahmā accorde que les offrandes accomplies en caturdaśī de ce mois procurent une satisfaction assurée à ces êtres, y compris à ceux morts violemment ou tombés au combat. Le chapitre fournit ensuite une justification doctrinale : la mort soudaine et la mort sur le champ de bataille peuvent engendrer l’état de preta en raison du trouble mental (peur, remords, confusion), même chez les braves ; un jour particulier est donc assigné pour leur apaisement. Ce jour-là, le rite doit être ekoddiṣṭa (visant un seul défunt) et non pārvana, car les ancêtres supérieurs ne « reçoivent » pas en cette occasion ; les offrandes mal orientées sont décrites comme étant accaparées par des êtres non humains selon la grâce évoquée. Enfin, une norme communautaire est ajoutée : les procédures de śrāddha doivent être accomplies par des officiants locaux appropriés (Nāgara par Nāgara), faute de quoi l’acte est tenu pour sans effet.
Verse 1
भर्तृयज्ञ उवाच । येषां च शस्त्रमृत्युः स्यादपमृत्युरथापि वा । उपसर्गान्मृतानां च विषमृत्युमुपेयुषाम्
Bhartṛyajña dit : «Pour ceux qui meurent par les armes, ou d’une mort prématurée; pour ceux qui périssent à cause des calamités; et pour ceux qui rencontrent la mort par le poison—»
Verse 2
वह्निना च प्रदग्धानां जलमृत्युमुपेयुषाम् । सर्पव्याघ्रहतानां च शृंगैरुद्बन्धनैरपि
«Et pour ceux qui furent brûlés par le feu; pour ceux qui meurent dans l’eau; pour ceux qui sont tués par des serpents ou des tigres; et même pour ceux qui meurent par coup de corne ou par pendaison—»
Verse 3
श्राद्धं तेषां प्रकर्तव्यं चतुर्दश्यां नराधिप । तेषां तस्मिन्कृते तृप्तिस्ततस्तत्पक्षजा भवेत्
«Ô roi, pour ces défunts, le śrāddha doit être accompli au quatorzième jour lunaire (caturdaśī). Lorsqu’il est fait ce jour-là, leur tṛpti—leur apaisement—naît en conséquence, en accord avec le rite de cette même quinzaine.»
Verse 4
आनर्त उवाच । कस्माच्छस्त्रहतानां च प्रोक्ता श्राद्धे चतुर्दशी । नान्येषां दिवसे तत्र संशयोऽयं वदस्व मे
Ānarta dit : «Pourquoi le quatorzième jour lunaire est-il prescrit pour le śrāddha de ceux qui furent tués par les armes ? Et pourquoi pas pour les autres en ce même jour ? Dis-le-moi : ce doute s’est levé en moi.»
Verse 5
एकोद्दिष्टं न शंसंति सपिण्डीकरणं परम् । कस्मात्तत्र प्रकर्तव्यं वदैतन्मम विस्त रात्
«(Certains) ne recommandent pas l’offrande ekoddiṣṭa, et (d’autres parlent) du rite plus élevé de sapiṇḍīkaraṇa. Pourquoi donc faut-il l’accomplir en ce lieu ? Explique-le-moi en détail.»
Verse 6
कस्मान्न पार्वणं तत्र क्रियते दिवसे स्थिते । प्रेतपक्षे विशेषेण कृते श्राद्धेऽखिलेऽपि च
Pourquoi n’y accomplit-on pas le śrāddha pārvana, alors même que le jour prescrit est arrivé ? Surtout lorsque, durant tout le Pretapakṣa, les śrāddhas sont célébrés partout.
Verse 7
भर्तृयज्ञौवाच । बृहत्कल्पे पुरा राजन्हिरण्याक्षो महासुरः । बभूव बलवाञ्छूरः सर्वदेवभयंकरः
Bhartṛyajña dit : Jadis, ô roi, dans le grand éon nommé Bṛhatkalpa, il y eut l’asura puissant Hiraṇyākṣa, fort, vaillant, et cause d’effroi pour tous les dieux.
Verse 8
ब्रह्मा प्रतोषितस्तेन विधाय विविधं तपः । कृष्णपक्षे विशेषेण नभस्ये मासि संस्थिते
Par diverses austérités (tapas), il satisfit Brahmā, surtout durant la quinzaine sombre (kṛṣṇapakṣa), au mois de Nabhasya.
Verse 9
ब्रह्मोवाच । परितुष्टोस्मि ते वत्स प्रार्थयस्व यथेप्सितम् । अदेयमपि दास्यामि तस्मात्प्रार्थय मा चिरम्
Brahmā dit : Je suis satisfait de toi, mon enfant. Demande ce que tu désires. Même ce qui ne devrait pas être accordé, je te le donnerai ; demande donc sans tarder.
Verse 10
हिरण्याक्ष उवाच । भूताः प्रेताः पिशाचाश्च राक्षसा दैत्यदानवाः । बुभुक्षिताः प्रयाचंते मां नित्यं पद्मसंभव
Hiraṇyākṣa dit : Ô Né du Lotus (Padma-saṃbhava, Brahmā), des êtres—bhūtas, pretas, piśācas, rākṣasas, daityas et dānavas—toujours affamés, viennent chaque jour me supplier.
Verse 11
प्रेतपक्षे कृते श्राद्धे कन्यासंस्थे दिवाकरे । एकस्मिन्नहनि प्रायस्तृप्तिः स्याद्वर्षसंभवा
Lorsque le Śrāddha est accompli durant le Pretapakṣa, tandis que le Soleil se tient en Kanyā (Vierge), en un seul jour s’obtient, pour ainsi dire, une satisfaction qui dure une année.
Verse 12
तत्त्वमद्य दिनं देहि तेभ्यः कमलसम्भव । तेन तृप्तिं गताः सर्वे स्थास्यंत्यब्दं पितामह
C’est pourquoi, ô Né du Lotus (Brahmā), accorde qu’aujourd’hui soit pour eux un jour privilégié. Par cela, tous atteindront la satisfaction et y demeureront durant une année, ô Grand-Père vénérable.
Verse 13
श्रीब्रह्मोवाच । यः कश्चिन्मानवः श्राद्धं स्वपितृभ्यः प्रदास्यति । प्रेतपक्षे चतुर्दश्यां नभस्ये मा सि संस्थिते
Śrī Brahmā dit : Tout être humain qui offrira le Śrāddha à ses propres ancêtres au jour de Caturdaśī (quatorzième jour lunaire) de la quinzaine sombre appelée Pretapakṣa, au mois de Nabhas (Bhādrapada), —
Verse 14
प्रेतानां राक्षसानां च भूतादीनां भविष्यति । मम वाक्यादसंदिग्धं ये चान्ये कीर्तितास्त्वया
—cela portera assurément ses fruits pour les pretas, pour les rākṣasas, pour les bhūtas et autres semblables. Par ma parole, il n’y a nul doute ; et de même pour tous ceux que tu as encore mentionnés.
Verse 15
दुर्मृत्युना मृता ये च संग्रामेषु हताश्च ये । एकोद्दिष्टे सुतैर्दत्ते तेषां तृप्तिर्भविष्यति
Ceux qui sont morts d’une mort cruelle ou prématurée, et ceux qui furent tués dans les combats—lorsque leurs fils offriront l’Ekoddiṣṭa Śrāddha, pour eux naîtront satisfaction et apaisement.
Verse 16
एवमुक्त्वा ततो ब्रह्मा ततश्चादर्शनं गतः । हिरण्याक्षोऽपि संहृष्टः स्वमेव भवनं ययौ
Après avoir ainsi parlé, Brahmā disparut aux regards. Hiraṇyākṣa, lui aussi, tout réjoui, retourna à sa propre demeure.
Verse 17
यच्च शस्त्रहतानां च तस्मिन्नहनि दीयते । एकोद्दिष्टं नरैः श्राद्धं तत्ते वक्ष्यामि कारणम्
Et quant à l’Ekoddiṣṭa Śrāddha que les hommes offrent ce jour-là même pour ceux qui ont péri par les armes, je t’en exposerai la raison.
Verse 18
संख्ये शस्त्रहता ये च निर्विकल्पेन चेतसा । युध्यमाना न ते मर्त्ये जायते मनुजाः पुनः
Ceux qui, en combattant, sont frappés à mort dans la bataille, l’esprit ferme et sans vacillation, ne renaissent plus parmi les mortels en ce monde.
Verse 19
पराङ्मुखाश्च हन्यंते पलायनपरायणाः । ते भवंति नराः प्रेता एतदाह पितामहः
Ceux qui tournent le dos et sont tués, n’ayant pour refuge que la fuite, ces hommes deviennent des pretas. Telle est la déclaration de Pitāmaha (Brahmā).
Verse 20
सम्मुखा अपि ये दैन्यं हन्यमाना वदंति च । पश्चात्तापं च वा कुर्युः प्रहारैर्जर्जरीकृताः
Même ceux qui font face à l’ennemi — si, au moment d’être abattus, ils profèrent des paroles de détresse, ou s’ils tombent ensuite dans le repentir, le corps brisé par les coups —
Verse 21
तेऽपि प्रेता भवन्तीह मनुः स्वायंभुवोऽब्रवीत् । कदाचिच्चित्तचलनं शूराणामपि जायते
Eux aussi deviennent des prétas en ce lieu—ainsi l’a proclamé Svāyambhuva Manu. Car parfois, même les braves connaissent un vacillement de l’esprit.
Verse 22
तेषां भ्रांत्या दिने तत्र श्राद्धं देयं निजैः सुतैः । अपमृत्युमृतानां च सर्वेषामपि देहिनाम्
Ainsi, à cause de cet égarement de l’esprit, en ce jour-là et selon cette observance, leurs propres fils doivent offrir le Śrāddha—oui, pour ceux morts d’une mort non naturelle, et pour tous les êtres incarnés qui se sont éteints.
Verse 23
प्रेतत्वं जायते यस्मात्तस्माच्छ्राद्धस्य तद्दिनम् । श्राद्धार्हं पार्थिवश्रेष्ठ विशेषेण प्रकीर्तितम्
Parce qu’en ce jour le défunt atteint l’état de préta, ce jour même—ô meilleur des rois—est proclamé tout particulièrement apte aux rites de śrāddha.
Verse 24
एकोद्दिष्टं प्रकर्तव्यं यस्मात्तत्र दिने नरैः । सपिंडीकरणादूर्ध्वं तत्ते वक्ष्याभि कारणम्
Ainsi, en ce jour-là, les hommes doivent accomplir l’ekoddiṣṭa śrāddha. Quant à ce qu’il convient de faire après le sapiṇḍīkaraṇa, je t’en dirai la raison.
Verse 25
यदि प्रेतत्वमापन्नः कदाचित्स्वपिता भवेत् । तृप्त्यर्थं तस्य कर्तव्यं श्राद्धं तत्र दिने नृप
Si jamais son propre père est entré dans l’état de préta, alors—ô roi—en ce jour-là il faut accomplir le śrāddha pour lui, afin de le rassasier et l’apaiser.
Verse 26
पितामहाद्यास्तत्राह्नि श्राद्धं नार्हंति कुत्रचित् । अथ चेद्भ्रांतितो दद्याद्धियते राक्षसैस्तु तत्
En ce jour-là, le grand-père et les autres ancêtres ne sont nulle part en droit de recevoir le śrāddha. Et si, par égarement, on l’offre, cette offrande est saisie par les rākṣasas.
Verse 27
ब्रह्मणो वचनाद्राजन्भूतप्रेतैश्च दानवैः । तेनैकोद्दिष्टमेवात्र कर्तव्यं न तु पार्वणम्
Par l’ordonnance de Brahmā, ô roi—et en considération des bhūtas, des pretas et des dānavas—ici l’on doit accomplir seulement le rite ekoddiṣṭa, et non le śrāddha pārvaṇa.
Verse 28
पितृपक्षे चतुर्दश्यां कन्यासंस्थे दिवाकरे । पितामहो न गृह्णाति पित्रा तेन समं तदा
Dans le Pitṛpakṣa, au quatorzième jour lunaire, lorsque le Soleil se tient dans la Vierge, le grand-père n’accepte pas l’offrande, car alors il est au même rang que le père.
Verse 29
न च तस्य पिता राजंस्तथैव प्रपितामहः
Et de même, ô roi, ni son père ni son arrière-grand-père ne l’acceptent alors.
Verse 30
एतस्मात्कारणाद्राजन्पार्वणं न विधीयते । तस्मिन्नहनि संप्राप्ते व्यर्थं श्राद्धं भवेद्यतः
Pour cette raison, ô roi, le śrāddha pārvaṇa n’est pas prescrit ; car lorsque ce jour advient, le śrāddha devient vain, sans fruit.
Verse 31
नान्यस्थानोद्भवैर्विप्रैः श्राद्धकर्मव्रतानि च । नागरो नागरैः कुर्यादन्यथा तद्वृथा भवेत्
Les rites de Śrāddha et les observances de vœu ne doivent pas être accomplis par des brāhmaṇa nés en d’autres lieux. Qu’un Nāgara les fasse célébrer par des brāhmaṇa Nāgara; autrement, tout devient vain.
Verse 32
अन्यस्थानोद्भवैर्विप्रैर्यच्छ्राद्धं क्रियते ध्रुवम् । संपूर्णं व्यर्थतां याति नागराणां क्रियापरैः
En vérité, tout Śrāddha accompli par des brāhmaṇa nés ailleurs—fût-il mené à parfaite complétude—devient assurément sans fruit pour les Nāgara, attachés à l’exécution juste.
Verse 33
अथाचारपरिभ्रष्टाः श्राद्धार्हा एव नागराः । वलीवर्दसमानोऽपि ज्ञातीयो यदि लभ्यते । किमन्यैर्बहुभिर्विप्रैर्वेदवेदांगपारगैः
Même si les Nāgara se sont écartés de la bonne conduite, ils doivent encore être tenus pour des récipiendaires dignes au Śrāddha. Si l’on trouve un parent—fût-il jugé aussi humble qu’un bœuf de trait—à quoi bon tant d’autres brāhmaṇa, même maîtres des Veda et des Vedāṅga ?
Verse 222
इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां संहितायां षष्ठे नागरखण्डे हाटकेश्वरक्षेत्रमाहात्म्ये श्राद्ध कल्पे चतुर्दशीशस्त्रहतश्राद्धनिर्णयवर्णनंनाम द्वाविंशत्युत्तरद्विशततमोऽध्यायः
Ainsi, dans le saint Skanda Mahāpurāṇa—au sein de la compilation de quatre-vingt-un mille vers—s’achève le deux-cent-vingt-deuxième chapitre du Sixième Livre, le Nāgara Khaṇḍa, dans la Māhātmya du domaine sacré de Hāṭakeśvara, dans la section Śrāddha-kalpa, intitulé «Exposé de la détermination du Śrāddha pour ceux qui furent tués par les armes au jour de Caturdaśī (quatorzième lunaire)».