Adhyaya 26
Brahma KhandaSetubandha MahatmyaAdhyaya 26

Adhyaya 26

Cet adhyāya s’ouvre sur Sūta exposant une logique de pèlerinage en ordre successif : après les rites à Śaṅkhatīrtha, on se rend à Yamunā, Gaṅgā et Gayā, trois tīrthas illustres, réputés pour lever les obstacles, apaiser les afflictions, et surtout détruire l’ignorance en faisant naître la connaissance. Les ṛṣis demandent comment ces trois tīrthas se sont manifestés à Gandhamādana et comment le roi Jānaśruti a obtenu le savoir par le bain sacré. Sūta raconte l’ascèse du sage Raikva (aussi nommé Sayugvāṅ), infirme dès la naissance mais doté d’un tapas puissant. Incapable de voyager, il résout d’invoquer les tīrthas par mantra et méditation. Yamunā, Gaṅgā (Jāhnavī) et Gayā surgissent alors du monde souterrain, prennent forme humaine, et sont priés de demeurer là où elles ont émergé. Ces lieux deviennent Yamunātīrtha, Gaṅgātīrtha et Gayātīrtha ; s’y baigner est dit dissiper l’avidyā et faire éclore la connaissance. Le récit se tourne ensuite vers le roi Jānaśruti, célèbre pour son hospitalité et sa largesse. Par un dialogue de sages célestes sous forme d’oies, son mérite est comparé à la brahmajñāna supérieure de Raikva. Troublé, le roi cherche Raikva, offre des richesses et demande l’enseignement. Raikva refuse toute estimation matérielle, et le chapitre conclut que le détachement envers le saṃsāra, ainsi qu’envers mérite et démérite, est la condition du savoir non duel, seul capable de dissiper définitivement l’ignorance et de conduire au brahmabhāva.

Shlokas

Verse 1

। श्रीसूत उवाच । विधायाभिषवं मर्त्याः शंखतीर्थे द्विजोत्तमाः । यमुनां चैव गंगां च गयां चापि क्रमाद्व्रजेत्

Śrī Sūta dit : « Ô le meilleur des deux-fois-nés, après avoir accompli les ablutions prescrites à Śaṅkha-tīrtha, que le pèlerin se rende, dans l’ordre, à la Yamunā, à la Gaṅgā, puis aussi à Gayā. »

Verse 2

यमुनाख्यं महातीर्थं गंगातीर्थमनुत्तमम् । गयातीर्थं च मर्त्यानां महापातकनाशनम्

La Yamunā est appelée un grand tīrtha ; le tīrtha de la Gaṅgā est sans égal ; et le tīrtha de Gayā, pour les mortels, anéantit les grands péchés.

Verse 3

एतत्तीर्थत्रयं पुण्यं सर्वलोकेषु विश्रुतम् । सर्वविघ्नप्रशमनं सर्वरोगनिबर्हणम्

Cette triade de tīrthas est sainte et renommée dans tous les mondes ; elle apaise tout obstacle et chasse toutes les maladies.

Verse 4

एतद्धि तीर्थत्रितयं सकलाज्ञाननाशनम् । अविद्यायां विनष्टायां तथा ज्ञानप्रदं नृणाम्

En vérité, cette triade de tīrthas détruit toute ignorance ; lorsque l’avidyā est dissipée, elle accorde alors aux hommes la vraie connaissance.

Verse 5

जानश्रुतिर्महाराज एषु तीर्थेषु वै पुरा । स्नात्वा रैक्वाद्द्विजश्रेष्ठात्प्राप्तवाञ्ज्ञानमुत्तमम्

Ô grand roi, jadis Jānaśruti, après s’être baigné dans ces tīrthas, reçut la connaissance suprême de Raikva, le plus éminent des brāhmaṇas.

Verse 6

ऋषय ऊचुः । सूत सर्वार्थतत्त्वज्ञ व्यासशिष्य महामते । यमुना चैव गंगा च गया चैवेति विश्रुतम्

Les ṛṣi dirent : « Ô Sūta, toi qui connais la vérité de toutes choses, ô sage disciple de Vyāsa, nous avons entendu dire que Yamunā, Gaṅgā et Gayā sont renommées comme des lieux suprêmement saints. »

Verse 7

एतत्तीर्थत्रयं कस्मादागतं गंधमादने । जानश्रुतेश्च राजर्षेः स्नानात्तीर्थत्रयेऽपि च । ज्ञानावाप्तिः कथं रैक्वादस्माकं सूत तद्वद

« D’où vient cette triade de tīrtha apparue à Gandhamādana ? Et comment le roi‑ṛṣi Jānaśruti obtint‑il la connaissance en se baignant dans cette même triade de tīrtha ? Ô Sūta, dis‑nous comment cela advint par Raikva. »

Verse 8

श्रीसूत उवाच । रैक्वनामा महर्षिस्तु पुरा वै गन्धमादने

Śrī Sūta dit : « Jadis, à Gandhamādana, vivait un grand ṛṣi nommé Raikva. »

Verse 9

तपस्सुदुश्चरं कुर्वन्न्यवसत्तपसां निधिः । दीर्घकालं तपः कुर्वन्स वै रैक्वो महामुनिः

Ce grand ascète Raikva—véritable trésor d’austérités—demeurait là, accomplissant longtemps une tapas d’une rigueur extrême.

Verse 10

तपोबलेन महता दीर्घमायुरवाप्तवान् । जन्मना पंगुरेवासीद्रैक्वनामा महामुनिः

Par la grande puissance de sa tapas, il obtint une longue vie ; pourtant, de naissance, le grand muni nommé Raikva était boiteux.

Verse 11

पंगुत्वादसमर्थोऽभूद्गंतुं तीर्थान्यसौ मुनिः । संति यानि तु तीर्थानि गन्धमादनपर्वते

À cause de sa claudication, ce sage muni ne put aller au loin vers d’autres tīrtha. Pourtant, il existe des tīrtha sacrés sur le mont Gandhamādana.

Verse 12

तानि गच्छति सामीप्याच्छकटेनैव संचरन् । स यद्रैक्वो मुनिवरो युग्वेन सह वर्तते

Se déplaçant au moyen d’un char, il se rendait à ces tīrtha voisins. Ainsi le sage éminent Raikva demeurait avec un « yugva » (char).

Verse 13

तपस्वी वैदिकैर्लोके सयुग्वैत्यभिधीयते । युग्वेति शकटं प्रोक्तं स तेन सह वर्तते

Parmi les gens védiques de ce monde, un tel ascète est appelé « Sa-yugva ». On dit que « yugva » signifie un char ; c’est pourquoi il vivait avec lui.

Verse 14

स खल्वेवं मुनिश्रेष्ठः सयुग्वानाम वै मुनिः । पूर्णज्ञानस्तपस्तेपे गन्धमादनपर्वते

Ainsi donc, le meilleur des munis—le sage véritablement connu sous le nom de Sa-yugva—accomplit des austérités sur le mont Gandhamādana, doté d’une connaissance parfaite.

Verse 15

ग्रीष्मे पञ्चाग्निमध्यस्थः सोऽतप्यत महत्तपः । वर्षायां कण्ठदघ्नेषु जलेषु समवर्तत

En été, assis au milieu des cinq feux, il entreprit un grand tapas ; et durant la saison des pluies, il demeurait dans des eaux montant jusqu’à la gorge.

Verse 16

तपसा शोषिते गात्रे पामा तस्य व्यजायत । कण्डूयत स पामानं दिवारात्रं मुनीश्वरः

Quand son corps eut été desséché par l’ascèse, la maladie de la démangeaison (pāmā) naquit en lui. Ce seigneur des sages ne cessait de gratter l’éruption jour et nuit.

Verse 17

कण्डूयमान एवायं पामानं न तपोऽत्यजत् । अजायत मनस्त्वेवं तस्य सयुग्वनो मुनेः

Bien qu’il se grattât sans cesse cette pāmā, il n’abandonna pas son ascèse. Ainsi une pensée s’éleva dans l’esprit du sage Sayugvā.

Verse 18

यमुनायां च गंगायां गयायां चाधुनैव हि । अस्मिंस्तीर्थे त्रये पुण्ये स्नातव्यं हि मया त्विति

«Oui, je dois me baigner dès maintenant dans la Yamunā, dans le Gaṅgā et à Gayā. En ce seul lieu saint—ce triple tīrtha de bon augure—je dois accomplir le bain», se résolut-il.

Verse 19

एवं विचिंत्य स मुनिरन्यां चिंतामथाकरोत् । अहं हि जन्मना पंगुरतः स्नानं हि दुर्लभम्

Ayant ainsi réfléchi, le sage fut saisi d’une autre inquiétude : «Je suis boiteux depuis la naissance ; pour moi, le bain est vraiment difficile à obtenir».

Verse 20

अतिदूरं मया गन्तुं शकटेन न शक्यते । किं करोम्यधुनेत्येवं स वितर्क्य महामतिः

«C’est trop loin ; je ne puis m’y rendre, même en charrette. Que ferai-je donc à présent ?» Ainsi délibéra l’homme à la grande âme.

Verse 21

तीर्थत्रयेषु स्नानार्थं कर्तव्यं निश्चिकाय वै । अप्रसह्यमनाधृष्यं विद्यते मे तपोबलम्

Il résolut avec fermeté : «Pour me baigner dans les trois tīrtha, cela doit être accompli. En moi demeure la puissance du tapas, irrésistible et inviolable.»

Verse 22

तेनैवावाहयिष्यामि तद्धि तीर्थत्रयं त्विह । इति निश्चित्य मनसा प्राङ्मुखो नियतेंद्रियः

«Par cette même puissance, j’invoquerai ici même ce triple tīrtha.» Ayant ainsi tranché en son esprit, tourné vers l’est et les sens maîtrisés, (il se prépara).

Verse 23

त्रिराचम्य च सयुग्वान्दध्यौ क्षणमतंद्रितः । तस्य मंत्रप्रभावेन यमुना सा महानदी

Sayugvā but l’eau trois fois pour la purification, puis médita un instant sans relâche. Par la puissance de son mantra, la grande rivière Yamunā (répondit).

Verse 24

गंगा च जह्नुतनया गया सा पापनाशिनी । भूमिं निर्भिद्य तिस्रोपि पातालात्सहसोत्थिताः

Et Gaṅgā —fille de Jahnu— ainsi que Gayā, destructrice des péchés : toutes trois, fendant la terre, surgirent d’un seul élan des mondes souterrains.

Verse 25

मानुषं रूपमास्थाय सयुग्वानमुपेत्य च । ऊचुः परमसंहृष्टा हर्षयंत्यश्च तं मुनिम्

Ayant revêtu une forme humaine et s’étant approchés de Sayugvā, ils parlèrent, comblés d’une joie suprême, réjouissant ce sage muni.

Verse 26

सयुग्वन्रैक्व भद्रं ते ध्यानादस्मादुपारम । त्वन्मत्रेण समाकृष्टा वयमत्र समागताः

Ô Sayugvan, ô Raikva—bénédictions sur vous. Cessez cette méditation. Attirées ici par votre seule présence et puissance, nous sommes venues en ce lieu.

Verse 27

कि कर्तव्यं तवास्माभिस्तद्वदस्व मुनीश्वर । इति तासां वचः श्रुत्वा सयुग्वान्हि महामुनिः

«Que devons-nous faire pour toi ? Dis-le-nous, ô seigneur parmi les sages.» Entendant leurs paroles, le grand muni Sayugvan…

Verse 28

ध्यानादुपारमत्तूर्णं ताश्चापश्यत्पुरः स्थिताः । स ताः संपूज्य विधिवद्रैक्वो वाचमभाषत

Il se retira aussitôt de la méditation et les vit debout devant lui. Les ayant honorées selon le rite, Raikva prononça ces paroles.

Verse 29

यमुने देवि हे गंगे हे गये पापनाशिनि । सन्निधानं कुरुध्वं मे गन्धमादनपर्वते

«Ô déesse Yamunā, ô Gaṅgā, ô Gayā, destructrice des péchés, soyez présentes pour moi ici, sur le mont Gandhamādana.»

Verse 30

यत्र भूमिं विनिर्भिद्य भवत्य इह निर्गताः । तानि पुण्यानि तीर्थानि भवेयुर्वोऽभिधानतः

«Là où, fendant la terre, vous jaillirez ici, ces lieux deviendront de saints tīrthas, connus sous vos propres noms.»

Verse 31

सहसांतरधीयंत तथास्त्वित्येव तत्र ताः । तदाप्रभृति तीर्थानि तानि त्रीण्यपि भूतले

Aussitôt, elles s’évanouirent en ce lieu, disant : « Qu’il en soit ainsi ». Dès lors, ces trois tīrthas prirent place sur la terre.

Verse 32

तेनतेनाभिधानेन गीयन्ते सर्वदा जनैः । यत्र भूमिं विनिर्भिद्य यमुना निर्गता तदा

Sous ces mêmes appellations, les gens les chantent et les célèbrent sans cesse. Là où Yamunā perça la terre et en jaillit—là, en vérité…

Verse 33

यमुनातीर्थमिति वै तज्जनैरभिधीयते । यतो वै पृथिवीरंध्राज्जाह्नवी सहसोत्थिता

Ce lieu est véritablement nommé par les gens « Yamunā-tīrtha ». Et là où Jāhnavī (Gaṅgā) surgit soudain d’une fissure de la terre…

Verse 34

गंगातीर्थमिति ख्यातं तल्लोके पापनाशनम् । गया हि मानुषं रूपं यत आस्थाय निर्ययौ

Il est renommé dans le monde comme « Gaṅgā-tīrtha », qui détruit les péchés. Et de là d’où Gayā, ayant pris forme humaine, sortit…

Verse 35

तदेव भूमिविवरं गयातीर्थं प्रचक्षते । एवमेतन्महापुण्यं तीर्थत्रयमनुत्तमम्

Cette même ouverture dans la terre est appelée « Gayā-tīrtha ». Ainsi, cette triade de tīrthas, incomparable et hautement méritoire, est d’une grande sainteté.

Verse 36

रैक्वमंत्रप्रभावेण पृथिव्याः सहसोत्थितम् । अत्र तीर्थत्रये स्नानं ये कुर्वंति नरोत्तमाः

Par la puissance du mantra de Raikva, ce lieu sacré jaillit soudain de la terre. Les meilleurs des hommes qui s’y baignent aux trois tīrthas obtiennent un grand mérite (puṇya).

Verse 37

तेषामज्ञाननाशः स्याज्ज्ञानमप्युदयं लभेत् । स्वमंत्रेण समाकृष्टे तत्र तीर्थत्रये मुनिः

Pour eux, l’ignorance est détruite et la connaissance s’élève en eux. Là, dans la triade de tīrthas attirée par son propre mantra, demeurait le muni Raikva.

Verse 38

स्नानं समाचरन्नित्यं स कालानत्यवाहयत् । एतस्मिन्नेव काले तु राजा जानश्रुतिर्महान्

Accomplissant chaque jour les rites du bain, il y laissait s’écouler le temps. Or, en ce même temps vivait le grand roi nommé Janāśruti.

Verse 39

पुत्रसंज्ञस्य राजर्षेः पौत्रो धर्मैकतत्परः । देयमन्नादि स तदा ह्यर्थिभ्यः श्रद्धयैव यत्

Il était le petit-fils du rājarṣi nommé Putrasaṃjña, voué uniquement au dharma. Alors, il donnait aux suppliants nourriture et autres dons—tout ce qui devait être offert—avec une foi pure.

Verse 40

तस्मादेनं नजालोके श्रद्धादेयं प्रचक्षते । यतो बहुतरं वाक्यमन्नाद्यस्य महीपतेः

C’est pourquoi, dans le monde, on l’appelle « Śraddhādeya », « celui dont les dons sont offerts avec foi », car la proclamation du roi au sujet de la nourriture et des provisions fut abondante et d’une portée étendue.

Verse 41

अर्थिनां क्षुधितानां तु तृप्त्यर्थं वर्तते गृहे । अतोयमर्थिभिः सर्वैर्बहुवाक्य इतीर्यते

Dans sa demeure, il y avait de quoi rassasier les suppliants et les affamés ; c’est pourquoi tous les chercheurs le nommaient « Bahuvākya », celui dont l’appel et la promesse se faisaient entendre au loin.

Verse 42

स वै पौत्रायणो राजा जानश्रुतसुतो बली । प्रियातिथिर्बभूवासौ बहुदायी तथाऽभवत्

Ce puissant roi, Pautrāyaṇa, fils de Janāśruti, devint un ami des hôtes ; et, en vérité, il devint un donateur prodigue.

Verse 43

नगरेषु च राष्ट्रेषु ग्रामेषु च वनेषु च । चतुष्पथेषु सर्वेषु महामार्गेषु सर्वशः

Dans les cités et les royaumes, dans les villages et les forêts ; à tous les carrefours et le long des grandes routes, partout—

Verse 44

बह्वन्नपान संयुक्तं सूपशाकादिसंयुतम् । आतिथ्यं कल्पयामास तृप्तयेऽर्थिजनस्य वै

Il organisa une hospitalité pourvue d’abondants mets et boissons, avec soupes, légumes et autres, afin que l’assemblée des suppliants fût pleinement rassasiée.

Verse 45

अन्नपानादिकं सर्वमुपयुड्ध्वमिहार्थिनः । इत्यसौ घोषयामास तत्र तत्र जनास्पदे

«Que tous ceux qui cherchent viennent ici et prennent de tout : nourriture, boisson et tout ce qui est requis !» Ainsi fit-il proclamer, maintes fois, en tout lieu de rassemblement.

Verse 46

तस्य प्रियातिथेरेव नृपस्य बहुदायिनः । अर्थिभ्यो दानशौंडस्य गुणाः सर्वत्र विश्रुताः

Les vertus de ce roi—qui aimait honorer les hôtes, prodigue en dons et champion de la charité envers les suppliants—étaient renommées partout.

Verse 47

अथ पौत्रायणस्यास्य गुण ग्रामेण वर्ततः । देवर्षयो महाभागास्तस्यानुग्रहकांक्षिणः

Or, tandis que ce descendant de Pautrāyaṇa vivait paré d’un cortège de vertus, les bienheureux devarṣis, désireux de lui accorder leur grâce, s’approchèrent.

Verse 49

हंसरूपं समास्थाय निदाघसमये निशि । रमणीयां विधायाशु श्रेणीमाकाशमागतः

Ayant pris la forme de cygnes, dans la nuit de la saison brûlante, ils composèrent aussitôt une belle formation de vol et s’élevèrent dans le ciel.

Verse 50

तरसा पततां तेषां हंसानां पृष्ठतो व्रजन् । एको हंसस्तु संबोध्य हंसमग्रेसरं तदा

Tandis que ces cygnes volaient avec vitesse, l’un d’eux, marchant à l’arrière, s’adressa alors au cygne qui menait la marche.

Verse 51

सोपहासमिदं वाक्यं प्राह शृण्वति राजनि । भोभो भल्लाक्ष भल्लाक्ष पुरो गच्छन्मरालक

Avec un sourire moqueur, il dit ces paroles tandis que le roi écoutait : «Hé, hé ! Ô toi aux yeux perçants—aux yeux perçants ! Ô cygne qui marches en tête !»

Verse 52

सौधमध्ये पुरस्ताद्वै जानश्रुतसुतो नृपः । वर्तते पूजनीयोऽयं न पश्यसि किमंधवत्

Au cœur du palais, juste devant toi, se tient le roi, fils de Jānaśruta, digne d’adoration. Pourquoi ne le vois-tu pas, comme si tu étais aveugle ?

Verse 53

यस्य तेजो दुराधर्षमाब्रह्म भवनादिदम् । अनंतादित्यसंकाशं ज्वलते पुरतो भृशम्

Sa splendeur est irrésistible, s’élevant jusqu’au séjour de Brahmā ; elle flamboie avec puissance devant toi, pareille au soleil sans fin.

Verse 54

तमतिक्रम्य राजर्षिं मा गास्त्वमुपरि द्रुतम् । यदि गच्छसि तत्तेजस्सांप्रतं त्वां प्रधक्ष्यति

Ne t’élance pas à la hâte au-dessus de ce rājarsi en le dépassant. Si tu poursuis, son éclat te brûlera sur-le-champ.

Verse 55

इत्युक्तवंतं तं हंसमग्रतः प्रत्यभाषत । अहो भवानभिज्ञोऽसि श्लाघनीयोऽसि सूरिभिः

Ainsi interpellé, le cygne de devant répondit à ce cygne : « Ah ! Tu es clairvoyant ; les sages doivent te louer. »

Verse 56

अश्लाघनीयं कितवं यत्त्वमेनं प्रशंससे । प्रशंससे किमर्थं त्वमल्पं संतमिमं जनम्

« Tu es un trompeur : il n’est pas digne d’éloge, et pourtant tu le loues ! Pourquoi louer cet homme si insignifiant ? »

Verse 57

भस्रावत्पशुवच्चैव केवलं श्वासधारिणम् । न ह्ययं वेत्ति धर्माणां रहस्यं पृथिवी पतिः

Tel une bête, il n’est qu’un porteur de souffle : une vie réduite en cendres. Ce seigneur de la terre ne connaît pas le secret intérieur du dharma.

Verse 58

तत्त्वज्ञानी यथा रैक्वः सयुग्वान्ब्राह्मणोत्तमः । रैक्वस्य हि महज्ज्योतीरहस्यं दैवतैरपि

Raikva —appelé Sayugvān, le meilleur des brāhmaṇas— est un connaisseur de la Réalité. En vérité, le secret de sa grande Lumière intérieure est connu même parmi les dieux.

Verse 59

न ह्यस्य प्राणमात्रस्य तेजस्तादृशमस्ति वै । रैक्वस्य पुण्यराशीनामियत्ता नैव विद्यते

Chez cet homme, qui ne vit qu’au niveau du souffle, un tel éclat n’existe pas. Mais la mesure des mérites accumulés de Raikva est vraiment au-delà de toute connaissance.

Verse 60

गण्यते पांसवो भूमेर्गण्यंते दिवि तारकाः । रैक्वपुण्यमहामेरुसमूहो नैव गण्यते

Les grains de poussière de la terre peuvent être comptés ; les étoiles du ciel peuvent être comptées. Mais l’immense chaîne montagneuse du mérite de Raikva ne peut être comptée en aucune manière.

Verse 61

किं च तिष्ठंत्विमे धर्मा नश्वरास्तस्य वै मुनेः । ब्रह्मज्ञानमबाध्यं यत्तेन स श्लाघ्यते मुनिः

Que les autres vertus demeurent ; pourtant, pour ce sage, elles sont périssables. C’est parce qu’il possède la connaissance de Brahman, sans entrave, que le muni est vraiment digne de louange.

Verse 62

जानश्रुतेस्तु तादृक्षो धर्म एव न विद्यते । दुर्लभं यत्तु योगीन्द्रैः कुतस्तज्ज्ञानवैभवम्

Mais chez Jānaśruti, on ne trouve point un dharma de cette sorte. Si cette réalisation est rare même pour les seigneurs des yogins, comment pourrait-il avoir une telle splendeur de connaissance ?

Verse 63

परित्यज्य दुरात्मानं तद्वराकमिमं जनम् । स एव रैक्वः सयुग्वाञ्छ्लाघ्यतां भवता मुनिः

Délaissant cet être misérable au cœur mauvais, que ce soit ce Raikva lui-même, nommé Sayugvān, qui soit loué par toi, ô sage.

Verse 64

जन्मना पंगुरपि यः स्वस्य स्नानचिकीर्षया । गंगां च यमुनां चापि गयामपि मुनीश्वरः

Bien que boiteux dès la naissance, ce seigneur des sages—désirant accomplir son propre bain sacré—(fit venir) même la Gaṅgā, la Yamunā et Gayā elle-même.

Verse 65

आह्वयामास मन्त्रेण निजाश्रमसमीपतः । तस्य ब्रह्मविदो रैक्वमहर्षेर्धर्मसंचये

Par un mantra, il les invoqua près de son propre āśrama : lui, Raikva, grand ṛṣi et connaisseur de Brahman, riche d’un trésor accumulé de dharma.

Verse 66

अंतर्भवंति धर्मौघास्त्रैलोक्योदरवर्तिनाम् । रैक्वस्य धर्मकक्षा तु न हि त्रैलोक्यवर्तिनाम्

Les flots du dharma de ceux qui demeurent au sein des trois mondes peuvent encore être contenus; mais la « sphère du dharma » de Raikva ne peut être contenue par rien de ce qui est dans les trois mondes.

Verse 67

प्राणिनां धर्मकक्षायामन्तर्भवति कर्हिचित । एवमग्रेसरे हंसे कथित्वोपरते सति

Ainsi, ô le plus éminent des hamsas, il arrive parfois qu’un être vivant pénètre jusqu’à l’enceinte même du dharma. Quand le Hamsa conducteur eut parlé ainsi et se tut,

Verse 68

हंसरूपा मुनींद्रास्ते ब्रह्मलोकं ययुः पुनः । अथ पौत्रायणो राजा जानश्रुतिररिंदमः

Ces sages seigneurs, ayant pris la forme de hamsas, repartirent vers le monde de Brahmā. Alors le roi Jānaśruti, descendant de Pautrāyaṇa, dompteur des ennemis,

Verse 69

रैक्वं चोत्कर्षकाष्ठायां निशम्य परमावधिम् । विषण्णोऽभवदत्यर्थं वराकोऽक्षजितो यथा

Et, apprenant que Raikva avait atteint le sommet suprême de l’excellence, il fut accablé de tristesse, tel un pauvre homme vaincu au jeu de dés.

Verse 70

चिंतयामास स नृपः पौनःपुन्येन निःश्वसन् । हंस उत्कर्षयन्रैक्वं निकृष्टं मामिहाब्रवीत्

Ce roi réfléchit encore et encore, poussant de profonds soupirs : «Le hamsa, exaltant Raikva, a parlé de moi ici comme d’un être inférieur».

Verse 71

अहो रैक्वस्य माहात्म्यं यं प्रशंसंति पक्षिणः । तत्परित्यज्य संसारं सर्वं राज्यमिहाधुना

Ah, la grandeur de Raikva, que même les oiseaux célèbrent ! Renonçant aux liens du monde, j’abandonnerai tout ce royaume, ici et maintenant.

Verse 72

सयुग्वानं महात्मानं तमेव शरणं व्रजे । कृपानिधिः स वै रैक्वः शरणं मामु पागतम्

C’est auprès de ce magnanime Sayugvāna seul que je prends refuge. Raikva est vraiment un trésor de compassion ; il accordera asile à moi qui suis venu chercher protection.

Verse 73

प्रतिगृह्यात्मविज्ञानं मह्यं समुपदेक्ष्यति । इत्यसौ चिंतयन्नेव कथंकथमपि द्विजाः

M’ayant accueilli, il m’enseignera assurément la connaissance du Soi. Pensant ainsi, il parvint tant bien que mal à avancer, ô deux-fois-nés,

Verse 74

जाग्रन्नेवायमुद्वेलां रात्रिं तामत्यवाह यत् । निशावसाने संप्राप्ते बंदिवृन्दप्रवर्तितम्

Il passa cette nuit agitée sans fermer l’œil. Et lorsque vint la fin de la nuit, commença la proclamation rituelle de l’assemblée des bardes,

Verse 75

अशृणोन्मंगलरवं तूर्यघोषसमन्वितम् । तदाकर्ण्य महाराजस्तदा तल्पस्थ एव सन्

Il entendit des acclamations de bon augure, mêlées au fracas des instruments. À ce son, le grand roi—encore étendu sur sa couche—

Verse 76

सारथिं शीघ्रमाहूय बभाषे सादरं वचः । सारथे सत्वरं गत्वा रथमारुह्य वेगवत्

Ayant aussitôt mandé le cocher, il lui adressa des paroles pleines de respect : «Ô cocher, hâte-toi, monte sur le char et conduis avec célérité».

Verse 77

आश्रमेषु महर्षीणां पुण्येषु विपिनेषु च । विविक्तेषु प्रदेशेषु सतामावासभूमिषु

«(Cherche-le) dans les āśramas des grands ṛṣi, dans les forêts sanctifiées, dans les contrées retirées et dans les lieux qui sont demeure des saints».

Verse 78

तीर्थानां च नदीनां च कूलेषु पुलिनेषु च । अन्येषु च प्रदेशेषु यत्र संति मुनीश्वराः

«(Cherche-le) sur les rives et les bancs de sable des tīrtha et des rivières sacrées, et aussi dans d’autres contrées, partout où se trouvent les seigneurs des munis».

Verse 79

तेषु सर्वेषु योगींद्रं पंगुं शकटसंस्थितम् । रैक्वाभिधानं सर्वेषां धर्माणामेकसंश्रयम्

«Parmi tous ces lieux se trouve le seigneur des yogin : boiteux, assis dans un char, nommé Raikva, l’unique refuge et soutien de tous les dharma».

Verse 80

ब्रह्मज्ञानैकनिलयं सयुग्वानं गवेषय । अन्विष्य तूर्णं मत्प्रीत्यै पुनरागच्छ सारथे

«Cherche ce Sayugvāna, l’unique demeure de la connaissance de Brahman. L’ayant trouvé, reviens sans délai pour ma satisfaction, ô cocher».

Verse 81

स तथेति विनिर्गत्य वेगवद्रथसंस्थितः । सर्वत्रान्वेषयामास रैक्वं ब्रह्मविदं मुनिम्

Disant : « Qu’il en soit ainsi », il partit, monté sur un char rapide, et se mit à chercher partout Raikva, le sage qui connaît le Brahman.

Verse 82

गुहासु पर्वतानां च मुनीनामाश्रमेषु च । संचचार महीं कृत्स्नां तत्र तत्र गवेषयन्

Cherchant de-ci de-là, il parcourut la terre entière : les grottes des montagnes et les āśramas des munis, enquêtant en tout lieu.

Verse 83

अन्विष्य विविधान्देशान्सारथिस्त्वरया सह । क्रमान्महर्षिसंबाधं गंधमादनमन्वगात्

Après avoir cherché en maints pays, le cocher, pressé, parvint en temps voulu à Gandhamādana, foisonnant de grands ṛṣis.

Verse 84

मार्गमाणः स तत्रापि तं ददर्श मुनीश्वरम् । कंडूयमानं पामानं शकटीयस्थलस्थि तम्

Cherchant encore en ce lieu, il vit ce seigneur parmi les munis : atteint de plaies prurigineuses, se grattant, et gisant à terre près d’un chariot.

Verse 85

अद्वैतनिष्कलं ब्रह्म चिंतयंतं निरन्तरम् । तं दृष्ट्वा सारथिस्तत्र सयुग्वानं महामुनिम्

Contemplant sans relâche le Brahman non-duel et sans parties, le cocher, l’ayant vu, reconnut là le grand muni Sayugvāna.

Verse 86

रैक्वोऽयमिति संचिंत्य तमासाद्य प्रणम्य च । विनयान्मुनिमप्राक्षीदुपविश्य तदन्तिके

Pensant : «C’est Raikva», il s’approcha de lui et se prosterna. Puis, avec humilité, il interrogea le sage, assis tout près, à ses côtés.

Verse 87

सयुग्वान्रैक्वनामा च ब्रह्मन्किं वै भवानिति । तस्य वाक्यं समाकर्ण्य स मुनिः प्रत्यभाषत

«Ô brahmane, es-tu Sayugvān, aussi nommé Raikva ? Qui es-tu donc en vérité ?» Ayant entendu ces paroles, le sage muni répondit.

Verse 88

अहमेव सयुग्वान्वै रैक्वनामेति वै तदा । इत्याकर्ण्य मुने र्वाक्यमिंगितैर्बहुभिस्तथा

«Je suis bien Sayugvān, appelé Raikva», dit-il alors. Entendant les paroles du muni, il comprit aussi grâce à de nombreux signes subtils.

Verse 89

कुटुम्बभरणार्थाय धनेच्छामवगम्य च । सर्वं न्यवेदयद्राज्ञे निवृत्तो गंधमादनात्

Comprenant qu’il agissait par désir de richesse afin de nourrir sa famille, il rapporta tout au roi, après être revenu de Gandhamādana.

Verse 90

जानश्रुतिर्निशम्याथ सारथेर्वाक्यमादरात् । षट्शतानि गवां चापि निष्कभारं धनस्य च

Alors Jānaśruti, écoutant avec respect le récit du cocher, fit préparer six cents vaches, ainsi qu’un fardeau de richesse en niṣkas (pièces d’or).

Verse 91

रथं चाश्वतरीयुक्तं समादाय त्वरान्वितः । पौत्रायणः स राजर्षिस्तं रैक्वं प्रतिचक्रमे

Prenant un char attelé de juments rapides, Pautrāyaṇa, le roi-sage, se hâta en direction de Raikva.

Verse 92

गत्वा च वचनं प्राह तं रैक्वं स महीपतिः । भगवन्रैक्व सयुग्वन्मद्दत्तं प्रतिगृह्यताम्

S’y étant rendu, le seigneur du pays s’adressa à Raikva : «Ô Raikva bienheureux, ô Sayugvān, daigne recevoir ce que je t’ai offert.»

Verse 93

षट्शतानि गवां चापि निष्कभारं धनस्य च । रथं चाश्वतरीयुक्तं प्रतिगृह्णीष्व मामकम्

«Reçois de moi six cents vaches, un fardeau de richesses en niṣkas, et un char attelé de juments.»

Verse 94

गृहीत्वा सवमेतत्तु भो ब्रह्मन्ननुशाधि माम् । अद्वैतब्रह्मविज्ञानं मह्यं समुपदिश्यताम्

«Après avoir reçu tout cela, ô brahmane, instruis-moi. Enseigne-moi la connaissance du Brahman non-duel (Advaita).»

Verse 95

इति तस्य वचः श्रुत्वा सस्पृहं च संसभ्रम् । रैक्वः प्रत्याह सयुग्वाञ्जानश्रुतिमरिंदमम्

Entendant ses paroles, pleines d’ardeur et d’empressement, Raikva, le sage Sayugvān, répondit à Jānaśruti, le vainqueur des ennemis.

Verse 96

रैक्व उवाच । एता गावस्तवैवास्तु निष्कभारस्तथा रथः । किमल्पेन ममानेन बहुकल्पेषु जीवतः

Raikva dit : «Que ces vaches restent à toi, ainsi que le fardeau de niṣkas et le char. À quoi me servirait ce modeste don, à moi qui ai vécu durant tant de kalpas ?»

Verse 97

न मे कुटुंब निर्वाहे पर्याप्तमिदमंजसा । एवं शतगुणं चापि यदि दत्तं त्वया मम

Cela ne suffit nullement à faire vivre ma maisonnée. Même si tu m’en donnais cent fois davantage, ce ne serait encore que richesse du monde.

Verse 98

नालं तदपि राजेंद्र कुटुंबभरणाय वै । इति रैक्ववचः श्रुत्वा जानश्रुतिरभाषत

«Même cela ne suffit pas, ô le meilleur des rois, pour nourrir une maisonnée.» Entendant les paroles de Raikva, Jānaśruti répondit.

Verse 99

जानश्रुतिरुवाच । त्वयोपदिश्यमानस्य ब्रह्मज्ञानस्य वै मुने । न हि मूल्यमिदं ब्रह्मन्गोधनं रथ एव च

Jānaśruti dit : «Ô sage, pour la connaissance de Brahman que tu dois m’enseigner—ô vénérable brāhmane—ni la richesse en bétail ni même les chars n’en sont le “prix”.»

Verse 100

प्रतिगृह्णीष्व वा मा वा ममैतत्तु गवादिकम् । निष्कलाद्वैतविज्ञानं ब्रह्मन्नुपदिशस्व मे । तदाकर्ण्य वचस्तस्य सयुग्वान्वाक्य मब्रवीत्

«Accepte ou refuse ces présents miens—bétail et le reste. Mais, ô brāhmane, enseigne-moi la connaissance de la Réalité sans parties, non-duelle.» À ces mots, Sayugvān répondit.

Verse 101

रैक्व उवाच । निर्वेदो यस्य संसारे तथा वै पुण्यपापयोः

Raikva dit : «Celui qui éprouve le détachement envers l’existence mondaine—et de même envers le mérite et le péché…»

Verse 110

उपातिष्ठत राजासौ सयुग्वानं गुरुं पुनः । सयुग्वा स च रैक्वोऽपि मुनींद्रैरपि दुर्लभम्

Ce roi, de nouveau, se tint au service de Sayugvān comme de son guru. Sayugvān —et Raikva aussi— étaient difficiles à obtenir même pour les plus grands des sages.

Verse 116

निर्भिद्याज्ञानतिमिरं ब्रह्मभूयाय कल्पते

En perçant les ténèbres de l’ignorance, on devient apte à l’état de Brahman, à l’union avec Brahman.