
Dans ce chapitre, Śiva (en tant que Parameśvara/Rudra) adresse à Viṣṇu des prescriptions concernant l’administration cosmique et l’éthique de la bhakti. Il lui ordonne de demeurer honoré et digne d’adoration dans tous les mondes, et d’agir avec fermeté lorsque la souffrance surgit dans l’univers créé par Brahmā, faisant de Viṣṇu l’instrument de la suppression de l’affliction collective. Śiva promet une assistance active dans les entreprises difficiles, y compris la soumission d’adversaires redoutables, et enjoint Viṣṇu de prendre diverses formes d’avatāra afin d’accroître la renommée du dharma et d’accomplir la délivrance (tāraṇa) des êtres. Le cœur doctrinal affirme que Rudra et Hari sont réciproquement objets de contemplation (dhyeya) et nie toute séparation réelle entre eux, proclamant leur unité essentielle (aikatva) « en vérité, par grâce accordée, et même dans le jeu divin (līlā) ». Le chapitre établit aussi une règle éthico-sectaire : les dévots de Rudra qui calomnient Viṣṇu perdent leurs mérites acquis et chutent dans des états infernaux par ordre de Śiva ; inversement, Viṣṇu est présenté comme dispensateur de libération et de jouissance, digne d’être adoré, et comme soutien du dharma par la retenue et la grâce (nigraha–anugraha).
Verse 1
परमेश्वर उवाच । अन्यच्छृणु हरे विष्णो शासनं मम सुव्रत । सदा सर्वेषु लोकेषु मान्यः पूज्यो भविष्यसि
Parameśvara (le Seigneur Śiva) dit : «Ô Hari, ô Viṣṇu, écoute encore un ordre de ma part, toi aux vœux nobles. Dans tous les mondes, en tout temps, tu seras honoré et vénéré».
Verse 2
ब्रह्मणा निर्मिते लोके यदा दुखं प्रजायते । तदा त्वं सर्वदुःखानां नाशाय तत्परो भव
Lorsque, dans le monde créé par Brahmā, la souffrance surgira, alors consacre-toi entièrement à la destruction de toutes les peines, en prenant refuge en Śiva et en sa grâce.
Verse 3
सहायं ते करिष्यामि सर्वकार्ये च दुस्सहे । तव शत्रून्हनिष्यामि दुस्साध्यान्परमोत्कटान्
«Je serai ton soutien en toute œuvre, même dans les tâches difficiles à endurer. Je détruirai tes ennemis, ces adversaires les plus redoutables et si durs à vaincre».
Verse 4
विविधानवतारांश्च गृहीत्वा कीर्तिमुत्तमाम् । विस्तारय हरे लोके तारणाय परो भव
Revêtant des incarnations diverses et portant la gloire la plus haute, ô Hari, répands-la dans le monde ; pour la délivrance des êtres, sois souverainement voué à leur salut.
Verse 5
गुणरूपो ह्ययं रुद्रो ह्यनेन वपुषा सदा । कार्यं करिष्ये लोकानां तवाशक्यं न संशयः
Ce Rudra est, en vérité, l’incarnation même des guṇa ; et par cette forme, Il accomplira sans cesse l’œuvre pour les mondes. Ce qui serait impossible pour Toi ne demeurera pas impossible : il n’y a nul doute.
Verse 6
रुद्रध्येयो भवांश्चैव भवद्ध्येयो हरस्तथा । युवयोरन्तरन्नैव तव रुद्रस्य किंचन
On doit te contempler en méditation comme Rudra, et Hara (Śiva) doit être contemplé comme toi. Entre vous deux, il n’existe vraiment aucune différence, car tu es Rudra Lui-même.
Verse 7
वस्तुतश्चापि चैकत्वं वरतोऽपि तथैव च । लीलयापि महाविष्णो सत्यं सत्यं न संशयः
Ô Mahāviṣṇu, ton unité (avec Śiva) est vraie en son essence, vraie par le don accordé, et vraie même comme līlā, le jeu divin. C’est la vérité, la vérité; nul doute n’est permis.
Verse 8
रुद्रभक्तो नरो यस्तु तव निंदां करिष्यति । तस्य पुण्यं च निखिलं द्रुतं भस्म भविष्यति
Mais si un homme, pourtant dévot de Rudra, se livre à la médisance contre toi, alors tout son mérite amassé sera promptement réduit en cendres.
Verse 9
नरके पतनं तस्य त्वद्द्वेषात्पुरुषोत्तम । मदाज्ञया भवेद्विष्णो सत्यं सत्यं न संशयः
« Ô Puruṣottama (Viṣṇu), par inimitié envers toi, il tombera en enfer. Par Mon ordre, ô Viṣṇu—c’est vrai, vrai ; il n’y a aucun doute. »
Verse 10
इति श्रीशिवमहापुराणे द्वितीयायां रुद्रसंहितायां प्रथमखंडे सृष्ट्युपाख्याने परम शिवतत्त्ववर्णनं नाम दशमोऽध्यायः
Ainsi, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa—au sein de la seconde section, la Rudra-saṃhitā—dans le premier khaṇḍa, au récit de la Sṛṣṭi (la Création), s’achève le dixième chapitre intitulé « Description du Principe suprême (Tattva) de Parama Śiva ».
Verse 11
इत्युक्त्वा मां च धातारं हस्ते धृत्वा स्वयं हरिम् । कथयामास दुःखेषु सहायो भव सर्वदा
Ayant ainsi parlé, il prit par la main moi-même et Dhātā (Brahmā), puis s’adressa en personne à Hari (Viṣṇu) en disant : «Dans les temps de peine, sois un soutien—toujours.»
Verse 12
सर्वाध्यक्षश्च सर्वेषु भुक्तिमुक्तिप्रदायकः । भव त्वं सर्वथा श्रेष्ठस्सर्वकामप्रसाधकः
Sois le surveillant de tous les êtres en toute manière, le dispensateur de la jouissance (bhukti) et de la délivrance (mukti). Sois, à tous égards, le Suprême, accomplissant tout désir légitime.
Verse 13
सर्वेषां प्राणरूपश्च भव त्वं च ममाज्ञया । संकटे भजनीयो हि स रुद्रो मत्तनुर्हरे
«Par Mon ordre, tu deviendras la forme même du souffle vital (prāṇa) en tous les êtres. En temps de détresse, ce Rudra —manifestation de Mon propre corps— doit assurément être vénéré, ô Hari.»
Verse 14
त्वां यस्समाश्रितो नूनं मामेव स समाश्रितः । अंतरं यश्च जानाति निरये पतति ध्रुवम्
Quiconque se réfugie véritablement en Toi se réfugie, sans nul doute, en Moi seul. Mais celui qui imagine une différence entre Toi et Moi tombe assurément en enfer.
Verse 15
आयुर्बलं शृणुष्वाद्य त्रिदेवानां विशेषतः । संदेहोऽत्र न कर्त्तव्यो ब्रह्मविष्णु हरात्मनाम्
Écoute maintenant, tout particulièrement, la durée de vie et la puissance des Trois Dieux. Qu’aucun doute ne soit nourri ici au sujet de ceux dont l’essence même est Brahmā, Viṣṇu et Hara (Śiva).
Verse 16
चतुर्युगसहस्राणि ब्रह्मणो दिनमुच्यते । रात्रिश्च तावती तस्य मानमेतत्क्रमेण ह
On dit que mille ensembles des quatre yuga constituent le jour de Brahmā ; et sa nuit est de même mesure. Ainsi est enseignée, selon l’ordre, cette règle du temps.
Verse 17
तेषां त्रिंशद्दिनेर्मासो द्वादशैस्तैश्च वत्सरः । शतवर्षप्रमाणेन ब्रह्मायुः परिकीर्तितम्
Pour lui, un mois se compose de trente jours de cette sorte, et une année de douze mois semblables. Selon la mesure de cent années ainsi comptées, la durée de vie de Brahmā est proclamée, suivant ce calcul cosmique.
Verse 18
ब्रह्मणो वर्षमात्रेण दिनं वैष्णवमुच्यते । सोऽपि वर्षशतं यावदात्ममानेन जीवति
On dit qu’une seule année de Brahmā constitue un jour de Viṣṇu. Et Viṣṇu, lui aussi, vit cent années de cette mesure, selon son propre décompte du temps.
Verse 19
वैष्णवेन तु वर्षेण दिनं रौद्रं भवेद्ध्रुवम् । हरो वर्षशते याते नररूपेण संस्थितः
Mais par une année vaiṣṇava, on mesure assurément un seul jour de Rudra. Quand cent années se sont écoulées, Hara (Śiva) s’établit en forme humaine, se manifestant parmi les êtres.
Verse 20
यावदुच्छ्वसितं वक्त्रे सदाशिवसमुद्भवम् । पश्चाच्छक्तिं समभ्येति यावन्निश्वसितं भवेत्
Tant que l’inspiration s’élève dans la bouche—née de Sadāśiva—elle atteint ensuite Śakti, et se poursuit jusqu’à ce que l’expiration advienne.
Verse 21
निःश्वासोच्छ्वसितानां च सर्वेषामेव देहिनाम् । ब्रह्मविष्णुहराणां च गंधर्वोरगरक्षसाम्
L’expiration et l’inspiration de tous les êtres incarnés—oui, même celles de Brahmā, de Viṣṇu et de Hara, ainsi que celles des Gandharvas, des Nāgas et des Rākṣasas—(se déploient sous l’ordonnance et la puissance de l’unique Seigneur suprême).
Verse 22
एकविंशसहस्राणि शतैः षड्भिश्शतानि च । अहोरात्राणि चोक्तानि प्रमाणं सुरसत्तमौ
Ô le meilleur des dieux, la mesure a été énoncée comme vingt et un mille six cents cycles de jour et de nuit (ahorātras).
Verse 23
षड्भिच्छवासनिश्वासैः पलमेकं प्रवर्तितम् । घटी षष्टि पलाः प्रोक्ता सा षष्ट्या च दिनं निशा
Par six souffles —inspiration et expiration— on compte un pala. Soixante palas forment, dit-on, une ghaṭī; et soixante ghaṭīs constituent un jour et une nuit.
Verse 24
निश्वासोच्छ्वासितानां च परिसंख्या न विद्यते । सदाशिवसमुत्थानमेतस्मात्सोऽक्षयः स्मृतः
Il n’est point de dénombrement, point de limite mesurable aux expirations et aux inspirations. Puisque de cela procède la manifestation de Sadāśiva, on se souvient de Lui comme d’Akṣaya, l’Imperissable.
Verse 25
इत्थं रूपं त्वया तावद्रक्षणीयं ममाज्ञया । तावत्सृष्टेश्च कार्यं वै कर्तव्यं विविधैर्गुणैः
Ainsi donc, selon Mon ordre, tu dois pour l’instant préserver cette forme. Jusque-là, l’œuvre de la création doit véritablement être accomplie, pourvue de qualités (guṇa) diverses.
Verse 26
ब्रह्मोवाच । इत्याकर्ण्य वचश्शंभोर्मया च भगवान्हरिः । प्रणिपत्य च विश्वेशं प्राह मंदतरं वशी
Brahmā dit : Ayant ainsi entendu les paroles de Śambhu, moi et le Bienheureux Seigneur Hari nous prosternâmes devant Viśveśa, le Maître de l’univers. Alors cet être maître de lui (Hari) parla d’une voix douce et retenue.
Verse 27
विष्णुरुवाच । शंकर श्रूयतामेतत्कृपासिंधो जगत्पते । सर्वमेतत्करिष्यामि भवदाज्ञावशानुगः
Viṣṇu dit : «Ô Śaṅkara, écoute ceci, océan de compassion, Seigneur du monde. J’accomplirai tout cela, demeurant sous l’autorité de ton ordre».
Verse 28
मम ध्येयस्सदा त्वं च भविष्यसि न चान्यथा । भवतस्सर्वसामर्थ्यं लब्धं चैव पुरा मया
Toi seul seras à jamais l’objet constant de ma contemplation, et nul autre. Et c’est de toi, en vérité, que j’ai déjà reçu jadis toute aptitude et toute puissance pour accomplir ma tâche.
Verse 29
क्षणमात्रमपि स्वामिंस्तव ध्यानं परं मम । चेतसो दूरतो नैव निर्गच्छतु कदाचन
Ô Seigneur, ne permets pas qu’un seul instant ta méditation suprême—mon plus haut refuge—s’éloigne de mon esprit, à aucun moment.
Verse 30
मम भक्तश्च यः स्वामिंस्तव निंदा करिष्यति । तस्य वै निरये वासं प्रयच्छ नियतं ध्रुवम्
Ô Seigneur, si quelqu’un qui se prétend mon dévot te calomnie, accorde-lui une demeure fixe et certaine en enfer, assurément et sans défaut.
Verse 31
त्वद्भक्तो यो भवेत्स्वामिन्मम प्रियतरो हि सः । एवं वै यो विजानाति तस्य मुक्तिर्न दुर्लभा
Ô Seigneur, quiconque devient Ton dévot m’est, en vérité, plus cher que tous. Celui qui comprend ce principe—tenant la dévotion envers Toi pour suprême—trouve que la délivrance n’est pas difficile à obtenir.
Verse 32
महिमा च मदीयोद्य वर्द्धितो भवता ध्रुवम् । कदाचिदगुणश्चैव जायते क्षम्यतामिति
En vérité, aujourd’hui ma propre gloire a été assurément accrue par toi. Pourtant, parfois une faute survient ; je t’en prie, pardonne-la.
Verse 33
ब्रह्मोवाच । तदा शंभुस्तदीयं हि श्रुत्वा वचनमुत्तमम् । उवाच विष्णुं सुप्रीत्या क्षम्या तेऽगुणता मया
Brahmā dit : Alors Śambhu, ayant entendu cette parole excellente de sa part, s’adressa à Viṣṇu avec une grande affection : «Pardonne-moi—si j’ai manifesté envers toi quelque manque de discernement ou quelque défaut».
Verse 34
एवमुक्त्वा हरिं नौ स कराभ्यां परमेश्वरः । पस्पर्श सकलांगेषु कृपया तु कृपानिधिः
Ayant ainsi parlé, le Seigneur Suprême—trésor de compassion—toucha de ses deux mains le corps de Hari en tous ses membres, par pure grâce.
Verse 35
आदिश्य विविधान्धर्मान्सर्वदुःखहरो हरः । ददौ वराननेकांश्चावयोर्हितचिकीर्षया
Hara—qui enlève toute souffrance—après nous avoir instruits en divers dharmas, nous accorda aussi de nombreuses grâces, voulant accomplir ce qui est salutaire pour nous deux.
Verse 36
ततस्स भगवाञ्छंभुः कृपया भक्तवत्सलः । दृष्टया संपश्यतो शीघ्रं तत्रैवांतरधीयतः
Alors Bhagavān Śambhu—ému de compassion, toujours tendre envers ses dévots—tandis qu’ils regardaient encore, disparut promptement en ce lieu même, se dérobant à leurs yeux.
Verse 37
तदा प्रकृति लोकेऽस्मिंल्लिंगपूजाविधिः स्मृतः । लिंगे प्रतिष्ठितश्शंभुर्भुक्तिमुक्तिप्रदायकः
Alors, dans ce monde manifesté de Prakṛti, fut établi le rite prescrit du culte du Liṅga. Śambhu, consacré et demeurant dans le Liṅga, accorde à la fois bhukti (jouissance terrestre) et mukti (libération).
Verse 38
लिंगवेदिर्महादेवी लिंगं साक्षान्महेश्वरः । लयनाल्लिंगमित्युक्तं तत्रैव निखिलं जगत्
L’autel du Liṅga est Mahādevī (Śakti), et le Liṅga lui-même est Maheśvara en personne. On l’appelle « Liṅga » parce qu’il est le lieu de la dissolution (laya) ; en cette même Réalité, l’univers tout entier est contenu et s’y résorbe.
Verse 39
यस्तु लैंगं पठेन्नित्यमाख्यानं लिंगसन्निधौ । षण्मासाच्छिवरूपो वै नात्र कार्या विचारणा
Mais celui qui récite chaque jour le récit sacré du Liṅga en la présence même du Liṅga, en six mois devient véritablement de la nature de Śiva ; il n’y a là ni doute ni discussion à avoir.
Verse 40
यस्तु लिंगसमीपे तु कार्यं किंचित्करोति च । तस्य पुण्यफलं वक्तुं न शक्नोमि महामुने
Ô grand sage, quiconque accomplit ne serait-ce qu’un acte infime en présence du Śiva-liṅga—service, offrande ou devoir sacré—obtient un fruit de mérite si vaste que je ne puis l’exposer entièrement.
A directive discourse: Śiva formally commissions Viṣṇu to intervene when suffering arises in Brahmā’s created world, promising assistance and directing Viṣṇu to take multiple avatāras for protection and deliverance.
The chapter encodes a non-separative theology: Rudra and Hari are mutually dhyeya and essentially one (aikatva), while cosmic functions operate through divine command—uniting metaphysics (oneness) with praxis (role-based action).
Multiple avatāras of Viṣṇu are foregrounded as deliberate manifestations adopted for loka-tāraṇa (deliverance of beings) and for restoring order when duḥkha proliferates in the created cosmos.