Adhyaya 59
Nagara KhandaTirtha MahatmyaAdhyaya 59

Adhyaya 59

Sūta rapporte une tradition où Vidura, lié à Hastināpura, demande un enseignement sur le sort posthume de celui qui est sans fils (aputra). Le sage Gālava répond en énumérant douze catégories de « fils » reconnues par le discours du dharma, et affirme que l’absence de toute continuité filiale entraîne des conséquences douloureuses. Troublé par cette parole, Vidura reçoit l’instruction d’établir un « arbre-fils » : un aśvattha consacré sous une identité associée à Viṣṇu, en un lieu de grand mérite décrit près de Raktaśṛṅga et du kṣetra de Hāṭakeśvara. Vidura plante et installe l’aśvattha, accomplissant un rite de type consécratoire en le traitant comme un substitut filial. Il institue ensuite un ensemble sacré triadique : il établit un liṅga māheśvara (Śiva) sous un banyan, place Viṣṇu sous l’aśvattha, et honore Sūrya, formant ainsi une triade (Sūrya, Śiva, Viṣṇu). Il confie aux brāhmaṇa locaux les devoirs rituels permanents ; ils acceptent et en assurent la transmission par leur lignée. Le chapitre précise aussi le calendrier du culte : dimanche de Māgha saptamī pour Sūrya ; lundi, et surtout l’aṣṭamī de la quinzaine claire, pour Śiva ; et une adoration attentive de Viṣṇu lors des observances de « sommeil et réveil ». On raconte ensuite que le liṅga est enseveli par la terre (attribué à Pakāśāsana/Indra) ; une voix désincarnée en révèle l’emplacement, et Vidura restaure le lieu. Il finance la construction d’un prāsāda approprié, institue des vṛtti (dotations) pour les brāhmaṇa, puis retourne à son āśrama.

Shlokas

Verse 1

। सूत उवाच । तस्मिन्क्षेत्रे रविः पूर्वं विदुरेण प्रतिष्ठितम् । शिवश्च परया भक्त्या तथा विष्णुर्द्विजोत्तमाः

Sūta dit : Dans ce champ sacré, jadis, Vidura établit Ravi, le Soleil. Et, avec une dévotion suprême, il établit aussi Śiva, et de même Viṣṇu, ô le meilleur des deux-fois-nés.

Verse 2

यस्तान्पूजयते भक्त्या मानुषो भक्तितस्ततः । स यास्यति परं स्थानं यज्ञैरपि सुदुर्लभम्

Quiconque, en tant qu’être humain, vénère ces divinités avec bhakti—par cette dévotion même il atteindra la Demeure suprême, si difficile à obtenir même par les sacrifices (yajña).

Verse 3

हस्तिनापुरसंस्थेन विदुरेण पुरा द्विजाः । गालवो मुनिशार्दूलः पृष्टः स्वगृहमागतः

Ô brāhmaṇas, jadis Vidura, demeurant à Hastināpura, interrogea Gālava—tigre parmi les sages—lorsqu’il vint dans sa propre demeure.

Verse 4

अपुत्रस्य गतिर्लोके कीदृक्संजायते परे । एतन्मे पृच्छतो ब्रूहि कृत्वा सद्भावमुत्तमम्

Quel est le sort, en ce monde, de l’homme sans fils, et que devient-il dans l’au-delà ? Dis-le-moi, car je questionne avec la plus haute sincérité et une intention révérencieuse.

Verse 5

गालव उवाच । अपुत्रस्य गतिर्नास्ति मृतः स्वर्गं न गच्छति । द्वादशानामपि तथा यद्येकोऽपि न विद्यते

Gālava dit : «Pour celui qui n’a pas de fils, il n’est point de voie (gati) convenable ; à sa mort, il ne va pas au ciel. De même, parmi les douze sortes de fils reconnues, s’il n’en existe pas même un seul, on dit que cette conséquence s’ensuit».

Verse 6

औरसः क्षेत्रजश्चैव क्रयक्रीतश्च पालितः । पौनर्भवः पुनर्दत्तः कुंडो गोलस्तथा परः । कानीनश्च सहोढश्च अश्वत्थो ब्रह्मवृक्षकः

Le fils né du corps (aurasa), le fils kṣetraja, le fils acheté (kraya-krīta) et le fils élevé/adopté (pālita) ; le fils d’une femme remariée (paunarbhava), le fils redonné (punardatta), le kuṇḍa et le gola, et encore un autre ; le kānīna et le sahoḍha, l’aśvattha et le brahma-vṛkṣaka : tels sont les types de fils énumérés par la tradition.

Verse 7

एतेषामपि यद्येकः पुरुषाणां न जायते । तन्नूनं नरके वासः पुंसंज्ञे वै प्रजायते

Si, même parmi ceux-ci, il ne naît à un homme pas même un seul fils, alors, en vérité, on dit que sa part est de demeurer en enfer—ainsi est-il proclamé pour celui qu’on nomme « homme » selon ce cadre du dharma.

Verse 8

सूत उवाच । तच्छ्रुत्वा वचनं तस्य गालवस्य महात्मनः । अपुत्रत्वात्परं दुःखं जगाम विदुरस्तदा

Sūta dit : Ayant entendu ces paroles du magnanime Gālava, Vidura tomba alors dans une profonde affliction en raison de son absence d’enfant.

Verse 9

तप्तस्तं गालवः प्राह मा त्वं दुःखपदं व्रज । मद्वाक्यात्पुत्रकं वृक्षं विष्णुसंज्ञं द्रुतं कुरु

Ému de compassion, Gālava lui dit : «Ne tombe pas dans l’état de chagrin. Par ma parole, accepte promptement cet arbre comme ton fils et donne-lui le nom de “Viṣṇu”.»

Verse 10

तस्मात्प्राप्स्यसि निःशेषं फलं पुत्रसमुद्भवम् । गत्वा पुण्यतमे देशे रक्तशृंगस्य मूर्धनि

«Ainsi, tu obtiendras pleinement le fruit qui naît d’avoir un fils—lorsque tu iras en la contrée la plus sacrée, au sommet de Raktāśṛṅga, la Montagne au Pic Rouge.»

Verse 11

हाटकेश्वरजे क्षेत्रे सर्ववृद्धिशुभोदये । तस्य तद्वचनं श्रुत्वा विदुरस्तत्क्षणाद्ययौ

Dans le kṣetra sacré de Hāṭakeśvara—où toute prospérité croît et où l’auspice se lève—Vidura, ayant entendu ces paroles, se mit en route sur-le-champ.

Verse 12

तत्स्थानं गालवोद्दिष्टं हर्षेण महतान्वितः । तत्राश्वत्थतरुं स्थाप्य पुत्रत्वे चाभिषेच्य च

Parvenu au lieu indiqué par Gālava, rempli d’une grande joie, il y planta un aśvattha (pipal) et, par l’onction de consécration, l’établit avec le statut d’un fils.

Verse 13

वैवाहिकेन विधिना कृतकृत्यो बभूव ह । ततो बभ्राम तत्क्षेत्रं तीर्थयात्रापरायणः

Par le rite nuptial prescrit, il se sentit quitte de son devoir; puis, voué au pèlerinage, il parcourut cette contrée sacrée en visitant ses tīrthas.

Verse 15

स दृष्ट्वा कुरुवृद्धस्य कीर्तनानि महात्मनः । ततश्चक्रे मतिं तत्र दिव्यप्रासादकर्मणि

Voyant les commémorations et les hauts faits renommés de ce grand‑âme, l’aîné des Kurus, il prit alors la résolution, en ce lieu, d’entreprendre l’ouvrage d’un temple divin.

Verse 16

ततो माहेश्वरं लिंगं वटाधस्ताद्विधाय सः । विष्णुं च स्थापयामास अश्वत्थस्य तरोरधः

Puis il établit un liṅga de Māheśvara sous un banyan; et il installa aussi Viṣṇu sous l’aśvattha (pipal).

Verse 17

निवेश्य च तथा दिव्यं ब्राह्मणेभ्यो न्यवेदयत् । एतद्देवत्रयं क्षेत्रे युष्माकं हि मया कृतम् । भवद्भिः सकला चास्य चिन्ताकार्या सदैव हि

Après avoir ainsi établi les sanctuaires divins, il informa les brāhmaṇas : « Cette triade de divinités dans le kṣetra, je l’ai fondée pour vous. Aussi devez‑vous tous en assurer toujours le soin et l’entretien complets. »

Verse 18

ब्राह्मणा ऊचुः । वयमस्य करिष्यामो यात्राद्याः सकलाः क्रियाः

Les brāhmanes dirent : «Nous accomplirons tous les rites pour ce lieu sacré, à commencer par les processions, et jusqu’à toutes les observances requises.»

Verse 19

तथा वंशोद्भवा ये च पुत्राः पौत्रास्तथापरे । करिष्यंति क्रियाः सर्वास्त्वं गच्छ स्वगृहं प्रति

«De même, les fils et les petits-fils nés de notre lignée, et ceux qui viendront après eux, accompliront tous les rites. Tu peux maintenant retourner dans ta demeure.»

Verse 20

ततो जगाम विदुरः स्वपुरं प्रति हर्षितः । कृतकृत्यो द्विजास्ते च चक्रुर्वाक्यं तदुद्भवम्

Alors Vidura, tout réjoui, se mit en route vers sa propre cité. Ces brāhmanes aussi se sentirent comblés dans leur dessein et prononcèrent des paroles dignes de cette circonstance sacrée.

Verse 21

माघमासस्य सप्तम्यां सूर्यवारेण यो नरः । पूजयेद्भास्करं तत्र स याति परमां गतिम्

Quiconque, le septième jour lunaire du mois de Māgha, lorsqu’il tombe un dimanche, adore en ce lieu saint Bhāskara (le Soleil), atteint l’état suprême.

Verse 22

शिवं वा सोमवारेण शुक्लाष्टम्यां विशेषतः । शयने बोधने विष्णुं सम्यक्छ्रद्धासमन्वितः

Ou bien, un lundi—tout particulièrement au huitième jour (aṣṭamī) de la quinzaine claire—qu’on adore Śiva ; et lors des observances du « sommeil » et de l’« éveil » de Viṣṇu, qu’on adore Viṣṇu avec une foi juste et inébranlable.

Verse 23

तस्मात्सर्वप्रयत्नेन देवानां तत्त्रयं शुभम् । पूजनीयं विशेषेण नरैः स्वर्गतिमीप्सुभिः

Ainsi, avec tous les efforts, il convient de vénérer cette triade divine et propice, surtout pour ceux qui aspirent à la voie du ciel.

Verse 24

तत्र सिद्धिं गताः पूर्वं मुनयः संशितव्रताः । विदुरेश्वरमाराध्य शतशोऽथ सहस्रशः

Là, jadis, des sages aux vœux inébranlables obtinrent l’accomplissement spirituel en adorant Vidureśvara, par centaines et même par milliers.

Verse 25

ततस्तत्सिद्धिदं ज्ञात्वा लिंगं वै पाकशासनः । पांसुभिः पूरयामास यथा कश्चिन्न बुध्यते

Puis, sachant que ce liṅga était dispensateur de siddhi, Pākaśāsana (Indra) le recouvrit de poussière, afin que nul ne le reconnaisse.

Verse 26

कस्यचित्त्वथ कालस्य विदुरस्तत्र चागतः । दृष्ट्वा लोपगतं लिंगं दुःखेन महतान्वितः

Après quelque temps, Vidura revint en ce lieu ; voyant que le liṅga avait disparu aux regards, il fut saisi d’une immense tristesse.

Verse 27

एतस्मिन्नेव काले तु वागुवाचाशरीरिणी । मा त्वं कुरु विषादं हि लिंगार्थे विदुराधुना

En ce même moment, une voix sans corps se fit entendre : « Vidura, ne t’attriste pas à présent à cause du liṅga. »

Verse 28

योऽयं स दृश्यते वालो वटस्तस्य तले स्थिता । देवद्रोणिः सुरेशेन पांसुभिः परिपूरिता

Ce jeune banian que tu vois—sous lui repose la Devadroṇī, comblée de poussière par Indra, Seigneur des dieux.

Verse 29

ततो गजाह्वयात्तूर्णं समानीय धनं बहु । शोधयामास तत्स्थानं दिवारात्रमतन्द्रितः

Puis, faisant venir promptement d’abondantes ressources de Gajāhvaya (Hastināpura), il purifia ce lieu jour et nuit, sans lassitude.

Verse 30

ततो विलोक्य तान्देवान्हर्षेण महतान्वितः । प्रासादं निर्ममे तेषां योग्यं साध्वभिसंस्थितम्

Alors, contemplant ces dieux et rempli d’une grande joie, il édifia pour eux un prāsāda digne, bien ordonné et solidement établi.

Verse 31

कैलासशिखराकारं भास्करार्थे महामुनिः । जटामध्यगतं दृष्ट्वा वटस्य च महेश्वरम्

Pour le culte du Soleil, le grand sage—ayant vu Maheśvara dans le banian, au milieu des mèches en jata—le contempla sous une forme semblable au sommet du Kailāsa.

Verse 32

प्रासादं नाकरोत्तत्र लिंगं यावन्न चालयेत् । वासुदेवस्य योग्यां च कृत्वा शालां बृहत्तराम्

Il n’éleva pas le prāsāda en ce lieu tant que le liṅga ne devait pas être déplacé; et il fit aussi pour Vāsudeva une vaste salle, digne et appropriée.

Verse 33

दत्त्वा वृत्तिं च संहृष्टो ब्राह्मणेभ्यो निवेद्य च । जगाम स्वाश्रमं भूयो विप्रानामंत्र्य तांस्ततः

Après leur avoir accordé de quoi subsister et, dans la joie, l’avoir dûment offert aux brāhmaṇas, il prit congé de ces vipras et retourna de nouveau à son propre āśrama.