
Le chapitre 25 s’ouvre sur la promesse de Vyāsa à Sūta de transmettre un récit purificateur concernant le sage « né du pot », Agastya. Agastya, accompagné de son épouse, après avoir fait la circumambulation d’une montagne, contemple la splendeur de la forêt de Skanda : rivières, lacs, ermitages d’ascètes, et le saisissant Lohita-giri, décrit comme un fragment merveilleux, semblable au Kailāsa, propice au tapas. Agastya rencontre ensuite Skanda (Ṣaḍānana/Kārttikeya), se prosterne et récite un stotra au ton védique, louant ses attributs cosmiques et ses victoires, dont l’épisode de Tāraka. Skanda répond en exaltant Avimukta dans le grand kṣetra, gardé par Śiva (Triyambaka/Virūpākṣa), sans égal à travers les mondes, et affirme que l’accès à ce lieu dépend surtout de la grâce divine plutôt que de la seule accumulation de rites. Le chapitre énonce des règles éthiques : se souvenir de la mort, renoncer à l’inquiétude excessive pour l’artha, et placer le dharma au premier rang, Kāśī étant le soutien suprême. Il passe en revue diverses sādhanas—yoga, tīrthas, vœux, austérités, modes de culte—tout en élevant Avimukta comme un lieu de délivrance aisée. Skanda décrit les fruits gradués du séjour à Avimukta, d’un instant de bhakti à une vie entière, en proclamant la purification des fautes graves et la fin des renaissances. Un point doctrinal majeur affirme qu’au moment de mourir à Kāśī, Śiva lui-même confère le tāraka-brahma, ouvrant la libération lorsque la mémoire ordinaire défaille. Le chapitre se clôt sur une nouvelle affirmation de la grandeur indicible d’Avimukta et sur le désir d’obtenir ne serait-ce qu’un contact avec la sainteté de Kāśī.
Verse 1
व्यास उवाच । शृणु सूत प्रवक्ष्यामि कथां कलशजन्मनः । यामाकर्ण्य नरो भूयाद्विरजा ज्ञानभाजनम्
Vyāsa dit : Écoute, ô Sūta ; je vais raconter l’histoire de celui qui naquit du vase d’eau (Agastya). En l’entendant, l’homme devient sans tache et digne de recevoir la vraie connaissance.
Verse 2
गिरिं प्रदक्षिणीकृत्य श्रीसंज्ञं कलशोद्भवः । सपत्नीको ददर्शाथ रम्यं स्कंदवनं महत्
Après avoir fait la circumambulation de la montagne nommée Śrī, le sage né du vase (Agastya), avec son épouse, contempla le vaste et charmant Skandavana.
Verse 3
सर्वर्तं कुसुमाढ्यं च रसवत्फलपादपम् । सुसेव्य कंदमूलाढ्यं सुवल्कलमहीरुहम्
Il fleurissait en toute saison, riche de fleurs et d’arbres aux fruits savoureux ; aisément fréquentable, abondant en racines et tubercules, et rempli de grands arbres revêtus d’une fine écorce comme d’un vêtement.
Verse 4
निवीतश्वापदगणं ससरित्पल्वलावृतम् । स्वच्छ गंभीरकासारं सारं सर्वभुवः परम्
Il était exempt de bandes de bêtes sauvages, ceint de rivières et d’étangs de lotus, avec des lacs limpides et profonds—asile excellent et suprême parmi toutes les contrées de la terre.
Verse 5
नानापतत्रिसंघुष्टं नानामुनिजनोषितम् । तपःसंकेतनिलयमिवैकं संपदां पदम्
Il retentissait des volées d’oiseaux de mille espèces et était habité par des multitudes de munis divers; on eût dit une demeure unique vouée au tapas, un siège de toute prospérité.
Verse 6
लोहितो नाम तत्रास्ति गिरिः स्वर्णगिरिप्रभः । सुकंदरप्रस्रवणः स्वसानु शिखरप्रभः
Là se dressait une montagne nommée Lohita, rayonnante comme un sommet d’or, aux belles cavernes et aux sources jaillissantes, brillante de l’éclat de ses propres pentes et cimes.
Verse 7
कैलासस्यैकशकलं कर्मभूमाविहागतम् । तपस्तप्तुमिव प्रोच्चैर्नानाश्चर्यसमन्वितम्
C’était comme si un fragment unique du Kailāsa était descendu ici, dans le domaine humain de l’action; il s’élevait très haut, paré de maintes merveilles, comme fait pour la pratique du tapas.
Verse 8
तत्राद्राक्षीन्मुनिश्रेष्ठोऽगस्त्यः साक्षात्षडाननम् । प्रणम्य दंडवद्भूमौ सपत्नीको महातपाः
Là, le plus éminent des sages, Agastya, vit de ses yeux le Seigneur aux six visages (Skanda); et ce grand ascète, avec son épouse, se prosterna à terre, droit comme un bâton.
Verse 9
तुष्टाव गिरिजासूनुं सूक्तैः श्रुतिसमुद्भवैः । तथा स्वकृतया स्तुत्या प्रबद्ध करसंपुटः
Les mains jointes en signe de révérence, il loua le Fils de Girijā (Skanda) par des hymnes issus des Veda, et aussi par une louange composée de sa propre main.
Verse 10
अगस्तिरुवाच । नमोस्तु वृंदारकवृंदवंद्य पादारविंदाय सुधाकराय । षडाननायामितविक्रमाय गौरीहृदानंदसमुद्भवाय
Agastya dit : Hommage à Celui dont les pieds de lotus sont vénérés par les multitudes de dieux ; au Seigneur semblable à la lune, qui apaise et bénit ; au Six-Visages, à la vaillance sans mesure ; à Celui qui naît comme la joie même surgie du cœur de Gaurī.
Verse 11
नमोस्तु तुभ्यं प्रणतार्तिहंत्रे कर्त्रे समस्तस्य मनोरथानाम् । दात्रे रथानां परतारकस्य हंत्रे प्रचंडासुर तारकस्य
Hommage à Toi, qui ôtes la détresse de ceux qui se prosternent ; qui accomplis tous les vœux légitimes ; qui accordes le char céleste du Suprême Libérateur ; qui terrasses le farouche asura Tāraka.
Verse 12
अमूर्तमूर्ताय सहस्रमूर्तये गुणाय गुण्याय परात्पराय । अपारपाराय परापराय नमोस्तु तुभ्यं शिखिवाहनाय
Hommage à Toi, à la fois sans forme et revêtu de forme ; aux mille manifestations ; Toi qui es le principe même de l’excellence et le but de l’excellence ; au-delà de l’au-delà ; dont l’autre rive est insondable ; Toi qui transcendes le haut et le bas : hommage à Toi, Ô Cavalier du Paon.
Verse 13
नमोस्तु ते ब्रह्मविदांवराय दिगंबरायांबर संस्थिताय । हिरण्यवर्णाय हिरण्यबाहवे नमो हिरण्याय हिरण्यरेतसे
Hommage à Toi, le plus éminent des connaisseurs de Brahman ; à l’ascète vêtu du ciel, établi dans les cieux ; à la splendeur d’or, aux bras d’or : hommage au Doré, à la vigueur et à la puissance créatrice d’or.
Verse 14
तपःस्वरूपाय तपोधनाय तपःफलानां प्रतिपादकाय । सदा कुमाराय हिमारमारिणे तणीकृतैश्वर्य विरागिणे नमः
Hommage à Celui dont la nature même est tapas; dont la richesse est l’austérité; qui confère les fruits de la discipline spirituelle; au Jeune Divin éternel; à l’ennemi de Himāra; au détaché pour qui la souveraineté du monde n’est qu’un rien.
Verse 15
नमोस्तु तुभ्यं शरजन्मने विभो प्रभातसूर्यारुणदंतपंक्तये । बालाय चाबालपराक्रमाय षाण्मातुरायालमनातुराय
Hommage à Toi, ô Seigneur, né parmi les roseaux; dont les rangées de dents brillent comme le soleil pourpre de l’aurore; à l’Enfant dont la vaillance dépasse l’enfance; au Fils des Six Mères, toujours suffisant et jamais accablé.
Verse 16
मीढुष्टमायोत्तरमीढुषे नमो नमो गणानां पतये गणाय । नमोस्तु ते जन्मजरातिगाय नमो विशाखाय सुशक्तिपाणये
Hommage au plus prodigue, au souverainement prodigue; hommage, hommage au Seigneur des troupes, Lui-même l’incarnation de la troupe divine. Salut à Toi qui transcendes naissance et vieillesse; salut à Viśākha, dont la main porte la lance puissante.
Verse 17
सर्वस्य नाथस्य कुमारकाय क्रौंचारये तारकमारकाय । स्वाहेय गांगेय च कार्तिकेय शैवेय तुभ्यं सततं नमोऽस्तु
Que les salutations te soient sans cesse offertes—Kumāra, Seigneur de tout; ennemi de Kraunca; meurtrier de Tāraka; fils de Svāhā; fils de Gaṅgā; Kārtikeya; et divine lignée de Śiva.
Verse 18
इत्थं परिष्टुत्य स कार्तिकेयं नमो नमस्त्वित्यभिभाषमाणः । द्विस्त्रिःपरिक्रम्य पुरो विवेश स्थितो मुनीशोपविशेति चोक्तः
Ainsi, après avoir loué Kārtikeya et répété sans cesse : «Hommage, hommage à Toi», il fit deux ou trois pradakṣiṇā autour de Lui, puis entra devant Lui. Debout là, il fut invité : «Ô seigneur parmi les sages, assieds-toi».
Verse 19
कार्तिकेय उवाच । क्षेमोस्ति कुंभज मुने त्रिदशैकसहायकृत् । जाने त्वामिह संप्राप्तं तथा विंध्याचलोन्नतिम्
Kārtikeya dit : « Paix et prospérité à toi, ô sage né de la jarre. Je sais que tu es venu ici après avoir secouru les dieux, et je connais aussi l’affaire de l’élévation du mont Vindhya. »
Verse 20
अविमुक्ते महाक्षेत्रे क्षेमं त्र्यक्षेण रक्षिते । यत्र क्षीणायुषां साक्षाद्विरूपाक्षोऽस्ति मोक्षदः
À Avimukta, le grand kṣetra sacré, gardé en sûreté par le Seigneur aux Trois Yeux, là, pour ceux dont la vie décline, Virūpākṣa (Śiva) est présent en personne comme dispensateur de délivrance.
Verse 21
भूर्भुवः स्वस्तले वापि न पातालतले मलम् । नोर्ध्वलोके मया दृष्टं तादृक्क्षेत्रं क्वचिन्मुने
Ni sur le plan de Bhūḥ, ni de Bhuvaḥ, ni de Svah, ni même en Pātāla, ni dans les mondes d’en haut, je n’ai vu nulle part, ô sage, un kṣetra semblable à celui‑là.
Verse 22
अहमेकचरोप्यत्र तत्क्षेत्रप्राप्तये मुने । तप्ये तपांसिनाद्यापि फलेयुर्मे मनोरथाः
Bien que je chemine seul, même ici j’accomplis encore des austérités, ô sage, afin d’atteindre ce kṣetra sacré ; puissent mes vœux chéris porter leur fruit.
Verse 23
न तत्पुण्यैर्न तद्दानैर्न तपोभिर्न तज्जपैः । न लभ्यं विविधैर्यज्ञैर्लभ्यमैशादनुग्रहात्
Cela (l’accès à Kāśī) ne s’obtient ni par les seuls mérites, ni par les dons, ni par les austérités, ni par le japa ; pas même par des sacrifices variés : on l’obtient par la grâce d’Īśa (Śiva).
Verse 24
ईश्वरानुग्रहादेव काशीवासः सुदुर्लभः । सुलभः स्यान्मुने नूनं न वै सुकृतकोटिभिः
Ce n’est que par la grâce du Seigneur que le séjour à Kāśī est extrêmement difficile à obtenir ; il ne devient pas aisé, ô sage, même par des crores de bonnes actions.
Verse 25
अन्यैव काचित्सा सृष्टिर्विधातुर्याऽतिरेकिणी । न तत्क्षेत्रगुणान्वक्तुमीश्वरोऽपीश्वरो यतः
Cette (Kāśī) est une création d’un autre ordre, surpassant même l’ouvrage du Créateur ; car les vertus de ce kṣetra ne peuvent être dites pleinement, puisque Śiva, Seigneur des seigneurs, en est la source et la puissance tutélaire.
Verse 26
अहो मतेः सुदौर्बल्यमहोभाग्यस्य दौर्विधम् । अहो मोहस्य माहात्म्यं यत्काशीह न सेव्यते
Hélas, quelle faiblesse de l’esprit ! Hélas, quelle perversité du destin ! Hélas, grande est la puissance de l’illusion, puisque dans ce monde Kāśī n’est ni recherchée ni servie.
Verse 27
शरीरं जीर्यते नित्यं संजीर्यंतींद्रियाण्यपि । आयुर्मृगो मृगयुना कृतलक्ष्यो हि मृत्युना
Le corps se flétrit sans cesse, et les sens aussi s’usent peu à peu. La vie est un cerf : déjà, en vérité, la Mort, le chasseur, l’a pris pour cible.
Verse 28
सापदं संपदं ज्ञात्वा सापायं कायमुच्चकैः । चपला चपलं चायुर्मत्वा काशीं समाश्रयेत्
Sachant que la prospérité est accompagnée de périls et que le corps est plein de dangers ; comprenant que la fortune est changeante et que la vie l’est aussi, qu’on prenne refuge en Kāśī.
Verse 29
यावन्नैत्यायुषश्चांतस्तावत्काशी न मुच्यते । कालः कलालवस्यापि संख्यातुं नैव विस्मरेत्
Tant que n’est pas venu le terme de la vie impartie, qu’on ne se détache pas de Kāśī. Le Temps n’oublie pas de compter même les plus infimes fractions, kalā et lava.
Verse 30
जरानिकटनिक्षिप्ता बाधंते व्याधयो भृशम् । तथापि देहो नानेहो नाहो काशीं समीहते
Quand la vieillesse s’approche, les maladies accablent avec violence ; pourtant ce corps ne désespère ni ne se lamente, tant qu’il aspire à Kāśī.
Verse 31
तीर्थस्नानेन जप्येन परोपकरणोक्तिभिः । विनार्थं लभ्यते धर्मो धर्मादर्थः स्वयं भवेत्
Par le bain aux tīrtha, par le japa, et par des paroles qui servent et soutiennent autrui, on obtient le Dharma sans dépense mondaine ; et du Dharma, la prospérité naît d’elle‑même.
Verse 32
विनैवार्थार्जनोपायं धर्मादर्थो भवेद्ध्रुवम् । अतोऽर्थचिंतामुत्सृज्य धर्ममेकं समाश्रयेत्
Même sans les moyens ordinaires d’acquérir des richesses, la prospérité vient sûrement du Dharma. Aussi, rejetant l’inquiétude du gain, qu’on prenne refuge en le seul Dharma.
Verse 33
धर्मादर्थोऽर्थतः कामः कामात्सर्वसुखोदयः । स्वर्गोपि सुलभो धर्मात्काश्ये का दुर्लभा परम्
Du Dharma vient la prospérité ; de la prospérité, le désir légitime s’accomplit ; du désir accompli naît l’épanouissement de toute joie. Même le ciel s’obtient aisément par le Dharma—alors, à Kāśī, qu’y aurait‑il de difficile à atteindre ?
Verse 34
उपायत्रयमेवात्र स्थाणुर्निर्वाणकारणम् । शर्वाण्यग्रेव भाणाद्धा परिनिर्णीय सर्वतः
Ici, en vérité, Sthāṇu (Śiva) énonce trois moyens comme cause de la délivrance; clairement exposés, ainsi que Śarvāṇī elle-même l’a proclamé, après en avoir tranché la question de toutes parts.
Verse 35
पूर्वं पाशुपतो योगस्ततस्तीर्थं सितासितम् । ततोप्येकमनायासमविमुक्तं विमुक्तिदम्
D’abord vient le yoga Pāśupata; ensuite le tīrtha sacré nommé Sitāsita; mais au-delà même de ceux-ci se tient l’unique voie sans peine : Avimukta, dispensateur de délivrance.
Verse 36
श्रीशैल हिमशैलाद्या नानान्यायतनानि च । त्रिदंडधारणंचापि संन्यासः सर्वकर्मणाम्
Śrīśaila, l’Himālaya et bien d’autres demeures saintes; de même le port du triple bâton et le renoncement à tous les rites—(sont connus comme des voies).
Verse 37
तपांसि नानारूपाणि व्रतानि नियमा यमाः । सिंधूनामपि संभेदा अरण्यानि बहून्यपि
Des austérités de maintes formes, des vœux, des observances et des disciplines; les multiples ramifications des fleuves; et encore de nombreuses forêts—(tout cela est dit être des moyens).
Verse 38
मानसान्यपि भौमानि धारातीर्थादिकानि च । ऊषराश्चापि पीठानि ह्यच्छिन्नाम्नायपाठनम्
Les tīrthas mentaux (intérieurs) comme les tīrthas terrestres—tels Dhārā-tīrtha et les autres; même des sièges austères et des pīṭhas sacrés de pratique; et la récitation ininterrompue des lignées scripturaires transmises—(tout cela est compté parmi les moyens).
Verse 39
जपश्चापि मनूनां च तथाऽग्निहवनानि च । दानानि नानाक्रतवो देवतोपासनानि च
Le japa des mantras, les oblations dans le feu sacré, les dons et la charité, les divers yajñas, et aussi l’adoration des divinités : tout cela est loué comme voies du dharma.
Verse 40
त्रिरात्रं पंचरात्राणि सांख्ययोगादयस्तथा । विष्णोराराधनं श्रेष्ठं मुक्तयेऽभिहितं किल
On évoque les observances de trois nuits et de cinq nuits, ainsi que des disciplines telles que le Sāṅkhya et le Yoga ; pourtant il est proclamé que l’adoration de Viṣṇu est le moyen suprême de la délivrance.
Verse 41
पुर्यश्चापि समाख्यातानृतजंतु विमुक्तिदा । कैवल्यसाधनानीह भवंत्येव विनिश्चितम्
Et les cités sacrées qui ont été proclamées—donnant la délivrance aux êtres incarnés—sont, en vérité, des moyens du Kaivalya ici même ; cela est établi avec certitude.
Verse 42
एतानि यानि प्रोक्तानि काशीप्राप्तिकराणि च । प्राप्य काशीं भवेन्मुक्तो जंतुर्नान्यत्रकुत्रचित्
Tous ces moyens qui ont été dits comme menant à l’obtention de Kāśī : ayant atteint Kāśī, l’être est libéré ; nulle part ailleurs, en aucun lieu, il n’en est ainsi.
Verse 43
अतएव हि तत्क्षेत्रं पवित्रमतिचित्रकृत् । विश्वेशितुः प्रियनित्यं विष्वग्ब्रह्माण्डमंडले
C’est pourquoi ce kṣetra est d’une pureté suprême et d’une merveille singulière ; dans toute la sphère de l’univers, il est à jamais cher à Viśveśa, le Seigneur de l’Univers.
Verse 44
इदमेव हि तत्क्षेत्रं कुशलप्रश्नकारणम् । एह्येहि देहि मे स्पर्शं निजगात्रस्य सुव्रत
En vérité, ce kṣetra même est la cause de la question de bon augure sur le bien-être. Viens, viens : accorde-moi le contact de ton propre corps, ô toi au vœu noble.
Verse 46
त्रिरात्रमपिये काश्यां वसंति नियतेंद्रियाः । तेषां पुनंति नियतं स्पृष्टाश्चरणरेणवः
Même ceux qui demeurent à Kāśī seulement trois nuits, les sens maîtrisés : la poussière touchée de leurs pieds purifie assurément les autres.
Verse 47
त्वं तु तत्र कृतावासः कृतपुण्यमहोच्चयः । उत्तरप्रवहा स्नान जातपिंगलमूर्धजः
Mais toi, ayant demeuré là et amassé un grand trésor de mérite, par le bain dans l’Uttarapravāhā, ta chevelure est devenue fauve, signe sacré.
Verse 48
तव तत्र तु यत्कुंडमगस्तीश्वरसन्निधौ । तत्र स्नात्वा च पीत्वा च कृतसर्वोदकक्रियः
Et ce bassin qui est le tien là, près d’Agastīśvara : s’y être baigné et en avoir bu l’eau, c’est être tenu pour avoir accompli tous les rites d’eau.
Verse 49
पितॄन्पिंडैः समभ्यर्च्य श्रद्धाश्राद्धविधानतः । कृत्यकृत्यो भवेज्जंतुर्वाराणस्याः फलं लभेत्
Après avoir honoré les ancêtres par des offrandes de piṇḍa selon les règles fidèles du śrāddha, l’être devient « celui dont les devoirs sont accomplis » et obtient le fruit de Vārāṇasī.
Verse 50
इत्युक्त्वा सर्वगात्राणि स्पष्ट्वा कुंभोद्भवस्य च । स्कंदोऽमृतसरोवारि विगाह्य सुखमाप्तवान्
Ayant ainsi parlé, et après avoir touché tous les membres du sage Né-du-Vase (Agastya), Skanda s’immergea dans les eaux sacrées d’Amṛtasarovara et obtint paix et béatitude.
Verse 51
जय विश्वेश नेत्राणि विनिमील्य वदन्नपि । ततः किंचित्क्षणं दध्यौ गुहः स्थाणुसुनिश्चलः
« Victoire à Viśveśa ! »—tout en le disant, Guha (Skanda) ferma les yeux; puis, un court instant, il entra en contemplation, immobile comme le Seigneur Inébranlable (Śiva).
Verse 52
स्कंदे विसर्जितध्याने सुप्रसन्नमनोमुखे । प्रतीक्ष्य वागवसरं पप्रच्छाथ मुनिर्गुहम्
Lorsque Skanda eut achevé sa méditation et que son visage et son esprit furent pleinement sereins, le sage—attendant l’instant favorable pour parler—interrogea alors Guha.
Verse 53
अगस्तिरुवाच । स्वामिन्यथा भगवता भगवत्यै पुराऽकथि । वाराणस्यास्तु महिमा हिमशैलभुवे मुदा
Agastya dit : « Ô Seigneur, de même qu’autrefois le Bienheureux Bhagavān l’enseigna avec joie à la Bienheureuse Déesse sur la demeure d’Himavān, ainsi raconte-moi la grandeur de Vārāṇasī. »
Verse 54
त्वया यथा समाकर्णि तदुत्संगनिवासिना । तथा कथय षड्वक्त्र तत्क्षेत्रं मेऽतिरोचते
« Comme tu l’as entendu de Celui qui demeure sur ses genoux, raconte-le de la même manière, ô Toi aux Six Visages ; ce saint kṣetra me ravit profondément. »
Verse 55
स्कंद उवाच । शृणुष्व मैत्रावरुणे यथा भगवताऽकथि । तत्क्षेत्रस्याविमुक्तस्य मम मातुः पुरः पुरा
Skanda dit : « Écoute, ô Maitrāvaruṇa (Agastya), comme le Seigneur l’énonça jadis, en présence de ma Mère, au sujet de cette terre sainte : Avimukta. »
Verse 56
श्रुतं च यत्तदुत्संगे स्थितेन स्थिरचेतसा । माहात्म्यं तच्छृणु मुने कथ्यमानं मयाऽनघ
«Et ce que j’ai entendu, demeurant sur ses genoux l’esprit inébranlable—écoute, ô sage, cette grandeur que je vais te dire, ô irréprochable».
Verse 57
गुह्यानां परमं गुह्यमविमुक्तमिहेरितम् । तत्र संनिहिता सिद्धिस्तत्र नित्यं स्थितो विभुः
«Ici, Avimukta est proclamée comme le secret suprême parmi les secrets. Là, la siddhi demeure toujours présente, et là réside éternellement le Seigneur qui pénètre tout».
Verse 58
भूर्लोके नैव संलग्नं तत्क्षेत्रं त्वंतरिक्षगम् । अयोगिनो न वीक्षंते पश्यंत्येव च योगिनः
«Cette terre sainte n’est pas réellement liée au monde terrestre ; elle se meut dans l’espace intermédiaire, au-delà de la perception ordinaire. Les non-yogin ne la voient pas, mais les yogin la voient assurément».
Verse 59
यस्तत्र निवसेद्विप्र संयतात्मा समाहितः । त्रिकालमपि भुंजानो वायुभक्षसमो भवेत्
«Ô brāhmane, quiconque demeure là, maître de soi et l’esprit recueilli—fût-ce en mangeant trois fois par jour—devient semblable à celui qui se nourrit d’air seul».
Verse 60
निमेषमात्रमपि यो ह्यविमुक्तेऽतिभक्तिभाक् । ब्रह्मचर्यसमायुक्तं तेन तप्तं महत्तपः
Même celui qui, ne fût-ce que le temps d’un battement de paupières, est rempli d’une ardente dévotion à Avimukta, uni au brahmacarya, a par là accompli une grande austérité.
Verse 61
यस्तु मासं वसेद्धीरो लघ्वाहारो जितेंद्रियः । सर्वं तेन व्रतं चीर्णं दिव्यं पाशुपतं भवेत्
Celui qui, l’esprit ferme, demeure là un mois—mangeant avec frugalité et maîtrisant ses sens—par cet acte même a accompli tous les vœux; cela devient une observance divine Pāśupata, agréable à Śiva.
Verse 62
संवत्सरं वसंस्तत्र जितक्रोधो जितेंद्रियः । अपरस्वविपुष्टांगः परान्नपरिवर्जकः
En y demeurant une année entière—vainquant la colère et maîtrisant les sens—sans nourrir son corps par la richesse d’autrui et sans refuser la nourriture offerte par les autres, on obtient le fruit légitime de cette sainte résidence.
Verse 63
परापवादरहितः किंचिद्दानपरायणः । समाः सहस्रमन्यत्र तेन तप्तं महत्तपः
Exempt de médire d’autrui et voué au don, fût-il minime, il—par cette demeure et cette conduite à Kāśī—accomplit une grande austérité, équivalente à mille années ailleurs.
Verse 64
यावज्जीवं वसेद्यस्तु क्षेत्रमाहात्म्यविन्नरः । जन्ममृत्यु भयं हित्वा स याति परमां गतिम्
Mais l’homme qui, connaissant la grandeur de ce champ sacré, y demeure toute sa vie—abandonnant la crainte de la naissance et de la mort—parvient à l’état suprême.
Verse 65
न योगैर्या गतिर्लभ्या जन्मांतरशतैरपि । अन्यत्रहेलया साऽत्र लभ्येशस्य प्रसादतः
L’état que l’on n’atteint pas même par les voies du yoga au cours de centaines de vies, ici, en ce lieu, s’obtient aisément par la grâce du Seigneur Śiva.
Verse 66
ब्रह्महा योऽभिगच्छेद्वै दैवाद्वाराणसीं पुरीम् । तस्य क्षेत्रस्य माहात्म्याद्ब्रह्महत्या निवर्तते
Même le meurtrier d’un brāhmaṇa—s’il vient par le destin à la cité de Vārāṇasī—par la grandeur de ce kṣetra sacré, le péché de brahmahatyā est repoussé (effacé).
Verse 67
आदेहपतनं यावद्योविमुक्तं न मुंचति । न केवलं ब्रह्महत्या प्रकृतिश्च निवर्तते
Celui qui ne quitte pas Avimukta jusqu’à la chute du corps : non seulement la brahmahatyā s’efface, mais encore sa nature enracinée d’asservissement recule.
Verse 68
अनन्यमानसो भूत्वा तत्क्षेत्रं यो न मुंचति । स मुंचति जरामृत्युं गर्भवासं सुदुःसहम्
Devenant d’un esprit unifié, quiconque ne quitte pas ce kṣetra sacré est délivré de la vieillesse et de la mort, et du séjour dans le sein maternel, si douloureux à endurer.
Verse 69
अविमुक्तं निषेवेत देवर्षिगणसेवितम् । यदीच्छेन्मानवो धीमान्न पुनर्जननं भुवि
Que l’homme sage se réfugie en Avimukta, honoré par les assemblées des devas et des ṛṣis, s’il souhaite ne plus renaître sur la terre.
Verse 70
अविमुक्तं न मुंचेत संसारभयमोचनम् । प्राप्य विश्वेश्वरं देवं न स भूयोऽभिजायते
Qu’on n’abandonne pas Avimukta, qui délivre de la peur du saṃsāra ; ayant atteint là le Seigneur Viśveśvara, on ne renaît plus.
Verse 71
कृत्वा पापसह्स्राणि पिशाचत्वं वरंत्विह । न तु क्रतुशतप्राप्यः स्वर्गः काशीपुरीं विना
Même après avoir commis des milliers de péchés, il vaudrait mieux ici devenir un piśāca ; car le ciel acquis par cent sacrifices ne s’obtient pas vraiment sans Kāśīpurī.
Verse 72
अंतकाले मनुष्याणां भिद्यमानेषु मर्मसु । वातेनातुद्यमानानां स्मृतिर्नैवोपजायते
À l’heure de la mort, lorsque les points vitaux se disloquent et que les souffles intérieurs tourmentent, la mémoire ne se lève nullement.
Verse 73
तत्रोत्क्रमणकाले तु साक्षाद्विश्वेश्वरः स्वयम् । व्याचष्टे तारकं ब्रह्म येनासौ तन्मयो भवेत्
Là, au moment de quitter le corps, Viśveśvara Lui-même enseigne directement le Tāraka Brahman, par quoi l’agonisant devient de Sa propre nature.
Verse 74
अशाश्वतमिदं ज्ञात्वा मानुष्यं बहुकिल्बिषम् । अविमुक्तं निषेवेत संसारभयनाशनम्
Sachant que cette vie humaine est non permanente et chargée de nombreuses fautes, qu’on se réfugie en Avimukta, qui détruit la peur du saṃsāra.
Verse 75
विघ्रैरालोड्यमानोपि योऽविमुक्तं न मुंचति । नैःश्रेयसी श्रियं प्राप्य दुःखांतं सोधिगच्छति
Même secoué par les obstacles, celui qui n’abandonne pas Avimukta—ayant obtenu la suprême fortune bénie—parvient au terme de la souffrance.
Verse 76
महापापौघशमनीं पुण्योपचयकारिणीम् । भुक्तिमुक्तिप्रदामंते को न काशीं सुधीः श्रयेत्
Elle qui apaise les torrents des grands péchés, accroît les amas de mérite et, à la fin, accorde bhukti et mukti : quel sage ne prendrait refuge en Kāśī ?
Verse 77
एवं ज्ञात्वा तु मेधावी नाविमुक्तं त्यजेन्नरः । अविमुक्तप्रसादेन विमुक्तो जायते यतः
Sachant cela, l’homme avisé ne doit pas abandonner Avimukta ; car par la grâce d’Avimukta, on devient réellement délivré.
Verse 78
अविमुक्तस्य माहात्म्यं षड्भिर्वक्त्रैः कथं मया । वक्तुं शक्यं न शक्नोति सहस्रास्योपि यत्परम्
Comment pourrais-je, avec seulement six bouches, dire la grandeur d’Avimukta ? Même celui qui aurait mille bouches ne saurait en exprimer pleinement la gloire suprême.
Verse 458
अपि काश्याः समागच्छत्स्पर्शवत्स्पर्श इष्यते । मयात्र तिष्ठता नित्यं किंतु त्वं तत आगतः
Même le simple contact de celui qui vient de Kāśī est tenu pour un toucher sanctifiant. Moi, je demeure ici sans cesse ; mais toi, pourtant, tu es venu de là-bas.