
Sanandana raconte une rencontre d’enseignement royal : le roi Janaka s’avance vers Śuka (fils de Vyāsa) en lui rendant tous les honneurs—arghya, pādya, don d’un siège, offrande d’une vache et culte fondé sur les mantras—puis l’interroge sur son dessein. Śuka dit être venu sur l’ordre de Vyāsa, cherchant une résolution au sujet de pravṛtti (engagement dans l’action) et nivṛtti (retrait), du devoir du brāhmaṇa, de la nature de mokṣa et de la question de savoir si la délivrance vient par la connaissance et/ou par le tapas. Janaka répond selon l’ordre des āśrama : après l’upanayana, le brahmacarya est voué à l’étude des Veda, à l’austérité et à la discipline ; ensuite, avec la permission du guru et après le samāvartana, on entre dans le gṛhastha en entretenant les feux sacrés ; puis vient le vānaprastha ; enfin on intériorise les feux et l’on demeure dans le brahma-āśrama, libre d’attachement et de dualités. Śuka insiste sur l’indispensable compagnie du maître ; Janaka affirme que la connaissance est la barque et que le guru est celui qui fait traverser, et qu’après l’atteinte on abandonne même les moyens. Le chapitre évoque le mérite accumulé sur plusieurs naissances et la possibilité d’une libération précoce, puis cite des vers de mokṣa de Yayāti sur la lumière intérieure, l’intrépidité, l’ahiṃsā, l’équanimité, la maîtrise des sens et l’intellect purifié. Janaka conclut en reconnaissant le détachement déjà établi de Śuka. Śuka, affermi dans la vision du Soi, repart vers le nord auprès de Vyāsa, rapporte ce dialogue libérateur, et les disciples védiques poursuivent la transmission et le service rituel.
Verse 1
सनन्दन उवाच । ततः स राजा सहितो मंत्रिभिर्द्विजसत्तम । पुरः पुरोहितं कृत्वा सर्वाण्यंतः पुराणि च ॥ १ ॥
Sanandana dit : Alors ce roi—accompagné de ses ministres, ô le meilleur des deux-fois-nés—plaça le prêtre royal en tête et, emmenant aussi tous les gens du palais intérieur (tout le harem), s’avança en chemin.
Verse 2
शिरसा चार्ध्यमादाय गुरुपुत्रं समभ्यगात् । महदासनमादाय सर्वरत्नतम् ॥ २ ॥
Portant sur sa tête l’arghya, l’offrande de respect, il s’approcha du fils du maître; puis, prenant un grand siège—suprêmement excellent, orné de toutes sortes de joyaux—(il le lui présenta).
Verse 3
प्रददौ गुरुपुत्राय शुकाय परमोचितम् । तत्रोपविष्टं तं कार्ष्णिशास्त्रदृष्टेन कर्मणा ॥ ३ ॥
Il offrit au fils du guru, Śuka, ce qui convenait au plus haut point; et lorsque Śuka fut assis là, il le servit selon les rites prescrits par le Kāṛṣṇi-śāstra, l’enseignement lié à Kṛṣṇa.
Verse 4
पाद्यं निवेद्य प्रथमं सार्ध्यं गां च न्यद्दे । स च तांमंत्रतः पूजां प्रतिगृह्य द्विजोत्तमः ॥ ४ ॥
D’abord, il offrit l’eau pour laver les pieds (pādya). Puis il présenta l’offrande (nivedya) accompagnée d’une vache. Le plus éminent des deux-fois-nés (brāhmaṇa), ayant accepté ce culte accompli avec des mantras, fut honoré selon le rite.
Verse 5
पर्यपृच्छन्महातेजाराज्ञः कुशलमव्ययम् । उदारसत्त्वाभिजनो राजापि गुरुसूनवे ॥ ५ ॥
Celui dont l’éclat était immense s’enquit auprès du roi de son bien-être inaltérable. Et le roi, noble de cœur et de naissance, demanda à son tour des nouvelles du fils du Guru.
Verse 6
आवेद्य कुशलं भूमौ निषसाद तदाज्ञया । सोऽपि वैयासकिं भूयः पृष्ट्वा कुशलमव्ययम् । किमागमनिमित्येव पर्यपृच्छद्विधानवित् ॥ ६ ॥
Après avoir annoncé que tout allait bien, il s’assit à même le sol selon l’ordre reçu. Alors, le connaisseur des règles de conduite interrogea de nouveau Vaiyāsaki sur son bien-être infaillible et demanda : «Pour quelle raison es-tu venu ?»
Verse 7
शुक उवाच । पित्राहमुक्तो भद्रं ते मोक्षधर्मार्थकोविदः । विदेहराजोह्याद्योमे जनको नाम विश्रुतः ॥ ७ ॥
Śuka dit : «Mon père m’a instruit — que l’auspice soit sur toi — lui qui connaît le sens et les principes du mokṣa-dharma. Le roi de Videha, renommé sous le nom de Janaka, fut pour moi l’exemple le plus éminent.»
Verse 8
तत्र त्वं गच्छ तूर्णं वै स ते हृदयसंशयम् । प्रवृत्तौ च निवृत्तौ च सर्वं छेत्स्यत्यसंशयम् ॥ ८ ॥
Va donc là-bas sans tarder : il tranchera le doute logé dans ton cœur. Concernant la voie de l’engagement dans l’action (pravṛtti) comme celle du retrait (nivṛtti), il éclaircira tout pour toi, sans aucune incertitude.
Verse 9
सोऽहं पितुर्नियोगात्त्वा मुपप्रष्टुमिहागतः । तन्मे धर्मभृतां श्रेष्ट यथावद्वक्तुमर्हसि ॥ ९ ॥
Ainsi, sur l’ordre de mon père, je suis venu ici pour t’interroger. C’est pourquoi, ô le meilleur parmi les gardiens du Dharma, tu dois me l’exposer avec justesse et selon l’ordre convenable.
Verse 10
किं कार्यं ब्राह्मणेनेह मोक्षार्थश्च किमात्मकः । कथं च मोक्षः कर्तव्यो ज्ञानेन तपसापि वा ॥ १० ॥
Quel est, en vérité, le devoir d’un brāhmaṇa en ce monde ? Quelle est la nature authentique du but nommé mokṣa, la délivrance ? Et comment la délivrance doit-elle être accomplie : par la connaissance, ou aussi par l’austérité (tapas) ?
Verse 11
जनक उवाच । यत्कार्यं ब्राह्मणेनेह जन्मप्रभृति तच्छुणु । कृतोपनयनस्तात भवेद्वेदपरायणः ॥ ११ ॥
Janaka dit : Écoute ce qu’un brāhmaṇa doit accomplir ici-bas, dès la naissance. Mon cher enfant, après avoir reçu le rite d’upanayana, il doit se vouer à l’étude et à la récitation du Veda.
Verse 12
तपसा गुरुवृत्त्या च ब्रह्मचर्येण चान्वितः । देवतानां पितॄणां च ह्यतृष्णश्चानसूयकः ॥ १२ ॥
Pourvu d’austérité (tapas), d’une conduite conforme au maître et de la discipline du brahmacarya, il demeure sans convoitise envers les dieux et les ancêtres, et sans jalousie ni esprit de reproche.
Verse 13
वेदानधीत्य नियतो दक्षिणामपवर्त्य च । अभ्यनुज्ञामनुप्राप्य समावर्तेत वै द्विजः ॥ १३ ॥
Après avoir étudié les Veda avec discipline et avoir offert comme il se doit la dakṣiṇā (l’offrande au maître), le deux-fois-né, ayant reçu l’autorisation du guru, doit accomplir le rite d’achèvement (samāvartana) et retourner à la vie de foyer.
Verse 14
समावृत्तस्तु गार्हस्थ्ये सदारो नियतो वसेत् । अनसूयुर्यथान्यायमाहिताग्निरनादृते ॥ १४ ॥
Mais, après avoir achevé la vie d’étudiant, qu’il demeure dans l’āśrama du maître de maison : marié, discipliné, sans envie ; entretenant les feux sacrés selon la règle, et sans manquer de respect à quiconque.
Verse 15
उत्पाद्य पुत्रपौत्रांश्च वन्याश्रमपदे वसेत् । तानेवाग्नीन्यथान्यायं पूजयन्नतिथिप्रियः ॥ १५ ॥
Après avoir engendré fils et petits-fils, qu’il demeure dans l’étape de la forêt (vānaprastha). Aimant recevoir les hôtes, qu’il honore dûment ces mêmes feux sacrés selon la règle.
Verse 16
सर्वानग्नीन्यथान्यायमात्मन्यारोप्य धर्मवित् । निर्द्वंद्वो वीतरागात्मा ब्रह्माश्रमपदे वसेत् ॥ १६ ॥
Connaissant le dharma, qu’il intériorise en lui-même, selon le rite prescrit, tous les feux sacrés. Puis, affranchi des paires d’opposés et l’âme sans attachement, qu’il demeure dans l’état du Brahma-āśrama.
Verse 17
शुक उवाच । उत्पन्ने ज्ञानविज्ञाने प्रत्यक्षे हृदि शश्वते । न विना गुरुसंवासाज्ज्ञानस्याधिगमः स्मृतः ॥ १७ ॥
Śuka dit : Même lorsque la connaissance et le discernement réalisé surgissent—se manifestant directement dans le cœur et demeurant—il est rappelé que la véritable acquisition du savoir n’advient pas sans l’étroite fréquentation d’un Guru.
Verse 18
किमवश्यं तु वस्तव्यमाश्रमेषु न वा नृप । एतद्भवंतं पृच्छामि तद्भवान्वक्तुमर्हति ॥ १८ ॥
Ô roi, qu’est-ce qui doit inévitablement être vécu : au sein des āśramas ou en dehors d’eux ? Je te pose cette question ; tu es digne de l’expliquer.
Verse 19
जनक उवाच । न विना ज्ञानविज्ञाने मोक्षस्याधिगमो भवेत् । न विना गुरुसंबधाज्ज्ञानस्याधिगमस्तथा ॥ १९ ॥
Janaka dit : Sans connaissance et compréhension réalisée, la délivrance (mokṣa) ne peut être atteinte. De même, sans lien avec le Guru, la vraie connaissance ne peut non plus être obtenue.
Verse 20
आचार्यः प्लाविता तस्य ज्ञानं प्लव इहोच्यते । विज्ञाय कृतकृत्यस्तु तीर्णस्तत्रोभयं त्यजेत् ॥ २० ॥
Pour lui, l’ācārya est celui qui le fait traverser, et la connaissance est ici appelée la barque. Ayant réalisé la vérité et devenu celui qui a accompli ce qui devait l’être, une fois la traversée faite, qu’il renonce aux deux (au maître comme moyen et à la connaissance comme moyen).
Verse 21
अनुच्छेदाय लोकानामनुच्छेदाय कर्मणाम् । कृत्वा शुभाशुभं कर्म मोक्षो नामेह लभ्यते ॥ २१ ॥
Pour la continuité des mondes et pour la continuité de l’action elle-même (karma), on accomplit des actes, favorables comme défavorables ; et ainsi, ce qu’on nomme « délivrance » est obtenu ici même, en cette vie.
Verse 22
भावितैः कारणैश्चार्यं बहुसंसारयोनिषु । आसादयति शुद्धात्मा मोक्षं हि प्रथमाश्रमे ॥ २२ ॥
Ô vénérable, par des causes bien cultivées (disciplines justes) amassées au fil de nombreuses naissances dans le cycle du saṁsāra, l’âme purifiée atteint véritablement la délivrance, même dès le premier āśrama de la vie.
Verse 23
तमासाद्य तु मुक्तस्य दृष्टार्थस्य विपश्चितः । त्रिधाश्रमेषु कोन्वर्थो भवेत्परमभीप्सतः ॥ २३ ॥
Mais pour le sage qui a atteint Cela—délivré et dont le but est déjà accompli—, pour celui qui recherche le Suprême par-dessus tout, quel sens pourrait encore demeurer dans les trois āśramas ?
Verse 24
राजसांस्तामसांश्चैव नित्यं दोषान्विसर्जयेत । सात्त्विकं मार्गमास्थाय पश्येदात्मानमात्मना ॥ २४ ॥
Qu’on rejette sans cesse les fautes nées de rajas et de tamas ; prenant refuge dans la voie sāttvique, qu’on contemple le Soi par le Soi.
Verse 25
सर्वभूतेषु चात्मानं सर्वभूतानि चात्मनि । संपश्यन्नैव लिप्येत जले वारिचरगो यथा ॥ २५ ॥
Voyant le Soi en tous les êtres et tous les êtres dans le Soi, il n’est point souillé, tel l’oiseau d’eau qui se meut dans l’eau sans être mouillé.
Verse 26
पक्षीवत्पवनाद्वर्ध्वममुत्रानुंत्यश्नुते । विहाय देहं निर्मुक्तो निर्द्वंद्वः शुभसंगतः ॥ २६ ॥
Tel l’oiseau qui s’élève porté par le vent, il s’élance et, dans l’au-delà, atteint l’état suprême. Ayant quitté le corps, pleinement délivré, sans dualités, uni à l’auspicieux et au saint, il parvient à l’accomplissement.
Verse 27
अत्र गाथाः पुरा गीताः श्रृणु राज्ञा ययातिना । धार्यते या द्विजैस्तात मोक्षशास्त्रविशारदैः ॥ २७ ॥
Écoute à présent, cher enfant, les antiques strophes jadis chantées par le roi Yayāti—strophes conservées et récitées par les brāhmaṇas érudits, experts des śāstra de la délivrance (mokṣa).
Verse 28
ज्योतिश्चात्मनि नान्यत्र रत्नं तत्रैव चैव तत् । स्वयं च शक्यं तद्द्रष्टुं सुसमाहितर्चतसा ॥ २८ ॥
La Lumière est dans le Soi et nulle part ailleurs ; ce joyau n’est qu’en ce lieu. Et l’on peut le contempler soi-même, pour qui adore avec un esprit parfaitement rassemblé et concentré.
Verse 29
न बिभेति परो यस्मान्न बिभेति पराच्च यः । यश्च नेच्छति न द्वेष्टि ब्रह्म संपद्यते स तु ॥ २९ ॥
Celui dont nul ne prend peur et qui ne craint personne; celui qui ne convoite ni ne hait—celui-là, en vérité, parvient à Brahman.
Verse 30
यदा भावं न कुरुते सर्वभूतेषु पापकम् । पूर्वैराचरितो धर्मश्चतुराश्रमसंज्ञकः ॥ ३० ॥
Quand on ne nourrit aucune intention pécheresse envers aucun être vivant, tel est le Dharma pratiqué par les anciens—appelé la discipline des quatre āśramas.
Verse 31
अनेन क्रमयोगेन बहुजातिसुकर्मणाम् । कर्मणा मनसा वाचा ब्रह्म संपद्यते तदा ॥ ३१ ॥
Par ce yoga progressif (krama-yoga), grâce aux mérites amassés au fil de nombreuses naissances—par l’acte, par l’esprit et par la parole—alors on parvient à Brahman.
Verse 32
संयोज्य तपसात्मानमीर्ष्यामुत्सृज्य मोहिनीम् । त्यक्त्वा कामं च लोभं च ततो ब्रह्मत्वमश्नुते ॥ ३२ ॥
En disciplinant le soi par l’austérité (tapas), en rejetant la jalousie qui égare l’esprit, et en renonçant au désir et à l’avidité—alors on atteint l’état de Brahman.
Verse 33
यदा श्राव्ये च दृश्ये च सर्वभूतेषु चाव्ययम् । समो भवति निर्द्वुद्वो ब्रह्म संपद्यते तदा ॥ ३३ ॥
Quand on devient égal d’âme—libre de toute dualité—face à ce qui s’entend et se voit, et face à l’Immuable présent en tous les êtres, alors on parvient à Brahman.
Verse 34
यदा स्तुति च र्निदां च समत्वेन च पश्यति । कांचनं चाऽयसं चैव सुखदुःखे तथैव च ॥ ३४ ॥
Lorsque l’on considère louange et blâme d’un même regard, et que l’on voit pareillement l’or et le fer—ainsi que plaisir et peine—comme identiques, alors on demeure dans la véritable équanimité.
Verse 35
शीतमुष्णं तथैवार्थमनंर्थं प्रियमप्रियम् । जीवितं मरणं चैव ब्रह्म संपद्यते तदा ॥ ३५ ॥
Alors le froid et la chaleur, le gain et la perte, l’agréable et le désagréable, et même la vie et la mort—tout est réalisé comme Brahman.
Verse 36
प्रसार्येह यथांगानि कूर्मः संहरते पुनः । तर्थेद्रियाणि मनसा संयंतव्यानि भिक्षुणा ॥ ३६ ॥
De même que la tortue, après avoir étendu ses membres, les retire à nouveau, ainsi le mendiant doit-il maîtriser les sens au moyen du mental.
Verse 37
तमः परिगतं वेश्य यथा दीपेन दृश्यते । तथा बुद्धिप्रदीपेन शक्य आत्मा निरीक्षितुम् ॥ ३७ ॥
De même qu’un objet enveloppé de ténèbres devient visible grâce à une lampe, ainsi le Soi peut être discerné par la lampe de l’intellect purifié.
Verse 38
एतत्सर्वं प्रपश्यामि त्वयि बुद्धिमतांवर । यञ्चान्यदपि वेत्तव्यं तत्त्वतो वेत्ति तद्भवान् ॥ ३८ ॥
Ô le meilleur des sages, je vois tout cela en toi ; et tout ce qui reste encore à connaître, ta vénérable personne le connaît aussi selon sa réalité véritable.
Verse 39
ब्रह्मर्षे विदितश्वासि विषयांतमुपागतः । गुरोश्चैव प्रसादेन तव चैवोपशिक्षया ॥ ३९ ॥
Ô Brahmarṣi, tu es bien reconnu comme accompli ; tu as atteint la limite ultime des objets des sens—par la grâce de ton guru et par ta propre discipline et instruction.
Verse 40
तस्य चैव प्रसादेन प्रादुर्भूतं महामुनेः । ज्ञानं दिव्यं समादीप्तं तेनासि विदितो विदितो मम ॥ ४० ॥
Par sa seule grâce, ô grand sage, une connaissance divine, rayonnante et embrasée, s’est manifestée. Par elle, tu es devenu pleinement connu de moi—oui, bien connu de moi.
Verse 41
अर्धिकं तव विज्ञानमधि कावगतिस्तव । अधिकं च तवैश्वर्यं तञ्च त्वं नावबुध्यसे ॥ ४१ ॥
Ton savoir n’est que partiel ; ta compréhension de la poésie est elle aussi limitée. Ta puissance seigneuriale (aiśvarya) est plus grande encore—et pourtant, même cela, tu ne le comprends pas vraiment.
Verse 42
बाल्याद्वा संशयाद्वापि भयाद्वापि विमेषजात् । उत्पन्ने चापि विज्ञा ने नाधिगच्छंति तांगतिम् ॥ ४२ ॥
Que ce soit par immaturité, par doute, par peur, ou même par un instant d’égarement—quand bien même la connaissance surgirait, ils n’atteignent pas cet état suprême.
Verse 43
व्यवसायेन शुद्धेन मद्विधैश्छिन्नसंशयाः । विमुच्य हृदयग्रंथीनार्तिमासादयंति ताम् ॥ ४३ ॥
Par un effort pur et résolu, ceux qui sont comme moi—dont les doutes ont été tranchés—délient les nœuds du cœur et atteignent ainsi cet état où toute souffrance s’achève.
Verse 44
मवांश्चोत्पन्नविज्ञानः स्थिरबगुद्धिरलोलुपः । व्यवसायादृते ब्रह्यन्नासादयति तत्पदम् ॥ ४४ ॥
Ô brāhmane, même celui qui a acquis le discernement, dont l’intellect est stable et qui est sans avidité, n’atteint pas l’état suprême sans un effort résolu (vyavasāya).
Verse 45
नास्ति ते सुखदुःखेषु विशेषो नास्ति वस्तुषु । नौत्सुक्यं नृत्यगीतेषु न राग उपजायते ॥ ४५ ॥
Pour toi, il n’y a pas de différence entre plaisir et peine, ni de valeur particulière accordée aux objets. Tu n’éprouves aucun élan pour la danse et le chant, et nul attachement ne s’éveille en toi.
Verse 46
न बंधुषु निबंधस्ते न भयेष्वस्ति ते भयम् । पश्यामित्वां महाभाग तुल्यनिंदात्मसंस्तुतिम् ॥ ४६ ॥
Tu n’as d’entrave même envers les proches, et au milieu des situations effrayantes tu n’éprouves aucune crainte. Ô très fortuné, je te vois tenir pour égales le blâme et l’éloge de toi-même.
Verse 47
अहं च त्वानुपश्यामि ये चान्येऽपि मनीषिणः । आस्थितं परमं मार्गे अक्षयं चाप्यनामयम् ॥ ४७ ॥
Moi aussi je te contemple—et les autres sages de même—ferme sur la voie suprême, un chemin impérissable et sans affliction.
Verse 48
यत्फलं ब्राह्मणस्येह मोक्षार्थश्चापदात्मकः । तस्मिन्वै वर्तसे विप्रकिमन्यत्परिपृच्छसि ॥ ४८ ॥
Ce fruit même que recherche ici un brāhmane—tourné vers la délivrance et fondé sur la discipline spirituelle—tu y demeures déjà engagé, ô savant. Que veux-tu donc encore demander ?
Verse 49
सनंदन उवाच । एतच्छ्रुत्वा तु वचनं कतात्मा कृतनिश्चयः । आत्मनात्मानमास्थाय दृष्ट्वा चात्मानमात्मना ॥ ४९ ॥
Sanandana dit : Ayant entendu ces paroles, il devint maître de lui et ferme dans sa résolution ; établi dans l’Ātman, il contempla l’Ātman par l’Ātman lui-même.
Verse 50
कृतकार्यः सुखी शांतस्तूष्णीं प्रायादुदङ्मुखः । शैशिरं गिरिमासाद्य पाराशर्यं ददर्श च ॥ ५० ॥
Son dessein accompli, il devint heureux et paisible ; gardant le silence, il partit le visage tourné vers le nord. Parvenu au mont Śaiśira, il vit Pārāśarya (Vyāsa).
Verse 51
शिष्यानध्यापयंतं च पैलादीन्वेदसंहिताः । आरर्णेयो विशुद्धात्मा दिवाकरसमप्रभः ॥ ५१ ॥
Et il instruisait ses disciples—Paila et les autres—dans les Saṃhitās védiques. Cet Ārarṇeya, l’âme purifiée, rayonnait d’un éclat égal à celui du soleil.
Verse 52
पितुर्जग्राह पादौ चज सादरं हृष्टमानसः । ततो निवेदयामास पितुः सर्वमुदारधीः ॥ ५२ ॥
Le cœur joyeux, il saisit avec respect les pieds de son père ; puis, d’esprit noble, il rapporta à son père tout en détail.
Verse 53
शुको जनकराजेन संवादं मोक्षसाधनम् । तच्छ्रत्वा वेदकर्तासौ प्रहृष्टेनांतरात्मना ॥ ५३ ॥
Śuka rapporta au roi Janaka le dialogue, moyen de délivrance ; en l’entendant, ce compilateur des Veda se réjouit au plus profond de son cœur.
Verse 54
समालिंग्य सुतं व्यासः स्वपार्श्वस्थं चकार च ॥ ५४ ॥
Étreignant son fils, Vyāsa le plaça tout près, à son propre côté.
Verse 55
ततः पैलादयो विप्रा वेदान् व्यासादधीत्य च । शैलश्रृंगाद्भुवं प्राप्ता याजनाध्यापने रताः ॥ ५५ ॥
Ensuite, les sages brahmanes, à commencer par Paila, ayant étudié les Veda auprès de Vyāsa, descendirent du sommet de la montagne vers la terre et se consacrèrent à célébrer des yajña pour autrui et à enseigner le Veda.
It establishes śāstric hierarchy and epistemic legitimacy: knowledge of mokṣa is approached through proper guru-honor (arghya, pādya, mantra-pūjā, dāna). The ritual reception frames the ensuing teaching as authorized transmission rather than mere debate.
It integrates both: Janaka presents krama (stage-wise discipline) and acknowledges action’s role in sustaining worlds, yet insists mokṣa is impossible without knowledge grounded in guru-relationship; once realization is complete, the means (including conceptual supports) are relinquished.
It allows for early liberation—potentially even in the first āśrama—when purified causes from many births mature, while also teaching the normative āśrama ladder as a disciplined pathway for most aspirants.