
Cet adhyāya se déploie comme un entretien théologique en questions-réponses entre Pulastya et le roi Yayāti. Pulastya attire l’attention sur un kuṇḍa associé à un Śiva-liṅga, où Jāhnavī (Gaṅgā) est dite demeurer « cachée » (guptā). Le bain en ce lieu est proclamé donner le mérite de tous les tīrtha et effacer l’accumulation des fautes d’une vie entière. Le récit en donne la cause : après que les dieux ont apaisé Śiva et l’ont établi sur le mont Arbuda, Śiva désire la proximité constante de Gaṅgā tout en gardant la discrétion devant Pārvatī. Les gaṇa conduits par Nandin et Bhṛṅgin construisent sur la montagne un kuṇḍa d’eau limpide; Śiva y entre sous le prétexte d’un vœu (vrata-vyāja) et invoque Gaṅgā en son esprit, si bien qu’elle arrive aussitôt. Nārada remarque l’état singulier de Śiva, le comprend par vision méditative et le rapporte; Pārvatī s’avance alors, courroucée. Prévenue, Gaṅgā apaise Pārvatī par des paroles respectueuses et rappelle leur lien ancien, à travers l’épisode de Bhagiratha et le fait d’avoir été « retenue » lors de sa descente. Elle demande un jour entier de jeu sacré avec Śiva au Caitra-śukla Trayodaśī et nomme le lieu « Śiva-kuṇḍa / Śiva-Gaṅgā ». L’adhyāya se conclut par une prescription : se baigner au Caitra śukla Caturdaśī avec une intention concentrée détruit l’inauspice, et l’on recommande une dāna—offrir un taureau à un brāhmaṇa—dont le fruit mène aux cieux.
Verse 1
पुलस्त्य उवाच । कुंडं तु शिवलिंगाख्यं ततो गच्छेन्महीपते । यत्र सा जाह्नवी गुप्ता तिष्ठते भूपसत्तम
Pulastya dit : Ensuite, ô seigneur de la terre, il faut se rendre au bassin nommé Śivaliṅga ; là, la Jāhnavī (Gaṅgā) demeure cachée, ô le meilleur des rois.
Verse 2
तस्यां स्नातो नरः सम्यक्सर्वतीर्थफलं लभेत् । मुच्यते पातकात्कृत्स्नादाजन्ममरणांतिकात्
Celui qui s’y baigne selon le rite obtient le fruit de tous les tīrtha, et se trouve délivré de tout péché, même de ceux qui subsistent jusqu’au terme du cycle des naissances et des morts.
Verse 3
ययाति रुवाच । किमर्थं तत्र सा गुप्ता जाह्नवी तिष्ठते विभो । कस्मिन्काले समायाता परं कौतूहलं हि मे
Yayāti dit : «Pour quelle raison cette Jāhnavī (le Gange) demeure-t-elle cachée là, ô vénérable ? À quel moment est-elle venue en ce lieu ? Grande est, en vérité, ma curiosité.»
Verse 4
पुलस्त्य उवाच । यदा प्रसादितो देवैर्भगवान्वृषभध्वजः । अर्बुदेऽस्मिन्सदा स्थेयमचलेन त्वया विभो
Pulastya dit : «Lorsque les dieux eurent apaisé le Bienheureux au drapeau du taureau (Śiva), ô Puissant, ils le supplièrent : “Sur cet Arbuda, demeure à jamais, ferme et immuable.”»
Verse 5
तत्र संस्थापिते लिंगे स्वयं देवेन शंभुना । यत्पातितं पुरा लिंगं वालखिल्यैर्महर्षिभिः
«Là, lorsque le liṅga fut établi par Śambhu lui-même, c’était ce même liṅga qui jadis avait été renversé par les grands sages, les Vālakhilya…»
Verse 6
अतिकोपसमायुक्तैः कस्मिंश्चित्कारणांतरे । तदा देवेन प्रतिज्ञातं सर्वेषां त्रिदिवौकसाम्
«En une certaine circonstance, saisi d’une colère intense pour une raison particulière, le Seigneur fit alors un vœu devant tous les habitants des trois cieux (les dieux).»
Verse 7
अचले तु मयात्रैव स्थातव्यं नात्र संशयः । ततः कालेन महता वसतस्तस्य तत्र च
«Mais sur cette montagne, je dois demeurer ici même — il n’y a nul doute.» Puis, après qu’un très long temps se fut écoulé, tandis qu’il continuait d’y résider…
Verse 8
अचलेश्वररूपस्य गंगा चित्ते व्यजायत । कथं नित्यं तया सार्द्धं भविष्यति समागमः
Pour celui qui avait pris la forme d’Acaleśvara, Gaṅgā s’éleva dans son esprit : «Comment pourra-t-il y avoir une rencontre constante avec elle ?»
Verse 9
अथ जानाति नो गौरी मानिनी परमेश्वरी । तस्यैवं चिन्तयानस्य बहुशो नृपसत्तम
Alors la suprême Déesse Gaurī, fière et souveraine, vint à connaître (sa pensée). Tandis qu’il méditait ainsi maintes et maintes fois, ô meilleur des rois…
Verse 10
उपायं सुमहद्ध्यात्वा जाह्नवीसंगसंभवम् । तेनादिष्टा गणाः सर्वे नंदिभृङ्गिपुरःसराः
Ayant conçu un très grand dessein par lequel l’union avec Jāhnavī (Gaṅgā) pourrait s’accomplir, il donna ordre à tous les gaṇas, conduits par Nandin et Bhṛṅgin.
Verse 11
अभिप्रायोऽस्ति मे कश्चिज्जलाश्रयव्रतोद्भवः । क्रियतामुत्तमं कुण्डमस्मिन्पर्वतरोधसि
«J’ai une intention, née d’un vœu lié au fait de demeurer dans l’eau. Qu’on réalise ici, sur ce versant/ce remblai de la montagne, un kuṇḍa excellent, un bassin sacré.»
Verse 12
तत्राहं जलमध्यस्थः स्थास्यामि जलतत्परः । तच्छ्रुत्वा त्वरितं चक्रुर्गणाः कुण्डमनेकशः
«Là, je demeurerai, établi au milieu des eaux, voué aux eaux.» À ces mots, les gaṇas, en hâte, façonnèrent le kuṇḍa de multiples façons, avec grand effort et juste ordonnance.
Verse 13
स्वच्छोदकसमाकीर्णं सुतीर्थं सुसुखावहम् । ततो गौरीमनुज्ञाप्य जाह्नवीसंगलालसः
Empli d’une eau limpide, un tīrtha d’excellence qui procure une grande douceur. Puis, ayant obtenu l’assentiment de Gaurī, lui, avide de s’unir à Jāhnavī (Gaṅgā)…
Verse 14
व्रतव्याजेन देवेशो विवेश तदनन्तरम् । चिन्तयामास तत्रस्थो गंगां त्रैलोक्यपाविनीम्
Alors le Seigneur des dieux, sous le prétexte d’accomplir un vœu (vrata), entra dans l’eau. Demeurant là, il se mit à contempler Gaṅgā, la purificatrice des trois mondes.
Verse 15
सा ध्याता तत्क्षणात्तत्र शिवेन सह संगता । एवं स भगवांस्तत्र जाह्नवीं भजते सदा
À l’instant même où elle fut méditée, elle apparut là et s’unit à Śiva. Ainsi, en ce lieu, le Seigneur Bienheureux demeure à jamais dévoué à Jāhnavī (Gaṅgā).
Verse 16
व्रतव्याजेन राजेन्द्र न तु गौरी व्यजानत । कस्यचित्त्वथ कालस्य नारदो भगवान्मुनिः । कैवल्यज्ञानसंपन्नस्तत्रायातः परिभ्रमन्
Ô le meilleur des rois, sous ce prétexte de vœu (vrata), Gaurī ne reconnut pas ce qui se passait réellement. Après quelque temps, le vénérable sage Nārada, muni bienheureux, pourvu de la connaissance menant à la kaivalya (délivrance), arriva en ce lieu au cours de ses pérégrinations.
Verse 17
स तु दृष्ट्वा महादेवं जलस्थं व्रतधारिणम् । कामजैरिंगितैर्युक्तं तत्राऽसौ विस्मयान्वितः
Voyant Mahādeva se tenir dans l’eau, observant son vœu, mais marqué de gestes nés du désir, Nārada fut saisi d’étonnement en ce lieu.
Verse 18
वक्त्रनेत्रविकारोऽयं किमस्य व्रतधारिणः । ईदृक्कामसमायुक्तस्ततो ध्यानस्थितो मुनिः
«Pourquoi cet observant des vœux montre-t-il de telles altérations du visage et des yeux ? Ainsi rempli de désir…» pensant cela, le sage entra en méditation.
Verse 19
अथाऽपश्यद्ध्यानदृष्ट्या गंगासक्तं महेश्वरम् । गौर्या भयेन सव्याजं ततो विस्मयमागतः
Alors, par la vision née de la méditation, il vit Maheśvara attaché à la Gaṅgā, et vit que cela se faisait sous un prétexte, par crainte de Gaurī ; il en fut frappé d’émerveillement.
Verse 20
तदा स कथयामास सर्वं हरविचेष्टितम्
Alors il rapporta en entier tout ce qui concernait la conduite de Hara.
Verse 21
ततो देवी त्वरायुक्ता ययौ यत्र महेश्वरः । आताम्रनयना रोषाद्वेपमाना मुहुर्मुहुः
Alors la Déesse, saisie de hâte, se rendit là où se trouvait Maheśvara. Les yeux rougis de colère, elle tremblait sans cesse.
Verse 22
तां दृष्ट्वा कोपसंयुक्तां समायातां महेश्वरीम् । उवाच जाह्नवी भीता ज्ञात्वा दिव्येन चक्षुषा
Voyant Maheśvarī s’avancer, emplie de courroux, Jāhnavī, saisie de crainte, parla, ayant compris la situation par sa vision divine.
Verse 23
आवयोः संगमे देवी नारदेन निवेदिता । सेयं रुष्टा समायाति कुरुष्व यदनन्तरम्
« Ô Déesse, notre rencontre a été rapportée par Nārada. La voici, irritée, qui vient ici ; fais maintenant ce qu’il convient de faire ensuite. »
Verse 24
श्रीमहादेव उवाच । कर्त्तव्यं जाह्नवि श्रेयः पुरो गत्वा नगात्मजाम् । अत्यर्थं मानिनी ह्येषा साम्ना च वशवर्तिनी
Śrī Mahādeva dit : « Ô Jāhnavī, il sera préférable que tu avances la première et que tu t’approches de la Fille de la Montagne (Pārvatī). Elle est d’un amour-propre extrême, mais on peut la gagner par une douce conciliation. »
Verse 25
तत्क्षणाज्जायते साध्वी तस्मात्सामपरा भव । नो चेच्छापं मया सार्धं तव दास्यत्यसंशयम्
« À l’instant même, elle deviendra bienveillante ; aussi, attache-toi à la conciliation. Sinon, sans aucun doute, je te donnerai une malédiction. »
Verse 26
एवमुक्ता च रुद्रेण जाह्नवी नृपसत्तम । कुण्डान्निर्गत्य सा गंगा सम्मुखं प्रययौ तदा
Ainsi, instruite par Rudra, ô meilleur des rois, Jāhnavī—la Gaṅgā sacrée—sortit du bassin sacré et s’avança alors droit devant pour aller à sa rencontre.
Verse 27
प्रत्युद्ययौ सलज्जा च कृतांजलिपुरःसरा । प्रणम्य शिरसा चेयं ततः प्राह स्वलंकृता
Elle s’avança avec pudeur, les mains jointes en añjali devant elle. Inclina la tête en hommage, puis, parée d’ornements, elle prit la parole.
Verse 28
पुराऽहं तव कांतेन निपतन्ती नभस्तलात् । धृता देवि तवा प्येतद्विदितं नृपतेः कृते
« Jadis, tandis que je tombais du ciel, ton bien-aimé m’a soutenue. Ô Devī, cela aussi t’est connu—afin que le roi le comprenne. »
Verse 29
भगीरथाभिधानस्य ततः स्नेहो व्यवर्धत । आवयोस्तव भीत्या च नाभूत्क्वापि समागमः
« Ensuite, l’affection pour celui nommé Bhagīratha s’accrut; mais, par crainte de toi, il n’y eut jamais de rencontre entre nous, nulle part. »
Verse 30
अधुना तव वाक्येन जानेऽहं न सुरेश्वरि । समाहूताऽस्मि रुद्रेण किं वा स्वच्छन्दतः शुभे
« Mais à présent, par tes paroles, ô Souveraine des dieux, je comprends : ai-je été mandée par Rudra—ou bien, ô Bienheureuse, suis-je venue de mon propre gré ? »
Verse 31
त्रैलोक्यस्य प्रभुरयं तन्निष्क्रम्य कथञ्चन । तस्मादत्रैव संप्राप्ता सत्यमेतन्मयोदितम्
« Il est le Seigneur des trois mondes ; étant sortie de lui d’une manière ou d’une autre, je suis donc parvenue ici même. Ce que j’ai dit est vérité. »
Verse 32
पुलस्त्य उपाच । तस्यास्तद्वचनं श्रुत्वा ततो देवी प्रहर्षिता । प्रोवाच मधुरं वाक्यं सत्यमेतत्त्व योदितम्
Pulastya dit : Ayant entendu ses paroles, la Devī fut comblée de joie et prononça d’une voix douce : «Ce que tu as dit est, en vérité, juste.»
Verse 33
तस्माद्वरय भद्रं ते वरं मत्तो यथेप्सितम् । मुक्त्वैकं पतिधर्म्मत्वे मम कांतं महेश्वरम्
«C’est pourquoi, choisis—que le bien soit sur toi—un don de ma part selon ton désir; sauf une chose : dans le dharma de l’épouse, ne cherche pas à me séparer de mon bien-aimé, Maheśvara.»
Verse 34
गंगोवाच । अपि दौर्भाग्ययुक्ताऽहं भार्या जाताऽस्मि शूलिनः । तस्मादेकं दिनं देहि क्रीडनार्थमनेन तु
Gaṅgā dit : «Bien que marquée par l’infortune, je suis devenue l’épouse du Seigneur au trident. Accorde-moi donc un seul jour, afin que je puisse me réjouir en jouant auprès de Lui.»
Verse 35
चैत्रशुक्लत्रयोदश्यामहोरात्रं सुरेश्वरि । शिवकुंडं तथास्त्वेतन्मया यस्मात्समावृतम्
«Ô Reine des dieux, au treizième jour de la quinzaine claire de Caitra—tout le jour et toute la nuit—que ceci soit connu comme “Śiva-kuṇḍa”, car c’est moi qui l’ai recouvert.»
Verse 36
शिवगंगाभिधानं च तस्मात्कुण्डं धरातले । ख्यातिं यातु प्रसादेन तव पर्वतनंदिनि
«Ainsi, sur la surface de la terre, que cet étang soit nommé “Śivagaṅgā” ; et par ta grâce, ô Fille de la Montagne, qu’il obtienne une renommée étendue.»
Verse 37
पुलस्त्य उवाच । एवमस्त्विति सा देवी प्रोच्य गंगां महानदीम् । ततो विसर्जयामास तामालिंग्य मुहुर्मुहुः
Pulastya dit : Prononçant « Qu’il en soit ainsi », la Déesse s’adressa à Gaṅgā, le grand fleuve ; puis elle la congédia, l’étreignant encore et encore.
Verse 38
गतायामथ गंगायामधोवक्त्रं सुलज्जितम् । पाणौ गृह्य ययौ रुद्रं भ्रममाणा गृहं प्रति
Quand Gaṅgā fut partie, la Déesse, toute honteuse et le visage baissé, prit Rudra par la main et, se retournant, s’en alla vers sa demeure.
Verse 39
एवमेतत्पुरावृत्तं तस्मिन्कुण्डे नराधिप । तस्मात्सर्वप्रयत्नेन चतुर्द्दश्यां समाहितः
«Ainsi cela advint jadis en ce bassin, ô roi. C’est pourquoi, avec tous tes efforts, demeure maître de toi et recueilli au quatorzième jour lunaire (Caturdaśī).»
Verse 40
शुक्लायां चैत्रमासे तु स्नानं तत्र समाचरेत् । सांनिध्याद्देवदेवस्य गंगायाश्च नृपोत्तम
«Dans la quinzaine claire du mois de Caitra, qu’on accomplisse le bain sacré en ce lieu, ô meilleur des rois, car s’y tient la présence du Dieu des dieux (Śiva) et de Gaṅgā.»
Verse 41
यत्र संक्षयमायाति सर्वं तत्राशुभं कृतम् । तत्र यो वृषभं दद्याद्ब्राह्मणाय नृपोत्तम । तद्रोमसंख्ययास्वर्गे स पुमान्वसति ध्रुवम्
«Là où s’anéantissent toutes les actions néfastes, ô meilleur des rois, celui qui y donne un taureau à un brāhmaṇa demeure assurément au ciel autant d’années qu’il y a de poils sur le corps de ce taureau.»