
Cet adhyāya prend la forme d’un dialogue : Yudhiṣṭhira demande à Mārkaṇḍeya d’expliquer l’origine d’un tīrtha sur la rive de la Narmadā nommé Yamahāsya (« le rire de Yama »). Mārkaṇḍeya raconte que Yama (Dharmarāja), arrivé plus tôt pour se baigner dans la Revā, constate la puissance purificatrice d’une seule immersion. Il médite alors sur un paradoxe : des êtres chargés de fautes parviennent à son royaume, tandis que le Revā-snāna est loué comme menant à un état propice, voire à une condition vaiṣṇava. Yama rit de ceux qui, capables de le faire, négligent de contempler le fleuve sacré, puis il établit en ce lieu une divinité nommée Yamahāseśvara avant de s’en aller. Le chapitre prescrit ensuite une observance : au mois d’Aśvina, le quatorzième jour de la quinzaine sombre (kṛṣṇa-pakṣa caturdaśī), il faut jeûner avec dévotion, veiller la nuit et éveiller la divinité avec une lampe de ghee ; cela est présenté comme effaçant diverses catégories de manquements. Le texte propose aussi des règles éthiques orientées vers le dāna, notamment honorer les brāhmaṇas à l’amāvāsyā avec la colère vaincue (jita-krodha) et des dons prescrits : or/terre/sésame, peau d’antilope noire, « vache de sésame », et surtout le don d’une « vache-buffle » avec un agencement rituel détaillé. Un catalogue didactique des tourments redoutés du monde de Yama est inclus, mais réinterprété comme neutralisé par l’efficacité du tīrtha et du dāna. La phalaśruti finale affirme que même l’écoute de ce récit délivre des fautes et empêche la vision du séjour de Yama.
Verse 1
। श्रीमार्कण्डेय उवाच । ततो गच्छेत्तु राजेन्द्र यमहास्यमनुत्तमम् । सर्वपापहरं तीर्थं नर्मदातटमाश्रितम्
Śrī Mārkaṇḍeya dit : « Ensuite, ô roi des rois, il faut se rendre au tīrtha incomparable nommé Yamahāsya : un gué sacré qui enlève tous les péchés, établi sur la rive de la Narmadā ».
Verse 2
युधिष्ठिर उवाच । यमहास्यं कथं जातं पृथिव्यां द्विजपुंगव । एतत्सर्वं ममाख्याहि परं कौतूहलं हि मे
Yudhiṣṭhira dit : « Ô le plus éminent des deux-fois-nés, comment Yamahāsya est-il apparu sur la terre ? Dis-m’en tout, car ma curiosité est grande ».
Verse 3
श्रीमार्कण्डेय उवाच । साधु साधु महाप्राज्ञ पृष्टोऽहं नृपनन्दन । स्नानार्थं नर्मदां पुण्यामागतस्ते पिता पुरा
Śrī Mārkaṇḍeya dit : « Bien demandé, bien demandé, ô très sage fils de roi. Jadis, ton père vint à la sainte Narmadā afin de s’y baigner. »
Verse 4
रजकेन यथा धौतं वस्त्रं भवति निर्मलम् । तथासौ निर्मलो जातो धर्मराजो युधिष्ठिर
De même qu’un vêtement lavé par le blanchisseur devient sans tache, ainsi ce Dharmarāja fut purifié, ô Yudhiṣṭhira.
Verse 5
स पश्यन्निर्मलं देहं हसन्प्रोवाच विस्मितः
Voyant ce corps sans tache, il sourit et, saisi d’étonnement, parla.
Verse 6
यम उवाच । मत्पुरं कथमायान्ति मनुजाः पापबृंहिताः । स्नानेनैकेन रेवायाः प्राप्यते वैष्णवं पदम्
Yama dit : « Comment des hommes gonflés de péchés viennent-ils à ma cité ? Par un seul bain dans la Revā, on obtient l’état vaiṣṇava, la demeure de Viṣṇu. »
Verse 7
समर्था ये न पश्यन्ति रेवां पुण्यजलां शुभाम् । जात्यन्धैस्ते समा ज्ञेया मृतैः पङ्गुभिरेव वा
Ceux qui, bien qu’ils en aient la capacité, ne contemplent pas la Revā, bienfaisante aux eaux saintes, doivent être tenus pour semblables aux aveugles de naissance — voire aux morts, ou aux boiteux.
Verse 8
समर्था ये न पश्यन्ति रेवां पुण्यजलां नदीम् । एतस्मात्कारणाद्राजन्हसितो लोकशासनः
Ô roi, parce que même ceux qui en ont la capacité ne contemplent pas la Revā, rivière aux eaux saintes, pour cette raison le Souverain des mondes (Yama) éclata de rire.
Verse 9
स्थापयित्वा यमस्तत्र देवं स्वर्गं जगाम ह । यमहासेश्वरे राजञ्जितक्रोधो जितेन्द्रियः
Après y avoir établi la divinité, Yama partit vraiment pour le ciel. Ô roi, à Yama-hāseśvara, il avait vaincu la colère et maîtrisé ses sens.
Verse 10
विशेषाच्चाश्विने मासि कृष्णपक्षे चतुर्दशीम् । उपोष्य परया भक्त्या सर्वपापैः प्रमुच्यते
Surtout, au mois d’Āśvina, le quatorzième jour lunaire de la quinzaine sombre, en jeûnant avec une dévotion suprême, on est délivré de tous les péchés.
Verse 11
रात्रौ जागरणं कुर्याद्दीपं देवस्य बोधयेत् । घृतेन चैव राजेन्द्र शृणु तत्रास्ति यत्फलम्
La nuit, qu’on veille et qu’on réveille le Seigneur par une lampe; et aussi avec du ghee, ô meilleur des rois — écoute le fruit qui en découle.
Verse 12
मुच्यते पातकैः सर्वैरगम्यागमनोद्भवैः । अभक्ष्यभक्षणोद्भूतैरपेयापेयजैरपि
On est délivré de toutes les fautes, même celles nées d’unions interdites, celles issues de la consommation de ce qu’il ne faut pas manger, et aussi de ce qu’il ne faut pas boire.
Verse 13
अवाह्यवाहिते यत्स्याददोह्यादोहने यथा । स्नानमात्रेण तस्यैवं यान्ति पापान्यनेकधा
De même qu’il y a faute à faire porter ce qui ne doit pas être porté, ou à traire ce qui ne doit pas être trait, de même, par le seul bain dans cette eau sacrée, les péchés s’éloignent de multiples façons.
Verse 14
यमलोकं न वीक्षेत मनुजः स कदाचन । पित्ःणां परमं गुह्यमिदं भूमौ नरेश्वर
Un tel homme ne verra jamais le monde de Yama. Ô seigneur des hommes, ceci est le secret suprême des Pitṛs (ancêtres) sur la terre.
Verse 15
ददतामक्षयं सर्वं यमहास्ये न संशयः । अमावास्यां जितक्रोधो यस्तु पूजयते द्विजान्
Pour ceux qui donnent, tout mérite devient inépuisable au seuil même de Yama ; il n’y a là aucun doute. Le jour d’Amāvāsyā (nouvelle lune), celui qui, ayant vaincu la colère, honore et vénère les dvijas (deux-fois-nés, brāhmaṇas) obtient ce fruit infaillible.
Verse 16
हिरण्यभूमिदानेन तिलदानेन भूयसा । कृष्णाजिनप्रदानेन तिलधेनुप्रदानतः
Par le don d’or et de terre, par d’abondants dons de sésame, par l’offrande d’une peau d’antilope noire, et par le don d’une « tiladhenu »—la « vache de sésame » rituelle—le mérite s’accroît grandement.
Verse 17
विधानोक्तद्विजाग्र्याय ये प्रदास्यन्ति भक्तितः । हयं वा कुंजरं वाथ धूर्वहौ सीरसंयुतौ
Ceux qui, avec dévotion, donnent à un brāhmaṇa éminent selon la règle prescrite—qu’il s’agisse d’un cheval, d’un éléphant, ou d’une paire de bœufs de labour attelés à la charrue—accomplissent une aumône d’un très grand mérite.
Verse 18
कन्यां वसुमतीं गां च महिषीं वा पयस्विनीम् । ददते ये नृपश्रेष्ठ नोपसर्पन्ति ते यमम्
Ô le meilleur des rois, ceux qui donnent en mariage une jeune fille, ou une terre, ou une vache, ou une bufflonne laitière, ne s’approchent pas de Yama.
Verse 19
यमोऽपि भवति प्रीतः प्रतिजन्म युधिष्ठिर । यमस्य वाहो महिषो महिष्यस्तस्य मातरः
Même Yama se réjouit, ô Yudhiṣṭhira, naissance après naissance. Le buffle est la monture de Yama, et les bufflonnes sont tenues pour ses mères, dignes de révérence.
Verse 20
तासां दानप्रभावेण यमः प्रीतो भवेद्ध्रुवम् । नासौ यममवाप्नोति यदि पापैः समावृतः
Par la puissance du don de ces bufflonnes, Yama est assurément satisfait. Même si un homme est couvert de péchés, il ne tombe pas sous l’emprise de Yama.
Verse 21
एतस्मात्कारणादत्र महिषीदानमुत्तमम् । तस्याः शृङ्गे जलं कार्यं धूम्रवस्त्रानुवेष्टिता
Pour cette raison, en ce contexte, le don d’une bufflonne est tenu pour suprême. Qu’on dépose de l’eau sur sa corne et qu’on l’enveloppe d’un tissu couleur de fumée.
Verse 22
आयसस्य खुराः कार्यास्ताम्रपृष्ठाः सुभूषिताः । लवणाचलं पूर्वस्यामाग्नेय्यां गुडपर्वतम्
Que ses sabots soient façonnés de fer, que son dos soit plaqué de cuivre et richement orné. À l’est, qu’on place une « montagne de sel », et au sud-est une « montagne de jaggery ».
Verse 23
कार्पासं याम्यभागं तु नवनीतं तु नैरृते । पश्चिमे सप्तधान्यानि वायव्ये तंदुलाः स्मृताः
Dans le quartier du sud, qu’on place le coton ; au sud-ouest, le beurre frais. À l’ouest, qu’on dispose les sept grains, et au nord-ouest, le riz est prescrit.
Verse 24
सौम्ये तु काञ्चनं दद्यादीशाने घृतमेव च । प्रदद्याद्यमराजो मे प्रीयतामित्युदीरयन्
Dans le quartier du nord, qu’on offre de l’or ; et au nord-est, du ghee également. Que le donateur donne en proclamant : « Que Yamarāja soit satisfait de moi ».
Verse 25
इत्युच्चार्य द्विजस्याग्रे यमलोकं महाभयम् । असिपत्त्रवनं घोरं यमचुल्ली सुदारुणा
Ayant ainsi parlé en présence de l’éminent brāhmaṇa, (il décrivit) le royaume de Yama, d’une terreur extrême : l’effroyable forêt aux feuilles pareilles à des épées (Asipattravana) et la très cruelle « fournaise de Yama » (Yamacullī).
Verse 26
रौद्रा वैतरणी चैव कुम्भीपाको भयावहः । कालसूत्रो महाभीमस्तथा यमलपर्वतौ
On y trouve (des enfers) tels que Raudra, et aussi Vaitaraṇī ; le redoutable Kumbhīpāka ; l’excessivement terrible Kālasūtra ; et de même les montagnes du domaine de Yama.
Verse 27
क्रकचं तैलयन्त्रं च श्वानो गृध्राः सुदारुणाः । निरुच्छ्वासा महानादा भैरवो रौरवस्तथा
On y trouve (des supplices) tels que la scie (Krakaca) et l’engin de pressoir à huile (Tailayantra), ainsi que des chiens et des vautours d’une cruauté extrême. Il y a aussi des lieux d’étouffement et de rugissements tonitruants : Bhairava et Raurava également.
Verse 28
एते घोरा याम्यलोके श्रूयन्ते द्विजसत्तम । त्वत्प्रसादेन ते सोम्यास्तीर्थस्यास्य प्रभावतः
Ô le plus excellent des brāhmanes, on dit que ceux-ci sont terrifiants dans le royaume de Yama ; mais par ta grâce—et par la puissance de ce gué sacré—ils deviennent doux et ne font plus peur.
Verse 29
दानस्यास्य प्रभावेण यमराजप्रसादतः । नरकेऽहं न यास्यामि द्विज जन्मनि जन्मनि
Par la puissance de cette aumône et par la faveur du roi Yama, ô brāhmane, je n’irai pas en enfer—naissance après naissance.
Verse 30
यमहास्यस्य चाख्यानमिदं शृण्वन्ति ये नराः । तेऽपि पापविनिर्मुक्ता न पश्यन्ति यमालयम्
Ceux qui écoutent ce récit du « rire de Yama », eux aussi, délivrés du péché, ne voient pas la demeure de Yama.