
L’Adhyāya 39 est un exposé technique sur le dhyāna comme discipline graduée centrée sur Śrīkaṇṭha (Śiva). Upamanyu déclare que les yogins méditent sur Śrīkaṇṭha, car le seul souvenir de Lui procure aussitôt l’accomplissement des buts. Le chapitre distingue le sthūla-dhyāna (méditation « grossière », soutenue par un objet) pratiqué pour stabiliser le mental, des orientations sūkṣma et nirviṣaya. Il affirme que la contemplation directe de Śiva confère tous les siddhi, et que même lorsqu’on médite d’autres formes, il faut se rappeler la forme de Śiva comme référent intérieur. Le dhyāna est décrit comme une répétition qui engendre la stabilité, allant de saviṣaya (avec contenu/objet) vers nirviṣaya (sans objet). La thèse de la « méditation sans objet » est nuancée : elle est redéfinie comme une continuité, un courant de buddhi (buddhi-santati) tendant vers une conscience de soi sans forme (nirākāra). La pratique est aussi présentée selon sabīja (avec « graine »/support) et nirbīja (sans graine), sabīja étant recommandée au début et nirbīja à l’aboutissement pour une réalisation complète ; le prāṇāyāma est mentionné comme produisant des accomplissements successifs tels que la śānti (paix) et des états connexes.
Verse 1
उपमन्युरुवाच । श्रीकंठनाथं स्मरतां सद्यः सर्वार्थसिद्धयः । प्रसिध्यंतीति मत्वैके तं वै ध्यायंति योगिनः
Upamanyu dit : «Celui qui se souvient de Śrīkaṇṭhanātha (le Seigneur Śiva) voit aussitôt s’accomplir tous ses desseins. Sachant cela vrai, les yogins ne méditent que sur Lui seul.»
Verse 2
स्थित्यर्थं मनसः केचित्स्थूलध्यानं प्रकुर्वते । स्थूलं तु निश्चलं चेतो भवेत्सूक्ष्मे तु तत्स्थिरम्
Pour affermir l’esprit, certains pratiquent une méditation sur le grossier (une forme tangible). Dans le grossier, le mental devient immobile; puis, lorsqu’il passe au subtil, il s’y établit avec fermeté.
Verse 3
शिवे तु चिंतिते साक्षात्सर्वाः सिध्यन्ति सिद्धयः । मूर्त्यंतरेषु ध्यातेषु शिवरूपं विचिंतयेत्
Lorsque Śiva est contemplé directement, toutes les siddhis s’accomplissent. Même en méditant sur d’autres formes divines, qu’on les contemple comme la forme même de Śiva.
Verse 4
लक्षयेन्मनसः स्थैर्यं तत्तद्ध्यायेत्पुनः पुनः । ध्यानमादौ सविषयं ततो निर्विषयं जगुः
Qu’on observe la stabilité du mental et qu’on médite, encore et encore, sur ce point même. Ils enseignent que la méditation est d’abord avec objet (saviṣaya), puis devient sans objet (nirviṣaya).
Verse 5
तत्र निर्विषयं ध्यानं नास्तीत्येव सतां मतम् । बुद्धेर्हि सन्ततिः काचिद्ध्यानमित्यभिधीयते
En cette matière, l’avis des sages est qu’il n’existe pas de méditation totalement sans objet. Car la méditation est dite être un certain flux continu de l’intellect (buddhi).
Verse 6
तेन निर्विषया बुद्धिः केवलेह प्रवर्तते । तस्मात्सविषयं ध्यानं बालार्ककिरणाश्रयम्
Par cette discipline subtile, l’intellect se libère des objets et, ici même, ne se meut que dans la pure conscience. C’est pourquoi il faut pratiquer la méditation avec objet, en prenant appui sur quelque chose de perceptible, tel le rayon du soleil à peine levé.
Verse 7
सूक्ष्माश्रयं निर्विषयं नापरं परमार्थतः । यद्वा सविषयं ध्यानं तत्साकारसमाश्रयम्
La méditation qui prend appui sur le subtil et demeure sans objet n’est, en vérité, rien d’autre que la Réalité Suprême elle-même. Mais si la méditation se fait avec un objet, alors elle dépend d’une forme, d’un support concret et manifesté.
Verse 8
निराकारात्मसंवित्तिर्ध्यानं निर्विषयं मतम् । निर्बीजं च सबीजं च तदेव ध्यानमुच्यते
La méditation est tenue pour la conscience intérieure du Soi, sans forme et libre des objets extérieurs. Cette même méditation est dite double : sans semence (nirbīja) et avec semence (sabīja).
Verse 9
निराकारश्रयत्वेन साकाराश्रयतस्तथा । तस्मात्सविषयं ध्यानमादौ कृत्वा सबीजकम्
Puisque le Suprême est approché tant en prenant appui sur l’informe qu’en prenant appui sur la forme, qu’on commence donc par une méditation avec support d’objet—une méditation « avec semence » (bīja), telle qu’un mantra ou une forme sacrée.
Verse 10
अंते निर्विषयं कुर्यान्निर्बीजं सर्वसिद्धये । प्राणायामेन सिध्यंति देव्याः शांत्यादयः क्रमात्
À la fin, qu’on conduise le mental à l’absence d’objet et qu’on pratique l’absorption sans semence (nirbīja) afin d’obtenir toutes les perfections spirituelles. Par le prāṇāyāma, les accomplissements divins—à commencer par la paix intérieure—s’accomplissent peu à peu, selon l’ordre juste.
Verse 11
शांतिः प्रशांतिर्दीप्तिश्च प्रसादश्च ततः परम् । शमः सर्वापदां चैव शांतिरित्यभिधीयते
Paix, profonde quiétude, rayonnement intérieur et clarté sereine—et au-delà encore—avec la maîtrise de soi au milieu de toute adversité : tout cela est appelé « śānti », la paix véritable.
Verse 12
तमसो ऽन्तबहिर्नाशः प्रशान्तिः परिगीयते । बहिरन्तःप्रकाशो यो दीप्तिरित्यभिधीयते
La cessation des ténèbres, au dedans comme au dehors, est célébrée comme « praśānti », la paix véritable. Ce qui resplendit en illumination—révélant le monde extérieur et le Soi intérieur—est appelé radiance (dīpti).
Verse 13
स्वस्थता या तु सा बुद्धः प्रसादः परिकीर्तितः । कारणानि च सर्वाणि सबाह्याभ्यंतराणि च
Cet état d’être établi dans sa propre nature véritable (stabilité intérieure) est proclamé par les sages comme « prasāda », la clarté sereine. Il embrasse toutes les causes, extérieures comme intérieures.
Verse 14
एतच्चतुष्टयं ज्ञात्वा ध्याता ध्यानं समाचरेत् । ज्ञानवैराग्यसंपन्नो नित्यमव्यग्रमानसः
Ayant compris cet enseignement en quatre points, le méditant doit s’adonner à la méditation avec constance—pourvu de la vraie connaissance et de vairāgya (détachement), et gardant toujours l’esprit sans trouble ni dispersion.
Verse 15
श्रद्दधानः प्रसन्नात्मा ध्याता सद्भिरुदाहृतः । ध्यै चिंतायां स्मृतो धातुः शिवचिंता मुहुर्मुहुः
Celui qui est plein de foi et dont l’âme intérieure est paisible est appelé par les vertueux un méditant. La racine verbale dhyai est retenue au sens de « contemplation » ; ainsi, la méditation consiste à contempler Śiva, encore et encore, sans relâche.
Verse 17
योगाभ्यासस्तथाल्पे ऽपि यथा पापं विनाशयेत् । ध्यायतः क्षणमात्रं वा श्रद्धया परमेश्वरम्
Même une faible pratique du yoga détruit le péché ; de même, fût-ce un seul instant de méditation sur Parameśvara avec foi, les impuretés se dissolvent.
Verse 18
अव्याक्षिप्तेन मनसा ध्यानमित्यभिधीयते । बुद्धिप्रवाहरूपस्य ध्यानस्यास्यावलंबनम्
Lorsque l’esprit n’est pas éparpillé, cet état est appelé méditation (dhyāna). Pour cette méditation—dont la nature est un flot ininterrompu de discernement (buddhi)—il faut tenir un support stable (ālambana).
Verse 19
ध्येयमित्युच्यते सद्भिस्तच्च सांबः स्वयं शिवः । विमुक्तिप्रत्ययं पूर्णमैश्वर्यं चाणिमादिकम्
Les sages déclarent que le véritable objet de méditation n’est autre que Sāmba, Śiva Lui-même. De cette contemplation naît la certitude de la délivrance, ainsi qu’une souveraineté parfaite, incluant les accomplissements subtils à commencer par aṇimā.
Verse 20
शिवध्यानस्य पूर्णस्य साक्षादुक्तं प्रयोजनम् । यस्मात्सौख्यं च मोक्षं च ध्यानादभयमाप्नुयात्
La finalité de la méditation parfaite sur Śiva a été énoncée sans détour : par cette méditation, on obtient le bonheur et la délivrance ; et par la méditation encore, on parvient à l’intrépidité.
Verse 21
तस्मात्सर्वं परित्यज्य ध्यानयुक्तो भवेन्नरः । नास्ति ध्यानं विना ज्ञानं नास्ति ध्यानमयोगिनः
C’est pourquoi, ayant tout abandonné, l’homme doit s’établir dans la méditation. Car sans méditation il n’est point de connaissance véritable ; et la méditation ne naît pas en celui qui n’est pas discipliné dans le Yoga.
Verse 22
ध्यानं ज्ञानं च यस्यास्ति तीर्णस्तेन भवार्णवः । ज्ञानं प्रसन्नमेकाग्रमशेषोपाधिवर्जितम्
Celui en qui demeurent à la fois la méditation et la connaissance libératrice—par lui se traverse l’océan du saṃsāra. Cette connaissance est paisible et lumineuse, unifiée en un seul point, et dépouillée de tous les upādhi, les limitations adventices.
Verse 23
योगाभ्यासेन युक्तस्य योगिनस्त्वेव सिध्यति । प्रक्षीणाशेषपापानां ज्ञाने ध्याने भवेन्मतिः
Pour le yogin solidement engagé dans la pratique disciplinée du yoga, l’accomplissement naît à coup sûr. Quand tous les péchés sont épuisés sans reste, l’esprit se tourne spontanément vers la vraie connaissance et l’absorption méditative—menant à la réalisation de Śiva.
Verse 24
पापोपहतबुद्धीनां तद्वार्तापि सुदुर्लभा । यथावह्निर्महादीप्तः शुष्कमार्द्रं च निर्दहेत्
Pour ceux dont l’intelligence est blessée et obscurcie par le péché, même la nouvelle de Lui (Śiva) est extrêmement difficile à obtenir. Mais lorsque s’allume le grand feu flamboyant—feu de connaissance et de grâce de Śiva—il brûle le sec et l’humide : les impuretés visibles comme celles profondément enracinées.
Verse 25
तथा शुभाशुभं कर्म ध्यानाग्निर्दहते क्षणात् । अत्यल्पो ऽपि यथा दीपः सुमहन्नाशयेत्तमः
Ainsi, le feu de la méditation consume en un instant le karma favorable comme le défavorable ; de même qu’une toute petite lampe dissipe une vaste obscurité.
Verse 26
योगाभ्यासस्तथाल्पो ऽपि महापापं विनाशयेत् । ध्यायतः क्षणमात्रं वा श्रद्धया परमेश्वरम्
Même une faible part de pratique disciplinée du yoga détruit le grand péché ; de même, si l’on médite ne fût-ce qu’un instant, avec foi, sur Parameśvara (le Seigneur Śiva), cela devient une purification qui abat un immense démérite.
Verse 27
यद्भवेत्सुमहच्छ्रेयस्तस्यांतो नैव विद्यते । नास्ति ध्यानसमं तीर्थं नास्ति ध्यानसमं तपः
Le bien suprême (śreyas) qui naît de la méditation n’a absolument pas de limite. Il n’est point de lieu de pèlerinage égal à la méditation, et point d’austérité égale à la méditation.
Verse 28
नास्ति ध्यानसमो यज्ञस्तस्माद्ध्यानं समाचरेत् । तीर्थानि तोयपूर्णानि देवान्पाषाणमृन्मयान्
Il n’est point de sacrifice (yajña) égal à la méditation ; c’est pourquoi il faut pratiquer la méditation avec assiduité. Les lieux de pèlerinage ne sont que des eaux rassemblées en bassins, et les dieux (tels qu’on les approche ordinairement) ne sont que des formes façonnées de pierre et d’argile.
Verse 29
योगिनो न प्रपद्यंते स्वात्मप्रत्ययकारणात् । योगिनां च वपुः सूक्ष्मं भवेत्प्रत्यक्षमैश्वरम्
Parce qu’ils sont établis dans la certitude directe de leur propre Soi, les yogins ne tombent pas dans la dépendance d’appuis extérieurs. Et le corps du yogin devient subtil, manifestant une puissance souveraine (aiśvarya) directement perceptible, par la grâce de Śiva, le Pati suprême.
Verse 30
यथा स्थूलमयुक्तानां मृत्काष्ठाद्यैः प्रकल्पितम् । यथेहांतश्चरा राज्ञः प्रियाः स्युर्न बहिश्चराः
De même que, pour les indisciplinés, le grossier est façonné d’argile, de bois et de semblables matières ; ainsi, en ce monde, sont chers au roi ceux qui se meuvent à l’intérieur (du palais), non ceux qui errent au dehors.
Verse 31
तथांतर्ध्याननिरताः प्रियाश्शंभोर्न कर्मिणः । बहिस्करा यथा लोके नातीव फलभोगिनः
De même, ceux qui s’adonnent à la contemplation intérieure sont chers à Śambhu, non ceux qui s’attachent à la seule action rituelle. Car l’étalage extérieur—tel l’ornement superficiel du monde—ne mène pas à la jouissance profonde des fruits véritables (de la pratique).
Verse 32
दृष्ट्वा नरेन्द्रभवने तद्वदत्रापि कर्मिणः । यद्यंतरा विपद्यंते ज्ञानयोगार्थमुद्यतः
Comme on l’a vu dans le palais du roi, il en va de même ici : ceux qui sont liés à l’action (karma), même s’ils s’élancent vers le but du yoga de la connaissance, peuvent rencontrer des obstacles en chemin.
Verse 33
योगस्योद्योगमात्रेण रुद्रलोकं गमिष्यति । अनुभूय सुखं तत्र स जातो योगिनां कुले
Par le seul effort fervent dans le yoga, on ira au monde de Rudra. Après y avoir goûté la béatitude, on renaît ensuite dans la lignée des yogins.
Verse 34
ज्ञानयोगं पुनर्लब्ध्वा संसारमतिवर्तते । जिज्ञासुरपि योगस्य यां गतिं लभते नरः
Ayant retrouvé le Yoga de la connaissance libératrice, on franchit le saṃsāra. Même l’homme qui ne fait que désirer comprendre le Yoga obtient cet état et cette voie mêmes que le Yoga confère.
Verse 35
न तां गतिमवाप्नोति सर्वैरपि महामखैः । द्विजानां वेदविदुषां कोटिं संपूज्य यत्फलम्
Cet état suprême n’est pas atteint même en accomplissant tous les grands sacrifices; il n’est pas non plus obtenu par le mérite d’honorer somptueusement dix millions de dvijas, sages versés dans les Veda.
Verse 36
भिक्षामात्रप्रदानेन तत्फलं शिवयोगिने । यज्ञाग्निहोत्रदानेन तीर्थहोमेषु यत्फलम्
En offrant ne fût-ce qu’une simple part d’aumône à un yogin voué au Yoga de Śiva, on obtient le même mérite que celui acquis en donnant pour les sacrifices et les rites d’Agnihotra, et en accomplissant des oblations (homa) dans les tīrtha, lieux saints de pèlerinage.
Verse 37
योगिनामन्नदानेन तत्समस्तं फलं लभेत् । ये चापवादं कुर्वंति विमूढाश्शिवयोगिनाम्
En offrant de la nourriture aux yogin de Śiva, on obtient la totalité du fruit de ce mérite sacré. Mais ceux qui, dans leur égarement, dénigrent les yogin de Śiva encourent le démérite et déchoient de la juste compréhension.
Verse 38
श्रोतृभिस्ते प्रपद्यन्ते नरकेष्वामहीक्षयात् । सति श्रोतरि वक्तास्यादपवादस्य योगिनाम्
Par la déchéance de leur mérite, ces auditeurs tombent dans les enfers. Et lorsqu’un auditeur est présent, celui qui parle devient redevable du péché de diffamer les yogin.
Verse 39
तस्माच्छ्रोता च पापीयान्दण्ड्यस्सुमहतां मतः । ये पुनः सततं भक्त्या भजंति शवयोगिनः
Ainsi, l’auditeur qui devient plus pécheur est, selon l’avis des grands, assurément digne d’un châtiment sévère. Mais les yogins de Śiva qui vénèrent le Seigneur sans cesse avec bhakti sont d’un autre ordre—fermement établis dans la dévotion et sur la voie de l’union à Śiva.
Verse 40
ते विदंति महाभोगानंते योगं च शांकरम् । भोगार्थिभिर्नरैस्तस्मात्संपूज्याः शिवयोगिनः
Ils connaissent les jouissances suprêmes, et ils connaissent aussi le Yoga de Śāṅkara (donné par Śiva) qui mène au-delà de toute jouissance. C’est pourquoi ceux qui recherchent les plaisirs du monde doivent honorer et vénérer comme il se doit les yogins voués à Śiva.
Verse 41
प्रतिश्रयान्नपानाद्यैः शय्याप्रावरणादिभिः । योगधर्मः ससारत्वादभेद्यः पापमुद्गरैः
En procurant abri, nourriture et boisson, ainsi que couche, couvertures et autres choses semblables, on établit la discipline du Yoga. Car ce yoga-dharma, lié à la vie dans le saṃsāra, devient indestructible—tel une forteresse—contre les coups de marteau du péché.
Verse 42
वज्रतंदुलवज्ज्ञेयं तथा पापेन योगिनः । न लिप्यंते च तापौघैः पद्मपत्रं यथांभसा
Sache que les yogins, face au péché, sont tels des grains durs comme le vajra; ils ne sont pas souillés par la multitude des tourments, comme la feuille de lotus n’est pas mouillée par l’eau.
Verse 43
यस्मिन्देशे वसेन्नित्यं शिवयोगरतो मुनिः । सो ऽपि देशो भवेत्पूतः सपूत इति किं पुनः
En quelque contrée qu’un sage, constamment voué au Yoga de Śiva, demeure sans cesse, ce lieu même devient purifié. Si le lieu est sanctifié par lui, combien plus pur et consacré est le sage lui-même !
Verse 44
तस्मात्सर्वं परित्यज्य कृत्यमन्यद्विचक्षणः । सर्वदुःखप्रहाणाय शिवयोगं समभ्यसेत्
C’est pourquoi le chercheur avisé doit délaisser toute autre affaire et s’exercer avec ferveur au Śiva-yoga, pour l’abolition complète de toute souffrance—afin que l’âme soit délivrée des liens et repose en le Seigneur (Pati).
Verse 45
सिद्धयोगफलो योगी लोकानां हितकाम्यया । भोगान्भुक्त्वा यथाकामं विहरेद्वात्र वर्तताम्
Le yogin, portant les fruits accomplis du Yoga et désirant le bien des mondes, peut jouir des expériences qu’il choisit et pourtant demeurer ici—se mouvant librement tout en demeurant établi dans son état.
Verse 46
अथवा क्षुद्रमित्येव मत्वा वैषयिकं सुखम् । त्यक्त्वा विरागयोगेन स्वेच्छया कर्म मुच्यताम्
Ou bien, reconnaissant que le plaisir né des sens est vraiment dérisoire, qu’on l’abandonne ; par la discipline du virāga-yoga (yoga du détachement) et par sa propre résolution délibérée, qu’on soit délivré de l’entrave du karma.
Verse 47
यस्त्वासन्नां मृतिं मर्त्यो दृष्टारिष्टं च भूयसा । स योगारम्भनिरतः शिवक्षेत्रं समाश्रयेत्
Tout mortel qui sent la mort proche et qui a maintes fois vu des présages funestes doit—désireux d’entreprendre la discipline du yoga—prendre refuge dans le kṣetra sacré de Śiva.
Verse 48
स तत्र निवसन्नेव यदि धीरमना नरः । प्राणान्विनापि रोगाद्यैः स्वयमेव परित्यजेत्
Si un homme, l’esprit ferme, demeure là, alors—même sans l’assaut des maladies et autres maux—il peut de lui-même relâcher le souffle vital (prāṇa) et atteindre la fin dans le recueillement.
Verse 49
कृत्वाप्यनशनं चैव हुत्वा चांगं शिवानले । क्षिप्त्वा वा शिवतीर्थेषु स्वदेहमवगाहनात्
Même en observant le jeûne jusqu’à la mort, ou en livrant son propre corps en offrande dans le feu de Śiva, ou en se jetant dans les tīrtha sacrés de Śiva et en y immergeant le corps—(par de tels actes on recherche la fin du lien de l’incarnation).
Verse 50
शिवशास्त्रोक्तविधिवत्प्राणान्यस्तु परित्यजेत् । सद्य एव विमुच्येत नात्र कार्या विचारणा २
Quiconque, selon le rite prescrit dans le śāstra de Śiva, abandonne le souffle vital (prāṇa), est libéré sur-le-champ; il n’y a là rien à discuter davantage.
Verse 51
रोगाद्यैर्वाथ विवशः शिवक्षेत्रं समाश्रितः । म्रियते यदि सोप्येवं मुच्यते नात्र संशयः
Même si quelqu’un, accablé par la maladie et d’autres maux, se réfugie dans le kṣetra sacré de Śiva, s’il y meurt en cet état, lui aussi est libéré; il n’y a là aucun doute.
Verse 52
यथा हि मरणं श्रेष्ठमुशंत्यनशनादिभिः । शास्त्रविश्रंभधीरेण मनसा क्रियते यतः
De même que certains déclarent que la « mort » est le but suprême par des pratiques telles que le jeûne (anāśana) et autres, de même elle s’accomplit par l’esprit ferme, affermi par la confiance dans les śāstras.
Verse 53
शिवनिन्दारतं हत्वा पीडितः स्वयमेव वा । यस्त्यजेद्दुस्त्यजान्प्राणान्न स भूयः प्रजायते
Qu’il tue celui qui se complaît à blasphémer Śiva, ou que, tourmenté, il abandonne lui-même le souffle vital si difficile à quitter, un tel homme ne renaît plus.
Verse 54
शिवनिन्दारतं हंतुमशक्तो यः स्वयं मृतः । सद्य एव प्रमुच्येत त्रिः सप्तकुलसंयुतः
Si quelqu’un, incapable de tuer celui qui se complaît à blasphémer Śiva, meurt pourtant lui-même dans cette tentative, il est aussitôt délivré; et avec lui sont délivrées trois séries de sept générations de sa lignée.
Verse 55
शिवार्थे यस्त्यजेत्प्राणाञ्छिवभक्तार्थमेव वा । न तेन सदृशः कश्चिन्मुक्तिमार्गस्थितो नरः
Nul homme établi sur la voie de la délivrance n’égale celui qui abandonne sa vie pour Śiva—ou même pour les dévots de Śiva. Un tel être demeure sans pareil sur le chemin du mokṣa.
Verse 56
तस्माच्छीघ्रतरा मुक्तिस्तस्य संसारमंडलात् । एतेष्वन्यतमोपायं कथमप्यवलम्ब्य वा
Ainsi, pour lui, la délivrance du cercle du saṃsāra vient plus promptement, pourvu qu’il s’abrite d’une manière ou d’une autre en l’un de ces moyens enseignés ici.
Verse 57
षडध्वशुद्धिं विधिवत्प्राप्तो वा म्रियते यदि । पशूनामिव तस्येह न कुर्यादौर्ध्वदैहिकम्
Si quelqu’un, ayant dûment obtenu la purification des six voies (ṣaḍadhva-śuddhi), vient à mourir, on ne doit pas accomplir ici pour lui les rites d’après-mort, de même qu’on ne les accomplit pas pour les animaux ; car, par la discipline libératrice de Śiva, il a déjà dépassé l’état de l’âme liée.
Verse 58
नैवाशौचं प्रपद्येत तत्पुत्रादिविशेषतः । शिवचारार्थमथवा शिवविद्यार्थमेव वा
Il ne doit pas tomber dans l’état d’impureté rituelle (āśauca), surtout à cause du fils et des proches semblables, lorsque le but est l’observance des disciplines de Śiva, ou encore, véritablement, l’apprentissage de la connaissance de Śiva.
Verse 59
अथैनमपि चोद्दिश्य कर्म चेत्कर्तुमीप्सितम् । कल्याणमेव कुर्वीत शक्त्या भक्तांश्च तर्पयेत्
Ensuite, si l’on souhaite accomplir quelque rite en gardant Śiva à l’esprit, on ne doit faire que des actes de bon augure; et, selon ses moyens, on doit aussi combler et honorer les dévots de Śiva.
Verse 60
धनं तस्य भजेच्छैवः शैवी चेतस्य सन्ततिः । नास्ति चेत्तच्छिवे दद्यान्नदद्यात्पशुसन्ततिः
Un Śaiva doit accepter la richesse de celui dont l’esprit est śaiva et dont la lignée demeure dévouée à Śiva. Mais s’il n’existe pas une telle descendance au cœur śaiva, qu’il offre cette richesse à Śiva; qu’il ne la donne pas à ceux qui restent liés comme de simples paśus (âmes en servitude).
The sampled passage is primarily doctrinal rather than event-narrative: it presents Upamanyu’s instruction on meditation on Śrīkaṇṭha-Śiva and the graded method of dhyāna.
It is treated as formless self-awareness (nirākāra-ātma-saṃvitti) and as a refined continuity of cognition (buddhi-santati), not mere blankness—culminating in nirbīja absorption oriented to ultimate attainment.
Sthūla vs sūkṣma contemplation; saviṣaya (object-supported) vs nirviṣaya (objectless/formless) dhyāna; and sabīja vs nirbīja stages, supported by prāṇāyāma and culminating in comprehensive siddhi.