
Sūta raconte une crise socio-rituelle née d’une situation où les kṣatriya viennent à manquer. Pour reconstituer les lignées guerrières, des femmes kṣatriya mettent au monde des fils engendrés par des brāhmaṇa (progéniture kṣetraja). Ces nouveaux souverains au tempérament martial étendent leur puissance et relèguent les brāhmaṇa, lesquels, accablés, se rendent auprès de Bhārgava Rāma (Paraśurāma) afin de réclamer la restitution des terres jadis concédées dans le cadre d’un aśvamedha et d’obtenir réparation contre des kṣatriya oppresseurs. Rāma, saisi de colère, s’avance avec des groupes alliés — Śabara, Pulinda, Meda — et anéantit les kṣatriya. Il recueille une grande quantité de sang, en remplit une fosse et accomplit le pitṛ-tarpaṇa pour les ancêtres; puis il rend les terres aux brāhmaṇa et se dirige vers l’océan. Le texte dit que la terre est rendue dépourvue de kṣatriya, répétée trois fois sept, et que les pitṛ sont satisfaits par le tarpaṇa. Au vingt-et-unième tarpaṇa, une voix ancestrale incorporelle lui ordonne de cesser l’acte blâmé, affirme leur contentement et lui offre une grâce. Rāma demande que ce tīrtha soit renommé de son nom, délivré du « doṣa du sang » et fréquenté par les ascètes. Les pitṛ déclarent que la fosse de tarpaṇa sera célèbre dans les trois mondes sous le nom de Rāmahrada; quiconque y accomplit le pitṛ-tarpaṇa obtient un fruit comparable à celui de l’aśvamedha et une destinée plus haute. Une indication calendaire est donnée: au Caturdaśī de la quinzaine sombre (Kṛṣṇapakṣa) du mois de Bhādrapada, un śrāddha accompli avec dévotion pour ceux qui furent tués par les armes élève même ceux qui sont en état de preta ou en enfer. Le chapitre se conclut par une vaste phalaśruti: le śrāddha pour diverses morts prématurées (serpent, feu, poison, liens) en ce lieu est libérateur; la récitation ou l’écoute procure des mérites comparés à ceux du Gayā-śrāddha, du Pitṛmedha et du Sautrāmaṇī.
Verse 2
। सूत उवाच । ततो निःक्षत्रिये लोके क्षत्त्रिण्यो वंशकारणात् । क्षेत्रजान्ब्राह्मणेभ्यश्च सुषुवुस्तनया न्वरान् । ते वृद्धिं च समासाद्य क्षेत्रजाः क्षत्रियोपमाः । जगृहुर्मेदिनीं वीर्यात्संनिरस्य द्विजोत्तमान्
Sūta dit : Alors, quand le monde fut sans kṣatriyas, les femmes kṣatriyas — cherchant à préserver leur lignée — enfantèrent d'excellents fils par l'intermédiaire des brāhmanes. Lorsque ces fils grandirent, ils s'emparèrent de la terre par leur prouesse, chassant les principaux brāhmanes.
Verse 3
ततस्ते ब्राह्मणाः सर्वे परिभूतिपदं गताः । प्रोचुर्भार्गवमभ्येत्य दुःखेन महतान्विताः
Alors tous ces brahmanes, tombés dans un état d'humiliation, s'approchèrent de Bhārgava et parlèrent, accablés d'une grande tristesse.
Verse 5
रामराम महाबाहो या त्वया वसुधा च नः । वाजिमेधे मखे दत्ता क्षत्रियैः सा हता बलात् । तस्मान्नो देहि तां भूयो हत्वा तान्क्षत्रियाधमान् । कुरु श्रेयोऽभिवृद्धिं तां यद्यस्ति तव पौरुषम्
Rāma, Rāma, aux bras puissants ! La terre que tu nous as accordée lors du sacrifice de l'Aśvamedha a été prise de force par les kṣatriyas. Rends-la-nous donc à nouveau, après avoir tué ces viles kṣatriyas. Assure notre bien-être si ta valeur est réelle.
Verse 6
ततो रामः क्रुधाविष्टो भूयस्तैः शवरैः सह । पुलिन्दैर्मेदकैश्चैव क्षत्रियांताय निर्ययौ
Alors Rāma, saisi de colère, repartit — avec ces Śabaras, ainsi qu'avec les Pulindas et les Medakas — pour la destruction des kṣatriyas.
Verse 7
तत्रैव क्षत्रियान्हत्वा रक्तमादाय तद्बहु । तां गर्तां पूरयामास चकार पितृतर्पणम्
Là même, après avoir tué les kṣatriyas et pris une grande quantité de leur sang, il remplit cette fosse et fit des offrandes de satisfaction aux ancêtres (pitṛ-tarpaṇa).
Verse 8
प्रददौ ब्राह्मणेभ्यश्च वाजिमेधे धरां पुनः । तैश्च निर्वासितस्तत्र जगामोदधिसंनिधौ
Et il accorda de nouveau la terre aux brahmanes dans le contexte de l'Aśvamedha ; mais il fut ensuite banni par eux de cet endroit, et il se rendit au voisinage de l'océan.
Verse 9
एवं तेन कृता पृथ्वी सर्वक्षत्त्रविवर्जिता । त्रिःसप्तवारं विप्रेंद्रा द्विजेभ्यश्च निवेदिता
Ainsi, par son fait, la terre fut rendue dépourvue de tous les kṣatriya ; et, ô le meilleur des brāhmaṇa, elle fut offerte aux deux-fois-nés encore et encore—vingt et une fois.
Verse 10
तर्पिताः पितरश्चैव रुधिरेण महात्मना । प्रतिज्ञा पालिता तस्माद्विकोपश्च बभूव सः
Et les Pitṛs furent réellement rassasiés par le magnanime au moyen du sang ; ainsi son vœu fut tenu, et ensuite sa colère ardente s’apaisa.
Verse 11
एकविंशतिमे प्राप्ते ततश्च पितृतर्पणे । अशरीराऽभवद्वाणी खस्था पितृसमुद्भवा
Quand vint la vingt et unième fois, tandis qu’il accomplissait la tarpaṇa pour les Pitṛs, une voix sans corps s’éleva du ciel—née des esprits ancestraux.
Verse 12
रामराम महाभाग त्यजैतत्कर्म गर्हितम् । वयं ते तुष्टिमापन्नाः स्ववाक्यपरिपाल नात्
« Rāma, Rāma, ô toi le très fortuné, abandonne cet acte blâmable. Nous sommes satisfaits de toi, car tu as tenu ta propre parole. »
Verse 13
यत्त्वया विहितं कर्म नैतदन्यः करिष्यति । न कृतं केनचित्पूर्वं पितृवैरसमुद्भवम्
« L’acte que tu as entrepris—nul autre ne l’accomplirait. En vérité, jadis personne n’a commis une telle action, née d’une inimitié envers les Pitṛs. »
Verse 14
तस्मात्तुष्टा वयं वत्स दास्यामश्चित्त वांछितम् । प्रार्थयस्व द्रुतं तस्माद्दुर्लभं त्रिदशैरपि
Ainsi, cher enfant, nous sommes satisfaits et nous accorderons ce que ton cœur désire. Demande vite, car c’est une chose difficile à obtenir même pour les dieux.
Verse 15
राम उवाच । पितरो यदि तुष्टा मे यच्छंति यदि वांछितम् । तस्मात्तीर्थमिदं पुण्यं मन्नाम्ना लोकविश्रुतम् । रक्तदोषविनिर्मुक्तं सेवितं वरतापसैः
Rāma dit : «Si mes Pitṛs, mes ancêtres, sont satisfaits et m’accordent ce que je désire, alors que ce tīrtha sacré soit renommé dans le monde sous mon nom—délivré de la faute de sang versé, et fréquenté par d’excellents ascètes, fidèles à leurs vœux.»
Verse 16
पितर ऊचुः । पितृतर्पणजा गर्ता त्वया येयं विनिर्मिता । रामह्रद इति ख्यातिं प्रयास्यति जगत्त्रये
Les Pitṛs dirent : «Cette dépression, née de l’acte de Pitṛ-tarpaṇa que tu as accompli, parviendra à la renommée dans les trois mondes sous le nom de “Rāmahrada”.»
Verse 17
यत्र भक्तियुता लोकास्तर्पयिष्यंति वै पितॄन् । तेऽश्वमेधफलं प्राप्य प्रयास्यंति परां गतिम्
En ce lieu, les hommes animés de foi et de dévotion satisferont véritablement les Pitṛs ; obtenant le fruit d’un Aśvamedha, ils parviendront à l’état suprême.
Verse 18
कृष्णपक्षे चतुर्दश्यां मासि भाद्रपदे नरः । करिष्यति च यः श्राद्धं भक्त्या शस्त्रहतस्य च
Au quatorzième jour lunaire (caturdaśī) de la quinzaine sombre du mois de Bhādrapada, celui qui accomplit le śrāddha avec dévotion—même pour un homme tué par les armes—
Verse 19
अपि प्रेतत्वमापन्नं नरके वा समाश्रितम् । उद्धरिष्यति स प्रेतमपि पापसमन्वितम्
Même si le défunt est tombé dans l’état de preta, ou s’est réfugié en enfer, Il relèvera cet esprit, fût-il accablé de péché.
Verse 20
सूत उवाच । एवमुक्त्वा तु रामं ते विरेमुस्तदनंतरम् । रामोऽपि च तपस्तेपे तत्रैव क्रोधवर्जितः
Sūta dit : «Après avoir ainsi parlé à Rāma, ils s’arrêtèrent puis s’en allèrent. Rāma, lui aussi, accomplit des austérités en ce lieu même, exempt de colère.»
Verse 21
तस्मात्सर्वप्रयत्नेन तत्र शस्त्रहतस्य च । तस्मिन्दिने प्रकर्तव्यं श्राद्धं श्रद्धासमन्वितैः
C’est pourquoi, avec tous les efforts possibles, le śrāddha doit être accompli là, ce jour même—même pour celui qui fut tué par les armes—par des personnes animées de foi.
Verse 22
उपसर्ग मृतानां च सर्पाग्निविषबन्धनैः । तत्र मुक्तिप्रदं श्राद्धं दिने तस्मिन्नुदाहृतम्
Et pour ceux qui moururent par des calamités—serpents, feu, poison ou captivité—il est proclamé que le śrāddha accompli là, ce jour-là, confère la délivrance.
Verse 23
यः पितॄंस्तर्पयेत्तत्र प्रेतपक्षे जलैरपि । स तेषामनृणो भूत्वा पितृलोके महीयते
Quiconque, durant la quinzaine des défunts (Pitṛ/Preta-pakṣa), apaise là les ancêtres par des libations d’eau, fût-ce d’eau seule, devient quitte envers eux et est honoré dans le monde des Pitṛs.
Verse 24
एतद्वः सर्वमाख्यातं रामह्रदसमुद्भवम् । माहात्म्यं ब्राह्मणश्रेष्ठाः सर्वपातकनाशनम्
Ainsi, ô meilleurs des brāhmaṇas, je vous ai entièrement exposé le māhātmya lié à Rāmahrada, destructeur de tous les péchés.
Verse 25
श्राद्धकाले नरो भक्त्या यश्चैतत्पठति स्वयम् । स गयाश्राद्धजं कृत्स्नं फलमाप्नोत्यसंशयम्
Au moment du śrāddha, l’homme qui, avec dévotion, le récite lui-même obtient sans aucun doute le mérite entier issu de l’accomplissement du śrāddha à Gayā.
Verse 26
पर्वकाले ऽथवा प्राप्ते पठेद्ब्राह्मणसंनिधौ । पितृमेधस्य यज्ञस्य स फलं लभते ऽखिलम्
Ou bien, lorsqu’arrive une fête ou un moment propice, si l’on le récite en présence de brāhmaṇas, on obtient entièrement le fruit du sacrifice Pitṛmedha.
Verse 27
शृणुयाद्वापि यो भक्त्या कीर्त्यमानमिदं नरः । सौत्रामणौ कृते कृत्स्नं फलमाप्नोत्यसंशयम्
Et même l’homme qui, avec dévotion, ne fait qu’écouter ceci lorsqu’on le récite, obtient sans aucun doute le mérite entier comme si le rite Sautrāmaṇī avait été accompli.