
Cet adhyāya prend la forme d’un enseignement théologique attribué à Brahmā, au sein du dialogue Brahmā–Nārada. Il présente le Cāturmāsya comme une période de discipline dévotionnelle intensifiée, tournée vers Nārāyaṇa/Viṣṇu, où le renoncement (tyāga) et la maîtrise de soi procurent un mérite durable, le fruit impérissable (akṣayya-phala). Le chapitre dresse un vaste catalogue d’abstinences : éviter certains récipients (notamment le cuivre), adopter des assiettes de feuilles (palāśa, arka, vaṭa, aśvattha) et restreindre des aliments et substances tels que le sel, les céréales/légumineuses, les “rasas” (jus et saveurs), les huiles, les douceurs, les produits laitiers, l’alcool et les viandes. La retenue s’étend au mode de vie et à l’éthique : éviter certains vêtements et couleurs, les objets de luxe (santal, camphre, substances proches du safran), limiter la toilette et l’ornementation durant le temps où Hari est dit reposer en sommeil yogique, et surtout proscrire la para-nindā (médisance et diffamation) comme faute grave. L’adhyāya conclut sur la suprématie du fait de plaire à Viṣṇu par tous les moyens et sur la puissance libératrice du souvenir et de la récitation de son Nom pendant le Cāturmāsya, unissant discipline rituelle, éthique de la parole et bhakti en une pratique unique.
Verse 1
ब्रह्मोवाच । इष्टवस्तुप्रदो विष्णुर्लोकश्चेष्टरुचिः सदा । तस्मात्सर्वप्रयत्नेन चातुमास्ये त्यजेच्च तत्
Brahmā dit : Viṣṇu accorde les biens désirés, et le monde s’incline sans cesse vers ce qu’il aime. C’est pourquoi, durant le Cāturmāsya, il faut, de tout effort, renoncer à cette indulgence favorite.
Verse 2
नारायणस्य प्रीत्यर्थं तदेवाक्षय्यमाप्यते । मर्त्यस्त्यजति श्रद्धावान्सोऽनंतफलभाग्भवेत्
Pour la joie de Nārāyaṇa, cette renonciation/observance devient d’un fruit impérissable. Le mortel qui s’en défait avec foi reçoit sa part de fruits sans fin.
Verse 3
कांस्यभाजनसंत्यागाज्जायते भूपतिर्भुवि । पालाशपत्रे भुञ्जानो ब्रह्मभूयस्त्वमश्नुते
En renonçant à manger dans un récipient de kāṃsya (métal de cloche), on renaît souverain sur la terre. Celui qui mange sur une feuille de palāśa atteint l’état de Brahmā, suprême élévation spirituelle.
Verse 4
ताम्रपात्रे न भुञ्जीत कदाचिद्वा गृही नरः । चातुर्मास्ये विशेषेण ताम्रपात्रं विवर्जयेत्
Le maître de maison ne doit jamais manger dans un récipient de cuivre ; et, tout particulièrement durant le Cāturmāsya, il doit s’abstenir des ustensiles de cuivre.
Verse 5
अर्कपत्रेषु भुञ्जानोऽनुपमं लभते फलम् । वटपत्रेषु भोक्तव्यं चातुर्मास्ये विशेषतः
Manger sur des feuilles d’arka procure un mérite incomparable. Durant le Cāturmāsya, tout particulièrement, il convient de manger sur des feuilles de vaṭa (banyan).
Verse 6
अश्वत्थपत्रसंभोगः कार्यो बुधजनैः सदा । एकान्नभोजी राजा स्यात्सकलं भूमिमण्डले
Les sages doivent toujours prendre leur repas sur des feuilles d’aśvattha (pīpal). Celui qui ne mange qu’un seul repas devient roi sur tout le cercle de la terre.
Verse 7
तथा च लवणत्यागात्सुभगो जायते नरः । गोधूमान्नपरित्यागाज्जायते जनवलभः
De même, en renonçant au sel, l’homme devient chanceux et séduisant. En renonçant aux mets à base de blé, il devient aimé des gens.
Verse 8
अशाकभोजी दीर्घायुश्चातुर्मास्येऽभिजायते । रसत्यागान्महाप्राणी मधुत्यागात्सुलोचनः
Durant l’observance de Cāturmāsya, celui qui s’abstient de légumes obtient une longue vie. En renonçant à l’attachement aux saveurs, il acquiert une grande vigueur; et en renonçant au miel, il est béni de beaux yeux.
Verse 9
मुद्गत्यागाद्रिपुमृती राजमाषाद्धनाढ्यता । अश्वाप्तिस्तंडुलत्यागाच्चातुर्मास्येऽभिजायते
En renonçant au mudga (haricot mungo), on cause la destruction des ennemis; en renonçant au rājamāṣa (une légumineuse), on obtient prospérité et richesse. En renonçant au riz, on acquiert des chevaux : tels sont les fruits de l’observance de Cāturmāsya.
Verse 10
फलत्यागाद्बहुसुतस्तैलत्यागात्सुरूपिता । ज्ञानी तुवरिसंत्यागाद्बलं वीर्यं सदैव हि
En renonçant aux fruits, on est béni de nombreux enfants; en renonçant à l’huile, on obtient une belle apparence. En renonçant au tuvarī, on devient sage; et force et vigueur demeurent toujours, en vérité.
Verse 11
मार्गमांसपरित्यागान्नरकं न च पश्यति । शौकरस्य पीरत्यागाद्ब्रह्मवासमवाप्नुयात्
En s’abstenant de la chair des bêtes sauvages, l’homme ne voit pas l’enfer. En renonçant à la chair du sanglier, il obtient demeure dans le monde de Brahmā (Brahma-loka).
Verse 12
ज्ञानं लावकसन्त्यागादाज्यत्यागे महत्सुखम् । आसवं सम्परित्यज्य मुक्तिस्तस्य न दुर्लभा
En renonçant au lāvaka, on obtient la vraie connaissance ; en renonçant au ghee, on atteint une grande félicité. Et en abandonnant les liqueurs fermentées, la délivrance (mokṣa) n’est pas difficile pour un tel être.
Verse 13
दधिदुग्धपरित्यागी गोलोके सुख भाग्भवेत्
Celui qui renonce au caillé (yaourt) et au lait devient participant de la félicité en Goloka.
Verse 14
ब्रह्मा पायससंत्यागात्क्षिप्रात्यागान्महेश्वरः । कन्दर्पोऽपूपसंत्यागान्मोदकत्याजकः सुखी
En renonçant au riz au lait sucré (pāyasa), on atteint l’état de Brahmā ; en renonçant promptement à de tels plaisirs, on atteint l’état de Maheśvara. En abandonnant les gâteaux (apūpa), on obtient l’éclat de Kandarpa ; et celui qui renonce au modaka devient heureux.
Verse 15
गृहाश्रमपरित्यागी बाह्या श्रमनिषेवकः । चातुर्मास्यं हरिप्रीत्यै न मातुर्जठरे शिशुः
Celui qui renonce à la vie de maître de maison (gṛhāśrama) et s’adonne aux austérités extérieures—observant le Cāturmāsya pour la joie de Hari—ne redevient plus un enfant dans le sein d’une mère.
Verse 16
नृपो मरीचसंत्यागाच्छुण्ठीत्यागेन सत्कविः । शर्करायाः परित्यागाज्जायते राजपूजितः
En renonçant au poivre noir (marīca), on devient roi ; en abandonnant le gingembre sec (śuṇṭhī), on devient un poète noble. En renonçant au sucre, on renaît honoré par les rois.
Verse 17
गुडत्यागान्महाभूतिस्तथा दाडिमवर्जनात् । रक्तवस्त्रपरित्यागाज्जायते जनवल्लभः
En renonçant au jaggery (guḍa), on obtient une grande prospérité ; de même en s’abstenant de la grenade (dāḍima). En abandonnant les vêtements rouges, on devient l’aimé du peuple.
Verse 18
पट्टकूलपरित्यागादक्षय्यं स्वर्ग माप्नुयात् । माषान्नचणकान्नस्य त्यागान्नैव पुनर्भवः
En renonçant aux étoffes fines (paṭṭa-kūla), on atteint un ciel impérissable. En renonçant aux mets de pois urad/haricot noir (māṣa) et de pois chiches (caṇaka), il n’y a plus de retour à la renaissance.
Verse 19
कृष्णवस्त्रं सदा त्याज्यं चातुर्मास्ये विशेषतः । सूर्यसंदर्शनाच्छुद्धिर्नीलवस्त्रस्य दर्शनात्
Les vêtements noirs doivent toujours être évités, surtout durant le Cāturmāsya. La pureté vient de la contemplation du Soleil ; de même, une prescription de pureté concerne la vue des vêtements bleus.
Verse 20
चंदनस्य परित्यागाद्गांधर्वं लोकमश्नुते । कर्पूरस्य परित्यागाद्यावज्जीवं महाधनी
En renonçant au santal (candana), on atteint le monde des Gandharvas. En renonçant au camphre (karpūra), on devient immensément riche tout au long de la vie.
Verse 21
कुसुम्भस्य परित्यागान्नैव पश्येद्यमाल यम् । केशरस्य परित्यागान्मनुष्यो राजवल्लभः
En renonçant au kusumbha (carthame/teinture), on ne voit point la demeure de Yama. En renonçant au safran, l’homme devient cher aux rois.
Verse 22
यक्षकर्दमसंत्यागाद्ब्रह्मलोके महीयते । ज्ञानी पुष्पपरित्यागाच्छय्यात्यागे महत्सु खम्
En ne renonçant pas au yakṣa-kardama (onguent de luxe), on est honoré dans le monde de Brahmā. Le sage, en renonçant aux fleurs—et en renonçant au lit—atteint une grande félicité.
Verse 23
भार्यावियोगं नाप्नोति चातुर्मास्ये न संशयः । अलीकवादसंत्यागान्मोक्षद्वारमपावृतम्
Durant le Cāturmāsya, on ne souffre pas de séparation d’avec son épouse—sans aucun doute. Mais si l’on n’abandonne pas la parole mensongère, la porte de la délivrance demeure close.
Verse 24
परमर्मप्रकाशश्च सद्यःपापसमा गमः । चातुर्मास्ये हरौ सुप्ते परनिन्दां विवर्जयेत्
Dévoiler les secrets les plus profonds d’autrui entraîne aussitôt l’accumulation du péché. C’est pourquoi, durant le Cāturmāsya—lorsqu’on dit que Hari sommeille—il faut s’abstenir de médire des autres.
Verse 25
परनिन्दा महापापं परनिन्दा महाभयम् । परनिन्दा महद्दुःखं न तस्यां पातकं परम्
Médire d’autrui est un grand péché ; médire d’autrui est une grande crainte. Médire d’autrui est une grande douleur : il n’est point de faute au-delà d’elle.
Verse 26
केवलं निन्दने चैव तत्पापं लभते गुरु । यथा शृण्वान एव स्यात्पातकी न ततः परः
Rien qu’en se livrant à la médisance, on récolte ce lourd péché. De même, celui qui ne fait qu’écouter devient pécheur : nul n’est pire que lui.
Verse 27
केशसंस्कारसंत्यागात्तापत्रयविवर्जितः । नखरोमधरो यस्तु हरौ सुप्ते विशेषतः
En renonçant à soigner sa chevelure, on se trouve délivré des trois afflictions. Et celui qui garde ongles et poils du corps sans les couper—surtout lorsque Hari « dort » durant le Cāturmāsya—reçoit ce mérite.
Verse 29
सर्वोपायैर्विष्णुरेव प्रसाद्यो योगिध्येयः प्रवरैः सर्ववर्णेः । विष्णोर्नाम्ना मुच्यते घोरबन्धाच्चातुर्मास्ये स्मर्यतेऽसौ विशेषात्
Par tous les moyens, Viṣṇu seul doit être apaisé et l’on doit rechercher sa grâce. Il est l’objet suprême de méditation pour les yogins éminents comme pour les êtres de tous les ordres. Par le seul Nom de Viṣṇu, on est délivré des liens terribles ; et durant la sainte saison de Cāturmāsya, il convient de se souvenir de Lui avec une dévotion particulière.
Verse 69
सबलः कनकत्यागाद्रूप्यत्यागेन मानुषः
En renonçant à l’or, l’homme devient fort ; en renonçant à l’argent, l’être humain acquiert pareillement vigueur et stabilité.
Verse 236
इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां संहिता यां षष्ठे नागरखण्डे हाटकेश्वरक्षेत्रमाहात्म्ये शेषशाय्युपाख्याने चातुर्मास्यमाहात्म्ये ब्रह्मनारदसंवाद इष्टवस्तुपरित्यागमहिमवर्णनंनाम षट्त्रिंशदुत्तरद्वि शततमोऽध्यायः
Ainsi s’achève, dans le Śrī Skanda Mahāpurāṇa—au sein de l’Ekāśītisāhasrī Saṃhitā—dans la sixième section, le Nāgara Khaṇḍa, dans le Māhātmya du lieu sacré de Hāṭakeśvara, dans l’épisode de Śeṣaśāyī, dans le Cāturmāsya Māhātmya, au dialogue de Brahmā et de Nārada, le chapitre intitulé «Description de la gloire du renoncement aux biens chéris», à savoir le Chapitre 236.