
Le chapitre 154 rapporte, par la voix de Sūta, une géographie sacrée ritualisée au sein de Hāṭakeśvara-kṣetra. Il s’ouvre sur des prescriptions liées aux tīrtha de Pārvatī : se baigner dans certains kuṇḍa près de Gaurī-kuṇḍa et obtenir le darśana (vision dévotionnelle) de Pārvatī sont présentés comme des moyens de purification et de délivrance des souffrances du cycle des naissances et des morts. Le récit énumère ensuite des mérites particulièrement adressés aux femmes : le snāna aux jours prescrits apporte auspice, harmonie conjugale et bénédiction de descendance, y compris dans les cas décrits comme stérilité. Les ṛṣi interrogeant la logique des siddhi attachés à ces tīrtha, Sūta décrit une voie d’accomplissement plus ésotérique : culte au milieu d’un ensemble de liṅga, observances réglées dans le temps (notamment la caturdaśī) et épreuve saisissante où Gaṇeśa apparaît sous une forme terrible pour éprouver la résolution du pratiquant. Le chapitre oppose à cela une alternative sāttvika conforme aux idéaux brahmaniques : bain rituel, conduite guidée par le śāstra, offrandes à l’aube (par exemple le don de tila/sésame) et jeûne ou renoncement disciplinés orientés vers la libération. Il se clôt par la phalaśruti : écouter ou réciter ce récit, honorer Vyāsa ou le maître, et la promesse d’une purification étendue et d’une élévation intérieure pour qui reçoit avec attention l’enseignement purāṇique.
Verse 1
सूत उवाच । या नारी तत्र सत्कुण्डे स्नात्वा तां पार्वतीं पुनः । दृष्ट्वा स्नाति ततस्तीर्थे तस्मिन्रूपमये शुभे
Sūta dit : Toute femme qui, après s’être baignée dans cet excellent bassin, contemple de nouveau Pārvatī puis se baigne en ce tīrtha sacré—auspicieux et rayonnant de beauté divine—
Verse 2
पुनश्च पार्वतीं पश्येच्छ्रद्धया परया युता । सद्यः सा मुच्यते कृत्स्नैराजन्ममरणांतिकैः
Et si elle contemple de nouveau Pārvatī, animée d’une foi suprême, elle est aussitôt délivrée de toutes les afflictions qui s’étendent de la naissance jusqu’à la mort.
Verse 3
तत्रैवास्ति जयानाम पार्वत्याः किंकरी द्विजाः । तया तत्र कृतं कुण्डं गौरीकुण्डसमीपतः
Là même se trouve une servante nommée Jayā, suivante de Pārvatī—ô vous, deux-fois-nés. C’est par elle qu’y fut établi un bassin sacré, près du Gaurī-kuṇḍa.
Verse 4
या तत्र कुरुते स्नानं तृतीयादिवसेऽबला । सुतसौभाग्यसंपन्ना सा भवेत्पतिवल्लभा
Toute femme qui s’y baigne au troisième jour lunaire et aux jours semblables est comblée d’enfants et de bonne fortune, et devient chère au cœur de son époux.
Verse 5
तथान्यदपि तत्रास्ति विजयाकुण्डमुत्तमम् । तत्र स्नाताऽपि वंध्या स्त्री जायते पुत्रसंयुता
De même, il s’y trouve un autre bassin excellent nommé Vijayā-kuṇḍa. Même une femme stérile, après s’y être baignée, est bénie d’un fils.
Verse 6
न च पश्यति पुत्राणां कदाचिद्व्यसनं द्विजाः । न वियोगं न दुःखं च स्वप्नांते च कदाचन
Ô deux-fois-nés, on ne voit jamais le malheur s’abattre sur ses fils : ni séparation, ni chagrin, pas même au terme d’un songe.
Verse 7
काकवंध्याऽपि या नारी तत्र स्नानं समाचरेत् । सा पुत्रान्विविधांल्लब्ध्वा स्वर्गलोके महीयते
Même la femme réputée stérile, si elle accomplit le bain sacré en ce lieu, obtient des fils de diverses sortes et est honorée dans le monde céleste.
Verse 8
ऋषय ऊचुः । एतेषां सूत तीर्थानां तीर्थमस्ति सुसिद्धिदम् । क्वचित्किंञ्चिद्भवेत्सिद्धिर्यत्र स्नानाच्छरीरजा
Les sages dirent : Ô Sūta, parmi ces tīrtha, en est-il un qui accorde une accomplissement suprême ? Y a-t-il un lieu où, par le bain, surgissent même des pouvoirs nés du corps ?
Verse 9
सूत उवाच । सप्तविंशतिलिंगानि यानि संति द्विजोत्तमाः । तेषां मध्येऽभवत्सिद्धिरेकस्मिन्निखिला द्विजाः
Sūta dit : Ô meilleurs des deux-fois-nés, il existe vingt-sept liṅga. Parmi eux, l’accomplissement total s’obtient par un seul, ô brāhmaṇa.
Verse 10
एकस्य सत्त्वयुक्तस्य वीरव्रतयुतस्य च । आश्विनस्य चतुर्दश्यां कृष्णायां द्विजसत्तमाः
Pour ce liṅga unique, celui qui est pourvu de pureté et porte le vœu héroïque—au quatorzième jour de la quinzaine sombre (kṛṣṇa-pakṣa) du mois d’Āśvina, ô meilleurs des deux-fois-nés—
Verse 11
अर्धरात्रे विधानेन तेषां पूजां करोति यः । प्रागुक्तं जपनं भक्त्या स क्रमात्साधकोत्तमः
Quiconque, selon le rite prescrit, accomplit leur culte à minuit et, avec dévotion, entreprend le japa mentionné plus haut—celui-là devient peu à peu le plus éminent des sādhaka.
Verse 12
अंगन्यासं विधायोच्चैः क्षुरिकासूक्तमुच्चरत् । तेषामग्रे पुनः सम्यक्पूजयित्वा च शंकरम्
Après avoir accompli l’aṅga-nyāsa et récité à haute voix le Kṣurikā-sūkta, puis de nouveau—après avoir correctement adoré Śaṅkara en leur présence—
Verse 13
पृथगेकैकशो भक्त्या पूजयेद्दिक्पतींश्च वै
Séparément, un à un, il convient aussi d’adorer avec dévotion les Seigneurs des Directions (Dikpati).
Verse 14
अथाऽगत्य गणेशो वै विकरालो भयानकः । लंबोदरो वै नग्नश्च कृष्णदन्तसमुद्भवः
Alors Gaṇeśa survint—terrible d’aspect et redoutable : au ventre proéminent, nu, et se manifestant avec des défenses sombres.
Verse 15
खड्गहस्तोऽब्रवीद्युद्धं प्रकुरुष्व मया समम् । मुक्त्वैतत्कपटं भूमौ यदि वीरोऽसि सात्त्विकः
L’épée à la main, il dit : « Combats avec moi à armes égales. Jette à terre cette ruse—si tu es un héros doué de sattva. »
Verse 16
ततस्तत्कर्षणाच्चापि यस्तेनाशु प्रताड्यते । स तेनैव शरीरेण नीयते तेन तत्पदम्
Et de plus, par le fait d’y être traîné, quiconque est promptement terrassé par cette puissance est mené par cette même force—dans ce même corps—jusqu’à cet état suprême.
Verse 17
यत्र स्थाने जरामृत्युर्न शोकश्च कदाचन । तथा चित्रेश्वरीपीठे सिद्धिरेकस्य कीर्तिता
En ce lieu, il n’y a ni vieillesse ni mort, ni chagrin à aucun moment. Ainsi, au pīṭha de Citreśvarī, l’accomplissement unique et sans égal est proclamé.
Verse 19
माघकृष्णचतुर्दश्यां यः पीठं तत्र पूजयेत् । आगमोक्तविधानेन सम्यक्छ्रद्धासमन्वितः
Quiconque vénère là ce pīṭha sacré, au quatorzième jour lunaire de la quinzaine sombre de Māgha, selon le rite enseigné par les Āgamas et avec une foi constante—
Verse 20
सिद्धिमूल्ये न गृह्णातु कश्चिच्चेदस्ति सात्त्विकः । ततश्च याचते यश्च प्रगृह्णाति च सद्द्विजाः
Qu’aucun être véritablement sāttvika n’accepte un « prix » pour accorder la siddhi. Et ces brāhmaṇas dignes, ceux qui ensuite la réclament et ceux qui la reçoivent—
Verse 21
स तमादाय निर्याति यत्र देवो महेश्वरः । हाटकेश्वरजं लिंगं चित्रशर्मप्रतिष्ठितम्
L’ayant emmené, il s’en va vers le lieu où réside le dieu Maheśvara—là se dresse le liṅga nommé Hāṭakeśvara, établi par Citraśarman.
Verse 22
तस्य स्थानस्य मध्यस्थो यस्तं पूजयते नरः । शिवरात्रौ निशीथे च पुष्पलक्षणभक्तितः । सुसिद्धिमाप्नुयात्तूर्णं स शरीरेण तत्क्षणात्
Celui qui, se tenant au cœur même de ce lieu sacré, L’adore lors de Śivarātri—à minuit—en offrant des fleurs marquées de la vraie bhakti, obtient promptement la siddhi suprême, à l’instant même, tout en demeurant dans son corps.
Verse 23
सिद्धिस्थानानि सर्वाणि तस्मिन्क्षेत्रे स्थितानि वै । वीरव्रतप्रयुक्तानां मानवानां द्विजोत्तमाः
Ô meilleur des deux-fois-nés, en vérité tous les « lieux de siddhi » se trouvent dans ce kṣetra, au bénéfice de ceux qui observent les vīra-vrata, les vœux héroïques.
Verse 24
ऋषय ऊचुः । तामसो यस्त्वया प्रोक्तः सिद्धिमार्गो महामते । अनर्हो ब्राह्मणेन्द्राणां श्रोत्रियाणां विशेषतः
Les sages dirent : «Ô grand d’esprit, la voie tāmasika vers la siddhi que tu as exposée ne convient pas aux brāhmaṇas les plus éminents, et tout particulièrement aux śrotriyas, savants des Veda».
Verse 25
शुद्धान्तः करणैः सूत भूतहिंसाविवर्जितैः । यथा संप्राप्यते मोक्षो ब्राह्मणैः सुचिरादपि
Ô Sūta, dis-nous comment les brāhmaṇa obtiennent la délivrance—fût-ce après longtemps—par la purification des facultés intérieures et l’abstention de toute violence envers les êtres vivants.
Verse 26
तत्त्वं ब्रूहि महाभाग मोक्षोपायं द्विजन्मनाम्
Ô noble seigneur, dis la vérité sans détour : expose le moyen de la délivrance pour les deux-fois-nés (dvija).
Verse 27
सूत उवाच । रुद्रैर्दशभिः संयुक्तमानंदेश्वरकं तथा । स्नात्वा तदग्रतः कुण्डे शास्त्रदृष्टेन कर्मणा
Sūta dit : S’étant approché d’Ānaṃdeśvaraka, uni aux dix Rudra, puis s’étant baigné dans le bassin qui se trouve devant, selon l’acte prescrit par les śāstra.
Verse 28
संसिद्धिमाप्नुयान्मर्त्यो दुर्लभां त्रिदशैरपि । माघमासे नरः स्नात्वा विश्वामित्रह्रदे नरः
Un mortel obtient l’accomplissement parfait—rare même pour les dieux—lorsque, au mois de Māgha, il se baigne dans le lac de Viśvāmitra.
Verse 29
प्रत्यूषे तिलपात्रं च ब्राह्मणाय निवेदयेत् । सर्वपापविनिर्मुक्तो ब्रह्म लोके महीयते
À l’aube, qu’on offre à un brāhmaṇa un vase de graines de sésame. Délivré de tout péché, il est honoré dans le monde de Brahmā (Brahma-loka).
Verse 30
यद्यपि स्याद्दुराचारः सर्वाशी सर्वविक्रयी । सुपर्णाख्यस्य देवस्य पुरतः श्रद्धयाऽन्वितः
Même si un homme est de mauvaise conduite—mangeant tout et vendant tout—s’il se tient devant la divinité nommée Suparṇa avec une foi fervente, il devient apte à la purification promise (selon le contexte).
Verse 31
प्रायोपवेशनं कृत्वा ह्युपवासपरो नरः । यस्त्यजेन्मानवः प्राणान्न स भूयोऽभिजायते
Ayant entrepris le prāyopaveśana (vœu de jeûner jusqu’à la mort), tout entier voué au jeûne, si l’homme abandonne alors ses souffles vitaux, il ne renaît plus.
Verse 32
एवं सिद्धित्रयं प्रोक्तं ब्राह्मणानां हितावहम् । सात्त्विकं ब्राह्मणश्रेष्ठाः शंसितं त्रिदशैरपि
Ainsi a été proclamée la triple obtention, salutaire aux brāhmaṇas ; ô le meilleur des brāhmaṇas, elle est de nature sāttvika et elle est louée même par les dieux.
Verse 33
अन्यानि तत्र तीर्थानि देवतायतनानि च । तानि स्वर्गप्रदान्याहुर्मुनयः शंसितव्रताः
Là se trouvent aussi d’autres tīrthas et des sanctuaires des dieux. Les sages, renommés pour leurs vœux, déclarent qu’ils accordent le ciel.
Verse 34
एतद्वः सर्वमाख्यातं क्षेत्रमाहात्म्यमुत्तमम् । हाटकेश्वरदेवस्य सर्वपातकनाशनम्
Tout cela vous a été exposé : la grandeur suprême du lieu sacré du Seigneur Hāṭakeśvara, qui détruit tout péché.
Verse 35
योऽत्र सर्वेषु तीर्थेषु स्नात्वा पश्यति भक्तितः । सर्वाण्यायतनान्येव स पापोऽपि विमुच्यते
Quiconque, ici, se baigne dans tous les tīrtha et, avec dévotion, visite tous les sanctuaires—même s’il est pécheur, il est délivré du péché.
Verse 36
एतत्खंडं पुराणस्य प्रथमं परिकीर्तितम् । कार्तिकेयप्रणीतस्य सर्वपापहरं शुभम्
Ce khaṇḍa du Purāṇa est proclamé comme le premier—composé par Kārtikeya—de bon augure et qui efface tous les péchés.
Verse 37
यश्चैतत्कीर्तयेद्भक्त्या शृणुयाद्वा समाहितः । इह भुक्त्वा सुविपुलान्भोगान्याति त्रिविष्टपम्
Quiconque récite ce récit avec dévotion, ou l’écoute l’esprit recueilli—après avoir goûté ici d’abondantes prospérités, il gagne Triviṣṭapa (le ciel).
Verse 38
सर्वतीर्थेषु यत्पुण्यं सर्वदानैश्च यत्फलम् । तत्फलं समवाप्नोति शृण्वञ्छ्रद्धासमन्वितः
Le mérite de tous les pèlerinages et le fruit de toutes les aumônes—celui qui écoute avec foi obtient ce même fruit.
Verse 39
श्रुत्वा पुराणमेतद्धि जन्मकोटिसमुद्भवात् । पातकाद्विप्रमुच्येत कुलानामुद्धरेच्छतम्
En vérité, en entendant ce Purāṇa, on est promptement délivré des fautes accumulées au cours de dizaines de millions de naissances, et l’on relève cent générations de sa lignée.
Verse 40
ततो व्यासः पूजनीयो वस्त्रदानादिभूषणैः । गोभूहिरण्यनिर्वापैर्दानैश्च विविधैरपि
Ainsi, Vyāsa doit être honoré : par des parures telles que le don de vêtements, et aussi par diverses offrandes—vaches, terres et dépôts d’or—ainsi que par d’autres aumônes multiples.
Verse 41
तेन संपूजितो व्यासः कृष्णद्वैपायनः मनुः । साक्षात्सत्यवतीपुत्रो येन व्यासः सुपूजितः
Par cette manière de culte, Vyāsa est honoré comme il se doit : Kṛṣṇadvaipāyana lui-même, le sage ; le fils même de Satyavatī, à qui l’on rend ainsi une vénération parfaite.
Verse 42
एकमप्यक्षरं यस्तु गुरुः शिष्ये निवेदयेत् । पृथिव्यां नास्ति तद्द्रव्यं यद्दत्त्वा ह्यनृणी भवेत्
Même si un guru n’enseigne à son disciple qu’une seule syllabe, il n’existe sur la terre aucune richesse qui—fût-elle donnée—puisse rendre quelqu’un véritablement quitte de cette dette.
Verse 43
एतत्पवित्रमायुष्यं धन्यं स्व स्त्ययनं महत् । यच्छ्रुत्वा सर्वदुःखेभ्यो मुच्यते नात्र संशयः
Ceci est purifiant, porteur de longue vie, auspice et grande bénédiction pour son propre bien-être ; en l’entendant, on est délivré de toutes les souffrances—sans aucun doute.
Verse 154
इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां संहितायां षष्ठे नागरखण्डे हाटकेश्वर क्षेत्रमाहात्म्ये चित्रेश्वरीपीठक्षेत्रमाहात्म्यवर्णनंनाम चतुःपंचाशदुत्तरशततमोऽध्यायः
Ainsi s’achève, dans le vénérable Skanda Mahāpurāṇa, dans la Saṃhitā de quatre-vingt-un mille (vers), au sixième livre, le Nāgarakhaṇḍa—au sein du Māhātmya du saint domaine de Hāṭakeśvara—le chapitre intitulé «Description de la grandeur du territoire sacré de Citreśvarīpīṭha», à savoir le Chapitre 154.