
L’adhyāya s’ouvre sur la glorification du tīrtha nommé Ko-hanasva, présenté comme un lieu qui efface les fautes et brise l’emprise de la mort pour le dévot. Mārkaṇḍeya en révèle la sainteté, puis Yudhiṣṭhira interroge sur les devoirs karmiques et l’origine des quatre varṇa. Une explication cosmogonique est donnée : Brahmā comme cause première, et la répartition des fonctions selon la métaphore du corps — le brāhmaṇa issu de la bouche, le kṣatriya des bras, le vaiśya des cuisses, le śūdra des pieds. Le chapitre énonce ensuite des règles éthiques et des formes de vie : dharma du maître de maison, étude et enseignement, entretien des feux rituels, accomplissement des pañca-yajña, et idéal de renoncement dans l’âge avancé. Il distingue les devoirs de gouvernement et de protection propres au kṣatriya, ainsi que les tâches agricoles et de sauvegarde des biens et du bétail propres au vaiśya. Il présente aussi, comme norme portée par la voix du texte, une vision restrictive de l’accès du śūdra aux mantras et aux saṃskāra. Enfin, un récit exemplaire met en scène la mortalité et la protection divine : un brāhmaṇa savant entend l’injonction funeste « hanasva », rencontre Yama et ses serviteurs, et s’enfuit en récitant la louange de Rudra (Śatarudrīya). Réfugié près d’un liṅga, il s’effondre ; Śiva intervient par une parole protectrice et disperse les forces de Yama. Le lieu devient célèbre sous le nom de Ko-hanasva, et l’adhyāya se clôt par des phala : bain et culte y valent le mérite d’un Agniṣṭoma ; mourir là empêche de voir Yama ; et des destinées particulières sont annoncées pour la mort par le feu ou par l’eau, suivies d’un retour dans la prospérité.
Verse 1
श्रीमार्कण्डेय उवाच । ततो गच्छेन्महीपाल कोहनस्वेति विश्रुतम् । सर्वपापहरं पुण्यं तीर्थं मृत्युविनाशनम्
Śrī Mārkaṇḍeya dit : « Alors, ô roi, il faut aller au gué sacré connu sous le nom de Kohanasva — saint, destructeur de tous les péchés et un tīrtha qui anéantit la mort. »
Verse 2
पुरा तत्र द्विजः कश्चिद्वेदवेदाङ्गपारगः । पत्नीपुत्रसुहृद्वर्गैः स्वकर्मनिरतोऽवसत्
Autrefois, vivait là un certain deux-fois-né, versé dans les Védas et leurs auxiliaires, demeurant avec sa femme, ses fils et son cercle d'amis, dévoué à ses propres devoirs.
Verse 3
युधिष्ठिर उवाच । ब्राह्मणस्य तु यत्कर्म उत्पत्तिः क्षत्रियस्य तु । वैश्यस्यापि च शूद्रस्य तत्सर्वं कथयस्व मे
Yudhiṣṭhira dit : «Expose-moi entièrement les devoirs du Brāhmaṇa, ainsi que l’origine (et les devoirs) du Kṣatriya, et de même ceux du Vaiśya et du Śūdra.»
Verse 4
धर्मस्यार्हस्य कामस्य मोक्षस्य च परं विधिम् । निखिलं ज्ञातुमिच्छामि नान्यो वेत्ता मतिर्मम
«Je souhaite connaître entièrement la voie suprême concernant le Dharma, l’Artha, le Kāma et le Mokṣa ; selon mon discernement, nul autre ne sait mieux et n’est apte à m’enseigner.»
Verse 5
मार्कण्डेय उवाच । उत्पत्तिकारणं ब्रह्मा देवदेवः प्रकीर्तितः । प्रथमं सर्वभूतानां चराचरजगद्गुरुः
Mārkaṇḍeya dit : «Brahmā est proclamé cause de la création, Dieu des dieux, maître primordial de tous les êtres en ce monde du mobile et de l’immobile.»
Verse 6
द्विजातयो मुखाज्जाताः क्षत्रिया बाहुयन्त्रतः । ऊरुप्रदेशाद्वैश्यास्तु शूद्राः पादेष्वथाभवन्
Les deux-fois-nés naquirent de la bouche ; les Kṣatriya, des bras ; les Vaiśya, de la région des cuisses ; et les Śūdra prirent naissance des pieds.
Verse 7
ततस्त्वन्ये पृथग्वर्णाः पृथग्धर्मान् समाचरन् । पर्यायेण समुत्पन्ना ह्यनुलोमविलोमतः
Ensuite apparurent d’autres classes distinctes, observant des devoirs distincts ; elles naquirent successivement, selon l’ordre requis, d’unions dites anuloma et viloma (dans le sens direct et inverse).
Verse 8
तेषां धर्मं प्रवक्ष्यामि श्रुतिस्मृत्यर्थचोदितम् । येन सम्यक्कृतेनैव सर्वे यान्ति परां गतिम्
Je vais exposer leur dharma, selon l’intention de la Śruti et de la Smṛti ; par son accomplissement juste, tous parviennent à l’état suprême.
Verse 9
गतिर्ध्यानं विना भक्तैर्ब्राह्मणैः प्राप्यते नृप । अध्यापयन्यतो वेदान्वेदं वापि यथाविधि
Ô roi, les brāhmaṇas dévots n’atteignent pas le but supérieur sans méditation ; ils l’obtiennent en enseignant les Veda, ou en étudiant le Veda selon la règle.
Verse 10
कुलजां रूपसम्पन्नां सर्वलक्षणलक्षिताम् । उद्वाहयेत्ततः पत्नीं गुरुणानुमते तदा
Ensuite, avec l’assentiment du maître, qu’il prenne pour épouse une femme de bonne lignée, douée de beauté et portant tous les signes de bon augure.
Verse 11
ततः स्मार्तं विवाहाग्निं श्रौतं वा पूजयेत्क्रमात् । प्रतिग्रहधनो भूत्वा दम्भलोभविवर्जितः
Ensuite, qu’il honore en ordre le feu du mariage selon le rite Smārta, ou aussi le feu Śrauta ; vivant des dons reçus, mais exempt d’hypocrisie et d’avidité.
Verse 12
पञ्चयज्ञविधानानि कारयेद्वै यथाविधि । वनं गच्छेत्ततः पश्चाद्द्वितीयाश्रमसेवनात्
Qu’il accomplisse selon la règle les prescriptions des cinq grands yajñas ; puis, après avoir observé le second āśrama, qu’il se rende à la forêt.
Verse 13
पुत्रेषु भार्यां निक्षिप्य सर्वसङ्गविवर्जितः । इष्टांल्लोकानवाप्नोति न चेह जायते पुनः
Ayant confié son épouse à ses fils et s’étant dépouillé de tout attachement, il atteint les mondes désirés et ne renaît plus ici-bas.
Verse 14
क्षत्रियस्तु स्थितो राज्ये पालयित्वा वसुंधराम् । शश्वद्धर्ममनाश्चैव प्राप्नोति परमां गतिम्
Mais le Kṣatriya, établi dans la royauté, ayant protégé la terre et gardant sans cesse l’esprit dans le dharma, atteint la voie suprême.
Verse 15
वैश्यधर्मो न सन्देहः कृषिगोरक्षणे रतः । सत्यशौचसमोपेतो गच्छते स्वर्गमुत्तमम्
Le devoir du Vaiśya est, sans nul doute, de s’adonner à l’agriculture et à la protection des vaches; pourvu de vérité et de pureté, il atteint le plus haut ciel.
Verse 16
न शूद्रस्य पृथग्धर्मो विहितः परमेष्ठिना । न मन्त्रो न च संस्कारो न विद्यापरिसेवनम्
Pour le Śūdra, le Parameṣṭhin n’a pas établi de dharma distinct : point de récitation des mantras védiques, point de rites sacramentels (saṃskāra), ni de poursuite formelle du savoir sacré.
Verse 17
न शब्दविद्यासमयो देवताभ्यर्चनानि च । यथा जातेन सततं वर्तितव्यमहर्निशम्
Il n’y a pas non plus lieu à la discipline de l’étude de la Parole sacrée, ni au culte des divinités selon ce mode védique ; mais il convient de se conduire sans cesse, jour et nuit, selon l’état où l’on est né.
Verse 18
स धर्मः सर्ववर्णानां पुरा सृष्टः स्वयम्भुवा । मन्त्रसंस्कारसम्पन्नास्त्रयो वर्णा द्विजातयः
Ce dharma destiné à toutes les varṇa fut établi jadis par Svayambhū, le Né-de-Lui-même. Les trois varṇa, accomplis par les mantras et les rites sacramentels, sont appelés « deux-fois-nés » (dvija).
Verse 19
तेषां मतमनादृत्य यदि वर्तेत कामतः । स मृतो जायते श्वा वै गतिरूर्ध्वा न विद्यते
Mais si, méprisant leur règle établie, quelqu’un agit selon le seul désir, alors, après la mort, il renaît vraiment en chien ; pour lui, il n’est point de voie ascendante vers les mondes supérieurs.
Verse 20
न तेषां प्रेषणं नित्यं तेषां मतमनुस्मरन् । यशोभागी स्वधर्मस्थः स्वर्गभागी स जायते
Il n’est pas besoin d’être sans cesse commandé par eux ; celui qui se souvient de leur enseignement et demeure établi dans son propre dharma devient participant de la bonne renommée et participant du ciel.
Verse 21
एवं गुणगणाकीर्णोऽवसद्विप्रः स भारत । हनस्वेति हनस्वेति शृणोति वाक्यमीदृशम्
Ainsi, ô Bhārata, ce brāhmaṇa—l’esprit envahi par une multitude d’empreintes troublantes—demeure là et entend un ordre de ce genre : « Frappe ! Frappe ! ».
Verse 22
ततो निरीक्षते चोर्ध्वमधश्चैव दिशो दश । वेपमानः स भीतश्च प्रस्खलंश्च पदे पदे
Alors il regarde en haut et en bas, et vers les dix directions. Tremblant de peur, il trébuche à chaque pas.
Verse 23
शृङ्खलायुधहस्तैश्च पाशैश्चैव सुदारुणैः । वेष्टितं महिषारूढं नरं पश्यति मन्मुखम्
Devant lui, il voit un homme monté sur un buffle, entouré d’assistants tenant chaînes et armes, ainsi que de nœuds coulants terribles—présence de mauvais augure, face à lui.
Verse 24
कृष्णांजनचयप्रख्यं कृष्णाम्बरविभूषितम् । रक्ताक्षमायतभुजं सर्वलक्षणलक्षितम्
Il est sombre comme un amas de collyre noir, paré de vêtements noirs; aux yeux rouges, aux longs bras, marqué de tous les signes redoutables.
Verse 25
दृष्ट्वा तं तु समायान्तं निरीक्ष्यात्मानमात्मना । जपञ्जाप्यं च परमं शतरुद्रीयसंस्तवम्
Le voyant s’avancer, le brāhmane s’examina au-dedans de lui-même, puis se mit à réciter le mantra suprême : l’hymne Śatarudrīya, louange à Rudra.
Verse 26
ततः प्रोवाच भगवान्यमः संयमनो महान् । शृणु वाक्यमतो ब्रह्मन्यमोऽहं सर्वजन्तुषु
Alors parla le vénérable Yama, le grand Seigneur de la Maîtrise : «Ô brāhmane, écoute mes paroles : parmi tous les êtres, je suis Yama, l’ordonnateur établi».
Verse 27
संहरस्व महाभाग रुद्रजाप्यं सुदुर्भिदम् । येनाहं कालपाशैस्त्वां संयमामि गतव्यथः
«Ô bienheureux, cesse ce japa de Rudra, si difficile à surmonter; car par lui tu deviens sans tourment, et moi je te retiens par les nœuds du Temps».
Verse 28
तच्छ्रुत्वा निष्ठुरं वाक्यं यमस्य मुखनिर्गतम् । महाभयसमोपेतो ब्राह्मणः प्रपलायितः
Entendant ces paroles dures sorties de la bouche de Yama, le brāhmane, saisi d’une grande frayeur, s’enfuit.
Verse 29
तस्य मार्गे गताः सर्वे यमेन सह किंकराः । तिष्ठ तिष्ठेति तं विप्रमूचुस्ते सोऽप्यधावत
Tous les serviteurs de Yama, avec Yama lui-même, le poursuivirent sur son chemin. Ils crièrent au brāhmane : «Arrête, arrête !» — mais lui continuait de courir.
Verse 30
त्वरमाणः परिश्रान्तो हा हतोऽहं दुरात्मभिः । रक्ष रक्ष महादेव शरणागतवत्सल
Se hâtant, épuisé, il s’écria : «Hélas, les méchants me tuent ! Protège-moi, protège-moi, ô Mahādeva, toi qui chéris ceux qui prennent refuge».
Verse 31
एवमुक्त्वापतद्भूमौ लिङ्गमालिङ्ग्य भारत । गतसत्त्वः स विप्रेन्द्रः समाश्रित्य सुरेश्वरम्
Ayant ainsi parlé, ô Bhārata, le plus éminent des brāhmanes s’effondra à terre, étreignant le liṅga ; ses forces l’abandonnant, il prit refuge auprès du Seigneur des dieux.
Verse 32
तं दृष्ट्वा पतितं भूमौ देवदेवो महेश्वरः । को हनिष्यति माभैस्त्वं हुङ्कारमकरोत्तदा
Le voyant étendu à terre, Maheśvara, Dieu des dieux, dit : «Qui te fera du mal ? Ne crains rien», et, à cet instant, il proféra un huṅkāra retentissant.
Verse 33
तेन ते किंकराः सर्वे यमेन सह भारत । हुङ्कारेण गताः सर्वे मेघा वातहता यथा
Par ce huṅkāra, ô Bhārata, tous ces serviteurs—avec Yama—furent repoussés, tels des nuages chassés par le vent.
Verse 34
तदाप्रभृति तत्तीर्थं कोहनस्वेति विश्रुतम् । सर्वपापहरं पुण्यं सर्वतीर्थेष्वनुत्तमम्
Dès lors, ce gué sacré devint renommé sous le nom de «Kohanasve». Il est saint, ôte tous les péchés et demeure sans égal parmi tous les tīrthas.
Verse 35
तत्र तीर्थे तु यः स्नात्वा पूजयेत्परमेश्वरम् । अग्निष्टोमस्य यज्ञस्य फलमाप्नोत्यनुत्तमम्
Quiconque se baigne en ce tīrtha et vénère Parameśvara obtient le mérite sans égal, fruit du sacrifice Agniṣṭoma.
Verse 36
तत्र तीर्थे तु राजेन्द्र प्राणत्यागं करोति यः । न पश्यति यमं देवमित्येवं शङ्करोऽब्रवीत्
Ô roi des rois, celui qui quitte son corps en ce tīrtha ne voit pas Yama, le dieu de la mort ; ainsi parla Śaṅkara.
Verse 37
अग्निप्रवेशं यः कुर्याज्जले वा नृपसत्तम । अग्निलोके वसेत्तावद्यावत्कल्पशतत्रयम्
Ô le meilleur des rois, celui qui entre dans le feu—ou se jette dans l’eau—demeure dans le monde d’Agni durant trois cents kalpas.
Verse 38
एवं वरुणलोकेऽपि वसित्वा कालमीप्सितम् । इह लोकमनुप्राप्तो महाधनपतिर्भवेत्
De même, après avoir demeuré dans le monde de Varuṇa durant le temps souhaité, en revenant en ce monde on devient maître d’une grande richesse.
Verse 122
। अध्याय
Fin du chapitre (marque de colophon).