
L’Adhyāya 1 ouvre le Tripuravadha-upākhyāna par des salutations d’invocation (à Gaṇeśa ; à Gaurī-Śaṅkara) et une demande de transmission. Nārada sollicite le récit « suprêmement dispensateur de béatitude » : comment Śaṅkara (en tant que Rudra) anéantit les méchants errants et, surtout, comment d’une seule flèche il embrasa simultanément les trois cités des ennemis des devas. Brahmā répond en situant la narration dans une chaîne purānique de relais (Vyāsa → Sanatkumāra → Brahmā → Nārada), établissant l’autorité et la continuité d’une mémoire semblable à la śruti. Sanatkumāra commence le prélude causal : après que Skanda eut tué Tārakāsura, trois fils apparurent—Tārakākṣa (l’aîné), Vidyunmālī (le cadet) et Kamalākṣa (le benjamin). Ils sont décrits comme disciplinés et puissants—maîtrise de soi, retenue, véracité, esprit ferme, grands héros—mais foncièrement devadrohin, hostiles aux dieux. Ainsi se met en place la tension éthique : une ascèse asurique redoutable mais dévoyée du dharma, appelant l’intervention de Śiva.
Verse 1
इति श्रीशिवमहापुराणे द्वितीयायां रुद्रसंहितायां पञ्चमे युद्धखण्डे त्रिपुरवधोपाख्याने त्रिपुरवर्णनं नाम प्रथमोऽध्यायः
Ainsi, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa—au sein de la Deuxième section, la Rudra-saṃhitā—dans la Cinquième, le Yuddha-khaṇḍa, dans le récit annexe de la mise à mort de Tripura, commence le Premier Chapitre intitulé « Description de Tripura ».
Verse 2
इदानीं ब्रूहि सुप्रीत्या चरितं वरमुत्तमम् । शंकरो हि यथा रुद्रो जघान विहरन्खलान्
À présent, avec une grande affection, dis-nous ce récit très excellent et sublime : comment Śaṅkara, en vérité en tant que Rudra, tandis qu’il allait librement en son jeu, abattit les méchants.
Verse 3
कथं ददाह भगवान्नगराणि सुरद्विषाम् । त्रीण्येकेन च बाणेन युगपत्केन वीर्यवान्
Comment le Seigneur Bienheureux brûla-t-il les cités des ennemis des dieux ? Et comment ce Puissant, d’une seule flèche, détruisit-il les trois (cités) d’un seul coup ?
Verse 4
एतत्सर्वं समाचक्ष्व चरितं शशिमौलिनः । देवर्षिसुखदं शश्वन्मायाविहरतः प्रभोः
Dis-nous tout cela : les actes sacrés du Seigneur qui porte la lune sur son diadème, actes qui réjouissent sans cesse les dieux et les sages, tandis que le Maître suprême se joue à travers sa māyā divine.
Verse 5
ब्रह्मोवाच । एवमेतत्पुरा पृष्टो व्यासेन ऋषिसत्तमः । सनत्कुमारं प्रोवाच तदेव कथयाम्यहम्
Brahmā dit : « Il en fut bien ainsi. Jadis, lorsque le plus éminent des sages fut interrogé par Vyāsa, il instruisit Sanatkumāra ; c’est ce même récit que je vais maintenant rapporter. »
Verse 6
सनत्कुमार उवाच । शृणु व्यास महाप्राज्ञ चरितं शशिमौलिनः । यथा ददाह त्रिपुरं बाणेनैकेन विश्व हृत्
Sanatkumāra dit : Écoute, ô Vyāsa, toi le très sage, les actes sacrés du Seigneur au croissant de lune—l’Enchanteur des cœurs des mondes—comment il réduisit Tripura, les trois cités, en cendres d’une seule flèche.
Verse 7
शिवात्मजेन स्कन्देन निहते तारकासुरे । तत्पुत्रास्तु त्रयो दैत्याः पर्यतप्यन्मुनीश्वर
Ô seigneur parmi les sages, lorsque Tārakāsura fut terrassé par Skanda, fils de Śiva, ses trois fils—princes daitya—furent saisis d’une brûlante affliction et se mirent à tourmenter le monde.
Verse 8
तारकाख्यस्तु तज्जेष्ठो विद्युन्माली च मध्यमः । कमलाक्षः कनीयांश्च सर्वे तुल्यबलास्सदा
Parmi eux, celui nommé Tāraka était l’aîné; Vidyunmālī, le cadet du milieu; et Kamalākṣa, le plus jeune—pourtant tous étaient toujours d’une force égale.
Verse 9
जितेन्द्रियास्ससन्नद्धास्संयतास्सत्यवादिनः । दृढचित्ता महावीरा देवद्रोहिण एव च
Ils maîtrisaient leurs sens, étaient pleinement armés et disciplinés, voués à la vérité. Fermes de cœur, c’étaient de grands héros—mais, en vérité, ils étaient ennemis des Devas.
Verse 10
ते तु मेरुगुहां गत्वा तपश्चक्रुर्महाद्भुतम् । त्रयस्सर्वान्सुभोगांश्च विहाय सुमनोहरान्
Mais ces trois-là, s’étant rendus dans une grotte du mont Méru, accomplirent une austérité merveilleuse entre toutes, renonçant à tous les plaisirs délicieux et envoûtants.
Verse 11
वसंते सर्वकामांश्च गीतवादित्रनिस्स्वनम् । विहाय सोत्सवं तेपुस्त्रयस्ते तारकात्मजाः
Quand vint le printemps, ces trois fils de Tāraka renoncèrent à tous les plaisirs et aux sons festifs des chants et des instruments, puis ils entreprirent une austère pénitence (tapas).
Verse 12
ग्रीष्मे सूर्यप्रभां जित्वा दिक्षु प्रज्वाल्य पावकम् । तन्मध्यसंस्थाः सिद्ध्यर्थं जुहुवुर्हव्यमादरात्
Dans la chaleur de l’été, surpassant même l’éclat du soleil, ils allumèrent le feu dans toutes les directions. Assis au centre de ce cercle flamboyant, ils versèrent avec révérence les oblations (hāvya) dans le feu sacré afin d’obtenir la siddhi, l’accomplissement spirituel.
Verse 13
महाप्रतापपतितास्सर्वेप्यासन् सुमूर्छिताः । वर्षासु गतसंत्रासा वृष्टिं मूर्द्धन्यधारयन्
Frappés par cette puissance immense et flamboyante, tous tombèrent et demeurèrent entièrement sans connaissance. Tels des hommes surpris par une pluie torrentielle en saison des pluies, leur crainte s’apaisa, et ils supportèrent l’averse sur leurs têtes.
Verse 14
शरत्काले प्रसूतं तु भोजनं तु बुभुक्षिताः । रम्यं स्निग्धं स्थिरं हृद्यं फलं मूलमनुत्तमम्
À la saison d’automne, les affamés prirent une nourriture mûrie en ce temps-là : agréable, onctueuse, nourrissante et réjouissant le cœur ; et ils goûtèrent aussi des fruits et des racines d’une excellence suprême.
Verse 15
संयमात्क्षुत्तृषो जित्वा पानान्युच्चावचान्यपि । बुभुक्षितेभ्यो दत्त्वा तु बुभूवुरुपला इव
Par la maîtrise de soi, ils vainquirent la faim et la soif, et même l’attrait des boissons diverses. Les donnant aux affamés, ils devinrent tels des pierres : immobiles, inébranlables face au désir.
Verse 16
संस्थितास्ते महात्मानो निराधाराश्चतुर्दिशम् । हेमंते गिरिमाश्रित्य धैर्येण परमेण तु
Ces grandes âmes demeurèrent fermes aux quatre directions, sans aucun appui. En la saison d’hiver, prenant refuge sur la montagne, elles endurèrent avec une constance suprême.
Verse 17
तुषारदेहसंछन्ना जलक्लिन्नेन वाससा । आसाद्य देहं क्षौमेण शिशिरे तोयमध्यगाः
Leurs corps étaient couverts de givre, et leurs vêtements détrempés d’eau. Dans ce froid hivernal, enveloppant leur corps de lin, ils demeurèrent debout au milieu des eaux.
Verse 18
अनिर्विण्णास्ततस्सर्वे क्रमशोऽवर्द्धयंस्तपः । तेपुस्त्रयस्ते तत्पुत्रा विधिमुद्दिश्य सत्तमाः
Alors, tous, sans se décourager, accrurent peu à peu leur austérité. Ces trois fils nobles accomplirent le tapas, l’esprit fixé sur Brahmā (Vidhī), en quête de sa grâce et de son ordonnance.
Verse 19
तप उग्रं समास्थाय नियमे परमे स्थिता । तपसा कर्षयामासुर्देहान् स्वान् दानवोत्तमाः
S’étant voués à une austérité farouche et demeurant dans la discipline suprême, ces éminents parmi les Dānavas mortifièrent et amaigrirent leurs propres corps par le tapas.
Verse 20
वर्षाणां शतकं चैव पदमेकं निधाय च । भूमौ स्थित्वा परं तत्र तेपुस्ते बलवत्तराः
Posant un seul pas en un même lieu, ils demeurèrent sur la terre sans bouger; et là—inébranlables et d’une puissance extrême—ils accomplirent de rudes austérités durant cent années entières.
Verse 21
ते सहस्रं तु वर्षाणां वातभक्षास्सुदारुणाः । तपस्तेपुर्दुरात्मानः परं तापमुपागताः
Pendant mille années entières, ces êtres d’une férocité extrême—ne se nourrissant que d’air—accomplirent des austérités (tapas). Mais, l’intention pervertie, ils tombèrent dans un tourment extrême, brûlante conséquence de leur propre pénitence sévère.
Verse 22
वर्षाणां तु सहस्रं वै मस्तकेनास्थितास्तथा । वर्षाणां तु शतेनैव ऊर्द्ध्वबाहव आसिताः
En vérité, durant mille ans ils demeurèrent dressés sur la tête ; puis, pendant cent ans encore, ils restèrent les bras levés vers le haut, endurant de rudes austérités avec une discipline inébranlable.
Verse 23
एवं दुःखं परं प्राप्ता दुराग्रहपरा इमे । ईदृक्ते संस्थिता दैत्या दिवारात्रमतंद्रिता
Ainsi, tombés dans une souffrance extrême, ces êtres—poussés par une résolution fautive et obstinée—demeurèrent dans cet état même. Ces Daityas persévérèrent jour et nuit sans répit, inébranlables dans leur détermination égarée.
Verse 24
एवं तेषां गतः कालो महान् सुतपतां मुने । ब्रह्मात्मनां तारकाणां धर्मेणेति मतिर्मम
Ô sage, ainsi s’écoula un long temps pour ces seigneurs des fils. Et, selon mon entendement, les Tārakas—dont la nature était liée à la puissance de Brahmā—furent soutenus et conduits par leur propre dharma ordonné.
Verse 25
प्रादुरासीत्ततो ब्रह्मा सुरासुरगुरुर्महान् । संतुष्टस्तपसा तेषां वरं दातुं महायशाः
Alors se manifesta devant eux le grand Brahmā—vénéré comme le précepteur des devas et des asuras. Satisfait de leurs austérités (tapas), ce Très-illustre vint leur accorder une grâce.
Verse 27
ब्रह्मोवाच । प्रसन्नोऽस्मि महादैत्या युष्माकं तपसा मुने । सर्वं दास्यामि युष्मभ्यं वरं ब्रूत यदीप्सितम्
Brahmā dit : « Ô puissants Daitya — ô sage muni — votre austérité m’a comblé de joie. Je vous accorderai tout ; dites le don que vous désirez. »
Verse 28
किमर्थं सुतपस्तप्तं कथयध्वं सुरद्विषां । सर्वेषां तपसो दाता सर्वकर्तास्मि सर्वदा
« Dans quel but avez-vous accompli cette austérité excellente ? Dites-le-moi, ô adversaires des dieux. Je suis à jamais le dispensateur des fruits de tout tapas, et en tout temps l’agent universel qui mène chaque acte à son accomplissement. »
Verse 29
सनत्कुमार उवाच । तस्य तद्वचनं श्रुत्वा शनैस्ते स्वात्मनो गतम् । ऊचुः प्रांजलयस्सर्वे प्रणिपत्य पितामहम्
Sanatkumāra dit : Ayant entendu ses paroles, ils revinrent peu à peu à leur propre calme. Puis tous, les mains jointes, se prosternèrent devant Pitāmaha (Brahmā) et prirent la parole.
Verse 30
दैत्या ऊचुः । यदि प्रसन्नो देवेश यदि देयो वरस्त्वया । अवध्यत्वं च सर्वेषां सर्वभूतेषु देहिनः
Les Daitya dirent : « Si tu es satisfait, ô Seigneur des dieux, et si tu dois accorder un don, accorde-nous l’inviolabilité : qu’au sein de tous les êtres incarnés, dans tous les ordres de créatures, nul ne puisse nous ôter la vie. »
Verse 31
स्थिरान् कुरु जगन्नाथ पांतु नः परिपंथिनः । जरारोगादयस्सर्वे नास्मान्मृत्युरगात् क्वचित्
Ô Seigneur de l’univers, rends-nous inébranlables; protège-nous de tous les adversaires. Que la vieillesse, la maladie et toute affliction ne s’abattent pas sur nous; et que la mort ne nous atteigne jamais, en aucun temps.
Verse 32
अजराश्चामरास्सर्वे भवाम इति नो मतम् । समृत्यवः करिष्यामस्सर्वानन्यांस्त्रिलोकके
«Telle est notre résolution inébranlable : nous deviendrons tous sans vieillesse et sans mort. Nous rendrons tous les autres, dans les trois mondes, soumis à la mort.»
Verse 33
लक्ष्म्या किं तद्विपुलया किं कार्यं हि पुरोत्तमैः । अन्यैश्च विपुलैर्भोगैस्स्थानैश्वर्येण वा पुनः
À quoi sert une richesse immense ? Quel besoin y a-t-il des plus hauts rangs du monde ? Et encore, que gagne-t-on par d’abondantes jouissances, des positions élevées ou la souveraineté, lorsque le but suprême est la communion avec Śiva, au-delà de toute possession ?
Verse 34
यत्रैव मृत्युना ग्रस्तो नियतं पंचभिर्दिनैः । व्यर्थं तस्याखिलं ब्रह्मन् निश्चितं न इतीव हि
Ô Brahmane, pour celui que la Mort a saisi et qui est voué à mourir dans cinq jours, tout ce qu’il entreprend alors devient vain—comme si, en vérité, rien n’était réellement arrêté ni assuré pour lui.
Verse 35
सनत्कुमार उवाच । इति श्रुत्वा वचस्तेषां दैत्यानां च तपस्विनाम् । प्रत्युवाच शिवं स्मृत्वा स्वप्रभुं गिरिशं विधिः
Sanatkumāra dit : Ayant ainsi entendu les paroles de ces Daityas et des sages ascètes, Vidhi (Brahmā) répondit—après avoir d’abord invoqué en son souvenir Śiva, son propre Seigneur, Girīśa, le Maître des montagnes.
Verse 36
ब्रह्मोवाच । नास्ति सर्वामरत्वं च निवर्तध्वमतोऽसुराः । अन्यं वरं वृणीध्वं वै यादृशो वो हि रोचते
Brahmā dit : «Il n’est pas possible d’accorder à tous l’immortalité totale. Ainsi, ô Asuras, renoncez. Choisissez un autre don, celui qui vous plaît véritablement.»
Verse 37
जातो जनिष्यते नूनं जंतुः कोप्यसुराः क्वचित् । अजरश्चामरो लोके न भविष्यति भूतले
Assurément, tout être né renaîtra encore. En ce monde sur la terre, nul être —qu’il soit parmi les devas ou les asuras— ne deviendra sans vieillesse ni mort.
Verse 38
ऋते तु खंडपरशोः कालकालाद्धरेस्तथा । तौ धर्माधर्मपरमावव्यक्तौ व्यक्तरूपिणौ
À l’exception de Khaṇḍaparaśu et de Hari—qui est Kāla et pourtant au-delà de Kāla—, les deux principes suprêmes, Dharma et Adharma, demeurent non manifestés dans leur réalité la plus haute, tout en se montrant dans le monde sous des formes manifestes.
Verse 39
संपीडनाय जगतो यदि स क्रियते तपः । सफलं तद्गतं वेद्यं तस्मात्सुविहितं तपः
Si l’austérité (tapas) est entreprise pour opprimer le monde, qu’on sache qu’elle n’est « fructueuse » qu’en cette intention de destruction ; c’est pourquoi le tapas véritable doit être justement dirigé, accompli selon le dharma et l’ordonnance de Śiva, non selon la cruauté.
Verse 40
तद्विचार्य स्वयं बुद्ध्या न शक्यं यत्सुरासुरैः । दुर्लभं वा सुदुस्साध्यं मृत्युं वंचयतानघाः
Après l’avoir examiné par leur propre discernement, ils comprirent que ce que ni les dieux ni les asuras ne peuvent accomplir—fût-ce rare ou extrêmement ardu—pouvait être réalisé par ces êtres sans tache, car ils savaient déjouer même la Mort.
Verse 41
तत्किंचिन्मरणे हेतुं वृणीध्वं सत्त्वमाश्रिताः । येन मृत्युर्नैव वृतो रक्षतस्तत्पृथक् पृथक्
« Ô vous qui demeurez dans le sattva (la pureté), choisissez pour vous-mêmes une cause précise de mort, chacun selon sa propre voie, afin que la Mort ne vous saisisse pas tandis que vous êtes protégés — chacun séparément. »
Verse 42
सनत्कुमार उवाच । एतद्विधिवचः श्रुत्वा मुहूर्त्तं ध्यानमास्थिताः । प्रोचुस्ते चिंतयित्वाथ सर्वलोकपितामहम्
Sanatkumāra dit : « Ayant entendu ces paroles d’injonction, ils entrèrent un moment en méditation. Puis, après réflexion, ils s’adressèrent à Pitāmaha (Brahmā), l’aïeul de tous les mondes. »
Verse 43
दैत्या ऊचुः । भगवन्नास्ति नो वेश्म पराक्रमवतामपि । अधृष्याः शात्रवानां तु यन्न वत्स्यामहे सुखम्
Les Daityas dirent : « Ô Seigneur, bien que nous soyons vaillants, nous n’avons point de demeure sûre. Car nos ennemis sont inattaquables ; ainsi ne pouvons-nous demeurer dans le bonheur. »
Verse 44
पुराणि त्रीणि नो देहि निर्मायात्यद्भुतानि हि । सर्वसंपत्समृद्धान्य प्रधृष्याणि दिवौकसाम्
«Accorde-nous trois cités : des villes merveilleuses façonnées par ton pouvoir de manifestation sans égal, comblées de toute prospérité, imprenables et invincibles même pour les dieux qui demeurent au ciel.»
Verse 45
वयं पुराणि त्रीण्येव समास्थाय महीमिमाम् । चरिष्यामो हि लोकेश त्वत्प्रसादाज्जगद्गुरो
Ô Seigneur des mondes, ô Guru de l’univers—soutenus par l’autorité de ces trois Purāṇa, par ta grâce nous parcourrons assurément cette terre.
Verse 46
तारकाक्षस्ततः प्राह यदभेद्यं सुरैरपि । करोति विश्वकर्मा तन्मम हेममयं पुरम्
Alors Tārakākṣa déclara : « Ma cité d’or, que même les dieux ne peuvent forcer, Viśvakarmā la bâtira. »
Verse 47
ययाचे कमलाक्षस्तु राजतं सुमहत्पुरम् । विद्युन्माली च संहृष्टो वज्रायसमयं महत्
Puis Kamalākṣa demanda une vaste cité d’argent ; et Vidyunmālī, le cœur ravi, sollicita une grande cité faite d’un fer adamantin, tel le vajra.
Verse 48
पुरेष्वेतेषु भो ब्रह्मन्नेकस्थानस्थितेषु च । मध्याह्नाभिजिते काले शीतांशौ पुष्प संस्थिते
Ô Brahmā, lorsque ces cités fortifiées se furent posées en un seul alignement, au moment faste de midi nommé Abhijit, tandis que la lune aux rayons frais demeurait parmi les fleurs, (l’événement destiné devait survenir).
Verse 49
उपर्युपर्यदृष्टेषु व्योम्नि लीलाभ्रसंस्थिते । वर्षत्सु कालमेघेषु पुष्करावर्तनामसु
Tout en haut du ciel, où s’amassaient des nuées comme en jeu, les sombres nuages de pluie nommés Puṣkarāvarta se mirent à verser. Cette vision parut un présage, annonçant le tournant farouche du combat à venir.
Verse 50
तथा वर्षसहस्राते समेष्यामः परस्परम् । एकीभावं गमिष्यंति पुराण्येतानि नान्यथा
De même, lorsque mille années se seront écoulées, nous nous rencontrerons l’un l’autre. Alors ces antiques Purāṇa se fondront assurément en une unique unité — il n’en est pas autrement.
Verse 51
सर्वदेवमयो देवस्सर्वेषां मे कुहेलया । असंभवे रथे तिष्ठन् सर्वोपस्करणान्विते
Ce Seigneur—qui porte en lui tous les dieux—par ma propre ruse illusoire se tint sur un char inconcevable, pourvu de tous les apprêts de la guerre.
Verse 52
असंभाव्यैककांडेन भिनत्तु नगराणि नः । निर्वैरः कृत्तिवासास्तु योस्माकमिति नित्यशः
«D’un seul coup inconcevable, qu’il brise nos cités. Et pourtant Kṛttivāsā (Śiva), à jamais sans inimitié, est toujours “nôtre” : oui, il nous appartient continuellement.»
Verse 53
वंद्यः पूज्योभिवाद्यश्च सोस्माकं निर्दहेत्कथम् । इति चेतसि संधाय तादृशो भुवि दुर्लभः
«Il est digne de vénération, de culte et de salutations : comment donc pourrait-il nous consumer ?» Pensant ainsi en leur cœur, ils reconnurent qu’un tel être est rare sur la terre.
Verse 54
सनत्कुमार उवाच । एतच्छ्रुत्वा वचस्तेषां ब्रह्मा लोकपितामहः । एवमस्तीति तान् प्राह सृष्टिकर्ता स्मरञ्शिवम्
Sanatkumāra dit : Ayant entendu leurs paroles, Brahmā—l’aïeul des mondes, le Créateur—se souvint de Śiva et leur répondit : «Qu’il en soit ainsi ; c’est bien comme vous l’avez dit.»
Verse 55
आज्ञां ददौ मयस्यापि कुत्र त्वं नगरत्रयम् । कांचनं राजतं चैव आयसं चेति भो मय
Il donna aussi un ordre à Maya : «Ô Maya, où façonneras-tu les trois cités : l’une d’or, l’autre d’argent, et l’autre de fer ?»
Verse 56
इत्यादिश्य मयं ब्रह्मा प्रत्यक्षं प्राविशद्दिवम् । तेषां तारकपुत्राणां पश्यतां निजधाम हि
Après les avoir ainsi instruits, Brahmā—issu de Māyā, la puissance cosmique de manifestation—entra visiblement dans les cieux; et les fils de Tāraka, le regardant, le virent gagner sa propre demeure céleste.
Verse 57
ततो मयश्च तपसा चक्रे धीरः पुराण्यथ । कांचनं तारकाक्षस्य कमलाक्षस्य राजतम्
Ensuite, Māyā, ferme et habile, façonna par la puissance de son tapas (austérité) les cités fortifiées : l’une d’or pour Tārakākṣa, et l’autre d’argent pour Kamalākṣa.
Verse 58
विद्युन्माल्यायसं चैव त्रिविधं दुर्गमुत्तमम् । स्वर्गे व्योम्नि च भूमौ च क्रमाज्ज्ञेयानि तानि वै
Cette forteresse suprême et redoutable est, en vérité, de trois sortes : Vidyunmālī, Mālī et Ayasa. Il faut comprendre, dans cet ordre, qu’elles se trouvent au ciel, dans l’espace et sur la terre.
Verse 59
दत्वा तेभ्यो सुरेभ्यश्च पुराणि त्रीणि वै मयः । प्रविवेश स्वयं तत्र हितकामपरायणः
Après avoir accordé à ces dieux trois cités fortifiées, Maya y entra lui-même, tout entier voué à leur bien et à leur prospérité.
Verse 60
एवं पुत्रत्रयं प्राप्य प्रविष्टास्तारकात्मजाः । बुभुजुस्सकलान्भोगान्महाबलपराक्रमाः
Ainsi, ayant obtenu trois fils, les fils de Tāraka s’établirent solidement dans leur souveraineté ; puissants en force et en vaillance, ils goûtèrent à toutes les jouissances et aux pouvoirs du monde.
Verse 61
कल्पद्रुमैश्च संकीर्णं गजवाजिसमाकुलम् । नानाप्रासादसंकीर्णं मणिजालसमा वृतम्
Il était rempli d’arbres Kalpadruma exauçant les vœux et foisonnait d’éléphants et de chevaux. Il regorgeait de palais innombrables et se trouvait ceint de toutes parts comme d’un réseau de gemmes.
Verse 62
सूर्यमण्डलसंकाशैर्विमानैस्सर्वतोमुखैः । पद्मरागमयैश्चैव शोभितं चन्द्रसन्निभैः
De toutes parts, il était orné de vimānas, chars aériens dont l’éclat ressemblait au disque du soleil, tournés vers chaque direction. Et il resplendissait davantage encore de constructions en padmarāga (rubis), rayonnant d’une splendeur lunaire.
Verse 63
प्रासादैर्गोपुरैर्दिव्यैः कैलासशिखरोपमैः । दिव्यस्त्रीजनसंकीर्णैर्गंधर्वैस्सिद्धचारणैः
Il était paré de demeures célestes et de splendides tours-portes (gopura), semblables aux hautes cimes du Kailāsa. Il foisonnait de femmes divines, ainsi que de Gandharvas, de Siddhas et de Cāraṇas.
Verse 64
रुद्रालयैः प्रतिगृहमग्निहोत्रैः प्रतिष्ठितैः । द्विजोत्तमैश्शास्त्र ज्ञैश्शिवभक्तिरतैस्सदा
Dans chaque demeure, des sanctuaires de Rudra furent établis, et les feux de l’agnihotra étaient entretenus selon le rite. Les plus éminents des deux-fois-nés, savants des śāstra, demeuraient sans cesse plongés dans la dévotion à Śiva.
Verse 65
वापीकूपतडागैश्च दीर्घिकाभिस्सुशोभितम् । उद्यानवनवृक्षैश्च स्वर्गच्युत गुणोत्तमैः
Ce lieu était magnifiquement orné de puits, de puits à degrés, d’étangs et de longs réservoirs; et aussi de jardins, de bosquets et d’arbres aux qualités suprêmes, comme s’ils étaient descendus du ciel.
Verse 66
नदीनदसरिन्मुख्यपुष्करैः शोभितं सदा । सर्वकामफलाद्यैश्चानेकैर्वृक्षैर्मनोहरम्
Il était sans cesse embelli par d’excellentes rivières, des ruisseaux et les plus éminents lacs de lotus; et il charmait l’esprit par de nombreux arbres accordant tous les fruits désirés et d’autres grâces.
Verse 67
मत्तमातंगयूथैश्च तुरंगैश्च सुशोभनैः । रथैश्च विविधाकारैश्शिबिकाभिरलंकृतम्
Il resplendissait, orné de troupeaux d’éléphants enivrés, de beaux chevaux, de chars aux formes variées, et aussi de palanquins.
Verse 68
समयादिशिकैश्चैव क्रीडास्थानैः पृथक्पृथक् । वेदाध्ययनशालाभिर्विविधाभिः पृथक्पृथक्
Et l’on y trouvait aussi des quartiers distincts pour les maîtres de la bonne conduite et de la discipline, des lieux de jeu séparés, et—à part de ceux-ci—de nombreuses salles réservées à l’étude et à la récitation des Veda.
Verse 69
अदृष्टं मनसा वाचा पापान्वितनरैस्सदा । महात्मभिश्शुभाचारैः पुण्यवद्भिः प्रवीक्ष्यते
Cette Réalité, qui demeure invisible aux hommes entachés de péché—ni par l’esprit ni par la parole—est véritablement perçue par les âmes magnanimes, au comportement propice et riches de mérite.
Verse 70
पतिव्रताभिः सर्वत्र पावितं स्थलमुत्तमम् । पतिसेवनशीलाभिर्विमुखाभिः कुधर्मतः
Tout lieu devient suprêmement sanctifié là où se trouvent des épouses chastes et dévouées (pativratā), constantes dans le service de leur mari et détournées de la mauvaise conduite.
Verse 71
दैत्यशूरैर्महाभागैस्सदारैस्ससुतैर्द्विजैः । श्रौतस्मार्तार्थतत्त्वज्ञैस्स्वधर्मनिरतैर्युतम्
Il était accompagné de Daityas héroïques et fortunés, avec leurs épouses et leurs fils, ainsi que de deux-fois-nés connaissant le vrai sens des prescriptions Śrauta et Smārta, fermes dans leurs devoirs propres.
Verse 72
व्यूढोरस्कैर्वृषस्कंधैस्सामयुद्धधरैस्सदा । प्रशांतैः कुपितैश्चैव कुब्जैर्वामनकैस्तथा
Ils étaient toujours prêts au combat en bon ordre : les uns à la poitrine large et aux épaules de taureau ; les uns paisibles, les autres enflammés de colère ; les uns voûtés, et d’autres encore de petite taille.
Verse 73
नीलोत्पलदलप्रख्यैर्नीलकुंचितमूर्द्धजैः । मयेन रक्षितैस्सर्वैश्शिक्षितैर्युद्धलालसैः
Tous—protégés par Māyā—étaient bien entraînés et avides de bataille; leur teint ressemblait aux pétales du lotus bleu, et leurs cheveux étaient sombres et bouclés.
Verse 74
वरसमररतैर्युतं समंतादजशिवपूजनया विशुद्धवीर्यैः । रविमरुतमहेन्द्रसंनिकाशैस्सुरमथनैस्सुदृढैस्सुसेवितं यत्
Il était entouré de toutes parts par d’excellents guerriers, toujours voués au noble combat—dont la vigueur, purifiée par l’adoration de Śiva l’Inengendré, était sans tache. Ils resplendissaient tels le Soleil, le Vent et Mahendra (Indra), fermes et inébranlables, et bien servis par ceux qui pouvaient broyer même les armées des dieux.
Verse 75
शास्त्रवेदपुराणेषु येये धर्माः प्रकीर्तिताः । शिवप्रियास्सदा देवास्ते धर्मास्तत्र सर्वतः
Quels que soient les dharmas proclamés dans les śāstras, les Veda et les Purāṇa—ces dharmas y sont, de toute manière, maintenus comme divins; car les dieux sont à jamais chers à Śiva, et ces mêmes dharmas, partout, prennent racine dans sa grâce.
Verse 76
एवं लब्धवरास्ते तु दैतेयास्तारकात्मजाः । शैवं मयमुपाश्रित्य निवसंति स्म तत्र ह
Ainsi, ayant obtenu leurs grâces, les Daitya, fils de Tāraka, prirent refuge dans une forteresse façonnée par māyā selon l’esprit śaiva, et ils y demeurèrent véritablement.
Verse 77
सर्वं त्रैलोक्यमुत्सार्य प्रविश्य नगराणि ते । कुर्वंति स्म महद्राज्यं शिवमार्गरतास्सदा
Repoussant leurs ennemis à travers les trois mondes, ils entrèrent dans les cités et établirent une grande souveraineté—toujours voués à la voie de Śiva.
Verse 78
ततो महान् गतः कालो वसतां पुण्यकर्मणाम् । यथासुखं यथाजोषं सद्राज्यं कुर्वतां मुने
Alors s’écoula un long temps pour ces artisans de vertu qui demeuraient là ; vivant dans l’aisance et selon leur gré, ils continuèrent d’administrer un royaume bon et bien ordonné, ô sage.
The Tripuravadha narrative is opened: the background to Śiva’s burning of Tripura (the three asuric cities) with a single arrow, including the rise of Tārakāsura’s three sons who become the central antagonists.
Tripura commonly functions as an allegory for entrenched bondage/fortified ignorance (often mapped to triads such as three impurities or three states/structures), which cannot be dismantled by partial means and thus requires Śiva’s unitive, decisive act.
Śiva is invoked as Śaṅkara and Rudra, and described as Śaśimauli (“moon-crested”), emphasizing both beneficence and terrible sovereignty within the same divine identity.