
L’Adhyāya 1 ouvre le Kumārakhaṇḍa par le maṅgalācaraṇa et une stuti à forte portée doctrinale adressée à Śiva, le présentant comme pūrṇa (plénitude), satya-svarūpa (incarnation de la vérité), loué par Viṣṇu et Brahmā. Le cadre narratif s’installe ensuite : Nārada interroge Brahmā sur ce qui advint après le mariage de Śiva avec Girijā—ce que fit Śaṅkara en regagnant sa montagne, comment un fils peut naître du Paramātman, pourquoi le Seigneur ātmārāma s’est marié, et comment Tāraka fut mis à mort. Brahmā répond en promettant un ‘secret divin’ (guhajanma-kathā) culminant dans la destruction juste de Tārakāsura. Il qualifie ce récit de destructeur des péchés, dissipateur d’obstacles, dispensateur d’auspices, et de semence de mokṣa tranchant la racine du karma. Le chapitre établit ainsi les interlocuteurs, le programme (naissance de Skanda et mort de Tāraka) et l’affirmation salvifique que l’écoute attentive transforme l’auditeur.
Verse 1
इति श्रीशिवमहापुराणे रुद्रसंहितायां कुमारखण्डे शिवविहारवर्णनं नाम प्रथमोऽध्यायः
Ainsi, dans le vénérable Śiva Mahāpurāṇa—au sein de la Rudra-saṃhitā, dans le Kumāra-khaṇḍa—commence le Premier Chapitre, intitulé « Description de la demeure divine et des līlā (jeux sacrés) de Śiva ».
Verse 2
नारद उवाच । विवाहयित्वा गिरिजां शंकरो लोकशंकरः । गत्वा स्वपर्वतं ब्रह्मन् किमकार्षिद्धि तद्वद
Nārada dit : «Ô vénérable Brahmane, après que Śaṅkara—bienfaiteur des mondes—eut épousé Girijā et fut retourné à sa demeure sur la montagne, que fit-Il ensuite ? Je t’en prie, dis-le-moi.»
Verse 3
कथं हि तनयो जज्ञे शिवस्य परमात्मनः । यदर्थमात्मारामोऽपि समुवाह शिवां प्रभुः
Comment donc un fils naquit-il de Śiva, le Soi suprême ? Et dans quel dessein le Seigneur—bien qu’entièrement comblé en Lui-même—prit-Il Śivā (Pārvatī) pour épouse ?
Verse 4
तारकस्य कथं ब्रह्मन् वधोऽभूद्देवशंकरः । एतत्सर्वमशेषेण वद कृत्वा दयां मयि
Ô Brahmane vénérable, comment l’anéantissement de Tāraka advint-il par la grâce et l’action du Seigneur Śaṅkara ? Dis-moi tout sans rien omettre, par compassion pour moi.
Verse 5
सूत उवाच । इत्याकर्ण्य वचस्तस्य नारदस्य प्रजापतिः । सुप्रसन्नमनाः स्मृत्वा शंकरं प्रत्युवाच ह
Sūta dit : Ayant ainsi entendu les paroles de Nārada, le Prajāpati (Brahmā), l’esprit grandement réjoui, se souvint de Śaṅkara et répondit ensuite.
Verse 6
ब्रह्मोवाच । चरितं शृणु वक्ष्यामि शशिमौलेस्तु नारद । गुहजन्मकथां दिव्यां तारकासुरसद्वधम्
Brahmā dit : Ô Nārada, écoute : je vais maintenant raconter les actes sacrés du Seigneur au croissant de lune (Śiva), le récit divin de la naissance de Guha et de la mise à mort juste de l’asura Tārakāsura.
Verse 7
श्रूयतां कथयाम्यद्य कथां पापप्रणाशिनीम् । यां श्रुत्वा सर्वपापेभ्यो मुच्यते मानवो ध्रुवम्
Écoutez : aujourd’hui je vais raconter un récit sacré qui anéantit les péchés. Celui qui l’entend est assurément délivré de toutes les fautes.
Verse 8
इदमाख्यानमनघं रहस्यं परमाद्भुतम् । पापसंतापहरणं सर्वविघ्नविनाशनम्
Ce récit sacré est sans tache et profondément secret, merveille suprême. Il dissipe l’ardeur de la peine née du péché et anéantit tout obstacle.
Verse 9
सर्वमंगलदं सारं सर्वश्रुतिमनोहरम् । सुखदं मोक्षबीजं च कर्ममूलनिकृंतनम्
Il accorde toute auspiciosité ; il est l’essence même, charmant pour toutes les Śruti. Il donne le vrai bien-être, est la semence de la délivrance et tranche à la racine le karma.
Verse 10
कैलासमागत्य शिवां विवाह्य शोभां प्रपेदे नितरां शिवोऽपि । विचारयामास च देवकृत्यं पीडां जनस्यापि च देवकृत्ये
Étant venu au Kailāsa et ayant épousé Śivā (Pārvatī), le Seigneur Śiva lui-même atteignit une splendeur encore plus élevée. Pourtant, en cet état même, il médita sur l’œuvre des dieux, considérant aussi l’affliction des hommes qui naît en lien avec les affaires divines.
Verse 11
शिवस्स भगवान् साक्षात्कैलासमगमद्यदा । सौख्यं च विविधं चक्रुर्गणास्सर्वे सुहर्षिताः
Lorsque le Seigneur Śiva lui-même, manifesté en personne, arriva au Kailāsa, tous les Gaṇa, remplis d’une grande allégresse, éprouvèrent et exprimèrent maintes formes de joie et de bien-être.
Verse 12
महोत्सवो महानासीच्छिवे कैलासमागते । देवास्स्वविषयं प्राप्ता हर्षनिर्भरमानसाः
Lorsque Śiva parvint au Kailāsa, une grande fête s’éleva. Les Devas regagnèrent leurs demeures, le cœur débordant de joie.
Verse 13
अथ शंभुर्महादेवो गृहीत्वा गिरिजां शिवाम् । जगाम निर्जनं स्थानं महादिव्यं मनोहरम्
Alors Śaṃbhu, le Grand Dieu Mahādeva, prenant Girijā—Śivā (Pārvatī)—s’en alla vers un lieu solitaire, éminemment divin et ravissant.
Verse 14
शय्यां रतिकरीं कृत्वा पुष्पचन्दनचर्चिताम् । अद्भुतां तत्र परमां भोगवस्त्वन्वितां शुभाम्
Là, il prépara une couche qui éveille la délectation, ornée de fleurs et ointe de pâte de santal; puis il disposa un cadre merveilleux et suprême, auspiceux, pourvu de tout ce qui sert à la jouissance.
Verse 15
स रेमे तत्र भगवाञ्शंभुगिरिजया सह । सहस्रवर्षपर्यन्तं देवमानेन मानदः
Là, le Seigneur Bienheureux Śaṃbhu se réjouit avec Girijā (Pārvatī) durant mille années entières, selon le comput des dieux—lui qui dispense l’honneur à tous.
Verse 16
दुर्गांगस्पर्शमात्रेण लीलया मूर्च्छितः शिवः । मूर्च्छिता सा शिवस्पर्शाद्बुबुधे न दिवानिशम्
Au seul contact du corps de Durgā, Śiva, dans son jeu sacré, demeura comme évanoui. Et elle—submergée par le toucher de Śiva—ne revint pas à elle, ni le jour ni la nuit.
Verse 17
हरे भोगप्रवृत्ते तु लोकधर्म प्रवर्तिनि । महान् कालो व्यतीयाय तयोः क्षण इवानघ
Ô toi sans faute, tandis que ces deux-là s’adonnaient aux plaisirs du monde et maintenaient les devoirs de la société, un temps immensément long s’écoula pour eux—et pourtant il leur sembla n’être qu’un instant.
Verse 18
अथ सर्वे सुरास्तात एकत्रीभूय चैकदा । मंत्रयांचक्रुरागत्य मेरौ शक्रपुरोगमाः
Alors, ô bien-aimé, tous les dieux s’assemblèrent en un même moment ; conduits par Indra, ils vinrent au mont Méru et se mirent à délibérer entre eux.
Verse 19
सुरा ऊचुः । विवाहं कृतवाञ्छंभुरस्मत्कार्यार्थमीश्वरः । योगीश्वरो निर्विकारो स्वात्मारामो निरंजनः
Les Dévas dirent : «Afin d’accomplir notre dessein, le Seigneur Śambhu, l’Īśvara, est entré dans le mariage. Bien qu’Il soit le Souverain suprême—Maître du Yoga—immuable, comblé en Son Soi et sans souillure, Il a pourtant assumé cet acte du monde pour notre œuvre.»
Verse 20
नोत्पन्नस्तनयस्तस्य न जानामोऽत्र कारणम् । विलंबः क्रियते तेन कथं देवेश्वरेण ह
Or aucun fils ne Lui est encore né ; nous n’en connaissons pas ici la cause. Pourquoi donc le Seigneur des dieux (Śiva) laisse-t-Il s’étirer un tel délai ?
Verse 21
एतस्मिन्नंतरे देवा नारदाद्देवदर्शनात् । बुबुधुस्तन्मितं भोगं तयोश्च रममाणयोः
Cependant, les dieux—ayant entendu Nārada, qui avait contemplé le Divin—comprirent la jouissance mesurée et maîtrisée de ce Couple sacré, tandis qu’Ils se réjouissaient ensemble.
Verse 22
चिरं ज्ञात्वा तयोर्भोगं चिंतामापुस्सुराश्च ते । ब्रह्माणं मां पुरस्कृत्य ययुर्नारायणांतिकम्
Ayant compris que la jouissance de ces deux-là se prolongerait longtemps, ces dieux furent saisis d’inquiétude. Me plaçant, moi—Brahmā—à leur tête, ils allèrent en la présence de Nārāyaṇa.
Verse 23
तं नत्वा कथितं सर्वं मया वृत्तांतमीप्सितम् । सन्तस्थिरे सर्वदेवा चित्रे पुत्तलिका यथा
Après m’être prosterné devant Lui, j’ai exposé en entier le récit désiré. Alors tous les dieux demeurèrent immobiles—tels des figurines peintes—sans mouvement et silencieux.
Verse 24
ब्रह्मोवाच । सहस्रवर्ष पर्य्यन्तं देवमानेन शंकरः । रतौ रतश्च निश्चेष्टो योगी विरमते न हि
Brahmā dit : Durant mille ans—selon la mesure du temps des dieux—Śaṅkara demeura absorbé dans l’union amoureuse ; et pourtant, même au sein de la délectation, le Yogin resta immobile et ne quitta point son équanimité yogique intérieure.
Verse 25
भगवानुवाच । चिन्ता नास्ति जगद्धातस्सर्वं भद्रं भविष्यति । शरणं व्रज देवेश शंकरस्य महाप्रभोः
Le Seigneur Bienheureux dit : «Ô soutien du monde, ne t’afflige point ; tout deviendra de bon augure. Ô Seigneur des dieux, prends refuge auprès du grand Seigneur Śaṅkara.»
Verse 26
महेशशरणापन्ना ये जना मनसा मुदा । तेषां प्रजेशभक्तानां न कुतश्चिद्भयं क्वचित्
Ceux qui, le cœur joyeux, ont pris refuge en Maheśa—le Grand Seigneur—, ces dévots ne sont jamais effleurés par la peur, d’aucun côté et en aucun temps.
Verse 27
शृंगारभंगस्समये भविता नाधुना विधे । कालप्रयुक्तं कार्यं च सिद्धिं प्राप्नोति नान्यथा
Ô Créateur (Brahmā), la rupture de l’amour surviendra en son temps, non pas maintenant. L’acte accompli selon le Temps (Kāla) obtient l’accomplissement ; autrement, il ne peut réussir.
Verse 28
शम्भोस्सम्भोगमिष्टं को भेदं कर्तुमिहेश्वरः । पूर्णे वर्षसहस्रे च स्वेच्छया हि विरंस्यति
Qui donc, ici, serait capable d’établir une distinction dans ce qui est cher à Śambhu ? Même après mille années accomplies, Il—par sa seule libre volonté—s’en détournera et demeurera détaché.
Verse 29
स्त्रीपुंसो रतिविच्छेदमुपायेन करोति यः । तस्य स्त्रीपुत्रयोर्भेदो भवेज्जन्मनि जन्मनि
Quiconque, par stratagème, provoque la rupture de l’union amoureuse d’une femme et d’un homme, pour celui-là naîtra la séparation d’avec épouse et fils, vie après vie.
Verse 30
भ्रष्टज्ञानो नष्टकीर्त्तिरलक्ष्मीको भवेदिह । प्रयात्यंते कालसूत्र वर्षलक्षं स पातकी
Ce pécheur, en ce monde, devient celui dont le discernement s’est effondré, dont la bonne renommée est ruinée, et que la malchance accable. Après la mort, il est conduit en l’enfer de Kālasūtra et y demeure cent mille ans.
Verse 31
रंभायुक्तं शक्रमिमं चकार विरतं रतौ । महामुनीन्द्रो दुर्वासास्तत्स्त्रीभेदो बभूव ह
Le grand sage Durvāsā fit que cet Indra—bien qu’accompagné de Rambhā—s’abstînt des plaisirs de l’union charnelle ; et ainsi, en vérité, advint la séparation de ce couple.
Verse 32
पुनरन्यां स संप्राप्य विषेव्य शुभपाणिकाम् । दिव्यं वर्षसहस्रं च विजहौ विरहज्वरम्
Puis, ayant obtenu une autre jeune fille de bon augure et goûté à sa compagnie, il rejeta la fièvre de la séparation et vécut mille années divines.
Verse 33
घृताच्या सह संश्लिष्टं कामं वारितवान् गुरुः । षण्मासाभ्यंतरे चन्द्रस्तस्य पत्नीं जहार ह
Quand le désir s’éleva en lui alors qu’il était étroitement uni à Ghṛtācī, le Guru retint cette passion. Pourtant, en l’espace de six mois, Candra (la Lune) emporta son épouse.
Verse 34
पुनश्शिवं समाराध्य कृत्वा तारामयं रणम् । तारां सगर्भां संप्राप्य विजहौ विरहज्वरम्
Ensuite, il adora de nouveau le Seigneur Śiva; et, après avoir livré bataille pour Tārā, lorsqu’il obtint Tārā—déjà enceinte—il rejeta la fièvre de la séparation.
Verse 35
मोहिनीसहितं चन्द्रं चकार विरतं रतौ । महर्षिर्गौतमस्तस्य स्त्रीविच्छेदो बभूव ह
Avec Mohinī à ses côtés, (le Seigneur) fit que Candra (la Lune) cessât de s’abandonner aux plaisirs amoureux; et pour cette Lune, advint la séparation d’avec son épouse—ainsi le rapporte la tradition.
Verse 36
हरिश्चन्द्रो हालिकं च वृषल्यासह संयुतम् । चारयामास निश्चेष्टं निर्जनं तत्फलं शृणु
Le roi Hariścandra chassa aussi Hālika—avec la vṛṣalyā (la femme hors caste) qui lui était associée—le rendant impuissant et l’envoyant en un lieu désert. Écoute maintenant le fruit (résultat) de cet acte.
Verse 37
भ्रष्टः स्त्रीपुत्रराज्येभ्यो विश्वामित्रेण ताडितः । ततश्शिवं समाराध्य मुक्तो भूतो हि कश्मलात्
Privé d’épouse, de fils et de royaume, et châtié par Viśvāmitra, il adora alors le Seigneur Śiva avec une dévotion entière ; et, en vérité, il fut délivré de la souillure du lourd péché et de l’illusion.
Verse 38
अजामिलं द्विजश्रेष्ठं वृषल्या सह संयुतम् । न भिया वारयामासुस्सुरास्तां चापि केचन
Ajāmila, le plus éminent des deux-fois-nés, s’était uni à une vṛṣalī (femme de basse condition). Pourtant, par crainte, aucun des dieux n’osa le retenir en quoi que ce soit.
Verse 39
सर्वं निषेकसाध्यं च निषेको बलवान् विधे । निषेकफलदो वै स निषेकः केन वार्य्यते
« En vérité, tout s’accomplit par l’abhiṣeka (consécration) ; la consécration est puissante, ô Créateur (Brahmā). Elle accorde réellement les fruits de la consécration ; qui donc pourrait entraver un tel abhiṣeka ? »
Verse 40
दिव्यं वर्षसहस्रं च शंभोः संभोगकर्म तत् । पूर्णे वर्षसहस्रे च गत्वा तत्र सुरेश्वराः
L’union divine de Śambhu se prolongea durant mille années célestes. Quand ces mille ans furent accomplis, les seigneurs des devas se rendirent en ce lieu pour s’approcher de Lui.
Verse 41
येन वीर्यं पतेद्भूमौ तत् करिष्यथ निश्चितम् । तत्र वीर्य्ये च भविता स्कन्दनामा प्रभोस्सुतः
«Par quelque moyen que ce soit, faites en sorte que la semence divine tombe sur la terre, sans le moindre doute. Et de cette semence naîtra le fils du Seigneur, qui portera le nom de Skanda.»
Verse 42
अधुना स्वगृहं गच्छ विधे सुरगणैस्सह । करोतु शंभुस्संभोगं पार्वत्या सह निर्जने
À présent, ô Vidhi (Brahmā), retourne à ta demeure avec les cohortes des dieux. Que Śaṃbhu, dans la solitude, jouisse de l’union conjugale avec Pārvatī.
Verse 43
ब्रह्मोवाच । इत्युक्त्वा कमलाकान्तः शीघ्रं स्वन्तः पुरं ययौ । स्वालयं प्रययुर्देवा मया सह मुनीश्वर
Brahmā dit : Ayant ainsi parlé, Kamalākānta (Viṣṇu, le bien-aimé de Lakṣmī) se hâta de partir vers sa cité intérieure, sa propre demeure. Les dieux aussi regagnèrent leurs résidences respectives—avec moi, ô grand sage.
Verse 44
शक्तिशक्तिमतोश्चाऽथ विहारेणाऽति च क्षितिः । भाराक्रांता चकंपे सा सशेषाऽपि सकच्छपा
Alors, tandis que Śakti et le Seigneur qui porte Śakti se livraient à leur jeu divin, la terre elle-même se mit à trembler. Accablée par l’incommensurable poids sacré, elle frissonna, bien qu’elle fût soutenue par Śeṣa et par la Tortue (Kūrma).
Verse 45
कच्छपस्य हि भारेण सर्वाधारस्समीरणः । स्तंभितोऽथ त्रिलोकाश्च बभूवुर्भयविह्वलाः
Accablé par le poids de la Tortue, le Vent cosmique qui soutient tout—la force vitale qui maintient—se trouva immobilisé ; alors les trois mondes furent ébranlés et saisis d’effroi.
Verse 46
अथ सर्वे मया देवा हरेश्च शरणं ययुः । सर्वं निवेदयांचक्रुस्तद्वृत्तं दीनमानसाः
Alors, tous les dieux, avec moi, allèrent chercher refuge auprès de Hara (Śiva). Le cœur rendu humble par la détresse, ils lui rapportèrent en entier tout ce qui s’était passé.
Verse 47
देवा ऊचुः । देवदेव रमानाथ सर्वाऽवनकर प्रभोः । रक्ष नः शरणापन्नान् भयव्याकुलमानसान्
Les Devas dirent : «Ô Dieu des dieux, ô Seigneur de Ramā (Śrī), souverain protecteur de tous les êtres ! Protège-nous, nous qui avons pris refuge en Toi, l’esprit bouleversé et agité par la peur.»
Verse 48
स्तंभितस्त्रिजगत्प्राणो न जाने केन हेतुना । व्याकुलं मुनिभिर्लेखैस्त्रैलोक्यं सचराचरम्
Le souffle vital des trois mondes sembla comme arrêté—j’ignore pour quelle raison. Tout le triple cosmos, avec ce qui se meut et ce qui demeure immobile, fut troublé par les proclamations et les décrets écrits des sages muni.
Verse 49
ब्रह्मोवाच । इत्युक्त्वा सकला देवा मया सह मुनीश्वर । दीनास्तस्थुः पुरो विष्णोर्मौनीभूतास्सु दुःखिताः
Brahmā dit : «Après avoir ainsi parlé, ô le plus excellent des sages, tous les dieux—avec moi—se tinrent devant Viṣṇu, accablés, réduits au silence, et submergés de chagrin.»
Verse 50
तदाकर्ण्य समादाय सुरान्नः सकलान् हरिः । जगाम पर्वतं शीघ्रं कैलासं शिववल्लभम्
L’ayant entendu, Hari (Viṣṇu) rassembla tous les devas et se rendit promptement au mont Kailāsa, demeure bien-aimée du Seigneur Śiva.
Verse 51
तत्र गत्वा हरिर्देवैर्मया च सुरवल्लभः । ययौ शिववरस्थानं शंकरं द्रष्टुकाम्यया
Une fois arrivés, Hari—bien-aimé des dieux—avec les devas et avec moi, s’avança vers la demeure suprême de Śiva, désirant voir Śaṅkara.
Verse 52
तत्र दृष्ट्वा शिवं विष्णुर्नसुरैर्विस्मितोऽभवत् । तत्र स्थिताञ् शिवगणान् पप्रच्छ विनयान्वितः
Là, en voyant le Seigneur Śiva, Viṣṇu fut saisi d’émerveillement—à la différence des asuras. Puis, avec humilité, il interrogea les Śiva-gaṇas qui se tenaient en ce lieu.
Verse 53
विष्णुरुवाच । हे शंकराः शिवः कुत्र गतस्सर्वप्रभुर्गणाः । निवेदयत नः प्रीत्या दुःखितान्वै कृपालवः
Viṣṇu dit : «Ô Śaṅkaras, où est allé Śiva, le Seigneur de tout, et où sont ses gaṇas ? Par compassion, dites-le-nous avec affection, car nous sommes vraiment accablés de peine.»
Verse 54
ब्रह्मोवाच । इत्याकर्ण्य वचस्तस्य सामरस्य हरेर्गुणाः । प्रोचुः प्रीत्या गणास्ते हि शंकरस्य रमापतिम्
Brahmā dit : Ayant ainsi entendu les paroles de ce Hari plein d’harmonie, ces serviteurs—dévoués à Śaṅkara et chantant les vertus de Hari—s’adressèrent avec joie et affection à Ramāpati (Viṣṇu).
Verse 55
शिवगणा ऊचुः । हरे शृणु शिवप्रीत्या यथार्थं ब्रूमहे वयम् । ब्रह्मणा निर्जरैस्सार्द्धं वृत्तान्तमखिलं च यत्
Les gaṇas de Śiva dirent : «Ô Hari, écoute avec dévotion envers Śiva. Nous te dirons la vérité tout entière—tout ce qui s’est produit, avec Brahmā et les dieux.»
Verse 56
सर्वेश्वरो महादेवो जगाम गिरिजालयम् । संस्थाप्य नोऽत्र सुप्रीत्या रानालीलाविशारदः
Mahādeva, le Seigneur de tout, se rendit à la demeure de Girijā. Après nous avoir établis ici avec une grande affection, ce maître expert en la līlā divine s’en alla.
Verse 57
तद्गुहाभ्यन्तरे शंभुः किं करोति महेश्वरः । न जानीमो रमानाथ व्यतीयुर्बहवस्समाः
«Que fait Śambhu—Mahēśvara—à l’intérieur de cette grotte ? Nous ne le savons pas, ô Seigneur de Ramā. Bien des années se sont écoulées.»
Verse 58
ब्रह्मोवाच । श्रुत्वेति वचनं तेषां स विष्णुस्सामरो मया । विस्मितोऽति मुनिश्रेष्ठ शिवद्वारं जगाम ह
Brahmā dit : «En entendant leurs paroles, Viṣṇu —avec les dieux et avec moi— fut saisi d’un grand étonnement, ô le meilleur des sages, puis il se rendit à la porte même de Śiva.»
Verse 59
तत्र गत्वा मया देवैस्स हरिर्देववल्लभः । आर्तवाण्या मुने प्रोचे तारस्वरतया तदा
Étant allé là avec les dieux, Hari—bien-aimé des divinités—me parla alors, ô sage, d’une voix affligée, proférant ses paroles sur un ton aigu et tendu.
Verse 60
शंभुमस्तौन्महाप्रीत्या सामरो हि मया हरिः । तत्र स्थितो मुनिश्रेष्ठ सर्वलोकप्रभुं हरम्
Ô le meilleur des sages, moi—Hari (Viṣṇu)—par les hymnes du Sāma, je louai Śambhu avec une grande joie. Me tenant là, j’exaltai Hara, le Seigneur et Maître de tous les mondes.
Verse 61
विष्णुरुवाच । किं करोषि महादेवाऽभ्यन्तरे परमेश्वर । तारकार्तान्सुरान्सर्वान्पाहि नः शरणागतान्
Viṣṇu dit : «Ô Mahādeva, Seigneur suprême, pourquoi demeures-Tu retiré au-dedans ? Protège tous les dieux tourmentés par Tāraka ; protège-nous, nous qui sommes venus à Toi en quête de refuge.»
Verse 62
इत्यादि संस्तुवञ् शंभुं बहुधा सोमरैर्मया । रुरोदाति हरिस्तत्र तारकार्तैर्मुनीश्वर
Ainsi, louant Śambhu de maintes façons par ces hymnes divins que j’ai composés, Hari (Viṣṇu) se mit là à pleurer, ô seigneur des sages, accablé par le tourment infligé par Tāraka.
Verse 63
दुःखकोलाहलस्तत्र बभूव त्रिदिवौकसाम् । मिश्रितश्शिव संस्तुत्याऽसुरार्त्तानां मुनीश्वर
Ô seigneur parmi les sages, il s’éleva là un tumulte de douleur parmi les habitants des trois cieux, mêlé d’hymnes de louange à Śiva, lorsqu’ils virent la détresse des asuras affligés.
It introduces the narrative program leading to Guha/Skanda’s birth and the slaying of Tārakāsura, beginning with Nārada’s inquiry to Brahmā about what occurred after Śiva’s marriage to Girijā.
Brahmā explicitly frames the kathā as pāpa-praṇāśinī and sarva-vighna-vināśinī—hearing it is said to free the listener from sins, bestow auspiciousness, and function as a mokṣa-bīja that severs the root of karma.
Śiva is praised as pūrṇa (complete), satya and satyamaya (truth and truth-constituted), beloved of truth, and as one praised by Viṣṇu and Brahmā—establishing him as transcendent Paramātman who nonetheless engages in līlā for the world’s welfare.