Adhyaya 36
Prabhasa KhandaDvaraka MahatmyaAdhyaya 36

Adhyaya 36

Sūta rapporte une scène de dialogue en cour, où Bali, stimulé par les paroles de Prahlāda, s’enquiert de la grandeur du kṣetra sacré de Dvārakā (kṣetra-vaibhava). Prahlāda répond par un māhātmya structuré : le mérite de chaque pas accompli vers Dvārakā et la puissance purificatrice de la simple intention d’y aller ; il affirme aussi que même les fautes sévères de l’ère de Kali n’adhèrent pas à celui qui atteint la présence de Kṛṣṇa, en soulignant Cakratīrtha et la cité de Kṛṣṇapurī. Il établit ensuite une hiérarchie des villes saintes et proclame la prééminence de Dvārakā dès lors que l’on voit la ville protégée par Kṛṣṇa. Il évoque les thèmes de la rareté (durlabhatā) : y résider, obtenir le darśana, se baigner dans la Gomati et contempler Rukmiṇī ; et il enseigne l’éthique de la bhakti au foyer—se souvenir de Dvārakā, adorer Keśava à la maison—ainsi que l’observance du calendrier, surtout la tri-spṛśā-dvādaśī et la logique des vœux (vrata) associés. En Kali-yuga, les fruits des rites—jeûne, veille, chant et danse—sont amplifiés, particulièrement à Dvārakā et près de Kṛṣṇa. Sont louées la sainteté de la confluence Gomati–océan, les pierres marquées du cakra (cakrāṅkita), et leur égalité ou supériorité par rapport à d’autres tīrtha renommés. Le texte souligne aussi le bien-être familial et social—descendance obtenue par le culte des reines de Kṛṣṇa—et la délivrance de la peur et du malheur par le darśana de Dvārakā. Il se conclut par une phalaśruti assurant que même l’adversité sur la route de Dvārakā est comptée comme un signe de non-retour vers les états inférieurs.

Shlokas

Verse 1

सूत उवाच । प्रह्लादस्य वचः श्रुत्वा स्थितस्तत्र सभास्थले । पप्रच्छात्युत्सुकमना बलिस्तत्क्षेत्रवैभवम्

Sūta dit : Ayant entendu les paroles de Prahlāda, Bali, debout dans la salle de l’assemblée, l’esprit ardemment avide de savoir, interrogea sur la grandeur de ce kṣetra sacré.

Verse 2

प्रह्लादस्तद्वचः श्रुत्वा भक्तिभावपुरस्कृतम् । अभिनन्द्य च तं प्रेम्णा प्रवक्तुमुपचक्रमे

Entendant ces paroles inspirées par la dévotion, Prahlāda l’accueillit avec tendresse et, plein d’amour, se mit à expliquer.

Verse 3

प्रह्लाद उवाच । एकैकस्मिन्पदे दत्ते पुरीं द्वारवतीं प्रति । पुण्यं क्रतुसहस्राणां फलं भवति देहिनाम्

Prahlāda dit : À chaque pas fait vers la cité de Dvāravatī (Dvārakā), les êtres incarnés acquièrent un mérite dont le fruit égale celui de milliers de sacrifices védiques.

Verse 4

येऽपीच्छंति मनोवृत्त्या गमनं द्वारकां प्रति । तेषां प्रलीयते पापं पूर्वजन्मायुतार्जितम्

Même ceux qui, par la seule inclination de l’esprit, désirent aller vers Dvārakā : chez eux se dissout le péché amassé au cours de dizaines de milliers de naissances antérieures.

Verse 5

अत्युग्राण्यपि पापानि तावत्तिष्ठंति विग्रहे । यावन्न गच्छते जंतुः कलौ द्वारवतीं प्रति

Même les péchés les plus terribles demeurent logés dans l’état incarné tant que, en l’âge de Kali, l’être humain ne se met pas en route vers Dvāravatī (Dvārakā).

Verse 6

लोभेनाऽप्युपरोधेन दंभेन कपटेन वा । चक्रतीर्थे तु यो गच्छेन्न पुनर्विशते भुवि

Même poussé par la cupidité, l’obstruction, l’hypocrisie ou la tromperie, quiconque se rend à Cakratīrtha n’entre plus de nouveau dans le monde (il ne renaît pas).

Verse 7

हीनवर्णोऽपि पापात्मा मृतः कृष्णुपुरीं प्रति । कलि कालकृतैर्दोषैरत्युग्रैरपि मानवः । भक्त्या कृष्णमुखं दृष्ट्वा न लिप्यति कदाचन

Même un être de basse condition et d’âme pécheresse, s’il meurt en route vers Kṛṣṇupurī (Dvārakā), n’est jamais souillé. Quand bien même l’homme serait accablé par les fautes très terribles produites par l’âge de Kali, par la dévotion, ayant contemplé le visage de Kṛṣṇa, il n’est entaché à aucun moment.

Verse 8

तावद्विराजते काशी ह्यवंती मथुरापुरी । यावन्न पश्यते जंतुः पुरीं कृष्णेन पालिताम्

Kāśī, Avantī et la cité de Mathurā ne brillent qu’aussi longtemps que l’être n’a pas contemplé la ville gardée par Kṛṣṇa : Dvārakā.

Verse 9

येषां कृष्णालये प्राणा गता दानवनायक । न तेषां पुनरावृत्तिः कल्पकोटिशतैरपि

Ô seigneur des Dānavas, ceux dont le souffle vital s’éteint dans la demeure de Kṛṣṇa (Dvārakā) ne reviennent plus, fût-ce après des centaines de crores de kalpas.

Verse 10

दुर्लभो द्वारकावासो दुर्लभं कृष्णदर्शनम् । दुर्लभं गोमतीस्नानं रुक्मिणीदर्शनं कलौ

En l’âge de Kali, il est vraiment rare de demeurer à Dvārakā, de contempler Kṛṣṇa, de se baigner dans la sainte Gomati et d’obtenir le darśana de Rukmiṇī.

Verse 11

नित्यं कृष्णपुरीं रम्यां ये स्मरंति गृहे स्थिताः । न तेषां पातकं किंचिद्देहमाश्रित्य तिष्ठति

Ceux qui, tout en demeurant chez eux, se souviennent chaque jour de la belle cité de Kṛṣṇa, aucun péché ne peut s’attacher à leur corps.

Verse 12

केशवार्चा गृहे यस्य न तिष्ठति महीपते । तस्यान्नं न च भोक्तव्यमभक्ष्येण समं स्मृतम्

Ô roi, dans la maison où le culte de Keśava n’est pas établi, on ne doit pas manger la nourriture de cet homme ; il est dit qu’elle équivaut à ce qui est interdit.

Verse 13

नोष्णत्वं द्विज राजे वै न शीतत्वं हुताशने । वैष्णवानां न पापत्वमेकादश्युपवासिनाम्

De même que la chaleur ne se sépare pas du feu, ni la fraîcheur de la lune, ainsi la souillure du péché n’appartient pas aux Vaiṣṇava qui jeûnent en Ekādaśī.

Verse 14

नास्ति नास्ति महाभागाः कलिकालसमं युगम् । स्मरणात्कीर्त्तनाद्विष्णोः प्राप्यते परमव्ययम्

Ô bienheureux, il n’est point d’âge comparable à l’âge de Kali — point du tout — car par le souvenir et le chant des louanges de Viṣṇu, on atteint l’état suprême, impérissable.

Verse 15

सत्यभामापतिर्यत्र यत्र पुण्या च गोमती । नरा मुक्तिं प्रयास्यंति तत्र स्नात्वा कलौ युगे

Là où demeure le Seigneur de Satyabhāmā, là où coule la sainte Gomati, en l’âge de Kali, ceux qui s’y baignent s’acheminent vers la délivrance (mokṣa).

Verse 16

माधवे शुक्लपक्षे तु त्रिस्पृशां द्वादशीं यदि । लभते द्वारकायां तु नास्ति धन्यतरस्ततः

Si, durant la quinzaine claire de Mādhava (Vaiśākha), l’on obtient à Dwārakā la Dvādaśī dite Trispṛśā, nul n’est plus béni que cet être.

Verse 17

त्रिस्पृशां द्वादशीं प्राप्य गत्वा कृष्णपुरीं नरः । यः करोति हरेर्भक्त्या सोऽश्वमेधफलं लभेत्

Ayant atteint la Trispṛśā Dvādaśī et s’étant rendu dans la cité de Kṛṣṇa, celui qui vénère Hari avec bhakti obtient le fruit du sacrifice Aśvamedha.

Verse 18

नंदायां तु जयायां वै भद्रा चैव भवेद्यदि । उपवासार्चने गीते दुर्ल्लभा कृष्णसन्निधौ

Si Nandā, Jayā et aussi Bhadrā (conjonctions auspicielles) se présentent, alors le jeûne, le culte et le chant dévotionnel en la présence de Kṛṣṇa deviennent d’une rareté extrême et d’un prix inestimable.

Verse 19

उदयैकादशी स्वल्पा अंते चैव त्रयोदशी । संपूर्णा द्वादशी मध्ये त्रिस्पृशा च हरेः प्रिया

Lorsque l’Ekādaśī à l’aurore est brève et que la Trayodaśī se manifeste à la fin, avec une Dvādaśī pleine au milieu, c’est la Trispṛśā, chère à Hari.

Verse 20

एकेन चोपवासेन उपवासाऽयुतं फलम् । जागरे शतसाहस्रं नृत्ये कोटिगुणं कलौ

Dans l’âge de Kali, le mérite d’un seul jeûne équivaut à celui de dix mille jeûnes ; celui d’une nuit de veille, à cent mille ; et celui de la danse dévotionnelle devient multiplié par un crore.

Verse 21

तत्फलं लभते मर्त्त्यो द्वारकायां दिनेदिने । गृहेषु वसतामेतत्किं पुनः कृष्णसंनिधौ

Ce même mérite, le mortel l’obtient à Dvārakā jour après jour. Si tel est le cas même pour ceux qui demeurent simplement chez eux, combien plus dans la présence même de Kṛṣṇa !

Verse 22

वाङ्मनःकायजैर्दोषैर्हता ये पापबुद्धयः । द्वारवत्यां विमुच्यंते दृष्ट्वा कृष्णमुखं शुभम्

Même ceux dont l’intention est pécheresse, frappés par les fautes nées de la parole, du mental et du corps, sont délivrés à Dvāravatī en contemplant le visage auspiceux de Kṛṣṇa.

Verse 23

दैत्येश्वर नराः श्लाघ्या द्वारवत्यां गताश्च ये

Ô seigneur des Daitya, les hommes qui sont allés à Dwāravatī sont véritablement dignes de louange.

Verse 24

दुर्ल्लभानीह तीर्थानि दुर्लभाः पर्वतोत्तमाः । दुर्ल्लभा वैष्णवा लोके द्वारकावसतिः कलौ

En ce monde, les tīrtha, les gués sacrés, sont rares; rares aussi les montagnes les plus sublimes. Rares sont les vaiṣṇava parmi les hommes, et rare, au Kali-yuga, est la demeure à Dwārakā.

Verse 25

गवां कोटिसहस्राणि रत्नको टिशतानि च । दत्त्वा यत्फलमाप्नोति तत्फलं कृष्णसन्निधौ

Le mérite que l’on obtient en offrant des milliers de koṭi de vaches et des centaines de koṭi de joyaux—ce même mérite se trouve dans la présence de Kṛṣṇa.

Verse 26

यस्याः सीमां प्रविष्टस्य ब्रह्महत्यादिपातकम् । नश्यते दर्शनादेव तां पुरीं को न सेवते

Pour celui qui pénètre ne fût-ce qu’aux limites de cette cité, des péchés tels que le brahmahatyā et autres s’anéantissent par la seule vision. Qui donc ne recourrait pas à une telle cité et ne la vénérerait pas ?

Verse 27

चक्रांकिता शिला यत्र गोमत्युदधिसंगमे । यच्छति पूजिता मोक्षं तां पुरीं को न सेवते

Là où la Gomati rejoint l’océan se trouve une pierre marquée du disque; vénérée, elle accorde la délivrance. Qui donc ne recourrait pas à cette cité et ne la vénérerait pas ?

Verse 28

सिंहस्थे च गुरौ विप्रा गोदावर्य्यां तु यत्फलम् । तत्फलं स्नानमात्रेण गोमत्यां कृष्णसन्निधौ

Ô brāhmanes, le mérite acquis dans la Godāvarī lorsque Guru (Jupiter) est en Lion—ce même mérite s’obtient par le seul bain dans la Gomati, en la présence de Kṛṣṇa.

Verse 29

द्वारकाऽवस्थितं तोयं षण्मासं पिबते नरः । तस्य चक्रांकितो देहो भवते नात्र संशयः

Si un homme boit durant six mois l’eau qui se trouve à Dvārakā, son corps portera la marque du cakra (disque) ; là-dessus, nul doute.

Verse 30

मन्वन्तरसहस्राणि काशीवासेन यत्फलम् । तत्फलं द्वारकायां च वसतः पंचभिर्द्दिनैः

Le fruit spirituel obtenu en demeurant à Kāśī durant des milliers de Manvantaras—ce même fruit est acquis par celui qui séjourne à Dvārakā seulement cinq jours.

Verse 31

तावन्मृतप्रजा नारी दुर्भगा दैत्यपुंगव । यावन्न पश्यते भक्त्या कलौ कृष्णप्रियां पुरीम्

Ô le plus éminent des Dānavas, une femme est tenue pour comme privée d’enfants et malheureuse seulement tant—en cet âge de Kali—qu’elle n’a pas contemplé avec dévotion la cité chère à Kṛṣṇa, à savoir Dvārakā.

Verse 32

रुक्मिणीं सत्यभामां च देवीं जांबवतीं तथा । मित्रविंदां च कालिंदीं भद्रां नाग्नजितीं तथा

Lui (Śrī Kṛṣṇa) était accompagné de Rukmiṇī et de Satyabhāmā, ainsi que de la Devī Jāmbavatī ; de même de Mitravindā, Kāliṇdī, Bhadrā et Nāgnajitī.

Verse 33

संपूज्य लक्ष्मणां तत्र वैष्णवीः कृष्णवल्लभाः । एताः संपूज्य विधिवच्छ्रेष्ठपुत्रश्च लभ्यते

Là, après avoir vénéré comme il se doit Lakṣmaṇā et les Déesses Vaiṣṇavī, chères à Kṛṣṇa, et les avoir honorées selon le rite prescrit, on obtient un fils d’exception.

Verse 34

तावद्भवभयं पुंसां गृहभंगश्च मूर्खता । यावन्न पश्यते भक्त्या कलौ कृष्णपुरीं नरः

Tant qu’en l’âge de Kali l’homme ne contemple pas, avec dévotion, Kṛṣṇapurī (Dvārakā), il endure la peur du saṃsāra, la ruine du foyer et les ténèbres de la sottise.

Verse 35

न सर्वत्र महापुण्यं संगमे सरितांपतेः । जाह्नवीसंगमान्मुक्तिर्गोमतीनीरसंगमात् । संपर्के गोमतीनीरपूतोऽहं कृष्णसन्निधौ

Toute confluence de rivières ne confère pas le mérite suprême. La délivrance est proclamée à la confluence de la Jāhnavī (Gaṅgā) ; et à l’union avec les eaux de la Gomati, on obtient aussi la libération. Par le contact des eaux purifiantes de la Gomati, moi aussi je suis purifié—ici même, en la présence de Kṛṣṇa.

Verse 36

गोमतीनीरसंपृक्तं ये मां पश्यंति मानवाः । न तेषां पुनरावृत्तिरित्याह सरितांपतिः

«Ceux qui me contemplent alors qu’ils sont touchés —ou sanctifiés— par les eaux de la Gomati, pour eux il n’y a plus de retour (à la renaissance)». Ainsi déclare le Seigneur des rivières (l’Océan).

Verse 37

द्वारकां गच्छमानस्य विपत्तिश्च भवेद्यदि । न तस्य पुनरावृत्तिः कल्पकोटिशतैरपि

Si, en chemin vers Dvārakā, quelque malheur survient, pour cette personne il n’y a plus de retour au saṃsāra, fût-ce après des centaines de crores de kalpas.