Adhyaya 8
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गङ्गामाहात्म्य — The Greatness of the Gaṅgā

Sanaka raconte à Nārada comment les épouses de Bāhu servent le sage Aurva ; l’aînée tente l’empoisonnement, mais la sādhu-sevā protège la plus jeune, qui enfante Sagara (nommé d’après le poison gara digéré). Aurva accomplit les saṁskāras et instruit Sagara au rāja-dharma ainsi qu’aux armes consacrées par les mantras. Sagara recherche sa lignée, jure de vaincre les usurpateurs et se rend auprès de Vasiṣṭha ; celui-ci discipline des tribus hostiles et enseigne la loi du karma et l’inviolabilité de l’Ātman, apaisant sa colère. Devenu roi, Sagara célèbre l’Aśvamedha ; Indra dérobe le cheval et le cache près de Kapila en Pātāla. Les fils de Sagara creusent la terre, affrontent Kapila et sont réduits en cendres par son regard de feu. Aṁśumān, par humilité et louange, reçoit la grâce que Bhagīratha fera descendre Gaṅgā ; ses eaux purifieront et délivreront les ancêtres. Le chapitre se clôt en retraçant la lignée jusqu’à Bhagīratha et en rappelant la puissance de Gaṅgā à défaire même les malédictions (Saudāsa).

Shlokas

Verse 1

सनक उवाच । एवमौर्वाश्रमे ते द्वे बाहुभार्ये मुनीश्वर । चक्राते भक्तिभावेन शुश्रूषां प्रतिवासरम् 1. ॥ १ ॥

Sanaka dit : « Ainsi donc, ô seigneur parmi les sages, dans l’āśrama d’Aurva, les deux épouses de Bāhu rendaient chaque jour leur service avec un cœur de bhakti, de dévotion. »

Verse 2

गते वर्षार्द्धके काले ज्येष्ठा राज्ञी तु या द्विज । तस्याः पापमतिर्जाता सपत्न्याः सम्पदं प्रति ॥ २ ॥

Quand la moitié de la saison des pluies fut passée, ô brāhmane, la reine aînée conçut une pensée mauvaise contre la prospérité de sa coépouse.

Verse 3

ततस्तया गरो दत्तः कनिष्ठायै तु पापया । न स्वप्रभावं चक्रे वै गरो मुनिनिषेवया ॥ ३ ॥

Alors cette femme pécheresse donna le poison à la plus jeune. Mais le poison ne fit pas son œuvre, car elle était sous la protection née du service et de la fréquentation d’un sage muni.

Verse 4

भूलेपनादिभिः सम्यग्यतः सानुदिनं मुनेः । चकार सेवां तेनासौ जीर्णपुण्येन कर्मणा ॥ ४ ॥

Par sa simplicité et d’autres qualités d’humilité, il devint bien discipliné; et jour après jour il servit le muni. Par cet acte—né d’un mérite ancien, mûri avec le temps—il rendit un service de bhakti.

Verse 5

ततो मासत्रयेऽतीते गरेण सहितं सुतम् । सुषाव सुशुभे काले शुश्रूषानष्टकिल्बिषा ॥ ५ ॥

Puis, trois mois écoulés, en un moment propice, elle enfanta un fils avec le placenta; elle, vouée au service, était délivrée de toute faute.

Verse 6

अहो सत्सङ्गतिर्लोके किं पापं न विनाशयेत् । न तदातिसुखं किं वा नराणां पुण्यकर्मणाम् ॥ ६ ॥

Ah ! En ce monde, quel péché la sainte compagnie (satsaṅga) ne détruirait-elle pas ? Et quelle joie plus grande pour les hommes que le mérite né des actes justes ?

Verse 7

ज्ञानाज्ञानकृतं पापं यच्चान्यत्कारितं परैः । तत्सर्वं नाशयत्याशु परिचर्या महात्मनाम् ॥ ७ ॥

Le péché commis sciemment ou à son insu—et même les autres fautes provoquées par l’entremise d’autrui—tout cela est promptement anéanti par le service dévotionnel rendu aux saints magnanimes.

Verse 8

जडोऽपि याति पूज्यत्वं सत्सङ्गाज्जगतीतले । कलामात्रोऽपि शीतांशुः शम्भुना स्वीकृतो यथा ॥ ८ ॥

Même l’esprit le plus obtus devient digne de vénération sur cette terre par la compagnie des vertueux (satsanga), tout comme la lune, bien qu’elle ne fût qu’une seule kalā, fut acceptée par Śambhu (Śiva).

Verse 9

सत्सङ्गतिः परामृद्धिं ददाति हि नृणां सदा । इहामुत्र च विप्रेन्द्र सन्तः पूज्यतमास्ततः ॥ ९ ॥

En vérité, la compagnie des vertueux (satsanga) accorde toujours aux hommes la prospérité suprême, ici-bas comme dans l’au-delà. C’est pourquoi, ô meilleur des brāhmaṇas, les saints sont les plus dignes de vénération.

Verse 10

अहो महद्गुणान्वक्तुं कः समर्थो मुनीश्वर । गर्भं प्राप्तो गरो जीर्णो मासत्रयमहोऽदभुतम् ॥ १० ॥

Ah ! Ô seigneur des sages, qui serait capable de décrire pleinement de si grandes vertus ? Un poison mortel, entré dans le sein, y fut digéré durant trois mois : quelle merveille !

Verse 11

गरेण सहितं पुत्रं दृष्ट्वा तेजोनिधिर्मुनिः । जातकर्म चकारासौ तन्नाम सगरेति च ॥ ११ ॥

Voyant le fils avec le poison (gara), le sage—demeure d’éclat spirituel—accomplit le rite de naissance (jātakarma) et lui donna le nom de « Sagara ».

Verse 12

पुपोष सगरं बालं तन्माता प्रीतिपूर्वकम् । चौलोपवीतकर्माणि तथा चक्रे मुनीश्वरः ॥ १२ ॥

Avec une grande affection, sa mère éleva tendrement l’enfant Sagara ; et le sage souverain accomplit aussi pour lui les rites de la tonsure (cūḍā/caula) ainsi que l’investiture du cordon sacré (upanayana).

Verse 13

शास्त्राण्यध्यापयामास राजयोग्यानि मन्त्रवित् । समर्थं सगरं दृष्ट्वा किंचिदुद्भिन्नशैशवम् ॥ १३ ॥

Le connaisseur des mantras sacrés lui enseigna alors les traités convenant à la royauté ; voyant Sagara apte, et son enfance à peine éclose, il l’instruisit en conséquence.

Verse 14

मन्त्रवत्सर्वशस्त्रास्त्रं दत्तवान्स मुनीश्वरः । सगरः शिक्षितस्तेन सम्यगौर्वर्षिणा मुने ॥ १४ ॥

Ce sage souverain lui conféra toutes les armes et tous les traits, rendus puissants par les mantras. Ainsi Sagara fut correctement formé par le sage Aurva, ô sage.

Verse 15

बभूव बलवान्धर्मी कृतज्ञो गुणवान्सुधीः । धर्मज्ञः सोऽपि सगरो मुनेरमिततेजसः । समित्कुशाम्बुपुष्पादि प्रत्यहं समुपानयत् ॥ १५ ॥

Sagara devint puissant, vertueux, reconnaissant, plein de qualités et sage—connaisseur du dharma. Et chaque jour, il apportait au sage d’une splendeur incommensurable des offrandes telles que des bûchettes de feu, de l’herbe kuśa, de l’eau, des fleurs, et autres présents.

Verse 16

स कदाचिद्गुणनिधिः प्रणिपत्य स्वमातरम् । उवाच प्राञ्जलिर्भूत्वा सगरो विनयान्वितः ॥ १६ ॥

Un jour, Sagara—trésor de vertus—se prosterna devant sa propre mère ; puis, les mains jointes et rempli d’humilité, il s’adressa à elle.

Verse 17

सगर उवाच । मातर्गतः पिता कुत्र किं नामा कस्य वंशजः । तत्सर्वं मे समाचक्ष्व श्रोतुं कौतूहलं मम ॥ १७ ॥

Sagara dit : «Où est allé mon père ? Quel est son nom, et de quelle lignée est-il issu ? Dis-moi tout cela en entier, car mon cœur brûle d’en entendre le récit.»

Verse 18

पित्रा विहीना ये लोके जीवन्तोऽपि मृतोपमाः ॥ १८ ॥

Ceux qui, en ce monde, sont privés de père, bien qu’ils vivent, sont semblables aux morts.

Verse 19

दरिद्रो ऽपि पिता यस्य ह्यास्ते स धनदोपमः । यस्य माता पिता नास्ति सुखं तस्य न विद्यते ॥ १९ ॥

Même si le père est pauvre, tant qu’il vit, l’homme est semblable à celui qui possède des richesses. Mais pour celui qui n’a ni mère ni père, il n’est point de bonheur.

Verse 20

धर्महीनो यथा मूर्खः परत्रेह च निन्दितः । मातापितृविहीनस्य अज्ञस्याप्यविवेकिनः । अपुत्रस्य वृथा जन्म ऋणग्रस्तस्य चैव हि ॥ २० ॥

Celui qui est dépourvu de dharma est comme un insensé, blâmé ici-bas et dans l’au-delà. De même celui qui est sans mère ni père, ignorant et sans discernement. Pareillement, vaine est la naissance de celui qui n’a pas de fils ; et vaine est la vie de celui qu’écrase la dette.

Verse 21

चन्द्र हीना यथा रात्रिः पद्महीनं यथा सरः । पतिहीना यथा नारी पितृहीनस्तथा शिशुः ॥ २१ ॥

Comme la nuit sans lune, comme l’étang sans lotus, comme la femme sans époux, ainsi est l’enfant privé de père.

Verse 22

धर्महीनो यथा जन्तुः कर्महीनो यथा गृही । पशुहीनो यथा वैश्यस्तथा पित्रा विनार्भकः ॥ २२ ॥

De même qu’un être sans dharma est sans valeur, qu’un maître de maison sans devoirs prescrits est creux, et qu’un Vaiśya sans bétail est privé de subsistance—ainsi l’enfant, sans père, demeure démuni.

Verse 23

सत्यहीनं यथा वाक्यं साधुहीना यथा सभा । तपो यथा दयाहीनं तथा पित्रा विनार्भकः ॥ २३ ॥

Une parole sans vérité est vaine; une assemblée sans les vertueux est creuse. L’austérité sans compassion est stérile—ainsi l’enfant, sans père, demeure sans appui.

Verse 24

वृक्षहीनं यथारण्यं जलहीना यथा नदी । वेगहीनो यथा वाजी तथा पित्रा विनार्भकः ॥ २४ ॥

Comme une forêt sans arbres, comme une rivière sans eau, et comme un cheval sans élan—tel est l’enfant sans père, privé d’appui.

Verse 25

यथा लघुतरो लोके मातर्याच्ञापरो नरः । तथा पित्रा विहीनस्तु बहुदुःखान्वितःसुतः ॥ २५ ॥

De même qu’en ce monde l’homme qui désobéit à sa mère est tenu pour vil, de même le fils privé de père se trouve accablé de multiples chagrins.

Verse 26

इतीरितं सुतेनैषा श्रुत्वा निःश्वस्य दुःखिता । संपृष्टं तद्यथावृत्तं सर्वं तस्मै न्यवेदयत् ॥ २६ ॥

Entendant ainsi parler son fils, elle soupira, accablée de peine; puis, interrogée, elle lui rapporta tout, exactement tel que cela s’était passé.

Verse 27

तच्छ्रुत्वा सगरः क्रुद्धः कोपसंरक्तलोचनः । हनिष्यामीत्यरातीन्स प्रतिज्ञामकरोत्तदा ॥ २७ ॥

À cette nouvelle, le roi Sagara s’emporta; les yeux rougis de colère, il fit alors ce vœu : «J’abattrai les ennemis.»

Verse 28

प्रदक्षिणीकृत्य मुनिं जननीं च प्रणम्य सः । प्रस्थापितः प्रतस्थे च तेनैव मुनिना तदा ॥ २८ ॥

Après avoir fait la pradakṣiṇā autour du muni et s’être prosterné devant lui ainsi que devant sa mère, il se mit en route, dûment dépêché à l’instant même par ce même sage.

Verse 29

और्वाश्रमाद्विनिष्क्रान्तः सगरः सत्यवाक् शुचिः । वसिष्ठं स्वकुलाचार्यं प्राप्तः प्रीतिसमन्वितः ॥ २९ ॥

Ayant quitté l’āśrama d’Aurva, Sagara —véridique en parole et pur— s’approcha de Vasiṣṭha, précepteur de sa lignée royale, le cœur rempli d’affection et de vénération.

Verse 30

प्रणम्य गुरवे तस्मै वशिष्ठाय महात्मने । सर्वं विज्ञापयामास ज्ञानदृष्ट्या विजानते ॥ ३० ॥

S’étant prosterné devant ce guru au grand cœur, Vasiṣṭha, il lui rapporta tout en détail — à lui qui savait par la vision de la connaissance spirituelle.

Verse 31

एन्द्रा स्त्रं वारुणं ब्राह्ममाग्नेयं सगरो नृपः । तेनैव मुनिनाऽवाप खड्गं वज्रोपमं धनुः ॥ ३१ ॥

Le roi Sagara obtint l’arme d’Indra, l’arme de Varuṇa, l’arme de Brahmā et l’arme d’Agni ; et de ce même muni il reçut aussi une épée et un arc pareil au vajra, tel la foudre.

Verse 32

ततस्तेनाभ्यनुज्ञातः सगरः सौमनस्यवान् । आशीर्भिरर्चितः सद्यः प्रतस्थे प्रणिपत्य तम् ॥ ३२ ॥

Alors, ayant reçu sa permission, Sagara, le cœur empli d’allégresse, partit aussitôt, après l’avoir honoré de bénédictions et s’être prosterné devant lui avec révérence.

Verse 33

एकेनैव तु चापेन स शूरः परिपन्थिनः । सपुत्रपौत्रान्सगणानकरोत्स्वर्गवासिनः ॥ ३३ ॥

Mais ce héros, d’un seul arc, envoya les brigands de grand chemin—avec leurs fils, leurs petits-fils et toute leur troupe—demeurer au ciel.

Verse 34

तच्चापमुक्तबाणाग्निसंतप्तास्तदरातयः । केचिद्विनष्टा संत्रस्तास्तथा चान्ये प्रदुद्रुवुः ॥ ३४ ॥

Brûlés par le feu des flèches décochées de cet arc, ces ennemis furent bouleversés : les uns périrent, les autres furent saisis d’effroi, et d’autres encore s’enfuirent en tous sens.

Verse 35

केचिद्विशीर्णकेशाश्च वल्मीकोपरि संस्थिताः । तृणान्यभक्षयन्केचिन्नग्नाश्च विविशुर्जलम् ॥ ३५ ॥

Certains, les cheveux épars, s’assirent sur des fourmilières ; d’autres ne mangèrent que de l’herbe ; et d’autres, nus, entrèrent dans l’eau.

Verse 36

शकाश्च यवनाश्चैव तथा चान्ये महीभृतः । सत्वरं शरणं जग्मुर्वशिष्ठं प्राणलोलुपाः ॥ ३६ ॥

Les Śakas et les Yavanas, ainsi que d’autres souverains de la terre, avides de préserver leur vie, se hâtèrent d’aller chercher refuge auprès de Vasiṣṭha.

Verse 37

जितक्षितिर्बाहुपुत्रो रिपून्गुरुसमीपगान् । चारैर्विज्ञातवान्सद्यः प्राप्तश्चाचार्यसन्निधिम् ॥ ३७ ॥

Jitakṣiti, fils de Bāhu, apprit aussitôt par ses espions que les ennemis s’étaient approchés de son précepteur, et il parvint sans délai en la présence du maître.

Verse 38

तमागतं बाहुसुतं निशम्य मुनिर्वशिष्ठः शरणागतांस्तान् । त्रातुं च शिष्याभिहितं च कर्तुं विचारयामास तदा क्षणेन ॥ ३८ ॥

Apprenant l’arrivée du fils de Bāhu, le sage Vasiṣṭha, voyant ceux qui étaient venus chercher refuge auprès de lui, réfléchit aussitôt : comment les protéger et comment accomplir ce que son disciple avait demandé.

Verse 39

चकार मुण्डाञ्शबरान्यवनांल्लम्बमूर्द्धजान् । अन्धांश्च श्मश्रुलान्सर्वान्मुण्डान्वेदबहिष्कृतान् ॥ ३९ ॥

Il fit raser la tête des Śabaras et des Yavanas, ne laissant de longs cheveux qu’au sommet; et tous les autres, il les rendit aveugles, barbus et rasés, rejetés hors de l’autorité du Veda.

Verse 40

वसिष्ठमुनिना तेन हतप्रायान्निरीक्ष्य सः । प्रहसन्प्राह सगरः स्वगुरुं तपसो निधिम् ॥ ४० ॥

Voyant qu’ils étaient presque anéantis par le sage Vasiṣṭha, le roi Sagara sourit et s’adressa à son propre guru — Vasiṣṭha, véritable trésor d’austérité.

Verse 41

सगर उवाच । भो भो गुरो दुराचारानेतान्ररक्षसि तान्वृथा । सर्वथाहं हनिष्यामि मत्पितुर्देशहारकान् ॥ ४१ ॥

Sagara dit : « Ô guru vénérable, c’est en vain que tu protèges ces hommes pervers. Quoi qu’il en soit, je tuerai à coup sûr ces usurpateurs qui ont saisi le royaume de mon père. »

Verse 42

उपेक्षेत समर्थः सन्धर्मस्य परिपन्थिनः । स एव सर्वनाशाय हेतुभूतो न संशयः ॥ ४२ ॥

Si un homme capable néglige ceux qui entravent le dharma véritable, il devient lui-même la cause d’une ruine totale—sans aucun doute.

Verse 43

बान्धवं प्रथमं मत्वा दुर्जनाः सकलं जगत् । त एव बलहीनाश्चेद्भजन्तेऽत्यन्तसाधुताम् ॥ ४३ ॥

Les méchants, tenant d’abord leur propre parent pour le plus important, considèrent ainsi le monde entier; mais lorsque ces mêmes gens sont sans force, ils revêtent une sainteté excessive.

Verse 44

अहो मायाकृतं कर्म खलाः कश्मलचेतसः । तावत्कुर्वन्ति कार्याणि यावत्स्यात्प्रबलं बलम् ॥ ४४ ॥

Hélas ! Telle est la conduite, mue par la māyā, des méchants au mental souillé : ils poursuivent leurs desseins tant que leur force demeure puissante.

Verse 45

दासभावं च शत्रूणां वारस्त्रीणां च सौहृदम् । साधुभावं च सर्पाणां श्रेयस्कामो न विश्वसेत् ॥ ४५ ॥

Celui qui recherche le vrai bien ne doit pas se fier à la servilité feinte d’un ennemi, à l’affection d’une courtisane, ni à la douceur d’un serpent.

Verse 46

प्रहासं कुर्वते नित्यं यान्दन्तान्दर्शयन्खलाः । तानेव दर्शयन्त्याशु स्वसामर्थ्यविपर्यये ॥ ४६ ॥

Les méchants se moquent sans cesse, montrant leurs dents en riant ; mais lorsque leur propre puissance se renverse, on les fait vite montrer ces mêmes dents dans l’impuissance.

Verse 47

पिशुना जिह्वया पूर्वं परुषं प्रवदन्ति च । अतीव करुणं वाक्यं वदन्त्येव तथाबलाः ॥ ४७ ॥

Avec une langue de médisance, ils parlent d’abord avec dureté ; puis, faibles de nature, ils prononcent aussi des paroles qui semblent d’une compassion excessive.

Verse 48

श्रेयस्कामो भवेद्यस्तु नीतिशास्त्रार्थकोविदः । साधुत्वं समभावं च खलानां नैव विश्वसेत् ॥ ४८ ॥

Celui qui recherche le vrai bien doit être versé dans le sens des traités de nīti et d’art de gouverner ; et il ne doit jamais se fier à la « bonté » ni à la « sérénité impartiale » que montrent les méchants.

Verse 49

दुर्जनं प्रणतिं यान्तं मित्रं कैतवशीलिनम् । दुष्टां भार्यां च विश्वस्तो मृत एव न संशयः ॥ ४९ ॥

Celui qui se fie à un méchant même lorsqu’il vient s’incliner, à un ami porté à la tromperie, et à une épouse corrompue, est comme déjà mort ; il n’y a nul doute.

Verse 50

मा रक्ष तस्मादेतान्वै गोरूपव्याघ्रकर्मिणः । हत्वैतानखिलान् दुष्टांस्त्वत्प्रसादान्महीं भजे ॥ ५० ॥

Ainsi, ne protège pas ces hommes : d’apparence bovine, ils agissent comme des tigres. Abats tous ces méchants ; par ta grâce, je jouirai de la terre et la gouvernerai.

Verse 51

वशिष्ठस्तद्वचः श्रुत्वा सुप्रीतो मुनिसत्तमः । कराभ्यां सगरस्याङ्गं स्पृशन्निदमुवाच ह ॥ ५१ ॥

Entendant ces paroles, Vasiṣṭha—le plus éminent des sages—fut grandement réjoui. Posant ses deux mains sur le corps de Sagara, il parla alors ainsi.

Verse 52

वसिष्ठ उवाच । साधु साधु महाभाग सत्यं वदसि सुव्रत । तथापि मद्वचः श्रुत्वा परां शान्तिं लभिष्यसि ॥ ५२ ॥

Vasiṣṭha dit : « Bien dit, bien dit, ô fortuné ; tu dis la vérité, ô toi qui es ferme dans tes vœux. Néanmoins, en écoutant mes paroles, tu atteindras la paix suprême. »

Verse 53

मयैते निहताः पूर्वं त्वत्प्रतिज्ञाविरोधिनः । हतानां हनने कीर्तिः का समुत्पद्यते वद ॥ ५३ ॥

J'ai déjà tué ces adversaires qui s'opposaient à ton vœu. Dis-moi, quelle gloire peut-il y avoir à tuer ceux qui sont déjà morts ?

Verse 54

भूमीश जन्तवः सर्वे कर्मपाशेन यन्त्रिताः । तथापि पापैर्निहताः किमर्थं हंसि तान्पुनः ॥ ५४ ॥

Ô Seigneur de la terre, tous les êtres vivants sont liés et conduits par les chaînes de leur propre karma. Néanmoins, alors qu'ils sont déjà abattus par leurs péchés, pourquoi les tues-tu à nouveau ?

Verse 55

देहस्तु पापजनितः पूर्वमेवैनसा हतः । आत्मा ह्यभेद्यः पूर्णत्वाच्छास्त्राणामेष निश्चयः ॥ ५५ ॥

Le corps est né du péché et est, en effet, déjà abattu par ce démérite même. Mais le Soi est véritablement incassable ; parce qu'il est complet, telle est la conclusion établie des écritures.

Verse 56

स्वकर्मफलभोगानां हेतुमात्रा हि जन्तवः । कर्माणि दैवमूलानि दैवाधीनमिदं जगत् ॥ ५६ ॥

Les êtres vivants ne sont que les causes instrumentales pour expérimenter les fruits de leurs propres actions. Les actions elles-mêmes sont enracinées dans le destin, et ce monde entier est gouverné par le destin.

Verse 57

यस्माद् दैवं हि साधुनां रक्षिता दुष्टशिक्षिता । ततो नरैरस्वतन्त्रैः किं कार्यं साध्यते वद ॥ ५७ ॥

Puisque la Providence divine (daiva) protège les vertueux et corrige les méchants, dis-moi : quelle œuvre peut accomplir l’homme qui n’est pas réellement indépendant ?

Verse 58

शरीरं पापसंभूतं पापेनैव प्रवर्तते । पापमूलमिदं ज्ञात्वा कथं हन्तुं समुद्यतः ॥ ५८ ॥

Le corps naît du péché et n’agit que sous l’impulsion du péché. Sachant que cette existence liée au corps a le péché pour racine, comment pourrait-on se mettre en route pour tuer autrui ?

Verse 59

आत्मा शुद्धोऽपि देहस्थो देहीति प्रोच्यते बुधैः । तस्मादिदं वपुर्भूप पापमूलं न संशयः ॥ ५९ ॥

Bien que l’Ātman soit pur, lorsqu’il demeure dans le corps, les sages l’appellent « l’être incarné ». Ainsi, ô roi, ce corps est bien la racine du péché : il n’y a nul doute.

Verse 60

पापमूलवपुर्हन्तुः का कीर्तिस्तव बाहुज । भविष्यतीति निश्चित्य नैतान्हिंसीस्ततः सुत ॥ ६० ॥

Ô toi aux bras puissants, quelle renommée sera la tienne en tant que meurtrier d’êtres dont la condition même est enracinée dans le péché ? Sachant avec certitude qu’une telle réputation te suivrait, mon fils, ne leur fais aucun mal.

Verse 61

इति श्रुत्वा गुरोर्वाक्यं विरराम स कोपतः । स्पृशन्करेण सगरं नन्दनं मुनयस्तदा ॥ ६१ ॥

Ayant ainsi entendu les paroles du guru, il renonça à sa colère. Alors les sages touchèrent de la main le vase de Nandana.

Verse 62

अथाथर्वनिधिस्तस्य सगरस्य महात्मनः । राज्याभिषेकं कृतवान्मुनिभिः सह सुव्रतैः ॥ ६२ ॥

Alors Atharvanidhi, accompagné de sages aux vœux excellents, accomplit l’onction royale (abhisheka, couronnement) de ce roi Sagara, à la grande âme.

Verse 63

भार्याद्वयं च तस्यासीत्केशिनी सुमतिस्तथा । काश्यपस्य विदर्भस्य तनये मुनिसत्तम ॥ ६३ ॥

Ô le meilleur des sages : ce roi eut deux épouses, Keśinī et Sumati, toutes deux filles de Kāśyapa de Vidarbha.

Verse 64

राज्ये प्रतिष्ठिते दृष्ट्वा मुनिरौर्वस्तपोनिधिः । वनादागत्य राजानं संभाष्य स्वाश्रमं ययौ ॥ ६४ ॥

Voyant le royaume solidement établi, le sage Aurva—océan de puissance ascétique—vint de la forêt, s’entretint avec le roi, puis retourna à son propre āśrama.

Verse 65

कदाचित्तस्य भूपस्य भार्याभ्यां प्रार्थितो मुनिः । वरं ददावपत्यार्थमौर्वो भार्गवमन्त्रवित् ॥ ६५ ॥

Un jour, à la demande des deux reines de ce souverain, le sage Aurva—connaisseur des mantras Bhārgava—leur accorda une grâce afin d’obtenir une descendance.

Verse 66

क्षणं ध्यानस्थितो भूत्वा त्रिकालज्ञो मुनीश्वरः । केशिनीं सुमतिं चैव इदमाह प्रहर्षयन् ॥ ६६ ॥

Après être demeuré un instant absorbé en méditation, le seigneur des sages—connaisseur des trois temps—s’adressa avec joie à Keśinī et à Sumati en ces termes.

Verse 67

और्व उवाच । एका वंशधरं चैकमन्या षडयुतानि च । अपत्यार्थं महाभागे वृणुतां च यथेप्सितम् ॥ ६७ ॥

Aurva dit : «Ô dame fortunée, l’une (des vaches) t’accordera un seul héritier pour perpétuer la lignée, tandis que l’autre t’accordera six mille fils. Pour obtenir une descendance, choisis selon ton vœu.»

Verse 68

अथ श्रुत्वा वचस्तस्य मुनेरौर्वस्य नारद । केशिन्येकं सुतं वव्रे वंशसन्तानकारणम् ॥ ६८ ॥

Ô Nārada, ayant entendu les paroles du sage Aurva, Keśinī demanda un seul fils, afin que la lignée se poursuive.

Verse 69

तथा षष्टिसहस्राणि सुमत्या ह्यभवन्सुताः । नाम्नासमंजाः केशिन्यास्तनयो मुनिसत्तम ॥ ६९ ॥

De même, de Sumati naquirent soixante mille fils ; et le fils de Keśinī fut nommé Samaṃja, ô le meilleur des sages.

Verse 70

असमंजास्तु कर्माणि चकारोन्मत्तचेष्टितः । तं दृष्ट्वा सागराः सर्वे ह्यासन्दुर्वृत्तचेतसः ॥ ७० ॥

Mais Asamañjas accomplit des actes honteux, se conduisant comme un insensé. En le voyant, tous les fils de Sagara devinrent d’esprit mauvais.

Verse 71

तद्बालभावं संदुष्टं ज्ञात्वा बाहुसुतो नृपः । चिन्तयामास विधिवत्पुत्रकर्म विगर्हितम् ॥ ७१ ॥

Sachant que la nature de l’enfant s’était corrompue, le roi, fils de Bāhu, réfléchit comme il se doit, selon le dharma, à la conduite à tenir envers son fils — bien que ce fût une affaire blâmable.

Verse 72

अहो कष्टतरा लोके दुर्जनानां हि संगतिः । कारुकैस्ताड्यते वह्निरयः संयोगमात्रतः ॥ ७२ ॥

Hélas ! En ce monde, la fréquentation des méchants est d’une douleur extrême ; car même le feu est frappé par les artisans, pour la seule raison qu’il s’est trouvé au contact du fer.

Verse 73

अंशुमान्नाम तनयो बभूव ह्यसमंजसः । शास्त्रज्ञो गुणवान्धर्मी पितामहहिते रतः ॥ ७३ ॥

Asamañjasa eut un fils nommé Aṃśumān : versé dans les śāstra, riche de vertus, juste dans le dharma et dévoué au bien de son grand-père.

Verse 74

दुर्वृत्ताः सागराः सर्वे लोकोपद्र वकारिणः । अनुष्ठानवतां नित्यमन्तराया भवन्ति ते ॥ ७४ ॥

Tous les océans ont une nature indocile et troublent le monde ; pour ceux qui s’adonnent aux observances du dharma, ils deviennent sans cesse des obstacles sur la voie de la pratique.

Verse 75

हुतानि यानि यज्ञेषु हवींषि विधिवद् द्विजैः । बुभुजे तानि सर्वाणि निराकृत्य दिवौकसः ॥ ७५ ॥

Toutes les oblations offertes selon le rite dans les yajña par les deux-fois-nés, il les consuma entièrement, repoussant les dieux qui demeurent au ciel.

Verse 76

स्वर्गादाहृत्य सततं रम्भाद्या देवयोषितः । भजन्ति सागरास्ता वै कचग्रहबलात्कृताः ॥ ७६ ॥

Les faisant descendre sans cesse du ciel, les océans tiennent compagnie aux femmes célestes — Rambhā et les autres — contraintes à cela par la puissance de Kacagraha.

Verse 77

पारिजातादिवृक्षाणां पुष्पाण्याहृत्य ते खलाः । भूषयन्ति स्वदेहानि मद्यपानपरायणाः ॥ ७७ ॥

Ces hommes pervers, voués à l’ivresse, arrachent les fleurs des arbres exauçant les vœux, tels le Pārijāta, et ne s’en servent que pour parer leur propre corps.

Verse 78

साधुवृत्तीः समाजह्रुः सदाचाराननाशयन् । मित्रैश्च योद्धुमारब्धा बलिनोऽत्यन्तपापिनः ॥ ७८ ॥

Ces hommes puissants et profondément pécheurs s’emparèrent des moyens d’existence des vertueux, ruinèrent la bonne conduite et, avec leurs alliés, entreprirent de faire la guerre.

Verse 79

एतद् दृष्ट्वातितुःखार्ता देवा इन्द्र पुरोगमाः । विचारं परमं चक्रुरेतेषां नाशहेतवे ॥ ७९ ॥

Voyant cela, les dieux, accablés d’une douleur extrême et conduits par Indra, entreprirent la plus haute délibération, cherchant le moyen de détruire ces adversaires.

Verse 80

निश्चित्य विबुधाः सर्वे पातालान्तरगोचरम् । कपिलं देवदेवेशं ययुः प्रच्छन्नरूपिणः ॥ ८० ॥

Ayant établi que Kapila—Seigneur des dieux—se mouvait dans les régions intérieures de Pātāla, tous les dieux allèrent vers Lui en prenant des formes dissimulées.

Verse 81

ध्यायन्तमात्मनात्मानं परानन्दैकविग्रहम् । प्रणम्य दण्डवद् भूमौ तुष्टुवुस्त्रिदशास्ततः ॥ ८१ ॥

Alors les dieux, Le voyant absorbé dans la méditation sur Son propre Soi—dont la forme n’est que pure béatitude suprême—se prosternèrent à terre, raides comme un bâton, et se mirent à chanter Ses louanges.

Verse 82

देवा ऊचुः । नमस्ते योगिने तुभ्यं सांख्ययोगरताय च । नररूपप्रतिच्छन्नजिष्णवे विष्णवे नमः ॥ ८२ ॥

Les Devas dirent : Hommage à Toi, Yogi suprême ; hommage à Toi qui te réjouis du Sāṅkhya et du Yoga. Hommage à Viṣṇu, Seigneur toujours victorieux, dissimulé sous une forme humaine.

Verse 83

नमः परेशभक्ताय लोकानुग्रहहेतवे । संसारारण्यदावाग्ने धर्मपालनसेतवे ॥ ८३ ॥

Hommage au dévot du Seigneur suprême, qui agit pour la grâce et le bien des mondes—tel un feu de forêt dans la jungle du saṃsāra—et tel un pont qui protège et maintient le dharma.

Verse 84

महते वीतरागाय तुभ्यं भूयो नमो नमः । सागरैः पीडितानस्मांस्त्रायस्व शरणागतान् ॥ ८४ ॥

Encore et encore nous nous prosternons devant Toi, le Grand, sans attachement. Nous, tourmentés par les océans, sommes venus chercher refuge ; protège et délivre ceux qui se sont remis à Toi.

Verse 85

कपिल उवाच । ये तु नाशमिहेच्छंतिं यशोबलधनायुषाम् । त एव लोकान्बाधन्ते नात्राश्चर्यं सुरोत्तमाः ॥ ८५ ॥

Kapila dit : En ce monde, ceux qui désirent la ruine de la renommée, de la force, de la richesse et de la longévité—ce sont eux seuls qui tourmentent et affligent les mondes. Il n’y a là rien d’étonnant, ô meilleurs des dieux.

Verse 86

यस्तु बाधितुमिच्छेत जनान्निरपराधिनः । तं विद्यात्सर्वलोकेषु पापभोगरतं सुराः ॥ ८६ ॥

Mais quiconque veut tourmenter des gens innocents—sachez, ô dieux, qu’en tous les mondes c’est un être qui se complaît dans la « jouissance » (l’expérience) du péché et de ses fruits.

Verse 87

कर्मणा मनसा वाचा यस्त्वन्यान्बाधते सदा । तं हन्ति दैवमेवाशु नात्र कार्या विचारणा ॥ ८७ ॥

Celui qui, par ses actes, sa pensée ou sa parole, blesse sans cesse autrui, le destin lui-même l’abat promptement ; il n’est nul besoin d’en délibérer davantage.

Verse 88

अल्पैरहोभिरेवैते नाशमेष्यन्ति सागराः । इत्युक्ते मुनिना तेन कपिलेन महात्मना । प्रणम्य तं यथान्यायं गता नाकं दिवौकसः ॥ ८८ ॥

Lorsque le sage Kapila, à l’âme magnanime, eut déclaré : « En quelques jours, ces océans iront à leur ruine », les habitants du ciel s’inclinèrent devant lui selon le rite, puis partirent pour Svarga.

Verse 89

अत्रान्तरे तु सगरो वसिष्ठाद्यैर्महर्षिभिः । आरेभे हयमेधाख्यं यज्ञं कर्त्तुमनुत्तमम् ॥ ८९ ॥

Cependant, le roi Sagara, avec les grands rishis conduits par Vasiṣṭha, entreprit d’accomplir l’incomparable sacrifice nommé Aśvamedha.

Verse 90

तद्यज्ञे योजितं सप्तिमपहृत्य सुरेश्वरः । पाताले स्थापयामास कपिलो यत्र तिष्ठति ॥ ९० ॥

Après avoir dérobé le cheval sacrificiel destiné à ce rite, le Seigneur des dieux le déposa en Pātāla, là où demeure Kapila.

Verse 91

गूढविग्रहशक्रेण हृतमश्वं तु सागराः । अन्वेष्टुं बभ्रमुर्लोकान् भूरादींश्च सुविस्मिताः ॥ ९१ ॥

Quand Indra, sous une forme dissimulée, déroba le cheval sacrificiel, les fils de Sagara, saisis d’étonnement, errèrent à sa recherche à travers les mondes, начиная par Bhū (le monde terrestre) et au-delà.

Verse 92

अदृष्टसप्तयस्ते च पातालं गन्तुमुद्यताः । चख्नुर्महीतलं सर्वमेकैको योजनं पृथक् ॥ ९२ ॥

Et ces sept-là, désormais hors de vue, résolus à gagner Pātāla, creusèrent toute la surface de la terre ; chacun, séparément, excava l’étendue d’un yojana.

Verse 93

मृत्तिकां खनितां ते चोदधितीरे समाकिरन् । तद्द्वारेण गताः सर्वे पातालं सगरात्मजाः ॥ ९३ ॥

Ils entassèrent la terre extraite sur le rivage de l’océan ; et par cette même ouverture, tous les fils de Sagara pénétrèrent en Pātāla, le monde d’en bas.

Verse 94

विचिन्वन्ति हयं तत्र मदोन्मत्ता विचेतसः ॥ ९४ ॥

Là, ils cherchent le cheval ; mais, enivrés d’orgueil, l’esprit égaré, ils ont perdu tout discernement.

Verse 95

तत्रापश्यन्महात्मानं कोटिसूर्यसमप्रभम् । कपिलं ध्याननिरतं वाजिनं च तदन्तिके ॥ ९५ ॥

Là, il aperçut le grand-souffle Kapila, rayonnant comme dix millions de soleils, absorbé dans la méditation ; et près de lui, il vit aussi un cheval.

Verse 96

ततः सर्वे तु संरब्धा मुनिं दृष्ट्वाऽतिवेगतः । हन्तुमुद्युक्तमनसो विद्र वन्तः समासदन् ॥ ९६ ॥

Alors tous, saisis de fureur en voyant le sage, se ruèrent à toute vitesse ; l’esprit résolu à le tuer, ils accoururent et l’encerclèrent.

Verse 97

हन्यतां हन्यतामेष वध्यतां वध्यतामयम् । गृह्यतां गृह्यतामाशु इत्यूचुस्ते परस्परम् ॥ ९७ ॥

« Tuez-le ! Tuez-le ! Qu'il soit abattu ! Saisissez-le vite ! » criaient-ils ainsi les uns aux autres.

Verse 98

हृताश्वं साधुभावेन बकवद्ध्य्नातत्परम् । सन्ति चाहो खला लोके कुर्वन्त्याडम्बरं महत् ॥ ९८ ॥

En feignant la sainteté telle une grue, il a trompé Hṛtāśva. Hélas, il existe en ce monde des méchants qui simulent une grande piété.

Verse 99

इत्युच्चरन्तो जहसुः कपिलं ते मुनीश्वरम् । समस्तेन्द्रि यसन्दोहं नियम्यात्मानमात्मनि ॥ ९९ ॥

Disant cela, ils rirent de Kapila, le seigneur des sages. Maîtrisant alors tous ses sens, il fixa son âme dans l'Âme Suprême.

Verse 100

आस्थितः कपिलस्तेषां तत्कर्म ज्ञातवान्नहि ॥ १०० ॥

Kapila resta présent parmi eux, pourtant il ne prit point conscience de cet acte.

Verse 101

आसन्नमृत्यवस्ते तु विनष्टमतयो मुनिम् । पद्भिः संताडयामासुर्बाहूं च जगृहुः परे ॥ १०१ ॥

Mais ceux dont l'esprit était ruiné, trouvant le sage dans un état proche de la mort, commencèrent à le frapper du pied et saisirent ses bras.

Verse 102

ततस्त्यक्तसमाधिस्तु स मुनिर्विस्मितस्तदा । उवाच भावगम्भीरं लोकोपद्र वकारिणः ॥ १०२ ॥

Alors, s’étant retiré de son samādhi, ce muni—émerveillé en cet instant—prononça des paroles d’une profondeur intérieure, destinées à ôter les afflictions du monde.

Verse 103

एश्वर्यमदमत्तानां क्षुधितानां च कामिनाम् । अहंकारविमूढानां विवेको नैव जायते ॥ १०३ ॥

Chez ceux qu’enivrent le pouvoir et la prospérité, chez ceux que pousse la faim, et chez ceux que gouverne le désir—égarés par l’ego—le vrai discernement ne naît pas.

Verse 104

निधेराधारमात्रेण मही ज्वलति सर्वदा । तदेव मानवा भुक्त्वा ज्वलन्तीति किमद्भुतम् ॥ १०४ ॥

Rien qu’en reposant sur un trésor souterrain de feu et de chaleur, la terre brûle sans cesse ; ainsi, si les humains consomment cela même et s’embrasent, qu’y a-t-il d’étonnant ?

Verse 105

किमत्र चित्रं सुजनं बाधन्ते यदि दुर्जनाः । महीरुहांश्चानुतटे पातयन्ति नदीरयाः ॥ १०५ ॥

Qu’y a-t-il d’étonnant si les méchants tourmentent les gens de bien ? Même le courant d’une rivière, longeant la berge, fait tomber de grands arbres.

Verse 106

यत्र श्रीर्यौवनं वापि शारदा वापि तिष्ठति । तत्राश्रीर्वृद्धता नित्यं मूर्खत्वं चापि जायते ॥ १०६ ॥

Là où demeurent Śrī (la prospérité), la jeunesse et Śāradā, déesse du savoir, là (quand elles font défaut) naissent le malheur, la décrépitude constante et même la sottise.

Verse 107

अहो कनकमाहात्म्यमाख्यातुं केन शक्यते । नामसाम्यदहो चित्रं धत्तूरोऽपि मदप्रदः ॥ १०७ ॥

Ah ! Qui pourrait dire pleinement la grandeur de l’or ? Étonnante est la similitude du nom : même la dhattūra donne l’ivresse.

Verse 108

भवेद्यदि खलस्य श्रीः सैव लोकविनाशिनी । यथा सखाग्नेः पवनः पन्नगस्य यथा विषम् ॥ १०८ ॥

Si la prospérité échoit à un méchant, cette prospérité même devient la destructrice du monde—comme le vent est l’allié du feu, et comme le venin appartient au serpent.

Verse 109

अहो धनमदान्धस्तु पश्यन्नपि न पश्यति । यदि पश्यत्यात्महितं स पश्यति न संशयः ॥ १०९ ॥

Hélas ! Aveuglé par l’orgueil de la richesse, on ne voit pas, même en regardant. Mais celui qui discerne ce qui est salutaire pour le Soi, lui seul voit vraiment, sans aucun doute.

Verse 110

इत्युक्त्वा कपिलः क्रुद्धो नेत्राभ्यां ससृजेऽनलम् । स वह्निः सागरान्सर्वान्भस्मसादकरोत्क्षणात् ॥ ११० ॥

Ayant ainsi parlé, Kapila, courroucé, fit jaillir du feu de ses deux yeux ; et ce feu, en un instant, réduisit en cendres tous les fils de Sagara.

Verse 111

यन्नेत्रजानलं दृष्ट्वा पातालतलवासिनः । अकालप्रलयं मत्वा च्रुकुशुः शोकलालसाः ॥ १११ ॥

Voyant ce feu né des yeux, les habitants de Pātāla poussèrent des cris, croyant qu’une dissolution du monde, prématurée, était survenue, saisis de deuil et de panique.

Verse 112

तदग्नितापिताः सर्वे दन्दशूकाश्च राक्षसाः । सागरं विविशुः शीघ्रं सतां कोपो हि दुःसहः ॥ ११२ ॥

Brûlés par ce feu, tous les serpents et les rākṣasas se hâtèrent d’entrer dans l’océan ; car la colère des justes est, en vérité, difficile à endurer.

Verse 113

अथ तस्य महीपस्य समागम्याध्वरं तदा । देवदूत उवाचेदं सर्वं वृत्तं हि यक्षते ॥ ११३ ॥

Alors, en ce temps-là, un messager divin s’approcha du sacrifice du roi et dit : «Je vais te rapporter en entier tout ce qui s’est passé».

Verse 114

एतत्समाकर्ण्य वचः सगरःसर्ववित्प्रभुः । दैवेन शिक्षिता दुष्टा इत्युवाचातिहर्षितः ॥ ११४ ॥

Entendant ces paroles, le roi Sagara — puissant seigneur, connaissant tout — s’exclama avec une grande joie : «Ce méchant a été châtié par le destin lui-même».

Verse 115

माता वा जनको वापि भ्राता वा तनयोऽपि वा । अधर्मं कुरुते यस्तु स एव रिपुरिष्यते ॥ ११५ ॥

Qu’il s’agisse de la mère ou du père, du frère ou même du fils : celui qui commet l’adharma, c’est lui qu’il faut tenir pour ennemi.

Verse 116

यस्त्वधर्मेषु निरतः सर्वलोकविरोधकृत् । तं रिपुं परमं विद्याच्छास्त्राणामेष निर्णयः ॥ ११६ ॥

Mais celui qui s’adonne à l’adharma et agit contre tous les êtres, sache-le : c’est l’ennemi suprême ; telle est la décision des śāstras.

Verse 117

सगरः पुत्रनाशेऽपि न शुशोच मुनीश्वरः । दुर्वृत्तनिधनं यस्मात्सतामुत्साहकारणम् ॥ ११७ ॥

Même après la perte de ses fils, le roi Sagara, tel un sage, ne s’affligea point; car la ruine des méchants est, en vérité, une source d’élan et d’encouragement renouvelés pour les justes.

Verse 118

यज्ञेष्वनधिकारत्वादपुत्राणामिति स्मृतेः । पौत्रं तमंशुमन्तं हि पुत्रत्वे कृतवान्प्रभुः ॥ ११८ ॥

Comme la Smṛti enseigne que les sans-enfants n’ont pas droit aux rites du yajña, le Seigneur prit donc ce petit-fils, Aṁśumān, pour fils.

Verse 119

असमञ्जस्सुतं तं तु सुधियं वाग्विदां वरम् । युयोज सारविद् भूयो ह्यश्वानयनकर्मणि ॥ ११९ ॥

Mais le fils d’Asamañjas—intelligent, le plus éminent parmi les maîtres de la parole—fut de nouveau chargé, par le connaisseur de l’art du char, de ramener et de gouverner les chevaux.

Verse 120

स गतस्तद्बिलद्वारे दृष्ट्वा तं मुनिपुङ्गवम् । कपिलं तेजसां राशिं साष्टाङ्गं प्रणनाम ह ॥ १२० ॥

Parvenu à l’entrée de cette caverne, voyant Kapila, le plus éminent des sages—véritable amas de splendeur spirituelle—il se prosterna devant lui selon l’hommage aux huit membres.

Verse 121

कृताञ्जलिपुटो भूत्वा विनयेनाग्रतः स्थितः । उवाच शान्तमनसं देवदेवं सनातनम् ॥ १२१ ॥

Les mains jointes en añjali, se tenant devant Lui avec humilité, il s’adressa au Deva-deva éternel, Seigneur très ancien au mental parfaitement paisible.

Verse 122

अंशुमानुवाच । दौःशील्यं यत्कृतं ब्रह्मन्मत्पितृव्यैः क्षमस्व तत् । परोपकारनिरताः क्षमासारा हि साधवः ॥ १२२ ॥

Aṁśumān dit : «Ô brāhmane, pardonne la mauvaise conduite commise par mes oncles paternels. Car les vertueux sont toujours voués au bien d’autrui, et le pardon est véritablement leur essence même.»

Verse 123

दुर्जनेष्वपि सत्वेषु दयां कुर्वन्ति साधवः । नहि संहरते ज्योत्स्नां चन्द्र श्चाण्डालवेश्मनः ॥ १२३ ॥

Même envers les êtres mauvais, les vertueux font preuve de compassion ; car la lune ne retire pas sa clarté, même de la demeure d’un caṇḍāla.

Verse 124

बाध्यमानोऽपि सुजनः सर्वेषां सुखकृद् भवेत् । ददाति परमां तुष्टिं भक्ष्यमाणोऽमरैः शशी ॥ १२४ ॥

Même opprimé, l’homme de bien doit demeurer artisan du bonheur de tous. Ainsi la lune, bien qu’« engloutie » par les immortels lors de l’éclipse, accorde encore la joie suprême.

Verse 125

दारितश्छिन्न एवापि ह्यामोदेनैव चन्दनः । सौरभं कुरुते सर्वं तथैव सुजनो जनः ॥ १२५ ॥

Même fendu et tranché, le santal répand son parfum par sa nature même ; de même, l’homme vertueux, au milieu des torts et des épreuves, apporte le bien à tous.

Verse 126

क्षान्त्या च तपसाचारैस्तद्गुणज्ञा मुनीश्वराः । सञ्जातं शासितुं लोकांस्त्वां विदुः पुरुषोत्तम ॥ १२६ ॥

Par ta patience, et par les disciplines de l’austérité et de la juste conduite, les seigneurs des munis—connaisseurs de tes qualités divines—te reconnaissent, ô Puruṣottama, comme Celui qui s’est manifesté pour gouverner et soutenir les mondes.

Verse 127

नमो ब्रह्मन्मुने तुभ्यं नमस्ते ब्रह्ममूर्त्तये । नमो ब्रह्मण्यशीलाय ब्रह्मध्यानपराय च ॥ १२७ ॥

Hommage à toi, ô muni établi en Brahman ; hommage à toi dont la forme même est Brahman. Hommage à toi dont la conduite est vouée à Brahman et qui demeures tout entier dans la méditation sur Brahman.

Verse 128

इति स्तुतो मुनिस्तेन प्रसन्नवदनस्तदा । वरं वरय चेत्याह प्रसन्नोऽस्मि तवानघ ॥ १२८ ॥

Ainsi loué par lui, le muni prit un visage serein et dit : «Choisis une grâce ; je suis satisfait de toi, ô irréprochable».

Verse 129

एवमुक्ते तु मुनिना ह्यंशुमान्प्रणिपत्य तम् । प्रापयास्मत्पितॄन्ब्राह्मं लोकमित्यभ्यभाषत ॥ १२९ ॥

Quand le muni eut parlé ainsi, Aṁśumān se prosterna et dit : «Je t’en prie, conduis nos ancêtres au monde de Brahmā, le Brahmaloka».

Verse 130

ततस्तस्यातिसंतुष्टो मुनिः प्रोवाच सादरम् । गङ्गामानीय पौत्रस्ते नयिष्यति पितॄन्दिवम् ॥ १३० ॥

Alors le muni, grandement satisfait, dit avec égards : «En faisant venir la Gaṅgā, ton petit-fils conduira tes ancêtres au ciel».

Verse 131

त्वत्पौत्रेण समानीता गङ्गा पुण्यजला नदी । कृत्वैतान्धूतपापान्वै नयिष्यति परं पदम् ॥ १३१ ॥

La Gaṅgā, rivière aux eaux saintes, amenée par ton petit-fils, effacera vraiment leurs fautes et conduira ces ancêtres à la demeure suprême.

Verse 132

प्रापयैनं हयं वत्स यतः स्यात्पूर्णमध्वरम् । पितामहान्तिकं प्राप्य साश्वं वृत्तं न्यवेदयत् ॥ १३२ ॥

«Mon enfant, fais avancer ce cheval sacrificiel, afin que l’adhvara soit mené à son plein accomplissement.» Parvenu en présence du Grand-Père (Brahmā), il rapporta tout le déroulement des faits, avec le cheval.

Verse 133

सगरस्तेन पशुना तं यज्ञं ब्राह्मणैः सह । विधाय तपसा विष्णुमाराध्याप पदं हरेः ॥ १३३ ॥

Avec ce même animal sacrificiel, Sagara, accompagné des brāhmaṇas, mena le yajña à son terme ; puis, par l’ascèse, il adora Viṣṇu et atteignit l’état bienheureux de Hari.

Verse 134

जज्ञे ह्यंशुमतः पुत्रो दिलीप इति विश्रुतः । तस्माद्भगीरथो जातो यो गङ्गामानयद्दिवः ॥ १३४ ॥

En vérité, d’Aṁśumat naquit un fils renommé, Dilīpa. De lui naquit Bhagīratha, celui qui fit descendre la rivière Gaṅgā du ciel.

Verse 135

भगीरथस्य तपसा तुष्टो ब्रह्मा ददौ मुने । गङ्गां भगीरथायाथ चिन्तयामास धारणे ॥ १३५ ॥

Satisfait par les austérités de Bhagīratha, Brahmā lui accorda Gaṅgā, ô sage ; puis Bhagīratha se mit à réfléchir à la manière de la porter et de la contenir sur la terre.

Verse 136

ततश्च शिवमाराध्य तद्द्वारा स्वर्णदीं भुवम् । आनीय तज्जलैः स्पृष्ट्वा पूतान्निन्ये दिवं पितॄन् ॥ १३६ ॥

Puis, ayant apaisé le Seigneur Śiva, par la grâce de Śiva il amena sur la terre la Svarṇadī ; et, en touchant les ancêtres de ses eaux, il purifia les Pitṛs et les conduisit au ciel.

Verse 137

भगीरथान्वये जातः सुदासो नाम भूपतिः । तस्य पुत्रो मित्रसहः सर्वलोकेषु विश्रुतः ॥ १३७ ॥

Dans la lignée de Bhagiratha naquit un roi nommé Sudāsa. Son fils fut Mitrasaha, renommé dans tous les mondes.

Verse 138

वसिष्ठशापात्प्राप्तः स सौदासौ राक्षसीं तनुम् । गङ्गाबिन्दुनिषेकेण पुनर्मुक्तो नृपोऽभवत् ॥ १३८ ॥

Par la malédiction de Vasiṣṭha, le roi Saudāsa revêtit un corps de rākṣasa ; mais, aspergé d’une goutte d’eau de la Gaṅgā, il fut délivré et redevint roi.

Verse 139

इति श्रीबृहन्नारदीयपुराणे पूर्वभागे प्रथमपादे गङ्गामाहात्म्यं नाम अष्टमोऽध्यायः ॥ ८ ॥

Ainsi s’achève le huitième chapitre, intitulé « La Grandeur de la Gaṅgā », dans le premier pāda du Pūrva-bhāga du Śrī Bṛhan-Nāradīya Purāṇa.

Frequently Asked Questions

It establishes a core dharma-axiom: devoted service (sevā) and association with a saint (sādhu-saṅga) can neutralize even extreme pāpa and physical danger. The narrative uses ‘poison digested in the womb’ as a theological proof-text for the purifying efficacy of holy association.

Vasiṣṭha reframes vengeance through karma and daiva: beings experience the fruits of their own actions, the body is already ‘struck down’ by demerit, while the Self is unbreakable. Therefore, renown from killing the already-doomed is empty, and kingship must be governed by discernment rather than rage.

Gaṅgā is presented as a tīrtha that washes sin and elevates pitṛs to the supreme state; however, her descent requires tapas (Bhagīratha) and cosmic regulation (Śiva bearing/containing her force), integrating devotion, austerity, and divine cooperation.

It triggers the descent-to-Pātāla motif that reveals the danger of pride and misrecognition of sanctity (Kapila in meditation). The theft also reframes sacrificial success as dependent on dharma and humility, not merely royal power.