
Nārada demande à Sanaka comment trancher le nœud du saṃsāra alors que les êtres ne cessent de produire et de subir le karma. Sanaka loue la pureté de Nārada et désigne Viṣṇu/Nārāyaṇa comme créateur–soutien–dissolveur et dispensateur de mokṣa, présenté à la fois dans la dévotion (culte, refuge, formes divines) et dans la métaphysique comme le Brahman non-duel, auto-lumineux. Nārada interroge ensuite l’origine des siddhi yogiques. Sanaka enseigne que la délivrance vient de la connaissance (jñāna), mais que cette connaissance a sa racine dans la bhakti; la dévotion naît du mérite accumulé par le dāna, le yajña, les pèlerinages aux tīrtha et autres œuvres. Le yoga est double—karma et jñāna—et le jñāna-yoga requiert le fondement de l’action juste; l’adoration des pratimā de Keśava et une éthique fondée sur l’ahiṃsā sont mises en avant. Quand les péchés s’épuisent, le discernement entre l’éternel et l’impermanent mène au détachement et au désir de libération. Sanaka expose ensuite le soi supérieur/inférieur, kṣetra–kṣetrajña, māyā et le Śabda-Brahman (mahāvākya) comme déclencheurs de l’intuition libératrice. Enfin, les huit membres du yoga—yama, niyama, āsana, prāṇāyāma (nāḍī et souffle en quatre temps), pratyāhāra, dhāraṇā, dhyāna, samādhi—sont détaillés, culminant dans la méditation sur la forme de Viṣṇu et la contemplation du Praṇava/Oṁ.
Verse 1
नारद उवाच । भगवन्सर्वमाख्यातं यत्पृष्टं विदुषा त्वया । संसारपाशबद्धानां दुःखानि सुबहूनि च ॥ १ ॥
Nārada dit : Ô Bhagavān, toi, le sage, tu as pleinement exposé tout ce qui a été demandé, ainsi que les innombrables souffrances de ceux que lie le nœud du saṃsāra.
Verse 2
अस्य संसारपाशस्य च्छेदकः कतमः स्मृतः । येनोपायेन मोक्षः स्यात्तन्मे ब्रूहि तपोधन ॥ २ ॥
Ce lien du saṃsāra, quel moyen la tradition tient-elle pour celui qui le tranche ? Par quelle méthode peut-on atteindre la mokṣa ? Dis-le-moi, ô trésor d’austérité.
Verse 3
प्राणिभिः कर्मजालानि क्रियंते प्रत्यहं भृशम् । भुज्यंते च मुनिश्रेष्ठ तेषां नाशः कथं भवेत् ॥ ३ ॥
Les êtres, chaque jour, tissent sans relâche un épais réseau de karma, et ils en goûtent aussi les fruits, joie ou souffrance. Ô le meilleur des sages, comment donc ce stock de karmas pourrait-il jamais s’épuiser ?
Verse 4
कर्मणा देहमाप्नोति देही कामेन बध्यते । कामाल्लोभाभिभूतः स्याल्लोभात्क्रोधपरायणाः ॥ ४ ॥
Par le karma, l’être incarné obtient un corps ; par le désir, il se trouve lié. Du désir, il est submergé par l’avidité, et de l’avidité, il s’adonne à la colère.
Verse 5
क्रोधाञ्च धर्मनाशः स्याद्धर्मनाशान्मतिभ्रमः । प्रनष्टबुद्धिर्मनुजः पुनः पापं करोति च ॥ ५ ॥
De la colère vient la ruine du dharma ; de la ruine du dharma naît la confusion du jugement. Quand l’homme perd l’intelligence, il commet de nouveau le péché.
Verse 6
तस्माद्देहं पापमूलं पापकर्मरतं तथा । यथा देहभ्रमत्यक्त्वा मोक्षभाक्स्यात्तथा वद ॥ ६ ॥
Aussi, dis-moi comment l’on peut abandonner l’illusion de s’identifier au corps—ce corps, racine du péché et porté aux actes fautifs—et devenir ainsi participant de la délivrance (moksha) ; explique-le-moi.
Verse 7
सनक उवाच । साधु साधु महाप्राज्ञ मतिस्ते विमलोर्जिता । यस्मात्संसारदुःखान्नो मोक्षोपायमभीप्ससि ॥ ७ ॥
Sanaka dit : « Bien, bien, ô très sage ! Ton intelligence est pure et bien établie, puisque tu désires de nous le moyen de la délivrance (moksha) hors des souffrances du samsara. »
Verse 8
यस्याज्ञया जगत्सर्वं ब्रह्म्ना सृजति सुव्रत । हरिश्च पालको रुद्रो नाशकः स हि मोक्षदः ॥ ८ ॥
Ô toi aux vœux excellents : par Son ordre, Brahmā crée l’univers tout entier ; Hari (Viṣṇu) le soutient, et Rudra le résorbe ; Lui, en vérité, est le dispensateur de moksha, la délivrance.
Verse 9
अहमादिविशेषांता जातायस्य प्रभावतगः । तं विद्यान्मोक्षदं विष्णुं नारायणमनामयम् ॥ ९ ॥
De Sa puissance est née toute existence différenciée—depuis le sentiment du « moi » jusqu’aux distinctions les plus subtiles. Sache qu’Il est Viṣṇu, Nārāyaṇa, dispensateur de moksha, exempt de toute affliction.
Verse 10
यस्याभिन्नमिदं सर्वं यच्चेंगद्यञ्च नेंगति । तमुग्रमजरं देवं ध्यात्वा दुःखात्प्रमुच्यते ॥ १० ॥
Pour Lui, cet univers tout entier n’est pas séparé—ce qui se meut et ce qui demeure immobile. En méditant ce Dieu redoutable et sans vieillesse, on est délivré de la peine.
Verse 11
अविकारमजं शुद्धं स्वप्रकाशं निरंजनम् । ज्ञानरुपं सदानंदं प्राहुर्वैमोक्षसाधनम् ॥ ११ ॥
Les sages déclarent comme véritable moyen de délivrance cette Réalité : immuable, non née, pure, auto-lumineuse, sans tache ; dont l’essence est conscience et félicité éternelle.
Verse 12
यस्यावताररुपाणि ब्रह्माद्या देवतागणाः । समर्चयंति तं विद्याच्छाश्वतस्थानदं हरिम् ॥ १२ ॥
Sache que Hari (Viṣṇu) est le dispensateur du séjour éternel : Celui dont les formes d’avatāra sont dûment adorées même par Brahmā et par les multitudes de dieux.
Verse 13
जितप्राणा जिताहाराः सदा ध्यानपरायणाः । हृदि पश्यंति यं सत्यं तं जामीहि सुखावहम् ॥ १३ ॥
Ceux qui ont maîtrisé le souffle vital, dompté la nourriture et demeurent sans cesse voués à la méditation, voient dans le cœur cette Vérité—sache que cette Réalité est dispensatrice de béatitude.
Verse 14
निर्गुणोऽपि गुणाधारो लोकानुग्रहरुपधृक् । आकाशमध्यगः पूर्णस्तं प्राहुर्मोक्षदं नृणाम् ॥ १४ ॥
Bien qu’au-delà des guṇas, Il est le support de tous les guṇas; par compassion pour les mondes, Il revêt une forme pour accorder sa grâce, omniprésent et parfait—on le proclame dispensateur de délivrance aux humains.
Verse 15
अध्यक्षः सर्वकार्याणां देहिनो हृदये स्थितः । अनूपमोऽखिलाधारस्तां देवं शरणं व्रजेत् ॥ १५ ॥
Le Suprême Surveillant de tous les actes demeure dans le cœur de l’être incarné. Incomparable et soutien de tout—en ce Seigneur divin, qu’on prenne refuge.
Verse 16
सर्वं संगृह्य कल्पांते शेते यस्तु जले स्वयम् । तं प्राहुर्मोक्षदं विष्णुं मुनयस्तत्त्वदर्शिनः ॥ १६ ॥
À la fin du kalpa, ayant tout résorbé en Lui-même, Il repose seul sur les eaux; les munis qui voient la vérité le proclament Viṣṇu, dispensateur de délivrance.
Verse 17
वेदार्थविद्भिः कर्मज्ञैरिज्यते विविधैर्मखैः । स एव कर्मफलदो मोक्षदोऽकामकर्मणाम् ॥ १७ ॥
Il est honoré par maints sacrifices par ceux qui connaissent le sens des Vedas et sont experts en karma; Lui seul dispense les fruits des actes, et Il accorde la délivrance à ceux qui agissent sans désir.
Verse 18
हव्यकव्यादिदानेषु देवतापितृरूपधृक् । भुंक्ते य ईश्वरोऽव्यक्तस्तं प्राहुर्मोक्षदं प्रभुम् ॥ १८ ॥
Celui qui, dans les offrandes telles que havya et kavya, revêt les formes des devas et des ancêtres et goûte ces dons—ce Seigneur non manifesté est proclamé le Maître souverain qui accorde la délivrance.
Verse 19
ध्यातः प्रणमितो वापि पूजितो वापि भक्तितः । ददाति शाश्वतं स्थानं तं दयालुं समर्चयेत् ॥ १९ ॥
Qu’on le contemple en méditation, qu’on se prosterne devant lui ou qu’on l’adore avec bhakti, il accorde la demeure éternelle; c’est pourquoi il faut honorer comme il se doit ce Seigneur compatissant.
Verse 20
आधारः सर्वभूतानांमेको यः पुरुषः परः । जरामरणनिर्मुक्तो मोक्षदः सोऽव्ययो हरिः ॥ २० ॥
Hari est la Personne suprême, unique sans second, soutien de tous les êtres; affranchi de la vieillesse et de la mort, impérissable, et dispensateur de la délivrance.
Verse 21
संपूज्य यस्य पादाब्जं देहिनोऽपि मुनीश्वर । अमृतत्वं भजंत्याशु तं विदुः पुरुषोत्तमम् ॥ २१ ॥
Ô seigneur des sages, même les êtres incarnés, en vénérant comme il se doit le lotus de ses pieds, atteignent promptement l’immortalité; on le connaît comme Puruṣottama, la Personne suprême.
Verse 22
आनन्दमजरं ब्रह्म परं ज्योतिः सनातनम् । परात्परतरं यञ्च तद्विष्णोः परमं पदम् ॥ २२ ॥
Ce qui est Brahman—béatitude et non-né; la Lumière suprême et éternelle; et ce qui dépasse le plus haut—tel est, en vérité, le séjour suprême (parama-pada) de Viṣṇu.
Verse 23
अद्वयं निगुणं नित्यमद्वितीयमनौपमम् । परिपूर्णं ज्ञानमयं विदुर्मोक्षप्रताधकम् ॥ २३ ॥
Les sages savent que cette Réalité est non-duelle, au-delà des guṇa, éternelle, sans second et sans pareil—parfaite, faite de pure conscience-savoir, et dispensatrice de mokṣa, la délivrance.
Verse 24
एवंभूतं परं वस्तु योगमार्गविधानतः । य उपास्ते सदा योगी स याति परमं पदम् ॥ २४ ॥
Cette Réalité suprême, telle qu’elle est, lorsque le yogin l’adore et la médite selon les disciplines prescrites sur la voie du Yoga, ce yogin qui l’honore sans cesse atteint l’État suprême.
Verse 25
परसर्वसंगपरित्यागी शमादिगुणसंयुतः । कामर्द्यैवर्जितोयोगी लभते परमं पदम् ॥ २५ ॥
Le yogin qui renonce à toute attache, pourvu des vertus commençant par la paix intérieure (śama), et libre du désir comme de la torpeur, obtient l’État suprême.
Verse 26
नारद उवाच । कर्मणा केन योगस्य सिद्धिर्भवति योगिनाम् । तदुपायं यथातत्त्वं ब्रूहि मे वदतां वर ॥ २६ ॥
Nārada dit : «Par quel type d’action (karma) naît, chez les yogin, la siddhi, l’accomplissement du Yoga ? Ô meilleur des orateurs, dis-le-moi en vérité—selon le réel—quel en est le moyen.»
Verse 27
सनक उवाच । ज्ञानलभ्यं परं मोक्षं प्राहुस्तत्त्वार्थचिंतकाः । यज्ज्ञानं भक्तिमूलं च भक्तिः कर्मवतां तथा ॥ २७ ॥
Sanaka dit : «Les contemplateurs de la vérité déclarent que la délivrance suprême s’obtient par la connaissance. Pourtant, cette connaissance a la bhakti pour racine ; et de même, pour ceux qui agissent (karma), la bhakti est aussi le moyen.»
Verse 28
दानानि यज्ञा विविधास्तीर्थयात्रादयः कृताः । येन जन्मसहस्त्रेषु तस्य भक्तिर्भवेद्धरौ ॥ २८ ॥
Dons en aumône, sacrifices (yajña) de maintes sortes, pèlerinages vers les tīrtha —gués sacrés— et actes semblables : tout cela, celui-là l’a accompli au fil de milliers de naissances ; par ce mérite, la bhakti envers Hari (Viṣṇu) s’éveille.
Verse 29
अक्षयः परमो धर्मो भक्तिलेशेन जायते । श्रद्धया परया चैव सर्वं पापं प्रणश्यति ॥ २९ ॥
Le Dharma suprême et impérissable naît même d’une infime parcelle de bhakti ; et par la śraddhā la plus haute, tout péché est entièrement anéanti.
Verse 30
सर्वपापेषु नष्टेषु बुद्धिर्भवति निर्मला । सैव बुद्धिः समाख्याता ज्ञानशब्देन सूरिभिः ॥ ३० ॥
Lorsque tous les péchés sont détruits, l’intellect (buddhi) devient pur ; et cet intellect même, ainsi purifié, est ce que les sages nomment “jñāna”, la connaissance.
Verse 31
ज्ञानं च मोक्षदं प्राहुस्तज्ज्ञानं योगिनां भवेत् । योगस्तु द्विविधः प्रोक्तः कर्मज्ञानप्रभेदतः ॥ ३१ ॥
On dit que le jñāna accorde la délivrance (mokṣa), et que ce savoir doit être porté par les yogin. De plus, le yoga est proclamé double, distingué en voie de l’action (karma) et voie de la connaissance (jñāna).
Verse 32
क्रियायोगं विना नॄणां ज्ञानयोगो न सिध्यति । क्रियायोगरतस्तस्माच्छ्रद्धया हरिमर्चयेत् ॥ ३२ ॥
Pour les hommes, sans le kriyā-yoga —la discipline de l’action juste— le jñāna-yoga n’aboutit pas. Ainsi, celui qui s’applique au kriyā-yoga doit, avec śraddhā, adorer Hari (Viṣṇu).
Verse 33
द्विजभूम्यग्निसूर्याम्बुधातुहृञ्चित्रसंज्ञिताः । प्रतिमाः केशवस्यैता पूज्य एतासु भक्तितः ॥ ३३ ॥
Les images sacrées (pratimā) de Keśava portent les noms de Dvija, Bhūmi, Agni, Sūrya, Ambu, Dhātu, Hṛt et Citra. Sous ces formes, Il doit être vénéré avec bhakti, la dévotion.
Verse 34
कर्मणा मनसा वाचा परिपीडापराङ्मुखः । तस्मात्सर्वगतं विष्णुं पूजयेद्भक्तिसंयुतः ॥ ३४ ॥
Se détournant de toute atteinte envers autrui par l’acte, la pensée et la parole, qu’on adore donc Viṣṇu, l’Omniprésent, avec foi et bhakti.
Verse 35
अहिंसा सत्यमक्रोधो ब्रह्मचर्यापरिग्रहौ । अनीर्ष्या च दया चैव योगयोरूभयोः समाः ॥ ३५ ॥
Ahiṃsā (non-violence), vérité, absence de colère, brahmacarya (chasteté), non-possessivité, absence d’envie et compassion : tout cela est également indispensable dans les deux voies du Yoga.
Verse 36
चराचरात्मकं विश्वं विष्णुरेव सनातनः । इति निश्चित्य मनसा योगद्वितयमभ्यसेत् ॥ ३६ ॥
Ayant établi fermement dans l’esprit que l’univers tout entier—le mobile et l’immobile—n’est autre que Viṣṇu l’Éternel, qu’on s’exerce alors à la double discipline du yoga.
Verse 37
आत्मवत्सर्वभूतानि ये मन्यंते मनीषिणः । ते जानंति परं भावं देवदेवस्य चक्रिणः ॥ ३७ ॥
Les sages qui tiennent tous les êtres pour leur propre Soi connaissent véritablement la nature suprême du Deva des devas, le Porteur du disque (Viṣṇu).
Verse 38
यदि क्रोधादिदुष्टात्मा पूजाध्यानपरो भवेत् । न तस्य तुष्यते विष्णुर्यतो धर्मपतिः स्मृतः ॥ ३८ ॥
Même si quelqu’un est assidu au culte et à la méditation, si sa nature intérieure est souillée par la colère et des vices semblables, Viṣṇu ne s’en réjouit pas, car Viṣṇu est rappelé comme le Seigneur du Dharma.
Verse 39
यदि कामादिदुष्टात्मा देव पूजापरो भवेत् । दंभाचारः स विज्ञेयः सर्वपातकिभिः समः ॥ ३९ ॥
Si quelqu’un dont l’âme est corrompue par le désir et d’autres vices se voue au culte de la Divinité, qu’on le sache : c’est un hypocrite ; sa conduite égale celle de tous les pécheurs.
Verse 40
तपः पूजाध्यानपरोयस्त्वसूयारतो भवेत् । तत्तपः सा च पूजा च तद्ध्यानं हि निरर्थकम् ॥ ४० ॥
Mais si celui qui s’adonne à l’austérité, au culte et à la méditation se complaît dans la malveillance et la critique, alors cette austérité, ce culte et cette méditation deviennent vraiment vains.
Verse 41
तस्मात्सर्वात्मकं विष्णुं शमादिगुणतत्परः । मुक्तयर्थमर्चयेत्सम्यक् क्रियायोगपरो नरः ॥ ४१ ॥
Ainsi, l’homme voué aux vertus qui commencent par śama (la paix intérieure) doit adorer correctement Viṣṇu, le Soi de tous les êtres, en vue de la délivrance, en se consacrant au kriyā-yoga, la pratique spirituelle disciplinée.
Verse 42
कर्मणा मनसा वाचा सर्वलोकहिते रतः । समर्चयति देवेशं क्रियायोगः स उच्यते ॥ ४२ ॥
Quand quelqu’un, par l’acte, la pensée et la parole, demeure voué au bien de tous les êtres et adore comme il se doit le Seigneur des dieux, cela s’appelle le kriyā-yoga, le yoga de l’action sacrée.
Verse 43
नारायणं जगद्योनिं सर्वांतयर्यामिणं हरिम् । स्तोत्राद्यैः स्तौति यो विष्णुं कर्मयोगी स उच्यते ॥ ४३ ॥
Celui qui loue Viṣṇu—Nārāyaṇa, matrice et source de l’univers, Hari demeurant comme le Régent intérieur (antaryāmin) en tous les êtres—par des hymnes et des actes de culte semblables, est appelé karma-yogin.
Verse 44
उपवासादिभिश्चैव पुराणश्रवणादिभिः । पुष्पाद्यैश्चार्चनं विष्णोः क्रियायोग उदाहृतः ॥ ४४ ॥
Le jeûne et les observances qui s’y rattachent, l’écoute des Purāṇa et les pratiques semblables, ainsi que l’adoration de Viṣṇu par des fleurs et d’autres offrandes : tout cela est proclamé Kriyā-yoga, la discipline de l’acte dévotionnel.
Verse 45
एवं भक्तिमतां विष्णौ क्रियायोगरतात्मनाम् । सर्वपापानि नश्यंति पूर्वजन्मार्जितानि वै ॥ ४५ ॥
Ainsi, pour ceux qui sont dévots à Viṣṇu et dont l’esprit demeure absorbé dans le Kriyā-yoga, tous les péchés—même ceux amassés dans des naissances antérieures—sont détruits.
Verse 46
पापक्षयाच्छुद्वमतिर्वांछति ज्ञानमुत्तमम् । ज्ञानं हि मोक्षदं ज्ञेयं तदुपायं वदामि ते ॥ ४६ ॥
Lorsque les péchés s’épuisent, l’esprit se purifie et aspire à la connaissance suprême. Sache que la connaissance est ce qui donne la libération (mokṣa) ; je te dirai le moyen de l’obtenir.
Verse 47
चराचरात्मके लोके नित्यं चानित्यमेव च । सम्यग् विचारयेद्धीमान्सद्भिः शास्त्रार्थकोविदैः ॥ ४७ ॥
Dans ce monde dont la nature comprend le mobile et l’immobile, le sage doit examiner avec justesse ce qui est éternel et ce qui est vraiment impermanent, en compagnie des hommes de bien, experts du sens véritable des Écritures.
Verse 48
अनित्यास्तु पदार्था वै नित्यमेको हरिः स्मृतः । अनित्यानि परित्यज्य नित्यमेव समाश्रयेत् ॥ ४८ ॥
En vérité, toutes choses sont impermanentes ; Hari seul est rappelé comme l’Éternel. Ainsi, délaissant le transitoire, qu’on prenne refuge en l’Éternel seul.
Verse 49
इहामुत्र च भोगेषु विरक्तश्च तथा भवेत् । अविरक्तो भवेद्यस्तु स संसारे प्रवर्तते ॥ ४९ ॥
Ici-bas comme dans l’au-delà, qu’on devienne détaché des jouissances. Mais celui qui demeure sans détachement continue d’agir et de tourner dans le saṃsāra.
Verse 50
अनित्येषु पदार्थेषु यस्तु रागी भवेन्नरः । तस्य संसारविच्छित्तिः कदाचिन्नैव जायते ॥ ५० ॥
Si un homme s’attache avec passion aux choses impermanentes, pour lui la rupture du saṃsāra ne naît jamais, à aucun moment.
Verse 51
शमादिगुणसंपन्नो मुमुक्षुर्ज्ञानमभ्यसेत् । शमादिगुणहीनस्य ज्ञानं नैव च सिध्यति ॥ ५१ ॥
Le chercheur de délivrance (mumukṣu), pourvu des vertus commençant par śama, doit s’exercer à la connaissance spirituelle ; chez celui qui manque de ces vertus, la connaissance ne s’accomplit pas véritablement.
Verse 52
रागद्वेषविहीनो यः शमादिगुणसंयुतः । हरिध्यानपरो नित्यं मुमुक्षुरभिधीयते ॥ ५२ ॥
Celui qui est sans attachement ni aversion, pourvu des vertus commençant par śama, et constamment voué à la méditation sur Hari, est appelé mumukṣu, chercheur de délivrance.
Verse 53
चतुर्भिः साधनैरेभिर्विशुद्धमतिरुच्यते । सर्वगं भावयेद्विष्णुं सर्वभूतदयापरः ॥ ५३ ॥
Par ces quatre disciplines, on dit que l’intelligence devient purifiée. Plein de compassion envers tous les êtres, qu’on contemple Vishnu, le Seigneur qui pénètre tout.
Verse 54
क्षराक्षरात्मकं विश्वं व्याप्य नारायणः स्थितः । इति जानाति यो विप्रतज्ज्ञानं योगजं विदुः ॥ ५४ ॥
Ô brāhmane, celui qui sait que Nārāyaṇa pénètre tout et demeure dans l’univers entier—fait du périssable (kṣara) et de l’impérissable (akṣara)—cette compréhension, les sages la reconnaissent comme une connaissance née du Yoga.
Verse 55
योगोपायमतो वक्ष्ये संसारविनिवर्त्तकम् । योगो ज्ञानं विशुद्धं स्यात्तज्ज्ञानं मोक्षदं विदुः ॥ ५५ ॥
C’est pourquoi je vais exposer le moyen du Yoga qui détourne du saṃsāra. Le Yoga est une connaissance pure; et cette connaissance, le savent les sages, accorde la délivrance (mokṣa).
Verse 56
आत्मानं द्विविधं प्राहुः परापरविभेदतः । द्वे ब्रह्मणी वेदितव्ये इति चाथर्वर्णी श्रुतिः ॥ ५६ ॥
Ils déclarent que le Soi (Ātman) est de deux sortes, distingué en supérieur et inférieur. De même, la Śruti atharvanique enseigne que deux Brahman doivent être connus.
Verse 57
परस्तु निर्गुणः प्रोक्तो ह्यहंकारयुतोऽपरः । तयोरभेदविज्ञानं योग इत्यभिधीयते ॥ ५७ ॥
Le supérieur est dit sans attributs (nirguṇa), tandis que l’inférieur est lié à l’ego (ahaṃkāra). La connaissance de leur non-différence, voilà ce qu’on appelle Yoga.
Verse 58
पंचभूतात्मके देहे यः साक्षी हृदये स्थितः । अपरः प्रोच्यते सद्भिः परमात्मा परः स्मृतः ॥ ५८ ॥
Dans le corps composé des cinq éléments, le Témoin qui demeure au cœur est nommé par les sages «apara» (inférieur) ; et le Paramātman suprême est rappelé comme «para» (supérieur).
Verse 59
शरीरं क्षेव्रमित्याहुस्तत्स्थः क्षेत्रज्ञ उच्यते । अव्यक्तः परमः शुद्धः परिपूर्ण उदाहृतः ॥ ५९ ॥
Ils déclarent que le corps est le «kṣetra» (champ), et Celui qui y demeure est appelé «kṣetrajña» (connaisseur du champ). Il est dit non manifesté, suprême, pur et pleinement accompli en Lui-même.
Verse 60
यदा त्वभेदविज्ञानं जीवात्मपरमात्मनोः । भवेत्तदा मुनिश्रेष्ठ पाशच्छेदोऽपरात्मनः ॥ ६० ॥
Mais lorsque s’élève la connaissance de la non-différence entre le jīva et le Paramātman, alors, ô le meilleur des sages, les liens de l’âme incarnée sont tranchés.
Verse 61
एकः शुद्धोऽक्षरो नित्यः परमात्मा जगन्मयः । नृणां विज्ञानभेदेन भेदवानिव लक्ष्यते ॥ ६१ ॥
Le Paramātman est Un—pur, impérissable, éternel, et pénétrant l’univers entier ; pourtant, selon les différences de compréhension des hommes, Il est perçu comme s’Il était multiple.
Verse 62
एकमेवाद्वितीयं यत्परं ब्रह्म सनातनम् । गीयमानं च वेदांतैस्तस्मान्नास्ति परं द्विज ॥ ६२ ॥
Ce Brahman suprême et éternel est véritablement Un, sans second ; et le Vedānta le chante. Ainsi, ô deux-fois-né, il n’est rien de plus élevé que Cela.
Verse 63
न तस्य कर्म कार्यं वा रुपं वर्णमथापि वा । कर्त्तृत्वं वापि भोक्तृत्वं निर्गुणस्य परात्मनः ॥ ६३ ॥
Pour le Soi suprême nirguṇa, il n’est ni action ni œuvre à produire; il n’est ni forme, ni même couleur. Pour le Parātman sans attributs, il n’y a ni agentivité ni jouissance des fruits.
Verse 64
निदानं सर्वहेतूनां तेजो यत्तेजसां परम् । किमप्यन्यद्यतो नास्ति तज्ज्ञेयं मुक्तिहेतवे ॥ ६४ ॥
Ce qui est la source de toutes les causes, la Lumière suprême au-delà de toutes les lumières—hors de laquelle rien n’existe—doit être connu, car elle est la cause de la délivrance.
Verse 65
शब्दब्रह्ममयं यत्तन्महावाक्यादिकं द्विज । तद्विचारोद्भवं ज्ञानं परं मोक्षस्य साधनम् ॥ ६५ ॥
Ô deux-fois-né, ce qui est de la nature du Śabda-Brahman—les Mahāvākyas et autres énoncés védiques—, lorsqu’on le médite, fait naître la connaissance suprême; et cette connaissance est le moyen de la délivrance.
Verse 66
सम्यग्ज्ञानविहीनानां दृश्यते विविधं जगतग् । परमज्ञानिनामेतत्परब्रह्मात्मकं द्विज ॥ ६६ ॥
Pour ceux qui sont privés de la juste connaissance, le monde apparaît multiple et varié. Mais pour les sages au savoir suprême, ô deux-fois-né, ce monde même est de la nature du Parabrahman.
Verse 67
एक एव परानन्दो निर्गुणः परतः परः । भाति विज्ञानभेदेन बहुरुपधरोऽव्ययः ॥ ६७ ॥
La Béatitude suprême est une et unique—nirguṇa, au-delà de l’au-delà. Pourtant, selon les distinctions de la connaissance, l’Unique impérissable apparaît comme porteur de formes multiples.
Verse 68
मायिनो मायया भेदं पश्यन्ति परमात्मनि । तस्मान्मायां त्यजेद्योगान्मुमुक्षुर्द्विजसत्तम् ॥ ६८ ॥
Ceux que Māyā égare voient de la différence au sein du Paramātmā, le Soi suprême. C’est pourquoi, ô meilleur des deux-fois-nés, le chercheur de délivrance doit renoncer à Māyā par le Yoga.
Verse 69
नासद्रूपान सद्रूपा माया नैवोभयात्मिका । अनिर्वाच्या ततो ज्ञेया भेदबुद्धिप्रदार्यिनी ॥ ६९ ॥
Māyā n’est ni de nature irréelle, ni de nature réelle, ni des deux à la fois. Il faut donc la connaître comme indicible; et pourtant c’est elle qui déchire et fait naître l’intellect de la différence (le sentiment de séparation).
Verse 70
मायैव ज्ञानशब्देन बुद्ध्यते मुनिसत्तम । तस्मादज्ञानविच्छेदो भवेद्रौजितमायिनाम् ॥ ७० ॥
Ô meilleur des sages, c’est Māyā elle-même qui est comprise sous le terme « connaissance ». Ainsi, pour ceux dont Māyā a été dissipée, naît la rupture de l’ignorance.
Verse 71
सनातनं परं ब्रह्म ज्ञानशब्देन कथ्यते । ज्ञानिनां परमात्मा वै हृदि भाति निरन्तरम् ॥ ७१ ॥
Le Brahman suprême et éternel est désigné par le mot « jñāna » (connaissance). En vérité, pour les connaisseurs, le Paramātmā resplendit sans cesse dans le cœur.
Verse 72
अज्ञानं नाशयेद्योगी योगेन मुनिसत्तम । अष्टांगैः सिद्ध्यते योगस्तानि वक्ष्यामि तत्त्वतः ॥ ७२ ॥
Ô meilleur des sages, le yogin doit détruire l’ignorance par le Yoga. Le Yoga s’accomplit par huit membres; je les exposerai selon la vérité.
Verse 73
यमाश्च नियमाश्चैव आसनानि च सत्तम । प्राणायामः प्रत्याहारो धारणा ध्यानमेव च ॥ ७३ ॥
Ô le meilleur des vertueux, (qu’on entreprenne) les yama et les niyama, ainsi que les postures; le prāṇāyāma, le retrait des sens, la concentration et la méditation également.
Verse 74
समाधिश्च मुनिश्रेष्ट योगाङ्गानि यथाक्रमम् । एषां संक्षेपतो वक्ष्ये लक्षणानि मुनीश्वर ॥ ७४ ॥
Ô le meilleur des sages, et aussi le samādhi, avec les membres du Yoga selon leur ordre. J’énoncerai brièvement leurs signes distinctifs, ô seigneur parmi les munis.
Verse 75
अहिंसा सत्यमस्तेयं ब्रह्मचर्यापरिग्रहौ । अक्रोधस्चानसूया च प्रोक्ताः संक्षेपतो यमाः ॥ ७५ ॥
Non-violence, vérité, ne pas voler, chasteté (brahmacarya), non-attachement aux possessions; absence de colère et absence d’envie : tels sont, en bref, les yama.
Verse 76
सर्वेषामेव भूतानामक्लेशजननं हि यत् । अहिंसा कथिता सद्भिर्योगसिद्धिप्रदायिनी ॥ ७६ ॥
Ce qui fait naître l’absence de souffrance pour tous les êtres est appelé ahiṃsā ; les nobles disent qu’elle confère l’accomplissement du Yoga.
Verse 77
यथार्थकथनं यञ्च धर्माधर्मविवेकतः । सत्यं प्राहुर्मुनिश्रेष्ट अस्तेयं श्रृणु साम्प्रतम् ॥ ७७ ॥
Ô le meilleur des sages, on appelle “vérité” le fait de dire le réel tel qu’il est, guidé par le discernement entre dharma et adharma. Écoute maintenant l’enseignement sur asteya, le non-vol.
Verse 78
चौर्येण वा बलेनापि परस्वहरणं हि यत् । स्तेयमित्युच्यते सद्भिरस्तेयं तद्विपर्ययम् ॥ ७८ ॥
Que ce soit par ruse ou même par la force, enlever le bien d’autrui est ce que les hommes de bien nomment « steya » (vol). Son contraire est « asteya » (ne pas voler).
Verse 79
सर्वत्र मैथुनत्यागो ब्रह्मचर्यं प्रकीर्त्तितम् । ब्रह्मचर्यपरित्यागाज्ज्ञानवानपि पातकी ॥ ७९ ॥
On proclame que le brahmacarya est le renoncement à l’union charnelle en toute circonstance. En abandonnant le brahmacarya, même l’homme de connaissance devient pécheur.
Verse 80
सर्वसंगपरित्यागी मैथुनेयस्तु वर्त्तते । स चंडालसमो ज्ञेयः सर्ववर्णबहिष्कृतः ॥ ८० ॥
Même s’il a renoncé à toutes les attaches, s’il vit encore en maithuneya (voué aux plaisirs sexuels), qu’on le sache égal à un caṇḍāla, rejeté par tous les varṇa.
Verse 81
यस्तु योगरतो विप्र विषयेषु स्पृहान्वितः । तत्संभाषणमात्रेण ब्रह्महत्या भवेन्नृणाम् ॥ ८१ ॥
Ô brāhmane, celui qui s’adonne au yoga tout en étant rempli de convoitise pour les objets des sens : rien qu’en conversant avec un tel homme, on encourt le péché de brahmahatyā (la faute la plus lourde).
Verse 82
सर्वसंगपरित्यागी पुनः संगी भवेद्यदि । तत्संगसंगिनां संगान्महापातकदोषभाक् ॥ ८२ ॥
Si celui qui a renoncé à tout attachement redevient attaché, alors, en fréquentant ceux qui fréquentent un tel attachement, on porte la souillure d’un mahāpātaka (grand péché).
Verse 83
अनादानं हि द्रव्याणामापद्यपि मुनीश्वर । अपरिग्रह इत्युक्तो योगसंसिद्धिकारकः ॥ ८३ ॥
Ô seigneur parmi les sages, refuser d’accepter des biens—même en temps de détresse—est appelé « aparigraha » (non-attachement aux possessions) ; on dit que cela conduit à la réussite et à la perfection du Yoga.
Verse 84
आत्मनस्तु समुत्कर्षादतिनिष्ठुरभाषणम् । क्रोधमाहुर्धर्मविदो ह्यक्रोधस्तद्विपर्ययः ॥ ८४ ॥
La parole dure née de l’exaltation de soi (se croire supérieur) est appelée « krodha » (colère) par les connaisseurs du dharma ; et son contraire est « akrodha » (absence de colère).
Verse 85
धनाद्यैरधिकं दृष्ट्वा भृशं मनसि तापनम् । असूया कीर्तिता सद्भिस्तत्त्यागो ह्यनसूयता ॥ ८५ ॥
Quand on voit autrui nous dépasser en richesse et autres avantages, et que l’esprit brûle violemment, les gens de bien appellent cet état « asūyā » (envie). L’abandon de cela est vraiment « anasūyatā » (absence d’envie).
Verse 86
एवं संक्षेपतः प्रोक्ता यमा विबुधसत्तम । नियमानपि वक्ष्यामितुभ्यं ताञ्छृणु नारद ॥ ८६ ॥
Ainsi, brièvement, les yamas ont été exposés, ô le meilleur des sages. À présent je te décrirai aussi les niyamas : écoute-les, ô Nārada.
Verse 87
तपःस्वाध्यायसंतोषाः शौचं च हरिपूजनम् । संध्योपासनमुख्याश्च नियमाः परिकीर्त्तिताः ॥ ८७ ॥
Austérité (tapas), étude de soi (svādhyāya), contentement (santoṣa), pureté (śauca), adoration de Hari, et—par-dessus tout—l’observance des rites de Sandhyā : tels sont proclamés les niyamas (observances).
Verse 88
चांद्रायणादिभिर्यत्र शरीरस्य विशोषणम् । तपो निगदितं सद्भिर्योगसाधनमुत्तमम् ॥ ८८ ॥
La pratique où le corps est maîtrisé et rendu frugal par des observances telles que le Cāndrāyaṇa est proclamée par les vertueux comme « tapas » — le moyen suprême d’accomplir le Yoga.
Verse 89
प्रणवस्योपनिषदां द्वादशार्णस्य च द्विज । अष्टाक्षरस्य मंत्रस्य महावाक्यचयस्य च ॥ ८९ ॥
Ô deux-fois-né, cet enseignement concerne la doctrine upanishadique du Praṇava (Oṁ), le mantra de douze syllabes, le mantra de huit syllabes, ainsi que l’ensemble des grands mahāvākyas védiques.
Verse 90
जपः स्वाध्याय उदितो योगसाधनमुत्तमम् । स्वाध्यायं यस्त्यजेन्मूढस्तस्य योगो न सिध्यति ॥ ९० ॥
Le japa et le svādhyāya sont proclamés comme le moyen suprême d’accomplir le Yoga. L’insensé qui délaisse le svādhyāya — son Yoga n’aboutit pas.
Verse 91
योगं विनापि स्वाध्यायात्पापनाशो भवेन्नृणाम् । स्वाध्यायैस्तोष्यमाणाश्च प्रसीदंति हि देवताः ॥ ९१ ॥
Même sans yoga formel, les péchés des hommes sont détruits par le svādhyāya. Et les divinités, satisfaites par une telle récitation et étude, deviennent assurément bienveillantes.
Verse 92
जपस्तु त्रिविधः प्रोक्तो वाचिकोपांशुमानसः । त्रिविधेऽपि च विप्रेन्द्र पूर्वात्पूर्वात्परो वरः ॥ ९२ ॥
On enseigne que le japa est de trois sortes : récité à voix haute (vācika), murmuré (upāṁśu) et mental (mānasa). Et parmi ces trois, ô le meilleur des brahmanes, chaque forme suivante est supérieure à la précédente.
Verse 93
मंत्रस्योच्चारणं सम्यक्स्फुटाक्षरपदं यथा । जपस्तु वाचिकः प्रोक्तः सर्वयज्ञफलप्रदः ॥ ९३ ॥
Lorsque le mantra est prononcé correctement, en articulant clairement syllabes et mots, cette récitation est appelée japa vocal (vācika) ; on dit qu’elle confère les fruits de tous les yajña (sacrifices).
Verse 94
मंत्रस्योच्चारणे किंचित्पदात्पदविवेचनम् । स तूपांशुर्जपः प्रोक्तः पूर्वस्माद्द्विगुणोऽधिकः ॥ ९४ ॥
Lorsque, dans la récitation du mantra, on articule légèrement mot à mot, cela est déclaré upāṁśu-japa (japa chuchoté) ; on dit qu’il donne un mérite plus du double du mode précédent.
Verse 95
विधाय ह्यक्षरश्रेण्यां तत्तदर्थविचारणम् । स जपोमानसः प्रोक्तो योगसिद्धिप्रदायकः ॥ ९५ ॥
Lorsqu’on ordonne la suite des syllabes du mantra et qu’on médite le sens de chacune, cela est déclaré japa mental (mānasa-japa) ; on dit qu’il accorde les siddhi, accomplissements du yoga.
Verse 96
जपेन देवता नित्यं स्तुवतः संप्रसीदति । तस्मात्स्वाध्यायसंपन्नो लभेत्सर्वान्मनोरथान् ॥ ९६ ॥
Par le japa, la Divinité se trouve toujours pleinement satisfaite de celui qui la loue. Ainsi, celui qui est pourvu de svādhyāya (étude de soi et récitation des Écritures) obtient tous les buts désirés.
Verse 97
यदृच्छालाभसंतुष्टिः संतोष इति गीयते । संतोषहीनः पुरुषो न लभेच्छर्म कुत्रचित् ॥ ९७ ॥
On appelle contentement (santoṣa) la satisfaction envers ce qui vient sans qu’on le demande. L’homme privé de contentement ne trouve la paix nulle part.
Verse 98
न जातुकामः कामानामुपभोगेन शाम्यति । इतोऽधिकं कदा लप्स्य इति कामस्तु वर्द्धते ॥ ९८ ॥
Le désir ne s’apaise jamais en jouissant des objets des sens; au contraire, il grandit en pensant : «Quand obtiendrai-je davantage que cela ?»
Verse 99
तस्मात्कामं परित्यज्य देहसंशोषकारणम् । यदृच्छालाभसंतुष्टो भवेद्धर्मपरायणः ॥ ९९ ॥
C’est pourquoi, renonçant au désir —cause de l’épuisement du corps—, qu’on se contente de ce qui vient sans être recherché et qu’on devienne entièrement voué au dharma.
Verse 100
बाह्याभ्यन्तरभेदेन शौचं तु द्विविधं स्मृतम् । मृज्जलाभ्यां बहिः शुद्धिर्भावशुद्धिस्तथान्तरम् ॥ १०० ॥
La pureté (śauca) est dite double : extérieure et intérieure. La propreté extérieure s’obtient par la terre (argile purifiante) et l’eau ; la pureté intérieure est la purification du bhāva, l’élan et l’intention du cœur.
Verse 101
अन्तःशुद्धिविहीनैस्तु येऽध्वरा विविधाः कृताः । न फलंति मुनीश्रेष्ट भस्मनि न्यस्तहव्यवत् ॥ १ ॥
Mais les divers sacrifices (adhvara) accomplis par ceux qui manquent de pureté intérieure ne portent aucun fruit, ô le meilleur des sages ; ils sont comme une oblation déposée sur des cendres.
Verse 102
भावशुद्धिविहीनानां समस्तं कर्मनिष्फलम् । तस्माद्रागादिकं सर्वं परित्यज्य सुखी भवेत् ॥ २ ॥
Pour ceux qui sont dépourvus de pureté d’intention (bhāva), toute action devient stérile. C’est pourquoi, renonçant à tout attachement (rāga) et à ce qui s’y apparente, qu’on demeure dans la paix et la joie.
Verse 103
मृदाभारसहस्त्रैस्तु कुम्भकोटिजलैस्तथा । कृतशौचोऽपि दुष्टात्मा चंडालसदृशः स्मृतः ॥ ३ ॥
Même s’il se purifie avec des milliers de charges de terre et l’eau de dizaines de millions de jarres, l’homme au cœur mauvais—fût-il lavé au dehors—est tenu pour semblable à un caṇḍāla (un paria).
Verse 104
अंतःशुद्धिविहीनस्तु देवपूजापरो यदि । तमेव दैवतं हंति नरकं च प्रपद्यते ॥ ४ ॥
Si l’on est dépourvu de pureté intérieure tout en s’adonnant au culte rituel de la Divinité, on offense en vérité cette même Divinité (l’adoration devient une faute) et l’on tombe en enfer.
Verse 105
अंतःशुद्धिविहीनश्च बहिःशुद्धिं करोति यः । अलंकृतः सुराभाण्ड इव शांतिं न गच्छति ॥ ५ ॥
Celui qui manque de pureté intérieure et ne fait qu’une purification extérieure n’atteint pas la paix—tel un récipient d’alcool qui, fût-il orné, demeure ce qu’il est au dedans.
Verse 106
मनश्शुद्धिविहीना ये तीर्थयात्रां प्रकुर्वते । न तान्पुंनति तीर्थानि सुराभांडमिवापगा ॥ ६ ॥
Ceux qui entreprennent des pèlerinages aux tīrtha sans pureté de l’esprit ne sont pas purifiés par les lieux saints—comme une rivière ne peut purifier un récipient rempli d’alcool.
Verse 107
वाचा धर्मान्प्रवलदति मनसा पापमिच्छति । जानीयात्तं मुनिश्रेष्ट महापातकिनां वरम् ॥ ७ ॥
De sa bouche il profère des paroles de dharma, mais dans son esprit il désire le péché; sache-le, ô meilleur des munis: un tel homme est le premier des grands pécheurs.
Verse 108
विशुद्धमानसा ये तु धर्ममात्रमनुत्तमम् । कुर्वंति तत्फलं विद्यादक्षयं सुखदायकम् ॥ ८ ॥
Mais ceux dont l’esprit est purifié et qui n’accomplissent que le devoir suprême du Dharma, sachez que son fruit est impérissable et dispensateur de bonheur.
Verse 109
कर्मणा मनसा वाचा स्तुतिश्रवण पूजनैः । हरिभक्तिर्दृढा यस्य हरिपूजेति गीयते ॥ ९ ॥
Celui dont la bhakti envers Hari est ferme—par l’acte, l’esprit et la parole, et par l’écoute de Ses louanges et l’adoration—est proclamé comme le véritable culte rendu à Hari.
Verse 110
यमाश्च नियमाश्चैव संक्षेपेण प्रबोधिताः । एभिर्विशुद्धमनसां मोक्षं हस्तगतं विदुः ॥ १० ॥
Ainsi, les yama et les niyama ont été enseignés brièvement. Par eux, ceux dont l’esprit est purifié savent que la délivrance (mokṣa) est comme déjà à portée de main.
Verse 111
यमैश्च नियमैश्चैव स्थिरबुद्धिर्जितेन्द्रियः । अभ्यसेदासनंसम्यग्योगसाधनमुत्तमम् ॥ ११ ॥
Avec les yama et les niyama, celui dont l’intelligence est stable et qui a maîtrisé les sens doit pratiquer correctement l’āsana : tel est le moyen suprême de la discipline du yoga.
Verse 112
पद्मकं स्वस्तिकं पीठं सैंहं कौक्कुटकौंजरे । कौर्मंवज्रासनं चैव वाराहं मृगचैलिकम् ॥ १२ ॥
Padmaka, Svastika, Pīṭha, Siṃha, Kaukkuṭa et Auñjara, ainsi que Kaurma, Vajrāsana, Vārāha et Mṛgacailika—telles sont les āsana énoncées pour la pratique du yoga.
Verse 113
क्रौञ्चं च नालिकं चैव सर्वतोभद्रमेव च । वार्षभं नागमात्स्ये च वैयान्घं चार्द्धचंद्रकम् ॥ १३ ॥
(Ce sont) le Kraunca, le Nālika et aussi le Sarvatobhadra ; le Vārṣabha, le Nāga et le Mātsya ; le Vaiyāṅgha, ainsi que l’Ardhacandraka.
Verse 114
दंडवातासनं शैलं स्वभ्रं मौद्गरमेव च । माकरं त्रैपथं काष्ठं स्थाणुं वैकर्णिकं तथा ॥ १४ ॥
(Autres appellations techniques :) Daṇḍavāta-āsana, Śaila, Svabhra, Maudgara ; de même Mākara, Traipatha, Kāṣṭha, Sthāṇu, et aussi Vaikarṇika.
Verse 115
भौमं वीरासनं चैव योगसाधनकारणम् । त्रिंशत्संख्यान्यासनानि मुनीन्द्रैः कथितानि वै ॥ १५ ॥
Bhauma-āsana et Vīrāsana sont aussi des moyens d’accomplir la discipline du yoga. En vérité, trente āsana, en tout, ont été enseignées par les plus grands sages.
Verse 116
एषामेकतमं बद्धा गुरुभक्तिपरायणः । उपासको जयेत्प्राणान्द्वन्द्वातीतो विमत्सरः ॥ १६ ॥
Ayant fermement adopté l’une de ces disciplines, l’adorateur, voué à la vénération du guru, doit vaincre les élans du prāṇa, dépasser toutes les dualités et demeurer sans jalousie.
Verse 117
प्राङ्मुखोदङ्मुखो वापि तथा प्रत्यङ्मुखोऽपि वा । अभ्यासेन जयेत्प्राणान्निःशब्दे जनवर्जिते ॥ १७ ॥
Tourné vers l’est, le nord, ou même l’ouest, par une pratique assidue, qu’on maîtrise les prāṇa dans un lieu silencieux, sans bruit et à l’écart des gens.
Verse 118
प्राणो वायुः शरीरस्थ आयामस्तस्य निग्रहः । प्राणायाम इति प्रोक्तो द्विविधः स प्रकीर्त्तितः ॥ १८ ॥
Prāṇa est le souffle vital demeurant dans le corps ; sa régulation mesurée et sa maîtrise se nomment prāṇāyāma. Il est proclamé qu’il en existe deux sortes.
Verse 119
अगर्भश्च सगर्भश्च द्वितीयस्तु तयोर्वरः । जयध्यानं विनागर्भः सगर्भस्तत्समन्वितः ॥ १९ ॥
La méditation (dhyāna) est de deux sortes : sans support (nirgarbha) et avec support (sagarbha). Entre les deux, la seconde—la méditation avec support—est tenue pour supérieure. « Jaya-dhyāna » est la méditation sans support ; celle avec support est celle qui s’y joint, s’appuyant sur une forme, un mantra ou un attribut sacré.
Verse 120
रेचकः पूरकश्चैव कुंभकः शून्यकस्तथा । एवं चतुर्विधः प्रोक्तः प्राणायामो मनीषिभिः ॥ २० ॥
Expiration (recaka), inspiration (pūraka), rétention (kuṃbhaka) et pause vide (śūnyaka) : ainsi les sages déclarent-ils le prāṇāyāma quadruple.
Verse 121
जंतूनां दक्षिणा नाडी पिंगला परिकीर्तिता । सूर्यदैवतका चैव पितृयोनिरिति श्रुता ॥ २१ ॥
Chez les êtres vivants, le canal subtil du côté droit est nommé Piṅgalā ; il est présidé par le Soleil, et l’on dit qu’il est la voie liée aux Pitṛs, le domaine des ancêtres.
Verse 122
देवयोनिरिति ख्याता इडा नाडी त्वदक्षिणा । तत्राधिदैवत चंद्रं जानीहि मुनिसत्तमं ॥ २२ ॥
Sache, ô le meilleur des sages, que la nāḍī iḍā—célèbre comme «source des dieux»—se tient à ta droite ; et comprends que sa divinité présidente est la Lune.
Verse 123
एतयोरुभयोर्मध्ये सुषुम्णा नाडिका स्मृता । अतिसूक्ष्मा गुह्यतमा ज्ञेया सा ब्रह्मदैवता ॥ २३ ॥
Entre ces deux nāḍīs, on enseigne le canal nommé Suṣumṇā. Il est d’une subtilité extrême et le plus secret; qu’on sache qu’il est présidé par la divinité Brahmā.
Verse 124
वामेन रेचयेद्वायुं रेचनाद्रेचकः स्मृतः । पूरयेद्दक्षिणेनैव पूरणात्पूरकः स्मृतः ॥ २४ ॥
Qu’on expire le souffle par la narine gauche; parce que c’est un acte d’expulsion, on l’appelle Recaka. Puis qu’on inspire par la droite; parce que c’est un acte de remplissage, on l’appelle Pūraka.
Verse 125
स्वदेहपूरितं वायं निगृह्य न विमृंचति । संपूर्णकुंभवत्तिष्टेत्कुम्भकः स हि विश्रुतः ॥ २५ ॥
Ayant retenu le souffle qui a rempli son propre corps, sans le relâcher, et demeurant stable comme une jarre d’eau entièrement pleine—telle est, en vérité, la pratique renommée appelée kumbhaka.
Verse 126
न गृह्णाति न त्यजति वायुमंतर्बहिः स्थितम् । विद्धि तच्छून्यकं नाम प्राणायामं यथास्थितम् ॥ २६ ॥
Quand on ne prend ni ne rejette le souffle qui demeure au-dedans et au-dehors, sache que cet état immobile est le prāṇāyāma nommé « Śūnyaka ».
Verse 127
शनैःशनैर्विजेतव्यः प्राणो मत्तगजेन्द्रवत् । अन्यथा खलु जायन्ते महारोगा भयंकराः ॥ २७ ॥
Le prāṇa, le souffle de vie, doit être maîtrisé peu à peu, comme on dompte un seigneur des éléphants en rut. Autrement, en vérité, naissent de grandes maladies effrayantes.
Verse 128
क्रमेण योजयेद्वायुं योगी विगतकल्मषः । स सर्वपापनिर्मुक्तो ब्रह्मणः पदमाप्नुयात् ॥ २८ ॥
Le yogin, pur de toute souillure, doit régler le souffle vital (prāṇa) pas à pas. Délivré de tous les péchés, il peut atteindre l’état suprême de Brahman.
Verse 129
विषयेषु प्रसक्तानि चेन्द्रियाणि मुनीश्वरः । समामाहृत्य निगृह्णाति प्रत्याहारस्तु स स्मृतः ॥ २९ ॥
Ô seigneur des sages, lorsque les sens, attachés aux objets, sont ramenés en soi et fermement maîtrisés, cela est appelé pratyāhāra, le retrait des sens.
Verse 130
जितेन्द्रिया महात्मानो ध्यानशून्या अपि द्विज । प्रयान्ति परमं ब्रह्म पुनरावृत्तिदुर्लभम् ॥ ३० ॥
Ô deux-fois-né, les grandes âmes qui ont conquis les sens—même sans méditation formelle—atteignent le Brahman suprême, état dont le retour à la naissance est presque impossible.
Verse 131
अनिर्जितेंद्रियग्रामं यस्तु ध्यानपरो भवेत् । मूढात्मानं च तं विद्याद्ध्यानं चास्य न सिध्यति ॥ ३१ ॥
Mais celui qui se voue à la méditation alors que la troupe de ses sens n’est pas domptée, sache-le, a l’esprit égaré; sa méditation n’aboutit pas.
Verse 132
यद्यत्पश्यति तत्सर्वं पश्येदात्मवदात्मनि । प्रत्याहृतानीन्द्रियाणि धारयेत्सा तु धारणा ॥ ३२ ॥
Quoi que l’on perçoive, qu’on le contemple tout entier dans le Soi, comme de la nature même du Soi. Les sens retirés, qu’on maintienne l’esprit fermement : telle est dhāraṇā, la concentration.
Verse 133
योगाज्जितेंद्रियग्रामस्तानि हृत्वा दृढं हृदि । आत्मानं परमं ध्यायेत्सर्वधातारमच्युतम् ॥ ३३ ॥
Ayant, par le Yoga, vaincu la troupe des sens, qu’on les retire et qu’on les établisse fermement dans le cœur; puis qu’on médite le Soi suprême—Acyuta, le Seigneur infaillible, soutien de l’univers entier.
Verse 134
सर्वविश्वात्मकं विष्णुं सर्वलोकैककारणम् । विकसत्पद्यपत्राक्षं चारुकुण्डलभूषितम् ॥ ३४ ॥
J’adore Viṣṇu, dont le Soi même est l’univers entier, l’unique cause de tous les mondes; aux yeux semblables à des pétales de lotus pleinement épanouis, et paré de beaux pendants d’oreilles.
Verse 135
दीर्घबाहुमुदाराङ्गं सर्वालङ्कारभृषितम् । पीताम्बरधरं देवं हेमयज्ञोपवीतिनम् ॥ ३५ ॥
Il a de longs bras et des membres nobles, paré de tous les ornements; le Deva rayonnant, vêtu de l’étoffe jaune (pītāmbara) et portant le cordon sacré d’or (yajñopavīta).
Verse 136
बिभ्रतं तुलसीमालां कौस्तुभेन विराजितम् । श्रीवत्सवक्षसं देवं सुरासुरनमस्कृतम् ॥ ३६ ॥
Je contemplai le Seigneur portant une guirlande de tulasī, resplendissant du joyau Kaustubha; sur sa poitrine se trouvait la marque de Śrīvatsa, et il recevait les salutations des dieux comme des asuras.
Verse 137
अष्टारे हृत्सरोजे तु द्वादशांगुलविस्तृते । ध्यायेदात्मानमव्यक्तं परात्परतरं विभुम् ॥ ३७ ॥
Dans le lotus du cœur, à huit rayons et s’étendant sur douze doigts, qu’on médite le Soi : l’Inmanifesté (Avyakta), le Seigneur tout-pénétrant, plus haut que le plus haut.
Verse 138
ध्यानं सद्भिनिर्गदितं प्रत्ययस्यैकतानता । ध्यानं कृत्वा मुहुर्त्तं वा परं मोक्षं लभेन्नरः ॥ ३८ ॥
La méditation, ainsi que l’ont proclamé les sages, est la continuité unifiée d’une seule pensée, fixée en un point. En pratiquant une telle méditation ne fût-ce qu’un muhūrta (environ quarante-huit minutes), l’homme obtient la délivrance suprême.
Verse 139
ध्यानात्पापानि नश्यन्ति ध्यानान्मोक्षं च विंदति । ध्यानात्प्रसीदति हरिद्धर्यानात्सर्वार्थसाधनम् ॥ ३९ ॥
Par la méditation, les péchés s’évanouissent; par la méditation, on obtient aussi la délivrance. Par la méditation, Hari est apaisé et comblé; et par une méditation inébranlable, tous les buts sont accomplis.
Verse 140
यद्यद्रूपं महाविष्णोस्तत्तद्ध्यायेत्समाहितम् । तेन ध्यानेन तुष्टात्मा हरिर्मोक्षं ददाति वै ॥ ४० ॥
Quelle que soit la forme de Mahāviṣṇu que l’on contemple, qu’on médite sur cette forme même, l’esprit rassemblé. Satisfait par une telle méditation, Hari, au cœur comblé, accorde véritablement la délivrance.
Verse 141
अचञ्चलं मनः कुर्याद्ध्येये वस्तुनि सत्तम । ध्यानं ध्येयं ध्यातृभावं यथा नश्यति निर्भरम् ॥ ४१ ॥
Ô le meilleur des vertueux, rends l’esprit inébranlable dans l’objet digne de méditation, afin que—totalement—se dissolve la triade : la méditation, l’objet de méditation et le sentiment « je suis le méditant ».
Verse 142
ततोऽमृतत्वं भवति ज्ञानामृतनिषेवणात् । भवेन्निरन्तरं ध्यानादभेदप्रतिपादनम् ॥ ४२ ॥
Alors naît l’immortalité, par la fréquentation constante du nectar de la connaissance. Et par une méditation ininterrompue s’établit la réalisation de la non-différence (l’unité).
Verse 143
सुषुत्पिवत्परानन्दयुक्तश्चोपरतेन्द्रियः । निर्वातदीपवत्संस्थः समाधिरभिधीयते ॥ ४३ ॥
Quand l’on est comme plongé dans un profond sommeil, tout en étant uni à la béatitude suprême; quand les sens cessent leur mouvement vers l’extérieur et que l’esprit demeure stable comme une lampe en un lieu sans vent, cet état est appelé samādhi.
Verse 144
योगी समाध्यवस्थायां न श्रृणोति न पश्यति । न जिघ्रति न स्पृशति न किंचद्वक्ति सत्तम ॥ ४४ ॥
Ô le meilleur des vertueux : lorsque le yogin est établi dans l’état de samādhi, il n’entend ni ne voit; il ne sent ni ne touche, et ne dit absolument rien.
Verse 145
आत्मा तु निर्मलः शुद्धः सञ्चिदानन्दविग्रहः । सर्वोपाधिविनिर्मुक्तो योगिनां भात्यचञ्चलः ॥ ४५ ॥
Mais l’Ātman est sans tache et pur, de la nature même de l’Être, de la Conscience et de la Béatitude (sat-cit-ānanda). Libéré de tout upādhi limitant, il resplendit, stable et immobile, pour les yogin.
Verse 146
निर्गुणोऽपि परो देवो ह्यज्ञानाद्गुणवानिव । विभात्यज्ञाननाशे तु यथापूर्वं व्यवस्थितम् ॥ ४६ ॥
Bien que le Seigneur suprême soit réellement au-delà de toute qualité (nirguṇa), par l’ignorance il apparaît comme s’il était pourvu de qualités; mais lorsque l’ignorance est détruite, il resplendit tel qu’il est, demeurant dans son état originel.
Verse 147
परं ज्योतिरमेयात्मा मायावानिव मायिनाम् । तन्नाशे निर्मलं ब्रह्म प्रकाशयति पंडितं ॥ ४७ ॥
La Lumière suprême, dont le Soi est incommensurable, apparaît—comme si elle possédait la māyā—à ceux que la māyā égare. Lorsque cette (māyā) est détruite, le Brahman sans tache illumine le sage.
Verse 148
एकमेवाद्वितीयं च परं ज्योतिर्निरंजनम् । सर्वेषामेव भूतानामंतर्यामितया स्थितम् ॥ ४८ ॥
Il est l’Unique, sans second — la Lumière suprême, sans tache — demeurant en tous les êtres comme l’Antaryāmin, le Souverain intérieur.
Verse 149
अणोरणीयान्महतो महीयान्सनातनात्माखिलविश्वहेतुः । पश्यंति यज्ज्ञानविदां वरिष्टाः परात्परस्मात्परमं पवित्रम् ॥ ४९ ॥
Plus petit que le plus petit et plus grand que le plus grand, le Soi éternel, cause de l’univers entier, est contemplé par les plus éminents sages comme la Réalité suprêmement pure, au-delà du plus haut.
Verse 150
अकारादिक्षकारांतवर्णभेदव्यवस्थितः । पुराणपुरुषोऽनादिः शब्दब्रह्मेति गीयते ॥ ५० ॥
Le Purāṇa-Puruṣa sans commencement, établi comme la diversité des lettres de ‘a’ jusqu’à ‘kṣa’, est chanté comme Śabda-Brahman : l’Absolu sous la forme du son sacré.
Verse 151
विशुद्दमक्षरं नित्यं पूर्णमाकाशमध्यगम् । आनन्दं निर्मलशांतं परं ब्रह्मेति गीयते ॥ ५१ ॥
Ce Brahman suprême est chanté comme parfaitement pur, impérissable, éternel, plénier et omniprésent — demeurant dans l’immensité de l’espace — béatitude même, sans souillure et d’une paix totale.
Verse 152
योगिनो हृदि पश्यन्ति परात्मानं सनातनम् । अविकारमजं शुद्धं परं ब्रह्मेति गीयते ॥ ५२ ॥
Les yogins contemplent dans le cœur le Soi suprême, éternel — immuable, non né et pur — célébré comme le Brahman le plus élevé.
Verse 153
ध्यानमन्यत्प्रवक्ष्यामि श्रृणुष्व मुनि सत्तम । संसारतापतप्तानां सुधावृष्टिसमं नृणाम् ॥ ५३ ॥
Je vais maintenant exposer une autre méthode de méditation—écoute, ô meilleur des sages. Pour les hommes brûlés par la chaleur du saṃsāra, elle est comme une pluie de nectar.
Verse 154
नारायणं परानन्दं स्मरेत्प्रणवसंस्थितम् । नादरुपमनौपम्यमर्द्धमात्रोपरिस्थितम् ॥ ५४ ॥
Qu’on médite sur Nārāyaṇa, la Béatitude suprême, demeurant dans le Praṇava « Oṃ » ; dont la forme est le son subtil (nāda), sans pareil, établi au-dessus de la demi-mora (ardha-mātrā).
Verse 155
अकारं ब्रह्मणो रुपमुकारं विष्णुरुपवत् । मकारं रुद्ररुपं स्यादर्ध्दमात्रं परात्मकम् ॥ ५५ ॥
La syllabe « A » est la forme de Brahmā ; la syllabe « U » est de la nature de Viṣṇu ; la syllabe « M » est la forme de Rudra ; et la demi-mora (la résonance subtile) est le Soi suprême.
Verse 156
मात्रास्तिस्त्रः समाख्याता ब्रह्मविष्णु शिवाधिपाः । तेषां समुच्चयं विप्र परब्रह्मप्रबोधकम् ॥ ५६ ॥
Trois mātrā sont proclamées—présidées par Brahmā, Viṣṇu et Śiva. Ô vipra, leur intégration conjointe éveille la réalisation du Parabrahman, le Brahman suprême.
Verse 157
वाच्यं तु परमं ब्रह्म वाचकः प्रणवः स्मृतः । वाच्यवाचकसंबन्धो ह्युपचारात्तयोर्द्विजा ॥ ५७ ॥
Le Brahman suprême est ce qui est désigné (vācya), et le Praṇava « Oṃ » est tenu pour son désignateur (vācaka). Ô deux-fois-nés, le lien entre le désigné et le désignateur n’est énoncé que par convention, de façon figurée.
Verse 158
जपन्तः प्रणवं नित्यं मुच्यन्ते सर्वपातकैः । तदभ्यासेन संयुक्ताः परं मोक्षं लभन्ति च ॥ ५८ ॥
Ceux qui répètent sans cesse le Pranava (Oṁ) sont délivrés de toutes les fautes; et, unis à la pratique constante de ce japa, ils obtiennent aussi la suprême délivrance (mokṣa).
Verse 159
जपंश्च प्रणवं मन्त्रं ब्रह्मविष्णुशिवात्मकम् । कोटिसूर्यसमं तेजो ध्यायेदात्मनि निर्मलम् ॥ ५९ ॥
Qu’il répète aussi le Pranava (Oṁ), le mantra dont l’essence est Brahmā, Viṣṇu et Śiva, et qu’il médite en lui-même sur cette splendeur sans tache, égale à dix millions de soleils.
Verse 160
शालग्रामशिलारुपं प्रतिमारुपमेव वा । यद्यत्पापहरं वस्तु तत्तद्वा चिन्तयेद्धृदि ॥ ६० ॥
Qu’il s’agisse de la pierre Śālagrāma ou d’une image sacrée, quel que soit l’objet qui ôte le péché, qu’on le contemple tel quel dans le cœur.
Verse 161
यदेतद्दैष्णवं ज्ञानं कथितं ते मुनीश्वर । एतद्विदित्वा योगीन्द्रो लभते मोक्षमुत्तमम् ॥ ६१ ॥
Ô seigneur des sages, cette connaissance vaiṣṇava que tu as enseignée : en la comprenant véritablement, même le plus éminent des yogins obtient la délivrance suprême.
Verse 162
यस्त्वेतच्छॄणुयाद्वापि पठेद्वापि समाहितः । स सर्वपापनिर्मुक्तो हरिसालोक्यमान्पुयात् ॥ ६२ ॥
Quiconque, l’esprit concentré, écoute cet enseignement ou le récite—ne fût-ce que cela—est libéré de toutes les fautes et atteint Harisālokya, la demeure dans le même monde que Hari (Viṣṇu).
Sanaka states that liberation is attained through knowledge, but that knowledge is ‘rooted in devotion’; bhakti purifies sin and clarifies the intellect, and that purified intellect is what the wise call jñāna. Thus, devotion functions as the ethical and affective catalyst that makes Vedāntic insight stable and liberating.
Kriyā-yoga is defined as disciplined devotional action performed through body, speech, and mind for the welfare of all beings—praise, worship, fasting/observances, and listening to Purāṇas—done with inner purification and without hypocrisy or malice.
Beyond technique, Yoga is defined as the knowledge of non-difference between the ‘lower’ self (witness in the heart associated with ego in empirical life) and the ‘higher’ Paramātman. When this non-difference is realized, the bonds of the embodied being are cut.
Yama, niyama, āsana, prāṇāyāma, pratyāhāra, dhāraṇā, dhyāna, and samādhi—presented in order, with expanded definitions of yamas/niyamas, a catalog of āsanas, and technical prāṇāyāma details including nāḍīs and the fourfold breath process.
Oṁ is taught as the denoter (vācaka) of the Supreme Brahman (vācya): ‘A’ corresponds to Brahmā, ‘U’ to Viṣṇu, ‘M’ to Rudra, and the subtle half-mora (ardha-mātrā) to the Supreme Self. Japa and meditation on Praṇava are said to destroy sin and lead to liberation.