
Ce chapitre rapporte l’enseignement d’Īśvara à Devī au sujet d’un sanctuaire éminent de Rudra, le Vṛṣabheśvara kalpa-liṅga, de bon augure et chéri des dieux. L’autorité du lieu est établie par une suite de kalpas où le même liṅga reçoit des noms différents selon ses adorateurs et les fruits obtenus : dans un kalpa ancien, il fut Brahmeśvara, car Brahmā l’adora longuement et la création des êtres s’ensuivit ; dans le suivant, il devint Raivateśvara, le roi Raivata ayant remporté victoire et prospérité par sa puissance ; dans le troisième, il fut Vṛṣabheśvara, lorsque Dharma, sous forme de taureau (monture de Śiva), le vénéra et reçut la promesse de proximité/union ; dans le quatrième, le Varāha-kalpa, il est lié au roi Ikṣvāku, dont l’adoration disciplinée aux trois temps du jour lui conféra souveraineté et descendance, d’où l’épithète Ikṣvākvīśvara. Le texte précise ensuite l’étendue du kṣetra selon les directions, en unités de dhanu, et affirme que les actes accomplis en ce lieu—bain sacré, japa, bali, homa, pūjā et stotra—deviennent impérissables. Une phalaśruti vigoureuse proclame que veiller près du liṅga en observant le brahmacarya et les arts de la dévotion, nourrir les brāhmaṇas, et adorer à certaines dates lunaires (notamment la nuit de Māgha kṛṣṇa-caturdaśī ; aussi aṣṭamī/caturdaśī) procure un grand mérite, équivalent à un « octuple tīrtha » : Bhairava, Kedāra, Puṣkara, Drutijaṅgama, Vārāṇasī, Kurukṣetra, Mahākāla et Naimiṣa. Sont aussi prescrits les rites aux ancêtres, tels le piṇḍa-dāna à l’amāvasyā, et l’ablution du liṅga avec des substances lactées (dadhi, kṣīra, ghṛta), le pañcagavya, l’eau au kuśa et des aromates, censés purifier même les fautes graves et conférer une dignité védique. Le chapitre conclut que l’écoute de ce māhātmya profite autant aux savants qu’aux simples.
Verse 1
ईश्वर उवाच । ततो गच्छेन्महादेवि चतुर्थं रुद्रमुत्तमम् । वृषभेश्वरनामानं कल्पलिंगं सुरप्रियम्
Īśvara dit : Ensuite, ô Mahādevī, il convient d’aller vers le quatrième Rudra, le plus excellent, nommé Vṛṣabheśvara, dont le liṅga est d’une puissance merveilleuse et cher aux dieux.
Verse 2
बालरूपी महादेवि यत्र ब्रह्मा स्वयं स्थितः । तस्यैव चोत्तरे भागे धनुषां त्रितये स्थितम्
Ô Mahādevī, en ce lieu—où Brahmā lui-même demeure sous la forme d’un enfant divin—, sur son côté nord, à la distance de trois longueurs d’arc, se trouve ce sanctuaire sacré.
Verse 3
आद्यं महाप्रभावं हि नापुण्यो वेद मानवः । तस्यैव कल्पनामानि सांप्रतं प्रब्रवीमि ते
En vérité, l’homme dépourvu de mérite ne saisit pas sa puissance primordiale et immense. C’est pourquoi, à présent, je vais te dire les noms qui lui furent assignés selon les différents kalpas.
Verse 4
पूर्वकल्पे महादेवि ब्रह्मेश्वर इति स्मृतः । ब्रह्मणाराधितः पूर्वं वर्षाणामयुतं प्रिये
Ô Mahādevī, dans un kalpa ancien, on se souvenait de lui sous le nom de «Brahmeśvara». Bien-aimée, jadis Brahmā l’adora durant dix mille ans.
Verse 5
सृष्टिकामेन देवेन ततस्तुष्टो महेश्वरः । चतुर्विधां भूतसृष्टिं ततश्चक्रे पितामहः
Lorsque le dieu Brahmā, désireux de créer, rendit un culte, Maheśvara (Śiva) en fut satisfait. Alors Pitāmaha (Brahmā) fit surgir la création quadruple des êtres.
Verse 6
ब्रह्मणस्त्वीशभावेन गतस्तुष्टिं यतो हरः । तेन ब्रह्मेश्वरं नाम तस्मिंल्लिंगे पुराऽभवत्
Parce que Hara (Śiva) fut satisfait par la dévotion souveraine de Brahmā, ce liṅga porta dès l’antiquité le nom de «Brahmeśvara».
Verse 7
ततो द्वितीयकल्पे तु संप्राप्ते वरवर्णिनि । रैवतेश्वरनामेति प्रख्यातं धरणीतले
Puis, ô toi au teint gracieux, lorsque survint le second kalpa, il devint célèbre sur la terre sous le nom de «Raivateśvara».
Verse 8
रैवतो नाम राजाऽभूद्ब्रह्मांडे सचराचरे । जगद्योनिर्जिगायेदं तल्लिंगस्य प्रभावतः
Dans ce Brahmāṇḍa, avec les êtres mobiles et immobiles, il y eut un roi nommé Raivata. Par la puissance de ce liṅga, il conquit ce monde, matrice de l’univers.
Verse 9
रैवतेश्वरनामाभूत्तेन लिंगं महाप्रभम् । पुनस्तृतीयकल्पे तु संप्राप्ते वरवर्णिनि
Ainsi, ce liṅga d’une grande splendeur fut appelé «Raivateśvara». Et de nouveau, ô toi au teint gracieux, lorsque survint le troisième kalpa…
Verse 10
वृषभेश्वरनामाभूत्तस्य लिंगस्य भामिनि । ममैव वाहनं योऽसौ धर्मोयं वृषरूपधृक्
Ô dame rayonnante, ce liṅga reçut alors le nom de Vṛṣabheśvara. Car ce Taureau même—qui revêt la forme du Dharma—est véritablement mon propre véhicule sacré.
Verse 11
तेन तत्पूजितं लिंगं दिव्याब्दानां सहस्रकम् । ततस्तुष्टेन देवेशि नीतः सायुज्यतां वृषः
Ainsi, il vénéra ce liṅga durant mille années divines. Puis, ô Déesse des dieux, le Seigneur, satisfait, mena Vṛṣa (le Taureau) au sāyujya — l’union totale avec le Divin.
Verse 12
तेन तल्लिंगमभवद्वृषभेशेति भूतले । ततश्चतुर्थे संप्राप्ते वाराहेकल्प संज्ञिते
Par cet événement, ce liṅga devint célèbre sur la terre sous le nom de Vṛṣabheśa. Puis, lorsque survint le quatrième cycle, appelé Vārāha Kalpa, sa grandeur continua d’être chantée.
Verse 13
अष्टाविंशतिमे तत्र त्रेतायुगमुखे तदा । इक्ष्वाकुर्नाम राजाऽभूत्सूर्यवंशविभूषणः
Là, lors de la vingt-huitième occurrence, à l’aurore du Tretā Yuga, parut un roi nommé Ikṣvāku, joyau de la dynastie solaire.
Verse 14
स लिंगं पूजयामास त्रिकालं भक्तिभावितः । एकाहारो जिताहारो भूभिशायी जितेंद्रियः
Empli de dévotion, il adorait le Liṅga trois fois par jour. Il ne prenait qu’un seul repas quotidien, maîtrisait sa nourriture, dormait à même le sol et domptait ses sens.
Verse 15
एवं काले बहुविधे ततस्तुष्टो महेश्वरः । ददौ राज्यं महोदग्रं संततिं पुत्र पौत्रिकीम्
Après un long temps de disciplines variées, Mahēśvara fut satisfait. Il lui accorda un royaume hautement prospère et une lignée ininterrompue de fils et de petits-fils.
Verse 16
इक्ष्वाक्वीश्वरनामाभूत्तेनेदं लिंगमुत्तमम् । यस्तं पूजयते भक्त्या देवं वृषभवाहनम्
Grâce à lui, ce Liṅga suprême fut connu sous le nom d’Ikṣvākvīśvara. Quiconque vénère avec dévotion ce Dieu—Śiva, dont la monture est le Taureau—obtient le mérite promis.
Verse 17
सप्तजन्मकृतैः पापैर्मुच्यते नात्र संशयः । त्रिंशद्धनुष्प्रमाणेन तस्य क्षेत्रचतुर्द्दिशम्
Il est délivré des péchés accumulés en sept naissances : il n’y a là aucun doute. L’enceinte sacrée s’étend aux quatre directions sur une mesure de trente longueurs d’arc.
Verse 18
स्नानं जाप्यं बलिं होमं पूजां स्तोत्रमुदीरणम् । तस्मिंस्तीर्थे तु यः कुर्यात्तत्सर्वं चाक्षयं भवेत्
Bain sacré, récitation (japa), offrandes bali, homa (sacrifice au feu), pūjā et chant des stotra : tout ce qui est accompli en ce tīrtha devient un mérite impérissable.
Verse 19
चतुष्कोणांतरा क्षेत्रमेवं मात्राप्रमाणतः । एकरात्रोषितो भूत्वा तस्य लिंगस्य सन्निधौ
Ainsi, selon la mesure, l’aire sacrée est délimitée comme une enceinte quadrangulaire. Celui qui y demeure une nuit, en présence de ce Liṅga, obtient les fruits énoncés.
Verse 20
ब्रह्मचर्येण जागर्त्ति स पापैः संप्रमुच्यते । होमजाप्यसमाधिस्थो नृत्यगीतादिवादनैः
Celui qui observe le brahmacarya et veille durant la nuit est entièrement délivré des péchés. Demeurant dans le homa, le japa et l’absorption méditative—et aussi par la danse, le chant et la musique instrumentale offerts avec dévotion—il obtient le fruit purificateur.
Verse 21
गोघ्नो वा ब्रह्महा पापी मुच्यते दुष्कृतैर्नरः । यः संप्रीणयते विप्रांस्तत्र भोज्यैः पृथग्विधैः
Même un pécheur—qu’il ait tué une vache ou qu’il ait tué un brāhmaṇa—est délivré des mauvaises actions, s’il y réjouit les brāhmaṇas par des mets de diverses sortes.
Verse 22
एकस्मिन्भोजिते विप्रे कोटिर्भवति भोजिता । भैरवं चैव केदारं पुष्करं द्रुतिजंगमम्
Là, nourrir ne fût-ce qu’un seul brāhmaṇa équivaut à en avoir nourri un crore. Là sont aussi présents Bhairava, Kedāra, Puṣkara et le tīrtha Drutijaṅgama, « celui qui se meut rapidement ».
Verse 23
वाराणसी कुरुक्षेत्रं महा कालं च नैमिषम् । एतत्तीर्थाष्टकं देवि तस्मिंल्लिंगे व्यवस्थितम्
Vārāṇasī, Kurukṣetra, Mahākāla et Naimiṣa—ô Devī—tout cet ensemble de huit tīrthas sacrés est établi dans ce même Liṅga.
Verse 24
माघे कृष्णचतुर्द्दश्यां तत्र यो जागृयान्निशि । संपूज्य विधिना देवं स तीर्थाष्टफलं लभेत्
Lors de la nuit de Kṛṣṇa Caturdaśī du mois de Māgha, quiconque y veille et adore le Seigneur selon le rite obtient le fruit entier des huit tīrthas.
Verse 25
ददाति तत्र यः पिण्डं नष्टेन्दौ शिवसंनिधौ । तृप्यन्ति पितरस्तस्य यावद्ब्रह्मदिनान्तकम्
Quiconque y offre un piṇḍa, à la nouvelle lune, en la présence même de Śiva, rend ses ancêtres comblés jusqu’à la fin du jour de Brahmā.
Verse 26
दधिक्षीर घृतेनैव पंचगव्यकुशोदकैः । कुंकुमागरुकर्पूरैस्तल्लिगं पूजयेन्निशि
La nuit, qu’on vénère ce Liṅga avec du caillé, du lait et du ghee; avec le pañcagavya et de l’eau sanctifiée par le kuśa; et avec du safran, de l’agaru et du camphre.
Verse 27
संमंत्र्याघोरमंत्रेण ध्यात्वा देवं सदाशिवम् । एवं कृत्वा महादेवि मुच्यते पंचपातकैः
Après avoir dûment invoqué par le mantra Aghora et médité sur le Seigneur Sadāśiva, ô Mahādevī, en agissant ainsi on est délivré des cinq grands péchés.
Verse 28
अष्टम्यां च चतुर्द्दश्यां दध्ना संस्नापयेद्यदि । स ब्राह्मणश्चतुर्वेदो जायते नात्र संशयः
Si, à l’Aṣṭamī et à la Caturdaśī, l’on baigne le Seigneur (en abhiṣeka) avec du caillé, on renaît brāhmane, versé dans les quatre Veda — sans aucun doute.
Verse 29
क्षीरेण स्नापयेद्देवि यदि तं वृषभेश्वरम् । सप्तधेनुसहस्राणां स फलं विंदते महत्
Ô Devī, si l’on baigne Vṛṣabheśvara avec du lait, on obtient un grand fruit, équivalent au don de sept mille vaches.
Verse 30
जन्मांतरेण यत्पापं सांप्रतं यत्कृतं प्रिये । तत्सर्वं नाशमायाति घृतस्नानेन भामिनि
Ô bien-aimée : tout péché commis dans une autre naissance, et tout ce qui est fait à présent, s’anéantit entièrement lorsqu’on baigne le Seigneur avec du ghee (ghṛta), ô radieuse.
Verse 31
पंचगव्येन यो देवि स्नापयेद्वृषभेश्वरम् । स दहेत्सर्वपापानि सर्वयज्ञफलं लभेत्
Ô Devī : quiconque baigne Vṛṣabheśvara avec le pañcagavya brûle tous les péchés et obtient le fruit de tous les sacrifices (yajña).
Verse 32
तद्दृष्ट्वा ब्रह्महा गोघ्नः स्तेयी च गुरुतल्पगः । शरणागतघाती च मित्रविश्रंभघातकः
À la vue de cette présence sacrée (le Liṅga), même le meurtrier d’un brāhmaṇa, le tueur de vache, le voleur, celui qui profane le lit du maître, celui qui tue un suppliant venu chercher refuge, et celui qui trahit un ami confiant—est ébranlé par sa puissance et se détache du mal.
Verse 33
दुष्टपापसमाचारो मातृहा पितृहा तथा । मुच्यते सर्वपापैस्तु तल्लिंगाराधनोद्यतः
Même celui dont la conduite est mauvaise et saturée de péché—oui, même le meurtrier de sa mère ou de son père—est délivré de tous les péchés s’il s’applique à l’adoration de ce Liṅga même.
Verse 34
कार्तिकं सकलं यस्तु पूजयेद्ब्रह्मणा सह । ब्रह्मेश्वरं महालिंगं स मुक्तः पातकैर्भवेत्
Quiconque, durant tout le mois de Kārtika, vénère le grand Liṅga de Brahmeśvara avec Brahmā, est délivré des fautes et des péchés.
Verse 35
तेन दत्तं भवेत्सर्वं गुरवस्तेन तोषिताः । श्राद्धं कृतं गयातीर्थे तेन तप्तं महत्तपः । येन देवाधिदेवोऽसौपूजितो वृषभेश्वरः
Par celui-là (qui adore ici), c’est comme si tous les dons avaient été offerts; par lui les gurus sont comblés; par lui le śrāddha au tīrtha de Gayā a été accompli; par lui une grande austérité a été entreprise—car il a vénéré Vṛṣabheśvara, le Dieu des dieux.
Verse 36
इति ते कथितं देवि माहात्म्यं देवपूजितम् । वृषभेश्वरदेवस्य कल्पलिंगस्य भामिनि
Ainsi, ô Déesse, t’ai-je exposé la grandeur illustre—vénérée même par les dieux—du Kalpaliṅga du Seigneur Vṛṣabheśvara, ô belle aimée.
Verse 37
यः शृणोति महादेवि माहात्म्यं दैवदेवतम् । मूर्खो वा पंडितो वाऽपि स याति परमां गतिम्
Quiconque entend cette grandeur sacrée, ô Mahādevī—qu’il soit ignorant ou savant—atteint la suprême destinée.
Verse 90
इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां संहितायां सप्तमे प्रभासखंडे प्रथमे प्रभासक्षेत्रमाहात्म्य एकादशरुद्रमाहात्म्ये वृषवाहनेश्वरमाहाम्यवर्णनंनाम नवतितमोऽध्यायः
Ainsi s’achève le quatre-vingt-dixième chapitre, intitulé « Description de la grandeur de Vṛṣavāhaneśvara », dans le Prabhāsa Khaṇḍa, au sein du Prabhāsakṣetra Māhātmya et de l’Ekādaśa-rudra Māhātmya, du Śrī Skanda Mahāpurāṇa (dans l’Ekāśītisāhasrī Saṃhitā).