
Le chapitre 1 établit le cadre du discours et la chaîne d’autorité du matériau de Prabhāsa dans le Skanda Purāṇa. Vyāsa y est rappelé comme le connaisseur et l’enseignant fondamental du sens purāṇique, tandis que les sages de Naimiṣa prient Sūta (Romaharṣaṇa) de raconter la māhātmya du kṣetra de Prabhāsa, en demandant spécialement les yātrās Vaiṣṇavī et Raudrī après avoir mentionné une ancienne tradition de yātrā Brahmī. Le chapitre s’ouvre sur des vers d’invocation louant Someśvara et sur une salutation métaphysique à la pure conscience (cinmātra), puis sur un motif protecteur opposant amṛta et viṣa. Sūta prononce ensuite une louange théologique de Hari comme forme de l’Omkāra, à la fois transcendant et immanent, et décrit les qualités idéales de la kathā à venir : structurée, ornée et purificatrice. Des règles éthiques sont énoncées : l’enseignement ne doit pas être transmis aux nāstikas ; il doit être récité pour les fidèles, paisibles et qualifiés (adhikārin), avec un accent sur l’éligibilité du brāhmaṇa définie par la compétence rituelle au fil des étapes de la vie et par la bonne conduite. Le chapitre se conclut par le récit de la lignée de transmission depuis Śiva au Kailāsa jusqu’à Sūta, légitimant cette section comme un dépôt de tradition.
Verse 1
व्यास उवाच । यश्चाद्यः पुरुषः पुराण इति यः संस्तूयते सर्वतः सोमेशः सुरसंयुतः क्षितितले यैर्वीक्षितो हीक्षणैः । ते तीर्त्वा विततांतरं भवभयं भूत्याऽभिसंभूषिताः स्वर्गं यानवरैःप्रयान्ति सुकृतैर्यज्ञै यथा यज्विनः
Vyāsa dit : Celui qui est loué de toutes parts comme l’Homme primordial, l’Ancien—Someśa, accompagné des dieux—que les hommes, sur la terre, contemplent d’un regard révérencieux : ceux qui franchissent la vaste étendue de la crainte au sein du saṃsāra, parés de prospérité divine, s’en vont au ciel sur d’excellents véhicules célestes, grâce à leurs mérites et à leurs sacrifices (yajña), tels des sacrifiants accomplis.
Verse 2
प्रसरद्बिन्दुनादाय शुद्धामृतमयात्मने । षड्त्रिंशत्तत्त्वदेहाय नमश्चिन्मात्रमूर्तये
Hommage à Celui dont le son est le bindu et le nāda sans cesse expansifs ; dont l’être même est un amṛta pur ; dont le corps est formé des trente-six tattva ; et qui est l’incarnation de la pure conscience.
Verse 3
अमृतेनोदरस्थेन म्रियन्ते सर्वदेवताः । कंठस्थित विषेणापि यो जीवति स पातुः वः
Même tous les dieux périraient si le nectar demeurait enfermé dans le ventre ; mais Celui qui vit même avec le poison logé dans sa gorge—qu’Il vous protège.
Verse 4
सत्रान्ते सूतमनघं नैमिषेया महर्षयः । पुराणसंहितां पुण्यां पप्रच्छू रोमहर्षणम्
À la fin de la session sacrificielle, à Naimiṣa, les grands ṛṣi interrogèrent le Sūta sans faute, Romaharṣaṇa, au sujet du saint compendium de la tradition purāṇique.
Verse 5
त्वया सूत महा बुद्धे भगवान्ब्रह्मवित्तमः । इतिहासपुराणार्थे व्यासः सम्यगुपासितः
Ô Sūta à la grande intelligence, le Bienheureux Vyāsa, suprême connaisseur du Brahman, a été justement servi par toi quant au sens des Itihāsa et des Purāṇa.
Verse 6
तस्य ते सर्वरोमाणि वचसा हर्षितानि यत् । द्वैपायनस्यानुभावात्ततोऽभू रोमहर्षणः
Car, à ses paroles, tous les poils de ton corps frémirent de joie; ainsi, par la puissance de Dvaipāyana (Vyāsa), tu fus connu sous le nom de Romaharṣaṇa.
Verse 7
भवन्तमेव प्रथमं व्याजहार स्वयं प्रभुः । मुनीनां संहितां वक्तुं व्यासः पौराणिकीं कथाम्
Vyāsa lui-même, le sage souverain, s’adressa d’abord à toi seul, afin que tu proclames aux muni le compendium et le récit sacré purāṇique.
Verse 8
त्वं हि स्वायंभुवे यज्ञे सुत्याहे वितते हरिः । संभूतः संहितां वक्तुं स्वांशेन पुरुषोत्तमः
Car en vérité, lors du vaste jour du pressage du Soma au sacrifice de Svāyambhuva, tu naquis comme Hari—Puruṣottama lui-même—par une part de sa propre essence, afin d’exposer le compendium.
Verse 9
तस्माद्भवन्तं पृच्छामः पुराणे स्कन्दकीर्तिते । प्रभासक्षेत्रमाहात्म्ये ब्राह्मी यात्रा श्रुता पुरा
C’est pourquoi nous t’interrogeons, dans ce Purāṇa proclamé par Skanda : dans le Māhātmya du Kṣetra de Prabhāsa, nous avons jadis entendu parler du « pèlerinage Brāhmī » — veuille nous l’exposer.
Verse 10
अधुना वैष्णवीं रौद्रीं यात्रां सर्वार्थसंयुताम् । वक्तुमर्हसि चास्माकं पुराणार्थविशारद
À présent, ô connaisseur du sens des Purāṇa, daigne aussi nous exposer les pèlerinages Vaiṣṇavī et Raudrī, accomplis en toute finalité sacrée.
Verse 11
मुनीना वचनं श्रुत्वा सूतः पौराणिकोत्तमः । प्रणम्य शिरसा प्राह व्यासं सत्यवतीसुतम्
Entendant les paroles des sages, Sūta —le plus éminent des narrateurs de la tradition purānique— s’inclina la tête en hommage et s’adressa à Vyāsa, fils de Satyavatī.
Verse 12
रोमहर्षण उवाच । श्रीवत्सांकं जगद्योनिं हरिमोंकाररूपिणम् । अप्रमेयं गुरुं देवं निर्मलं निर्मलाश्रयम्
Romaharṣaṇa dit : «Je me prosterne devant Hari—marqué du Śrīvatsa, matrice et source du monde, dont la forme est la syllabe Oṃ ; incommensurable, Guru divin, sans tache, refuge des sans-tache».
Verse 13
हंसं शुचिषदं व्योम व्यापकं सर्वदं शिवम् । उदासीनं निरायासं निष्प्रपञ्चं निरञ्जनम्
«(Je me prosterne devant Celui qui est) le Haṃsa, demeurant dans la pureté ; l’immensité de l’espace qui pénètre tout ; le dispensateur de tout ; Śiva, l’Auspice ; détaché et sans effort ; au-delà du tissu des phénomènes, et sans tache».
Verse 14
शून्यं बिंदुस्वरूपं तु ध्येयं ध्यानविवर्जितम् । अस्ति नास्तीति यं प्राहुः सुदूरे चान्तिके च यत्
Je me prosterne devant Cela qui est « vide » et pourtant de la nature du point (bindu) ; à réaliser, mais au-delà de la méditation ordinaire ; dont on dit « est » et « n’est pas » ; et qui est tout ensemble très loin et tout proche.
Verse 15
मनोग्राह्यं परं धाम पुरुषाख्यं जगन्मयम् । हृत्पंकजसमासीनं तेजोरूपं निरिन्द्रियम्
Je me prosterne devant Lui, saisissable par l’esprit purifié : la demeure suprême, nommé Puruṣa, qui pénètre l’univers ; assis dans le lotus du cœur, de forme de lumière, au-delà des sens.
Verse 16
एवंविधं नमस्कृत्य परमात्मानमीश्वरम् । कथां वदिष्ये द्विविधां द्विशरीरां तथैव तु
Ainsi, après m’être incliné devant le Soi suprême, le Seigneur (Īśvara), je vais maintenant exposer le récit sacré : double par sa méthode, et pareillement présenté sous une forme à deux aspects.
Verse 17
दिव्यभाषासमोपेतां वेदाधिष्ठानसंयुताम् । पञ्चसंधिसमायुक्तां षडलंकारभूषिताम्
(Ce récit) est pourvu d’un langage divin, fondé sur l’autorité védique ; articulé par les cinq « jonctions » (divisions de structure) et orné de six parures d’expression.
Verse 18
सप्तसाधनसंयुक्तां रसाष्टगुणरंजिताम् । गुणैर्नवभिराकीर्णां दशदोषविवर्जिताम्
Pourvu de sept moyens (sādhana) d’exposition, enrichi des huit saveurs esthétiques (rasa) ; rempli de neuf vertus et exempt de dix défauts.
Verse 19
विभाषाभूषितां तद्वदेकायत्तां मनोहराम् । पञ्चकारणसंयुक्तां चतुष्करणसम्मताम्
Parée de multiples modes d’expression, et pourtant constamment unifiée et charmante; liée à cinq causes, et approuvée par quatre instruments (de la juste composition/communication).
Verse 20
पुनश्च द्विविधां तद्वज्ज्ञानसंदोहदायिनीम् । व्यासेन कथितां पुण्यां शृणुध्वं पापनाशिनीम्
Et de nouveau, écoutez ce même récit sacré, en deux volets, qui dispense un trésor de connaissance; rapporté par Vyāsa, méritoire et destructeur du péché.
Verse 21
यां श्रुत्वा पापकर्मापि गच्छेद्धि परमां गतिम् । दुःखत्रयविनिर्मुक्तः सर्वातङ्कविवर्जितः
En entendant ce récit sacré, même celui qui commet des actes pécheurs atteint vraiment l’état suprême—délivré des trois souffrances et exempt de toute affliction.
Verse 22
न नास्तिके कथां पुण्यामिमां ब्रूयात्कदाचन । श्रद्दधानाय शान्ताय कीर्तनीया द्विजातये
Ce récit sacré et méritoire ne doit jamais être dit à un incrédule. Il doit être récité à celui qui a la foi, dont la conduite est paisible, et au dvija (deux fois né) digne de l’entendre.
Verse 23
निषेकादिः श्मशानान्तो मन्त्रैर्यस्योदितो विधिः । तस्य शास्त्रेऽधिकारोऽस्ति ज्ञेयो नान्यस्य कस्यचित्
N’a autorité dans ce śāstra que celui dont les rites de la vie—depuis la conception jusqu’aux derniers rites au lieu de crémation—sont prescrits et accomplis avec des mantras; nul autre ne doit être tenu pour qualifié.
Verse 24
चतुःपक्षावदातस्य विशुद्धिर्ब्राह्मणस्य च । सद्वृत्तस्याधिकारोऽस्ति शास्त्रेऽस्मिन्वेदसम्मते
La pureté appartient au brāhmane « resplendissant des quatre ailes », c’est-à-dire établi dans les quatre Veda ; et l’aptitude revient à celui dont la conduite est droite, dans ce śāstra accordé aux Veda.
Verse 25
यथा सुराणां प्रवरो देवदेवो महेश्वरः । नदीनां च यथा गंगा वर्णानां ब्राह्मणो यथा
De même que Maheśvara, le Dieu des dieux, est le premier parmi les divinités ; de même que la Gaṅgā est la première parmi les rivières ; et de même que le brāhmane est le premier parmi les ordres—
Verse 26
अक्षराणां तु सर्वेषामोंकारः प्रथमो यथा । पूज्यानां तु यथा माता गुरूणां च यथा पिता । तथैव सर्वशास्त्राणां प्रधानं स्कन्दकीर्तितम्
De même que l’Oṃkāra est le premier de toutes les syllabes ; de même que la mère est la première parmi ceux qui sont dignes d’adoration, et le père parmi les gurus ; ainsi, parmi tous les śāstra, le Skanda (Purāṇa) est proclamé chef.
Verse 27
पुरा कैलासशिखरे ब्रह्मादीनां च सन्निधौ । स्कान्दं पुराणं कथितं पार्वत्यग्रे पिनाकिना
Autrefois, au sommet du Kailāsa, en présence de Brahmā et des autres dieux, le Skanda Purāṇa fut récité par le Porteur du Pināka (Śiva) devant Pārvatī.
Verse 28
पार्वत्या षण्मुखस्याग्रे तेन नन्दिगणाय वै । नन्दिना तु कुमाराय तेन व्यासाय धीमते
Puis Pārvatī (le transmit) devant Ṣaṇmukha, le Six-Visages ; celui-ci l’enseigna à Nandigaṇa. Nandin l’enseigna à Kumāra, et Kumāra au sage Vyāsa.
Verse 29
व्यासेन मे समाख्यातं भवद्भ्योऽहं प्रकीर्तये
Ce que Vyāsa m’a exposé, je vous le proclame à présent.
Verse 30
यूयं सद्भावसंयुक्ता यतः सर्वे महर्षयः । तेन मे भाषितुं श्रद्धा भवतां स्कन्दसंहिताम्
Puisque vous êtes tous de grands sages unis à une noble disposition, j’ai donc la foi et la ferme résolution de vous exposer cette Skanda-saṃhitā.