
L’Adhyāya 32 s’ouvre sur la demande des ṛṣi à Vāyu (Māruta) d’indiquer l’anuṣṭhāna le plus उत्कृष्ट, par lequel la mokṣa devient aparokṣa (réalisation directe), ainsi que ses moyens (sādhana). Vāyu répond que le dharma śaiva est le dharma suprême, la plus haute observance, car c’est dans ce domaine que Śiva—vu et reconnu directement—accorde la délivrance. Il classe ensuite cette voie en cinq degrés (pañcavidha) correspondant à cinq « parvan » : kriyā (acte rituel), tapas (austérité), japa (répétition des mantras), dhyāna (méditation) et jñāna (connaissance). Le chapitre distingue le savoir parokṣa (indirect) du savoir aparokṣa (direct) et relie le dharma suprême à la connaissance qui produit la mokṣa. Il présente aussi la polarité entre parama et apara dharma, tous deux autorisés par la śruti, en affirmant la śruti comme pramāṇa décisif pour le sens de « dharma ». Le parama dharma culmine dans le yoga et est dit « śruti-śirogata » (enraciné au sommet de la śruti), tandis que l’apara dharma est plus général et accessible. L’éligibilité est différenciée : le parama dharma est pour ceux qui ont l’adhikāra, l’autre est sādhāraṇa, commun à tous. Enfin, le dharma śaiva est déclaré solidement développé par les dharmaśāstra, les itihāsa-purāṇa et, pleinement, par les āgama śaiva avec leurs membres, procédures détaillées et cadres de saṃskāra/adhikāra, établissant une écologie textuelle graduée de pratique et d’autorité.
Verse 1
ऋषय ऊचुः । किं तच्छ्रेष्टमनुष्ठानं मोक्षो येनपरोक्षितः । तत्तस्य साधनं चाद्य वक्तुमर्हसि मारुत
Les ṛṣi dirent : « Quelle est la pratique la plus excellente par laquelle la délivrance (mokṣa) est réalisée directement, et non plus seulement de façon lointaine ? Et quel en est le moyen ? Ô Māruta (Vāyu), daigne nous l’enseigner à présent. »
Verse 2
वायुरुवाच । शैवो हि परमो धर्मः श्रेष्ठानुष्ठानशब्दितः । यत्रापरोक्षो लक्ष्येत साक्षान्मोक्षप्रदः शिवः
Vāyu dit : « En vérité, la voie śaiva est le Dharma suprême, nommé la plus haute des observances sacrées ; car en elle Śiva est perçu directement, et ce même Śiva, comme Réalité immédiate, accorde la délivrance. »
Verse 3
स तु पञ्चविधो ज्ञेयः पञ्चभिः पर्वभिः क्रमात् । क्रियातपोजपध्यानज्ञानात्मभिरनुत्तरैः
Cette discipline doit être comprise comme quintuple, se déployant pas à pas en cinq étapes : l’action rituelle suprême (kriyā), l’austérité (tapas), la récitation du mantra (japa), la méditation (dhyāna) et la connaissance libératrice (jñāna).
Verse 4
तैरेव सोत्तरैस्सिद्धो धर्मस्तु परमो मतः । परोक्षमपरोक्षं च ज्ञानं यत्र च मोक्षदम्
Par ces enseignements, avec leurs implications suprêmes, le Dharma le plus élevé est établi. Là se trouvent à la fois la connaissance indirecte (scripturaire) et la connaissance directe (réalisée)—la connaissance qui confère la Moksha.
Verse 5
परमो ऽपरमश्चोभौ धर्मौ हि श्रुतिचोदितौ । धर्मशब्दाभिधेयेर्थे प्रमाणं श्रुतिरेव नः
Les deux dharmas—le suprême (parama) et l’inférieur (apara)—sont bien prescrits par la Śruti. Quant au sens véritable visé par le mot « dharma », la Śruti seule est pour nous l’autorité probante.
Verse 6
परमो योगपर्यन्तो धर्मः श्रुतिशिरोगतः । धर्मस्त्वपरमस्तद्वदधः श्रुतिमुखोत्थितः
Le Dharma suprême—qui s’achève dans le Yoga—est établi sur la “couronne” même du Veda, c’est-à-dire dans l’intention la plus haute de la Śruti. De même, les dharmas inférieurs (secondaires) naissent de la “bouche” de la Śruti et demeurent au-dessous de cet enseignement suprême.
Verse 7
अपश्वात्माधिकारत्वाद्यो धरमः परमो मतः । साधारणस्ततो ऽन्यस्तु सर्वेषामधिकारतः
Le Dharma tenu pour suprême est ainsi nommé parce qu’il concerne le soi qualifié, l’âme disciplinée, non bestiale. Mais il est un autre Dharma, dit « commun », car par droit et convenance il s’applique à tous les êtres.
Verse 8
स चायं परमो धर्मः परधर्मस्य साधनम् । धर्मशास्त्रादिभिस्सम्यक्सांग एवोपबृंहितः
Et ceci est bien le Dharma suprême : le moyen d’atteindre le Dharma plus élevé (la droiture qui libère). Il est dûment fortifié et pleinement soutenu, avec tous ses membres, par les Dharma-śāstras et les enseignements autorisés qui s’y rattachent.
Verse 9
शैवो यः परमो धर्मः श्रेष्ठानुष्ठानशब्दितः । इतिहासपुराणाभ्यां कथंचिदुपबृंहितः
Ce Dharma suprême, de nature śaiva—dit la plus excellente observance sacrée—est, dans une certaine mesure, développé et soutenu par les Itihāsas et les Purāṇas.
Verse 10
शैवागमैस्तु संपन्नः सहांगोपांविस्तरः । तत्संस्काराधिकारैश्च सम्यगेवोपबृंहितः
Il est pleinement doté des Āgamas śaivas, avec leurs membres principaux et auxiliaires déployés en vaste détail. Et il est justement fortifié et purifié par les qualifications requises et par les rites de saṃskāra (consécration et initiation) prescrits par cette tradition.
Verse 11
शैवागमो हि द्विविधः श्रौतो ऽश्रौतश्च संस्कृतः । श्रुतिसारमयः श्रौतस्स्वतंत्र इतरो मतः
En vérité, l’Āgama śaiva est dit de deux sortes : védique (śrauta) et non-śrauta. La voie śrauta est constituée de l’essence même de la Śruti (les Veda), tandis que l’autre est tenue pour indépendante quant à son autorité et à sa méthode.
Verse 12
स्वतंत्रो दशधा पूर्वं तथाष्टादशधा पुनः । कामिकादिसमाख्याभिस्सिद्धः सिद्धान्तसंज्ञितः
Cet enseignement śaiva est d’autorité propre : jadis il fut exposé en dix divisions, puis de nouveau en dix-huit. Établi sous des titres commençant par le Kāmika et autres, il est dès lors nommé « Siddhānta ».
Verse 13
श्रुतिसारमयो यस्तु शतकोटिप्रविस्तरः । परं पाशुपतं यत्र व्रतं ज्ञानं च कथ्यते
Cet enseignement, fait de l’essence même de la Śruti (les Veda) et déployé en cent koṭi (de vers), y expose la discipline pāśupata suprême, ainsi que la connaissance libératrice (jñāna).
Verse 14
युगावर्तेषु शिष्येत योगाचार्यस्वरूपिणा । तत्रतत्रावतीर्णेन शिवेनैव प्रवर्त्यते
Aux tournants des âges (yuga), les disciples sont formés par Lui sous la forme même d’un Maître de Yoga ; car, en chaque temps et en chaque lieu, c’est Śiva Lui‑même—descendu en ce monde—qui met en mouvement et soutient la discipline sacrée.
Verse 15
संक्षिप्यास्य प्रवक्तारश्चत्वारः परमर्षय । रुरुर्दधीचो ऽगस्त्यश्च उपमन्युर्महायशाः
En bref, les augustes exposants de cet enseignement sont quatre rishis suprêmes : Ruru, Dadhīci, Agastya et le très illustre Upamanyu.
Verse 16
ते च पाशुपता ज्ञेयास्संहितानां प्रवर्तकाः । तत्संततीया गुरवः शतशो ऽथ सहस्रशः
Sachez qu’ils sont des Pāśupata, les propagateurs des Saṃhitā. De leur lignée naquirent des maîtres par centaines, voire par milliers.
Verse 17
तत्रोक्तः परमो धर्मश्चर्याद्यात्मा चतुर्विधः । तेषु पाशुपतो योगः शिवं प्रत्यक्षयेद्दृढम्
Là, le dharma suprême fut enseigné comme étant de nature quadruple, à commencer par la conduite sacrée (caryā). Parmi eux, le Yoga Pāśupata accorde fermement la réalisation directe (pratyakṣa) de Śiva.
Verse 18
तस्माच्छ्रेष्ठमनुष्ठानं योगः पाशुपतो मतः । तत्राप्युपायको युक्तो ब्रह्मणा स तु कथ्यते
Ainsi, la plus haute observance spirituelle est tenue pour le Yoga Pāśupata. Et même en son sein, le moyen juste (upāya) est véritablement enseigné par Brahmā.
Verse 19
नामाष्टकमयो योगश्शिवेन परिकल्पितः । तेन योगेन सहसा शैवी प्रज्ञा प्रजायते
Śiva a institué un yoga constitué de l’octuple ensemble des Noms. En pratiquant ce yoga même, la sagesse śaiva naît promptement.
Verse 20
प्रज्ञया परमं ज्ञानमचिराल्लभते स्थिरम् । प्रसीदति शिवस्तस्य यस्य ज्ञानं प्रतिष्ठितम्
Par la prajñā, on obtient bientôt la connaissance suprême et stable. Śiva se montre favorable à celui en qui cette connaissance demeure fermement établie.
Verse 21
प्रसादात्परमो योगो यः शिवं चापरोक्षयेत् । शिवापरोक्षात्संसारकारणेन वियुज्यते
De la grâce (prasāda) naît le Yoga suprême, par lequel on réalise Śiva de façon directe et immédiate. Et par cette réalisation directe de Śiva, on se détache de la cause même du saṃsāra, l’asservissement au monde.
Verse 22
ततः स्यान्मुक्तसंसारो मुक्तः शिवसमो भवेत् । ब्रह्मप्रोक्त इत्युपायः स एव पृथगुच्यते
Alors, on est délivré du saṃsāra ; libéré, on parvient à l’égalité avec Śiva. Ce moyen même—proclamé par Brahmā—est donc enseigné ici comme une méthode distincte.
Verse 23
शिवो महेश्वरश्चैव रुद्रो विष्णुः पितामहः । संसारवैद्यः सर्वज्ञः परमात्मेति मुख्यतः
En essence, Il est nommé Śiva, Maheśvara et Rudra ; Il est aussi connu comme Viṣṇu et Pitāmaha (Brahmā). Il est le médecin qui guérit le mal du saṃsāra, le Seigneur omniscient et, par-dessus tout, le Paramātman, le Soi suprême.
Verse 24
नामाष्टकमिदं मुख्यं शिवस्य प्रतिपादकम् । आद्यन्तु पञ्चकं ज्ञेयं शान्त्यतीताद्यनुक्रमात्
Cet ensemble principal de huit Noms, qui proclame en vérité le Seigneur Śiva, doit être compris selon son agencement quintuple du début et de la fin, suivant la suite qui commence par Śānti et s’étend jusqu’à Atīta.
Verse 25
संज्ञा सदाशिवादीनां पञ्चोपाधिपरिग्रहात् । उपाधिविनिवृत्तौ तु यथास्वं विनिवर्तते
Les appellations telles que «Sadāśiva» et les autres naissent de l’assomption des cinq upādhi, les conditions limitantes. Mais lorsque ces upādhi cessent, chacun retourne à son état propre et intrinsèque.
Verse 26
पदमेव हि तन्नित्यमनित्याः पदिनः स्मृताः । पदानां प्रतिकृत्तौ तु मुच्यन्ते पदिनो यतः
Seule cette Demeure suprême est éternelle ; ceux qui cheminent sont tenus pour impermanents. Pourtant, en tranchant l’attachement aux « degrés » —états et appuis limités—les voyageurs sont libérés, car la liberté consiste à dépasser les degrés et à atteindre cette Demeure.
Verse 27
परिवृत्त्यन्तरे भूयस्तत्पदप्राप्तिरुच्यते । आत्मान्तराभिधानं स्याद्यदाद्यं नाम पञ्चकम्
De nouveau, après la transformation intermédiaire (d’état), l’obtention de cette station suprême est proclamée. Et la désignation du Soi intérieur est ce premier ensemble de cinq noms.
Verse 28
अन्यत्तु त्रितयं नाम्नामुपादानादियोगतः । त्रिविधोपाधिवचनाच्छिव एवानुवर्तते
Mais l’autre triade de noms naît de l’association avec la cause matérielle et autres facteurs ; et, puisqu’elle est énoncée à travers trois upādhis (limitations), c’est Śiva seul qui demeure comme la réalité sous-jacente en tout.
Verse 29
अनादिमलसंश्लेषः प्रागभावात्स्वभावतः । अत्यंतं परिशुद्धात्मेत्यतो ऽयं शिव उच्यते
Car, par Sa nature même, il n’existe en Lui aucune association sans commencement avec l’impureté—cette souillure est absente dès l’origine—et parce que Son Soi est parfaitement pur, c’est pourquoi on L’appelle « Śiva ».
Verse 30
अथवाशेषकल्याणगुणैकधन ईश्वरः । शिव इत्युच्यते सद्भिश्शिवतत्त्वार्थवादिभिः
Ou encore : le Souverain Suprême, unique trésor de toutes les qualités auspiciées, est appelé « Śiva » par les hommes de bien—ceux qui exposent le sens véritable du Śiva-tattva.
Verse 31
त्रयोविंशतितत्त्वेभ्यः प्रकृतिर्हि परा मता । प्रकृतेस्तु परं प्राहुः पुरुषं पञ्चविंशकम्
Au-delà des vingt-trois tattva, Prakṛti est tenue pour supérieure. Et au-delà de Prakṛti, ils proclament le Puruṣa, le vingt-cinquième principe.
Verse 32
यं वेदादौ स्वरं प्राहुर्वाच्यवाचकभावतः । वेदैकवेद्ययाथात्म्याद्वेदान्ते च प्रतिष्ठितः
Celui qu’au tout commencement des Veda ils proclament comme la syllabe sacrée « Om », à la fois signe et signifié ; Celui dont la vraie nature n’est connaissable que par le Veda, est aussi solidement établi dans le Vedānta comme l’intention ultime — le Seigneur Śiva, le Pati suprême.
Verse 33
तस्य प्रकृतिलीनस्य यः परस्स महेश्वरः । तदधीनप्रवृत्तित्वात्प्रकृतेः पुरुषस्य च
Celui qui est plus élevé que ce principe absorbé en Prakṛti est en vérité Maheśvara ; car Prakṛti et Puruṣa n’agissent l’un et l’autre qu’en dépendance de Lui.
Verse 34
अथवा त्रिगुणं तत्त्वमुपेयमिदमव्ययम् । मायान्तु प्रकृतिं विद्यान्मायिनं तु महेश्वरम्
Ou bien, sache que cette Réalité impérissable est le principe aux trois guṇa qu’il faut atteindre : comprends que Māyā est Prakṛti, et que le détenteur de Māyā est Maheśvara (le Seigneur suprême Śiva).
Verse 35
मायाविक्षोभको ऽनंतो महेश्वरसमन्वयात् । कालात्मा परमात्मादिः स्थूलः सूक्ष्मः प्रकीर्तितः
Uni à Maheśvara, l’Infini devient l’ébranleur de Māyā ; il est proclamé comme l’Âme même du Temps, comme le Paramātman, et comme la réalité à la fois grossière et subtile.
Verse 36
रुद्दुःखं दुःखहेतुर्वा तद्रावयति नः प्रभुः । रुद्र इत्युच्यते सद्भिः शिवः परमकारणम्
Qu’il s’agisse de la peine elle-même ou de sa cause, notre Seigneur la fait gémir et la chasse au loin. C’est pourquoi les nobles l’appellent « Rudra » ; et ce Śiva est la Cause Suprême.
Verse 37
तत्त्वादिभूतपर्यन्तं शरीरादिष्वतन्द्रितः । व्याप्याधितिष्ठति शिवस्ततो रुद्र इतस्ततः
Des principes primordiaux (tattva) jusqu’aux éléments grossiers, et dans les corps comme dans toutes les formes, Śiva—sans jamais se lasser—pénètre tout et le gouverne. Ainsi, sous un aspect on l’appelle « Śiva », et sous un autre « Rudra ».
Verse 38
जगतः पितृभूतानां शिवो मूर्त्यात्मनामपि । पितृभावेन सर्वेषां पितामह उदीरितः
Śiva est le Père du monde, même des êtres revêtus d’une forme incarnée. Parce qu’Il se tient comme Père universel de tous, Il est aussi proclamé « Pitāmaha », le Grand-Père de chacun.
Verse 39
निदानज्ञो यथा वैद्यो रोगस्य विनिवर्तकः । उपायैर्भेषजैस्तद्वल्लयभोगाधिकारतः
De même qu’un médecin, connaissant les causes d’une maladie, l’écarte par des méthodes et des remèdes justes, de même—selon l’aptitude de chacun à la résorption (laya) et à la jouissance dévotionnelle (bhoga)—les liens sont ôtés par les moyens spirituels convenables.
Verse 40
संसारस्येश्वरो नित्यं समूलस्य निवर्तकः । संसारवैद्य इत्युक्तः सर्वतत्त्वार्थवेदिभिः
Il est à jamais le Seigneur du saṃsāra, et Celui qui fait reculer (abolit) le saṃsāra avec sa racine même. C’est pourquoi ceux qui connaissent le sens de tous les tattva l’appellent le « Médecin du saṃsāra ».
Verse 41
दशार्थज्ञानसिद्ध्यर्थमिन्द्रियेष्वेषु सत्स्वपि । त्रिकालभाविनो भावान्स्थूलान्सूक्ष्मानशेषतः
Même si ces facultés des sens sont présentes, pour obtenir la connaissance accomplie des dix tattva, il faut saisir entièrement—sans rien omettre—les états de l’existence qui se manifestent dans les trois temps, passé, présent et futur, tant grossiers que subtils.
Verse 42
अणवो नैव जानन्ति माययैव मलावृताः । असत्स्वपि च सर्वेषु सर्वार्थज्ञानहेतुषु
Les aṇu, âmes liées, ne connaissent pas véritablement, car ils sont voilés par l’impureté (mala) au moyen de Māyā. Même lorsque sont présentes toutes les prétendues « causes de connaître tout objet », ils ne connaissent pas la Réalité telle qu’elle est.
Verse 43
यद्यथावस्थितं वस्तु तत्तथैव सदाशिवः । अयत्नेनैव जानाति तस्मात्सर्वज्ञ उच्यते
Quelle que soit une chose, telle qu’elle existe réellement, Sadāśiva la connaît exactement ainsi, sans le moindre effort ; c’est pourquoi on l’appelle l’Omniscient.
Verse 44
सर्वात्मा परमैरेभिर्गुणैर्नित्यसमन्वयात् । स्वस्मात्परात्मविरहात्परमात्मा शिवः स्वयम्
Parce qu’Il est éternellement uni aux qualités suprêmes et qu’Il est le Soi intérieur de tous, et parce que le Soi suprême n’est jamais séparé de sa propre essence, Shiva Lui-même est le Paramātman.
Verse 45
नामाष्टकमिदं चैव लब्ध्वाचार्यप्रसादतः । निवृत्त्यादिकलाग्रन्थिं शिवाद्यैः पञ्चनामभिः
Ayant reçu, par la grâce du Guru, cet octuple de Noms divins, qu’on tranche le nœud des kalā commençant par Nivṛtti au moyen des cinq Noms débutant par « Śiva »—s’avançant ainsi vers la réalisation de Śiva et la délivrance.
Verse 46
यथास्वं क्रमशश्छित्वा शोधयित्वा यथागुणम् । गुणितैरेव सोद्धातैरनिरुद्धैरथापि वा
Les ayant tranchés peu à peu selon leur juste mesure et purifiés selon leur qualité propre, qu’on en tire ensuite l’essence au moyen des multiplicateurs convenables et des diviseurs exacts, qu’ils soient fixes (réglementés) ou même non fixes (selon le besoin).
Verse 47
हृत्कण्ठतालुभ्रूमध्यब्रह्मरन्ध्रसमन्विताम् । छित्त्वा पर्यष्टकाकारं स्वात्मानं च सुषुम्णया
Unissant la conscience au cœur, à la gorge, au palais, à l’espace entre les sourcils et au brahma-randhra (l’ouverture du sommet), puis perçant l’enveloppe octuple, qu’on élève son propre être vers le haut par la suṣumṇā.
Verse 48
द्वादशांतःस्थितस्येन्दोर्नीत्वोपरि शिवौजसि । संहृत्यं वदनं पश्चाद्यथासंस्करणं लयात्
Ayant élevé le courant lunaire établi au dvādaśānta jusque dans la puissance rayonnante de Śiva, qu’on retire ensuite le visage, c’est-à-dire le flux des sens tourné vers l’extérieur. Puis, par la dissolution (laya), qu’il se fonde selon le procédé intérieur prescrit de purification et de raffinement.
Verse 49
शाक्तेनामृतवर्षेण संसिक्तायां तनौ पुनः । अवतार्य स्वमात्मानममृतात्माकृतिं हृदि
Lorsque le corps fut de nouveau aspergé par l’ondée d’ambroisie née de la Śakti, il fit descendre son propre Soi et établit dans le cœur la forme du Soi immortel.
Verse 50
द्वादशांतःस्थितस्येन्दोः परस्ताच्छ्वेतपंकजे । समासीनं महादेवं शंकरम्भक्तवत्सलम्
Au-delà de la lune établie au dvādaśānta, sur un lotus blanc, il contempla Mahādeva—Śaṅkara—assis dans la majesté, toujours tendre et bienveillant envers Ses dévots.
Verse 51
अर्धनारीश्वरं देवं निर्मलं मधुराकृतिम् । शुद्धस्फटिकसंकाशं प्रसन्नं शीतलद्युतिम्
Il contempla le divin Ardhanārīśvara : sans tache et pur, d’une forme douce et charmante ; éclatant tel un cristal immaculé, le visage serein, irradiant une splendeur fraîche et apaisante.
Verse 52
ध्यात्वा हि मानसे देवं स्वस्थचित्तो ऽथ मानवः । शिवनामाष्टकेनैव भावपुष्पैस्समर्चयेत्
Après avoir d’abord médité en son esprit sur le Seigneur divin, l’homme, le cœur paisible et l’esprit stable, doit l’adorer par le seul Nāma-aṣṭaka, les huit noms sacrés de Śiva, en offrant les fleurs de la dévotion intérieure.
Verse 53
अभ्यर्चनान्ते तु पुनः प्राणानायम्य मानवः । सम्यक्चित्तं समाधाय शार्वं नामाष्टकं जपेत्
Puis, à la fin du culte, le dévot doit de nouveau régler le souffle par le prāṇāyāma ; et, après avoir rassemblé et stabilisé l’esprit dans la concentration, il doit réciter le Śārva Nāma-aṣṭaka, les huit noms sacrés du Seigneur Śarva (Śiva).
Verse 54
नाभौ चाष्टाहुतीर्हुत्वा पूर्णाहुत्या नमस्ततः । अष्टपुष्पप्रदानेन कृत्वाभ्यर्चनमंतिमम्
Après avoir offert huit oblations dans le nombril (comme autel intérieur) et, ensuite, par l’oblation plénière finale, s’inclinant avec révérence, qu’on achève l’ultime culte en offrant huit fleurs—scellant ainsi le rite d’adoration du Seigneur Śiva.
Verse 55
निवेदयेत्स्वमात्मानं चुलुकोदकवर्त्मना । एवं कृत्वा चिरादेव ज्ञानं पाशुपतं शुभम्
Par la méthode de l’offrande d’une paume d’eau (culukodaka), qu’on remette solennellement son propre être. Ayant ainsi agi, en son temps on obtient assurément la connaissance Pāśupata, bénie et propice—la sagesse libératrice de Śiva qui tranche les liens de l’asservissement.
Verse 56
लभते तत्प्रतिष्ठां च वृत्तं चानुत्तमं तथा । योगं च परमं लब्ध्वा मुच्यते नात्र संशयः
Il obtient cet établissement même dans la Vérité, ainsi qu’une conduite sans égale. Et, ayant acquis le Yoga suprême, il est délivré—là-dessus, nul doute.
The sampled portion is primarily doctrinal rather than mythic: a dialogic teaching where ṛṣis question Vāyu about the supreme observance leading to direct liberation, and Vāyu answers by defining Śaiva dharma and its graded means.
Aparokṣa functions as a soteriological benchmark: the highest dharma is where Śiva is directly recognized (not merely inferred), and that directness is presented as intrinsically mokṣa-producing.
A fivefold framework of sādhana—kriyā, tapas, japa, dhyāna, jñāna—supported by a hierarchy of textual authorities (śruti, itihāsa-purāṇa, and especially Śaiva āgama with its aṅgas and saṃskāras).