Adhyaya 112
Nagara KhandaTirtha MahatmyaAdhyaya 112

Adhyaya 112

Ce chapitre, porté par la narration de Sūta, développe un enseignement éthico-théologique d’une grande rigueur. Soixante-huit brāhmaṇa ascètes reviennent à pied, épuisés et affamés, et découvrent leurs épouses parées de vêtements et d’ornements d’apparence divine. Inquiets, ils interrogent ce qu’ils prennent pour une entorse à la bienséance ascétique; les femmes expliquent que la reine Damayantī est venue telle une bienfaitrice royale et a offert ces parures. Les ascètes blâment l’acceptation de dons royaux (rāja-pratigraha), jugée particulièrement répréhensible pour des tapasvin, et, dans la colère, prennent de l’eau dans leurs mains pour préparer une malédiction contre le roi et son royaume. Les épouses interviennent alors par un contre-discours: elles affirment la légitimité de l’āśrama du maître de maison (gṛhasthāśrama) comme voie « suprême », capable d’assurer les biens d’ici-bas et de l’au-delà; rappelant leur longue pauvreté dans les foyers des ascètes, elles réclament au roi terre et moyens d’existence, allant jusqu’à menacer de se faire du mal, ce qui ferait retomber une lourde faute morale sur les sages. À ces paroles, les sages renoncent à la malédiction et laissent l’eau se répandre sur le sol; l’eau versée brûle une partie de la terre et fait naître une étendue saline et stérile (ūṣara), où les cultures ne poussent pas et où, dit-on, même la naissance n’advient pas. Le chapitre s’achève sur un phala prescriptif: un śrāddha accompli en ce lieu, au mois de Phālguna, le jour de pleine lune tombant un dimanche, élève les ancêtres, même s’ils ont atteint, par leurs propres actes, de terribles conditions infernales.

Shlokas

Verse 1

सूत उवाच । ततः कतिपयाहस्य गते तस्मिन्महीपतौ । स्वगृहं प्रति दुःखार्ते परिवारसमन्विते

Sūta dit : Puis, quelques jours s’étant écoulés, ce roi—accablé de chagrin et entouré de sa suite—prit la route vers sa demeure.

Verse 2

पद्भ्यामेव समायाता ह्यष्टषष्टिर्द्विजोत्तमाः । परिश्रांताः कृशांगाश्च धूलिधूसरिताननाः

Soixante-huit brāhmanes éminents arrivèrent à pied—épuisés, les membres amaigris, le visage grisé par la poussière.

Verse 3

यावत्पश्यति दाराः स्वा दिव्याभरण भूषिताः । दिव्यवस्त्रैः सुसंवीता राजपत्न्य इवापराः

Lorsqu’ils virent leurs propres épouses—parées d’ornements splendides et revêtues de vêtements précieux, telles d’autres reines—ils furent saisis d’étonnement.

Verse 4

ततश्च विस्मयाविष्टाः पप्रच्छुस्ते क्षुधान्विताः । किमिदं किमिदं पापा विरुद्धं विहितं वपुः

Alors, saisis d’émerveillement et tourmentés par la faim, ils interrogèrent : «Qu’est-ce donc, qu’est-ce donc, ô pécheurs—cette apparence si contraire à ce qui convient selon le dharma ?»

Verse 5

कथं प्राप्तानि वस्त्राणि भूषणानि वराणि च । नूनमस्मद्गतेर्भ्रंशः खे जातो नाऽन्यथा भवेत्

«Comment avez-vous obtenu ces beaux vêtements et ces ornements excellents ? Assurément notre propre voie a dévié—quelque faute est née dans notre condition ; il ne peut en être autrement.»

Verse 6

विकारमेनं संत्यक्त्वा युष्मदीयं सुगर्हिताः । अथ ताः सर्ववृत्तांतमूचुस्तापसयोषितः

Ayant renoncé à cette transformation inconvenante—si blâmable pour vous—les épouses des ascètes racontèrent alors tout le déroulement des faits.

Verse 7

यथा राज्ञी समायाता दमयन्ती नृपप्रिया । भूषणानि च दत्तानि तया चैव यथा द्विजाः

Ils rapportèrent comment la reine Damayantī—bien-aimée du roi—était venue, et comment elle-même avait offert les ornements, ainsi que cela advint, ô brāhmaṇas.

Verse 8

यथा शापश्च सञ्जातो ब्राह्मणानां महात्मनाम् । अथ ते मुनयः क्रुद्धास्तच्छ्रुत्वा गर्हितं वचः । राजप्रतिग्रहो निंद्यस्तापसानां विशेषतः

Ils dirent comment une malédiction naquit de ces brāhmaṇas au grand cœur. Entendant ces paroles blâmables, les sages s’irritèrent et proclamèrent : «Recevoir des dons d’un roi est répréhensible—surtout pour les ascètes.»

Verse 9

ततो भूपस्य राष्ट्रस्य नाशार्थं जगृहुर्जलम् । क्रोधेन महताविष्टा वेपमाना निरर्गलम्

Alors, afin d’amener la destruction du royaume du roi, ils prirent de l’eau pour le rite de malédiction; saisis d’une immense colère, ils tremblaient sans retenue.

Verse 10

अनेन पाप्मनाऽस्माकं कुभूपेन प्रणाशिता । खे गतिर्लोभयित्वा तु पत्न्योऽस्माकमकृत्रिमाः । सरलास्तद्गणाः सर्वे येनेदृग्व्यसनं स्थितम्

«Par ce péché, ce roi pervers nous a voués à la ruine. Après avoir détourné notre voie et notre résolution, il a séduit nos épouses, sans artifice et sans ruse; et tous les siens, gens simples—par sa faute—ont fait naître ce funeste malheur.»

Verse 11

सूत उवाच । एवं ते मुनयो यावच्छापं तस्य महीपतेः । प्रयच्छंति च तास्तावदूचुर्भार्या रुषान्विताः

Sūta dit : Tandis que les sages s’apprêtaient à proférer la malédiction contre ce roi, à cet instant même les épouses, remplies d’indignation, prirent la parole.

Verse 12

न देयो भूपतेस्तस्य शापो ब्राह्मणसत्तमाः । अस्मदीयं वचस्तावच्छ्रोतव्यमविशंकितैः

«Ô brāhmanes éminents, ne jetez pas de malédiction sur ce roi. D’abord, écoutez nos paroles sans soupçon.»

Verse 13

वयं सर्वा नरेन्द्रस्य भार्यया समलंकृताः । सुवस्त्रैर्भूषणैर्दिव्यैः श्रद्धापूतेन चेतसा

«Nous toutes, nous fûmes parées comme épouses du souverain : de beaux vêtements et des ornements divins, l’esprit purifié par la foi.»

Verse 14

वयं दरिद्रदोषेण सदा युष्मद्गृहे स्थिताः । कर्शिता न च संप्राप्तं सुखं मर्त्यसमु द्भवम्

Mais, par la faute de la pauvreté, nous sommes demeurés sans cesse dans ta demeure, dépendants de toi. Nous avons été usés par l’épreuve et n’avons atteint même pas le bonheur ordinaire qui naît dans la vie des mortels.

Verse 15

एतेषां परलोकोऽत्र विद्यते ये तपोरताः । न च मर्त्यफलं किंचिदपि स्वल्पतरं भवेत्

Pour ceux qui sont voués à l’austérité, c’est « l’autre monde » qui compte véritablement ici; pour eux, nul fruit du monde des hommes—fût-il infime—n’a d’importance.

Verse 16

अन्येषां विषयस्थानामिह लोकः प्रकीर्तितः । भोगप्रसक्तचित्तानां नीचानां सुदुरात्मनाम्

Mais pour d’autres—ceux qui demeurent attachés aux objets des sens—ce monde seul est dit être leur « domaine » : des êtres dont l’esprit s’accroche aux jouissances, vils de caractère et d’une disposition fort mauvaise.

Verse 17

गृहस्थाश्रमिणां चैव स्वधर्मरतचेतसाम् । इह लोकः परश्चैव जायते नाऽत्र संशयः

Mais pour les maîtres de maison, dont l’esprit est voué à leur devoir propre (svadharma), ce monde et l’autre adviennent tous deux comme accomplissements; là-dessus, point de doute.

Verse 18

ता वयं नात्र सन्देहो गृहस्थाश्रममुत्तमम् । संसेव्य साधयिष्यामो लोकद्वयमनुत्तमम्

Ainsi, nous—sans le moindre doute—embrasserons comme il se doit l’excellent état de maître de maison, et nous accomplirons le bien suprême des deux mondes.

Verse 19

तस्माद्गृहाणि रम्याणि प्रवदंति समाहिताः । भूपालाद्भूमिमादाय वृत्तिं चैवाभिवांछिताम्

Ainsi, l'esprit apaisé, elles déclarèrent : « Accordez-nous donc d'agréables demeures ; et, recevant des terres du roi, accordez-nous aussi les moyens de subsistance que nous désirons. »

Verse 20

ततश्चैवाथ वीक्षध्वं पुत्रपौत्रसमुद्भवम् । सौख्यं चापि कुमारीणां बांधवानां विशेषतः

Et alors, vous verrez en vérité l'ascension de vos fils et petits-fils, ainsi que le bonheur de vos filles et, surtout, de vos proches.

Verse 21

न करिष्यथ चेद्वाक्यमेतदस्मदुदीरितम् । सर्वाः प्राणपरित्यागं करिष्यामो न संशयः

Si vous n'exécutez pas cette instruction que nous avons prononcée, alors nous abandonnerons toutes notre vie ; cela ne fait aucun doute.

Verse 22

यूयं स्त्रीवधपापेन युक्ताः सन्तस्ततः परम् । नरकं रौरवं दुर्गं गमिष्यथ सुनिश्चितम्

Vous, souillés par le péché du meurtre d'une femme, irez ensuite certainement dans le terrible enfer Raurava ; cela est assuré.

Verse 23

एवं ते मुनयः श्रुत्वा तासां वाक्यानि तानि वै । भूपृष्ठे तत्यजुस्तोयं शापार्थं यत्करैर्धृतम्

Entendant ces paroles des femmes, les sages versèrent alors sur la terre l'eau qu'ils avaient tenue dans leurs mains dans le but de maudire.

Verse 24

ततस्तत्तोयनिर्दग्धं तद्विभागं क्षितेस्तदा । ऊषरत्वमनुप्राप्तमद्यापि द्विजसत्तमाः

Alors cette portion de la terre, brûlée par cette eau, devint une friche saline; et jusqu’à ce jour elle demeure ainsi, ô meilleur des deux-fois-nés.

Verse 25

आस्तामन्नादिकं तत्र यदुत्पं न प्ररोहति । न जन्म चाप्नुयाद्भूयः पक्षी वा कीट एव वा

Là, même les grains et autres semences—quand bien même on les sèmerait—ne germent pas. Nul n’y obtiendrait de nouvelle naissance, fût-ce en oiseau ou même en insecte.

Verse 26

तृणं वाथ मृगस्तत्र किं पुनर्भक्तिमान्नरः । यस्तत्र कुरुते श्राद्धं श्रद्धया फाल्गुने नरः

Si même l’herbe ou un cerf y sont atteints, que dire d’un homme plein de bhakti ? Celui qui y accomplit le Śrāddha avec foi, au mois de Phālguna—

Verse 27

पौर्णमास्यां रवैर्वारे स पितॄनुद्धरेन्निजान् । अपि स्वकर्मणा प्राप्तान्नरके दारुणाकृतौ

Au jour de pleine lune (Paurṇamāsī), lorsqu’il tombe un dimanche, il relèvera ses propres ancêtres—même ceux que leurs actes ont conduits en un enfer terrible.

Verse 112

इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां संहितायां षष्ठे नागरखण्डे हाटकेश्वरक्षेत्रमाहात्म्ये दमयन्त्युपाख्यान ऊषरोत्पत्तिमाहात्म्यकथनंनाम द्वादशोत्तरशततमोऽध्यायः

Ainsi s’achève le cent-douzième chapitre, intitulé « Récit de la grandeur de l’origine de l’Ūṣara (friche saline) », dans l’épisode de Damayantī du Māhātmya du kṣetra de Hāṭakeśvara, au sein du sixième livre, le Nāgara Khaṇḍa, du Śrī Skanda Mahāpurāṇa, dans l’Ekāśīti-sāhasrī Saṃhitā.