
Agastya demande à Skanda d’exposer le sujet déjà évoqué, destructeur de péchés et lié à la joie de Pārvatī. Skanda raconte un épisode à la fois domestique et théologique : Menā interroge Pārvatī sur sa demeure conjugale ; Pārvatī s’approche alors de Śiva et le prie de la conduire dans la propre résidence du Seigneur. Śiva la mène de l’Himālaya à Ānandavana, décrit comme la cause suprême de la béatitude, où l’être même de Pārvatī se trouve imprégné d’allégresse. Pārvatī s’enquiert de la source de la félicité ininterrompue de ce kṣetra. Śiva explique que, dans la mesure du pañcakrośa de ce champ de mokṣa, les liṅga sont partout, si nombreux qu’aucun espace n’en est dépourvu ; et d’innombrables liṅga de « forme de béatitude suprême » ont été établis par des êtres méritants à travers les mondes. Pārvatī demande la permission d’installer un liṅga ; avec l’assentiment de Śiva, elle érige le liṅga de Pārvatīśa près de Mahādeva. Le texte énumère les bienfaits : la simple vision du liṅga dissout les fautes les plus graves (y compris la brahmahatyā) et brise les liens de l’existence incarnée. Le culte à Kāśī transforme le fidèle en identité de « Kāśī-liṅga » et s’achève par l’entrée en Śiva. Une observance est mise en relief : adorer au jour de Caitra-śukla-tṛtīyā accorde prospérité ici-bas et une destinée favorable au-delà. Le chapitre se clôt par la phalaśruti, affirmant que l’écoute de ce māhātmya accomplit les buts du monde et de l’autre monde.
Verse 1
अगस्त्य उवाच । पार्वतीहृदयानंद पार्वतीश समुद्भवम् । कथयेह यदुद्दिष्टं भवता प्रागघापहम्
Agastya dit : «Ô source de joie pour le cœur de Pārvatī, ô Seigneur de Pārvatī, raconte ici le récit que tu as jadis indiqué, celui qui efface le péché.»
Verse 2
स्कंद उवाच । शृण्वगस्ते यदा मेना हिमाचलपतिव्रता । गिरींद्रजां सुतामाह पुत्रि तेस्य महेशितुः
Skanda dit : «Écoute, ô Agastya. Un jour, Menā, épouse fidèle d’Himācala, parla à sa fille Girīndrajā : “Ma fille, au sujet de ce grand Seigneur Mahēśvara…”»
Verse 3
किं स्थानं वसतिर्वा का को बंधुर्वेत्सि किंचन । प्रायो गृहं न जामातुरस्य कोपि च कुत्रचित्
«Quel est son lieu ? Comment est sa demeure ? Qui sont ses proches—sais-tu quelque chose ? Car, le plus souvent, la maison du gendre n’est connue de personne, nulle part.»
Verse 4
निशम्येति वचो मातुरतिह्रीणा गिरींद्रजा । आसाद्यावसरं शंभुं नत्वा गौरी व्यजिज्ञपत्
Entendant les paroles de sa mère, Girīndrajā (Gaurī), toute saisie de pudeur, trouva une occasion, s’approcha de Śambhu, se prosterna et fit connaître sa requête.
Verse 5
मया श्वश्रूगृहं कांत गम्यमद्य विनिश्चितम् । नाथात्र नैव वस्तव्यं नय मां स्वं निकेतनम्
Bien-aimé, j’ai décidé aujourd’hui d’aller à la maison de ma belle-mère. Ô Seigneur, je ne dois pas demeurer ici : conduis-moi vers ta propre demeure.
Verse 6
गिरींद्रजागिरं श्रुत्वा गिरीश इति तत्त्ववित् । हित्वा हिमगिरिं प्राप्तो निजमानंदकाननम्
Entendant l’appel du Seigneur des montagnes, le Connaisseur de la Vérité—Śiva, Maître des monts—quitta l’Himālaya et parvint à son propre bosquet de béatitude, l’Ānandavana (Kāśī).
Verse 7
प्राप्यानंदवनं देवी परमानंदकारणम् । विस्मृत्य पितृसंवासं जाता चानंदरूपिणी
Parvenue à l’Ānandavana, la Déesse—cause de la béatitude suprême—oublia jusqu’à sa vie dans la demeure paternelle et devint elle-même l’incarnation de la joie.
Verse 8
अथ विज्ञापयांचक्रे गौरी गिरिशमेकदा । अच्छिन्नानंदसंदोहः कुतः क्षेत्रेऽत्र तद्वद
Puis, un jour, Gaurī interrogea Giriśa : «Dis-moi, comment se fait-il que dans ce kṣetra sacré il y ait une plénitude de béatitude ininterrompue ?»
Verse 9
इति गौरीरितं श्रुत्वा प्रत्युवाच पिनाकधृक् । पंचक्रोशपरीमाणे क्षेत्रेस्मिन्मुक्तिसद्मनि
Entendant les paroles de Gaurī, le Porteur du Pināka répondit : «Dans ce kṣetra sacré, mesuré en Pañcakrośa, cette demeure même de la délivrance…»
Verse 10
तिलांतरं न देव्यस्ति विना लिंगं हि कुत्रचित् । एकैकं परितो लिंगं क्रोशं क्रोशं च यावनिः
Ô Devī, ici il n’est pas même un espace grand comme un grain de sésame sans liṅga. Tout autour se dressent des liṅgas, l’un après l’autre, s’étendant krośa après krośa, jusqu’aux confins du pays.
Verse 11
अन्यत्रापि हि सा देवि भवेदानंदकारणम् । अत्रानंदवने देवि परमानंदजन्मनि
Ailleurs aussi, ô Devī, cela peut devenir cause de béatitude ; mais ici, dans Ānandavana, ô Devī, c’est la source même où naît la béatitude suprême.
Verse 12
परमानंदरूपाणि संति लिंगान्यनेकशः । चतुर्दशसु लोकेषु कृतिनो ये वसंति हि
D’innombrables liṅgas existent, ayant pour forme la béatitude suprême. En vérité, dans les quatorze mondes demeurent les êtres méritants…
Verse 13
तैः स्वनाम्नेह लिंगानि कृत्वाऽपि कृतकृत्यता । अत्र येन महादेवि लिंगं संस्थापितं मम
Par eux, des liṅgas sont façonnés ici en leur propre nom, et ainsi ils atteignent l’accomplissement. Mais, ô Mahādevī, quiconque établit ici mon liṅga…
Verse 14
वेत्ति तच्छ्रेयसः संख्यां शेषोपि न विशेषवित्
La mesure de ce mérite — son nombre même — nul ne peut la connaître ; pas même Śeṣa n’en saisit toute l’étendue.
Verse 15
परिच्छेदव्यतीतस्यानंदस्य परकारणम् । अतस्त्विदं परं क्षेत्रं लिर्गैर्भूयोभिरद्रिजे
Ceci est la cause suprême de la béatitude qui dépasse toute limite. Ainsi, ô fille de la Montagne, voici le kṣetra le plus élevé, d’autant plus abondant en liṅga.
Verse 16
निशम्येति महादेवी पुनः पादौ प्रणम्य च । देह्यनुज्ञां महादेव लिंगसंस्थापनाय मे
L’ayant entendu, la Grande Déesse se prosterna de nouveau aux pieds (de Śiva) et dit : « Ô Mahādeva, accorde-moi la permission d’établir le liṅga. »
Verse 17
पत्युराज्ञां समासाद्य यच्छेच्छ्रेयः पतिव्रता । न तस्याः श्रेयसो हानिः संवर्तेपि कदाचन
Une épouse vouée (pativratā), ayant obtenu l’assentiment de son époux, peut poursuivre tout ce qui est spirituellement salutaire ; son mérite ne diminue jamais, pas même au temps de la dissolution cosmique.
Verse 18
इति प्रसाद्य देवेशमाज्ञां प्राप्य महेशितुः । लिंगं संस्थापितं गौर्या महादेव समीपतः
Ainsi, ayant satisfait le Seigneur des dieux et obtenu l’autorisation de Mahēśvara, Gaurī installa le liṅga auprès de Mahādeva.
Verse 19
तल्लिंगदर्शनात्पुंसां ब्रह्महत्यादिपातकम् । विलीयेत न संदेहो देहबंधोपि नो पुनः
Par la seule vision de ce liṅga, les péchés des hommes—à commencer par la brahmahatyā—se dissolvent ; il n’y a nul doute. Même l’attache au corps ne revient plus.
Verse 20
तत्र लिंगे वरो दत्तो देवदेवेन यः पुनः । निशामय मुने तं तु भक्तानां हितकाम्यया
Là, le Dieu des dieux accorda une grâce à ce liṅga. Écoute, ô sage, cette grâce, énoncée par désir du bien des dévots.
Verse 21
लिंगं यः पार्वतीशाख्यं काश्यां संपूजयिष्यति । तद्देहावसितिं प्राप्य काशीलिंगं भविष्यति
Quiconque, à Kāśī, vénère le liṅga nommé Pārvatīśa, à la fin de ce corps devient un Kāśī-liṅga (atteint l’état de liṅga à Kāśī).
Verse 22
काशीलिंगत्वमासाद्य मामेवानुप्रवेक्ष्यति । चैत्रशुक्लतृतीयायां पार्वतीशसमर्चनात्
Ayant atteint l’état de Kāśī-liṅga, il entre en Moi seul—par l’adoration de Pārvatīśa au troisième jour de la quinzaine claire du mois de Caitra.
Verse 23
इह सौभाग्यमाप्नोति परत्र च शुभां गतिम् । पार्वतीश्वरमाराध्य योषिद्वा पुरुषोपि वा
En apaisant Pārvatīśvara, femme ou homme, on obtient la bonne fortune en ce monde et une destinée propice dans l’au-delà.
Verse 24
न गर्भमाविशेद्भूयो भवेत्सौभाग्यभाजनम् । पार्वतीशस्य लिंगस्य नामापि परिगृह्णतः
Celui qui, avec révérence, ne serait-ce que reçoit ou prononce le nom du liṅga de Pārvatīśa, n’entre plus de nouveau dans le sein maternel et devient un réceptacle de bonne fortune.
Verse 25
अपि जन्मसहस्रस्य पापं क्षयति तत्क्षणात् । पार्वतीशस्य माहात्म्यं यः श्रोष्यति नरोत्तमः । ऐहिकामुष्मिकान्कामान्स प्राप्स्यति महामतिः
Même le péché amassé au cours de mille naissances est détruit à l’instant. Le meilleur des hommes qui écoute la grandeur de Pārvatīśa (Śiva), ce sage, obtient les désirs relatifs à ce monde et à l’autre.
Verse 90
इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीति साहस्र्यां संहितायां चतुर्थे काशीखंड उत्तरार्धे पार्वतीशवर्णनं नाम नवतितमोऽध्यायः
Ainsi, dans le saint Skanda Mahāpurāṇa—au sein de l’Ekāśīti-sāhasrī Saṃhitā, dans la quatrième partie, dans l’Uttarārdha du Kāśī-khaṇḍa—s’achève le quatre-vingt-dixième chapitre intitulé « Description de Pārvatīśa (Śiva) ».