
Le chapitre 45 met en scène, à Setu, un dialogue théologique et éthique au moment de l’installation du liṅga. Hanumān revient promptement du Kailāsa avec un liṅga de bon augure, obtenu par son tapas et la faveur de Śiva, mais il découvre Rāma en adoration devant un liṅga de sable (sai-kata-liṅga) déjà façonné et installé par Sītā, en présence de ṛṣi et de divinités témoins. Se croyant méprisé, Hanumān laisse éclater sa peine, ses reproches envers lui-même et sa colère, allant jusqu’à envisager l’abandon du corps. Rāma l’apaise par un enseignement stabilisateur : distinguer le Soi du cycle karmique des naissances et des morts, contempler non-duellement l’ātman nirguṇa au-delà des trois corps, et suivre une discipline morale—véracité, non-violence, maîtrise des sens, refus de la critique et de la recherche des fautes, culte régulier des dieux. Il déconstruit aussi l’illusion d’une « douceur » du corps en rappelant son impureté et son impermanence, afin d’éveiller le vairāgya. Le récit se tourne ensuite vers la résolution rituelle : Rāma explique la contrainte de temps qui imposa le liṅga de sable de Sītā, promet l’installation du liṅga du Kailāsa apporté par Hanumān, et confère noms et logique de pèlerinage : Hanūmadīśvara et Rāghaveśvara sont liés par le darśana. Une liste de liṅga est donnée, culminant dans la manifestation « aux onze formes » de Śiva, perpétuellement présente. Hanumān tente d’arracher le liṅga de sable, échoue malgré des efforts croissants, s’effondre en sang, et Rāma, Lakṣmaṇa, Sītā et les vānaras s’approchent avec compassion—clôture dramatique où la limite du corps se heurte à la fixité du sacré.
Verse 1
श्रीसूत उवाच । एवं प्रतिष्ठिते लिंगे रामेणाक्लिष्टकारिणा । लिंगं वरं समादाय मारुतिः सहसाऽययौ
Śrī Sūta dit : Ainsi, lorsque Rāma, inlassable accomplisseur des actes, eut dûment établi le Liṅga, Māruti s’en alla aussitôt en hâte, emportant le Liṅga excellent.
Verse 2
रामं दाशरथिं वीरमभिवाद्य स मारुतिः । वैदेहीलक्ष्मणौ पश्चात्सुग्रीवं प्रणनाम च
Après avoir salué le vaillant Rāma, fils de Daśaratha, Māruti s’inclina ensuite devant Vaidehī (Sītā) et Lakṣmaṇa, et rendit aussi hommage à Sugrīva.
Verse 3
सीता सैकतलिंगं तत्पूजयंतं रघूद्वहम् । दृष्ट्वाथ मुनिभिः सार्द्धं चुकोप पवनात्मजः
Voyant Sītā, avec les sages, regarder Rāma—le meilleur des Raghu—rendre un culte à ce Liṅga de sable, le fils du dieu du Vent s’emporta de colère.
Verse 4
अत्यंतं खेदखिन्नः सन्वृथाकृतपरिश्रमः । उवाच रामं धर्मज्ञं हनूमानंजनात्मजः
Accablé d’une peine extrême et sentant son effort rendu vain, Hanūmān, fils d’Añjanā, s’adressa à Rāma, connaisseur du dharma.
Verse 5
हनूमानुवाच । दुर्जातोऽहं वृथा राम लोके क्लेशाय केवलम् । खिन्नोऽस्मि बहुशो देव राक्षसैः क्रूरकर्मभिः
Hanūmān dit : «Je suis né de mauvais sort, ô Rāma ; inutile en ce monde, bon seulement à porter la peine. Bien des fois, ô Seigneur, les rākṣasas aux actes cruels m’ont accablé.»
Verse 6
मा स्म सीमंतिनी काचिज्जनयेन्मादृशं सुतम् । यतोऽनुभूयते दुःखमनंतं भवसागरे
«Qu’aucune femme n’enfante jamais un fils tel que moi ; car ainsi l’on éprouve une peine sans fin dans l’océan du devenir mondain.»
Verse 7
खिन्नोऽस्मि सेवया पूर्वं युद्धेनापि ततोधिकम् । अनन्तं दुःखमधुना यतो मामवमन्यसे
«J’étais déjà brisé par le service—plus encore que par le combat. À présent je souffre d’une peine sans fin, parce que tu me méprises.»
Verse 8
सुग्रीवेण च भार्यार्थं राज्यार्थं राक्षसेन च । रावणावरजेन त्वं सेवितो ऽसि रघूद्वह
«Ô le meilleur des Raghu, Sugrīva te sert pour retrouver son épouse, et le rākṣasa Vibhīṣaṇa, le cadet de Rāvaṇa, te sert pour un royaume.»
Verse 9
मया निर्हेतुकं राम सेवितोऽसि महामते । वानराणामनेकेषु त्वयाज्ञप्तोऽहमद्य वै
«Mais moi, ô Rāma à la grande sagesse, je t’ai servi sans aucun motif. Et pourtant aujourd’hui, parmi les nombreux vānaras, c’est moi que tu as désigné et commandé.»
Verse 10
शिवलिंगं समानेतुं कैलासात्पर्वतो त्तमात् । कैलासं त्वरितो गत्वा न चापश्यं पिनाकिनम्
«Pour rapporter un Śiva-Liṅga du Kailāsa, le plus excellent des monts, je me hâtai vers le Kailāsa ; pourtant je ne vis point Pinākin, Śiva, porteur de l’arc Pināka.»
Verse 11
तपसा प्रीणयित्वा तं सांबं वृषभवाहनम् । प्राप्तलिंगो रघुपते त्वरितः समु पागतः
Ayant, par l’ascèse, réjoui Śiva—l’époux d’Umā, le Seigneur au taureau pour étendard—il obtint le liṅga et revint en hâte vers toi, ô Raghupati.
Verse 12
अन्यलिंगं त्वमधुना प्रतिष्ठाप्य तु सैकतम् । मुनिभिर्देवगन्धर्वैः साकं पूजयसे विभो
Mais à présent, ô Seigneur, tu as établi un autre liṅga fait de sable, et tu l’adores avec les sages, les dieux et les Gandharvas, ô Puissant.
Verse 13
मयानीतमिदं लिंगं कैलासा त्पर्वताद्वृथा । अहो भाराय मे देहो मन्दभाग्यस्यजायते
«Ce liṅga, je l’ai apporté du mont Kailāsa, et pourtant tout cela devient vain. Hélas pour moi, infortuné : ce corps même m’est devenu un fardeau.»
Verse 14
भूतलस्य महाराज जानकीरमण प्रभो । इदं दुःखमहं सोढुं न शक्नोमि रघूद्वह
Ô grand roi de la terre, ô bien-aimé de Jānakī, ô Seigneur : je ne puis supporter cette douleur, ô le plus éminent des Raghu.
Verse 15
किं करिष्यामि कुत्राहं गमिष्यामि न मे गतिः । अतः शरीरं त्यक्ष्यामि त्वयाहमवमानितः
Que ferai-je ? Où irai-je ? Je n'ai point de refuge. C'est pourquoi j'abandonnerai ce corps, car j'ai été déshonoré par toi.
Verse 16
श्रीसूत उवाच । एवं स बहुशो विप्राः क्रुशित्वा पवनात्मजः । दण्डवत्प्रणतो भूमौ क्रोधशोकाकुलोऽभवत्
Śrī Sūta dit : Ainsi, ô brāhmaṇas, après avoir crié à maintes reprises, le fils du Vent se prosterna au sol tel un bâton, accablé par la colère et le chagrin.
Verse 17
तं दृष्ट्वा रघुनाथोऽपि प्रहसन्निदमब्रवीत् । पश्यतां सवदेवानां मुनीनां कपिरक्षसाम् । सांत्वयन्मारुतिं तत्र दुःखं चास्य प्रमार्जयन्
En le voyant, Raghunātha aussi, souriant, prononça ces mots — sous le regard de tous les dieux, sages, singes et Rākṣasas — réconfortant Māruti et effaçant sa douleur.
Verse 18
श्रीराम उवाच । सर्वं जानाम्यहं कार्यमात्मनोऽपि परस्य च
Śrī Rāma dit : Je connais toute chose, tant ce qui concerne soi-même que ce qui concerne autrui.
Verse 19
जातस्य जायमानस्य मृतस्यापि सदा कपे । जायते म्रियते जन्तुरेक एव स्वकर्मणा
Ô héros singe, qu'un être soit déjà né, en train de naître ou même mort, c'est par son seul karma qu'il naît et meurt encore et encore.
Verse 20
प्रयाति नरकं चापि परमात्मा तु निर्गुणः । एवं तत्त्वं विनिश्चित्य शोकं मा कुरु वानर
On peut même tomber en enfer ; mais le Soi suprême (Paramātman) est au-delà de toute qualité. Ayant reconnu cette vérité, ne t’afflige pas, ô Vānara.
Verse 21
लिंगत्रयविनिर्मुक्तं ज्योतिरेकं निरंजनम् । निराश्रयं निर्विकारमात्मानं पश्य नित्यशः
Vois sans cesse le Soi : délivré des trois corps (liṅga), lumière unique, sans tache ; sans appui, sans changement. Contemple-le ainsi à jamais.
Verse 22
किमर्थं कुरुषे शोकं तत्त्वज्ञानस्य बाधकम् । तत्त्वज्ञाने सदा निष्ठां कुरु वानरसत्तम
Pourquoi t’abandonner au chagrin, qui entrave la connaissance du Réel ? Ô le meilleur des Vānaras, demeure toujours ferme dans la vraie connaissance.
Verse 23
स्वयंप्रकाशमात्मानं ध्यायस्व सततं कपे । देहादौ ममतां मुंच तत्त्वज्ञानविरोधिनीम्
Ô Vānara, médite sans cesse sur le Soi qui resplendit de sa propre lumière ; renonce à l’appropriation du corps et du reste, car elle s’oppose à la vraie connaissance.
Verse 24
धर्मं भजस्व सततं प्राणिहिंसां परित्यज । सेवस्व साधुपुरुषाञ्जहि सर्वेंद्रियाणि च
Suis le dharma sans cesse ; renonce à la violence envers les êtres vivants. Sers les saints, et maîtrise aussi tous les sens.
Verse 25
परित्यजस्व सततमन्येषां दोषकीर्तनम् । शिवविष्ण्वादिदेवानामर्चां कुरु सदा कपे
Renonce sans cesse à redire les fautes d’autrui. Ô Vānara, accomplis toujours l’adoration sacrée (arcā) de Śiva, de Viṣṇu et des autres devas.
Verse 26
सत्यं वदस्व सततं परित्यज शुचं कपे । प्रत्यग्ब्रह्मैकताज्ञानं मोहवस्तुसमुद्गतम्
Dis la vérité sans cesse et renonce au chagrin, ô Vānara. Sache l’unité du Brahman intérieur, qui naît lorsque l’objet de l’illusion est dissipé.
Verse 27
शोभनाशोभना भ्रांतिः कल्पि तास्मिन्यथार्थवत् । अध्यास्ते शोभनत्वेन पदार्थे मोहवैभवात्
L’illusion du « plaisant » et du « déplaisant » y est imaginée comme si elle était réelle ; par l’éclat de l’égarement, on surimpose la « beauté » à un objet.
Verse 28
रोगो विजायते नृणां भ्रांतानां कपिसत्तम । रागद्वेषबलाद्बद्धा धर्मा धर्मवशंगताः
Ô le meilleur des Vānaras, chez les égarés naît la maladie. Liés par la force de l’attachement et de l’aversion, leurs « devoirs » sont menés par la contrainte plutôt que par le vrai dharma.
Verse 29
देवतिर्यङ्मनुष्याद्या निरयं यांति मानवाः । चंदनागरुकर्पूरप्रमुखा अतिशोभनाः
Par un tel égarement, les humains vont en enfer, qu’ils soient devas, bêtes ou hommes selon la naissance et le rang. Le santal, l’agaru, le camphre et autres sont d’un parfum exquis et plaisant, mais ils relèvent pourtant du domaine des choses périssables.
Verse 30
मलं भवंति यत्स्पर्शात्तच्छरीरं कथं सुखम् । भक्ष्यभोज्यादयः सर्वे पदार्था अतिशोभनाः
Ce qui, au seul contact, devient souillure — comment un tel corps serait-il bonheur ? Les mets à manger et à savourer, et toutes ces choses, peuvent paraître fort séduisants, mais ils ne donnent pas une félicité durable.
Verse 31
विष्ठा भवंति यत्संगात्तच्छरीरं कथं सुखम् । सुगंधि शीतलं तोयं मूत्रं यत्संगमाद्भवेत्
Ce dont le contact fait naître les excréments — comment ce corps serait-il un siège de bonheur ? Et ce dont le contact fait surgir l’urine — comment cette eau pourrait-elle être parfumée et fraîche ?
Verse 32
तत्कथं शोभनं पिंडं भवेद्ब्रूहि कपेऽधुना । अतीव धवलाः शुद्धाः पटा यत्संगमेनहि
Alors dis-moi à présent, ô singe : comment cette masse (le corps) pourrait-elle être vraiment belle ? Car à son contact même l’étoffe, si blanche soit-elle, se trouve souillée.
Verse 33
भवंति मलिनाः स्वेदात्तत्कथं शोभनं भवेत । श्रूयतां परमार्थो मे हनूमन्वायुनंदन
Par la sueur ils deviennent souillés ; comment donc serait-ce vraiment beau ? Écoute mon enseignement suprême, ô Hanumān, fils de Vāyu.
Verse 34
अस्मिन्संसारगर्ते तु किंचित्सौख्यं न विद्यते । प्रथमं जंतुराप्नोति जन्म बाल्यं ततः परम्
Dans ce gouffre de l’existence mondaine, il n’est point de véritable bonheur. D’abord l’être incarné atteint la naissance, puis vient l’enfance.
Verse 35
पश्चाद्यौवनमाप्नोति ततो वार्धक्यमश्नुते । पश्चान्मृत्युमवाप्नोति पुनर्जन्म तदश्नुते
Ensuite on parvient à la jeunesse, puis l’on entre dans la vieillesse. Après cela, on rencontre la mort — et l’on subit encore la renaissance.
Verse 36
अज्ञानवैभवादेव दुःखमाप्नोति मानवः । तदज्ञान निवृत्तौ तु प्राप्नोति सुखमुत्तमम्
Par la seule puissance de l’ignorance, l’être humain tombe dans la souffrance. Mais lorsque cette ignorance est ôtée, il atteint la félicité suprême.
Verse 37
अज्ञानस्य निवृत्तिस्तु ज्ञानादेव न कर्मणा । ज्ञानं नाम परं ब्रह्म ज्ञानं वेदांतवाक्यजम्
La cessation de l’ignorance vient uniquement de la connaissance, non des actes rituels. La connaissance n’est autre que le Brahman suprême, née des paroles du Vedānta.
Verse 39
तज्ज्ञानं च विरक्तस्य जायते नेतरस्य हि । मुख्याधिकारिणः सत्यमाचार्यस्य प्रसादतः
Cette connaissance naît chez celui qui est détaché, non chez un autre. Pour le chercheur véritablement qualifié, elle vient — en vérité — par la grâce du maître.
Verse 40
जाग्रतं च स्वपंतं च भुंजंतं च स्थितं तथा । इमं जनं सदा क्रूरः कृतांतः परिकर्षति
Qu’il soit éveillé ou endormi, qu’il mange ou demeure simplement debout, cet être est toujours entraîné par la Mort implacable (Kṛtānta).
Verse 41
सर्वे क्षयांता निचयाः पतनांताः समुच्छ्रयाः । संयोगा विप्रयोगांता मरणांतं च जीवितम्
Toute accumulation s’achève en épuisement; toute élévation s’achève en chute. Toute union s’achève en séparation, et la vie elle-même s’achève dans la mort.
Verse 42
यथा फलानां पक्वानां नान्यत्र पतनाद्भयम् । यथा नराणां जातानां नान्यत्र पतनाद्भयम्
De même que les fruits mûrs ne craignent rien d’autre que de tomber, ainsi les hommes nés ne craignent rien d’autre que la chute inévitable vers la mort.
Verse 43
यथा गृहं दृढस्तंभं जीर्णं काले विनश्यति । एवं विनश्यंति नरा जरामृत्युवशंगताः
Comme une maison, même aux piliers solides, lorsqu’elle se délite, périt avec le temps, ainsi périssent les hommes, tombés sous l’empire de la vieillesse et de la mort.
Verse 44
अहोरात्रस्य गमनान्नृणामायुर्विनश्यति । आत्मानमनुशोच त्वं किमन्यमनुशोचसि
Par le passage du jour et de la nuit, la durée de vie des hommes s’amoindrit. Lamente-toi pour toi-même et veille sur toi : pourquoi te lamenter pour autrui ?
Verse 45
नश्यत्यायुः स्थितस्यापि धावतोऽपि कपीश्वर । सहैव मृत्युर्व्रजति सह मृत्युर्निषीदति
La vie s’épuise, qu’on demeure immobile ou qu’on coure, ô seigneur des singes. La mort marche avec toi, et la mort s’assied aussi avec toi.
Verse 46
चरित्वा दूरदेशं च सह मृत्युर्निवर्तते । शरीरे वलयः प्राप्ताः श्वेता जाताः शिरोरुहाः
Quand bien même l’on aurait parcouru des contrées lointaines, la Mort revient avec lui. Des rides paraissent sur le corps ; les cheveux de la tête deviennent blancs.
Verse 47
जीर्यते जरया देहः श्वासकासादिना तथा । यथा काष्ठं च काष्ठं च समेयातां महोदधौ
Le corps se flétrit par la vieillesse, et de même par des maux tels que l’essoufflement et la toux ; comme deux morceaux de bois qui se rencontrent sur le grand océan.
Verse 48
समेत्य च व्यपेयातां कालयोगेन वानर । एवं भार्या च पुत्रश्च वधुक्षेत्रधनानि च
Après s’être rencontrés, ils se séparent aussi par la puissance du temps, ô Vānara. Ainsi en est-il de l’épouse et du fils, de la bru, des champs et des richesses.
Verse 49
क्वचित्संभूय गच्छंति पुनरन्यत्र वानर । यथा हि पांथं गच्छंतं पथि कश्चित्पथि स्थितः
Parfois les êtres se rassemblent puis s’en vont de nouveau ailleurs, ô Vānara ; comme sur la route, celui qui s’y tient rencontre un voyageur de passage.
Verse 50
अहमप्या गमिष्यामि भवद्भिः साकमित्यथ । कंचित्कालं समेतौ तौ पुनरन्यत्र गच्छतः
«Moi aussi, j’irai avec vous», et ainsi ils avancent. Pendant quelque temps, tous deux cheminent ensemble, puis ils s’en vont de nouveau vers des lieux différents.
Verse 51
एवं भार्यासुतादीनां संगमो नश्वरः कपे । शरीरजन्मना साकं मृत्युः संजायते ध्रुवम्
Ainsi, l’attachement à l’épouse, aux enfants et aux autres est périssable, ô Kapi. Avec la naissance du corps, la mort naît assurément elle aussi.
Verse 52
अवश्यंभाविमरणे न हि जातु प्रतिक्रिया । एतच्छरीरपाते तु देही कर्मगतिं गतः
Contre la mort inévitable, il n’est jamais de recours. Quand ce corps s’effondre, l’être incarné suit la voie que son propre karma lui assigne.
Verse 53
प्राप्य पिंडांतरं वत्स पूर्वपिंडं त्यजत्यसौ । प्राणिनां न सदैकत्र वासो भवति वानर
Ayant obtenu un autre corps, ô cher enfant, il délaisse le corps d’avant. Car les êtres vivants ne demeurent pas à jamais en un seul état, ô Vānara.
Verse 54
स्वस्वकर्मवशात्सर्वे वियुज्यंते पृथक्पृथक् । यथा प्राणिशरीराणि नश्यंति च भवंति च
Sous l’empire du karma propre à chacun, tous se séparent, l’un de l’autre, comme les corps des êtres périssent puis renaissent.
Verse 55
आत्मनो जन्ममरणे नैव स्तः कपिसत्तम । अतस्त्वमंजनासूनो विशोकं ज्ञानमद्वयं
Pour l’Ātman, il n’est en vérité ni naissance ni mort, ô le meilleur des singes. Ainsi, ô fils d’Añjanā, demeure dans la connaissance non-duelle, exempte de chagrin.
Verse 56
सद्रूपममलं ब्रह्म चिंतयस्व दिवानिशम् । त्वत्कृतं मत्कृतं कर्म मत्कृतं त्वाकृतं तथा
Médite jour et nuit sur le Brahman, pur, sans tache, et d’Être véritable. Sache ceci : le karma accompli par toi devient mien ; et celui accompli par moi devient tien aussi.
Verse 57
मल्लिंगस्थापनं तस्मात्त्वल्लिंग स्थापनं कपे । मुहूर्तातिक्रमाल्लिंगं सैकतं सीतया कृतम्
Ainsi, que mon installation du liṅga soit aussi la tienne, ô Vānara. Car lorsque l’instant propice allait s’écouler, Sītā façonna un liṅga de sable.
Verse 58
मयात्र स्थापितं तस्मात्कोपं दुःखं च मा कुरु । कैलासादागतं लिंगं स्थापयास्मिच्छुभे दिने
Puisque je l’ai établi ici, ne te laisse pas aller à la colère ni au chagrin. En ce jour propice, j’installerai le liṅga venu du Kailāsa.
Verse 59
तव नाम्ना त्विदं लिंगं यातु लोकत्रये प्रथाम् । हनूमदीश्वरं दृष्ट्वा द्रष्टव्यो राघवेश्वरः
Que ce liṅga, par ton nom, devienne célèbre dans les trois mondes. Après avoir contemplé Hanūmadīśvara, il convient aussi de contempler Rāghaveśvara.
Verse 60
ब्रह्मराक्षसयूथानि हतानि भवता कपे । अतः स्वनाम्ना लिंगस्य स्थापनात्त्वं प्रमोक्ष्यसे
Des troupes de brahma-rākṣasas ont été abattues par toi, ô Kapi. Ainsi, en établissant le liṅga en ton propre nom, tu seras pleinement délivré de ce fardeau.
Verse 61
स्वयं हरेण दत्तं तु हनूमन्नामकं शिवम् । संपश्यन्रामनाथं च कृतकृत्यो भवेन्नरः
Ce liṅga de Śiva, portant le nom de Hanūmān, fut véritablement accordé par Hari lui-même. Celui qui le contemple, avec Rāmanātha, devient un homme dont la vie a atteint son accomplissement.
Verse 62
योजनानां सहस्रेऽपि स्मृत्वा लिंगं हनूमतः । रामनाथेश्वरं चापि स्मृत्वा सायुज्यमाप्नुयात्
Même à mille yojanas de distance, celui qui se souvient du liṅga de Hanūmān et se souvient aussi de Rāmanātheśvara obtient le sāyujya, l’union intime avec Śiva.
Verse 63
तेनेष्टं सर्वयज्ञैश्च तपश्चाकारि कृत्स्नशः । येन दृष्टौ महादेवौ हनूमद्राघवेश्वरौ
Par cela, comme si tous les sacrifices avaient été accomplis et toutes les austérités menées à leur terme; car ainsi sont contemplés les deux Grands Seigneurs : Hanūmad-Īśvara et Rāghaveśvara.
Verse 64
हनूमता कृतं लिंगं यच्च लिंगं मया कृतम् । जानकीयं च यल्लिंगं यल्लिंगं लक्ष्मणेश्वरम्
Le liṅga façonné par Hanūmān; le liṅga façonné par moi; le liṅga de Jānakī (Sītā); et le liṅga nommé Lakṣmaṇeśvara : telles sont les formes sacrées ici présentes.
Verse 65
सुग्रीवेण कृतं यच्च सेतुकर्त्रा नलेन च । अंगदेन च नीलेन तथा जांबवता कृतम्
S’y trouve aussi le liṅga façonné par Sugrīva; et celui façonné par Nala, le bâtisseur du pont; ainsi que ceux façonnés par Aṅgada, Nīla et pareillement par Jāmbavān.
Verse 66
विभीषणेन यच्चापि रत्नलिंगं प्रतिष्ठितम् । इन्द्राद्यैश्च कृतं लिंगं यच्छेषाद्यैः प्रतिष्ठितम्
Et aussi le liṅga précieux, consacré par Vibhīṣaṇa ; le liṅga façonné par Indra et les autres dieux ; et celui qu’établirent Śeṣa et les autres.
Verse 67
इत्येकादशरूपोऽयं शिवः साक्षाद्विभासते । सदा ह्येतेषु लिंगेषु संनिधत्ते महेश्वरः
Ainsi Śiva resplendit ici, manifesté en onze formes. Car Maheśvara demeure à jamais, en présence, dans ces liṅgas.
Verse 68
तत्स्वपापौघशुद्ध्यर्थं स्थापयस्व महेश्वरम् । अथ चेत्त्वं महाभाग लिंगमुत्सादयिष्यसि
C’est pourquoi, afin de purifier l’amas de tes fautes, établis Maheśvara. Mais si toi, ô très fortuné, tu veux renverser le liṅga—
Verse 69
मयात्र स्थापितं वत्स सीतया सैकतं कृतम् । स्थापयिष्यामि च ततो लिंगमेतत्त्वया कृतम्
Ô cher enfant, moi-même je l’ai établi ici ; et Sītā en a façonné un de sable. Puis, après cela, j’établirai aussi ce liṅga que tu as fait.
Verse 70
पातालं सुतलं प्राप्य वितलं च रसातलम् । तलातलं च तदिदं भेदयित्वा तु तिष्ठति
Atteignant Pātāla et Sutala, perçant Vitala et Rasātala, et aussi Talātala, ce (liṅga) demeure dressé après avoir fendu ces mondes souterrains.
Verse 71
प्रतिष्ठितं मया लिंगं भेत्तुं कस्य बलं भवेत् । उत्तिष्ठ लिंगमुद्वास्य मयैतत्स्थापितं कपे
«Ce liṅga a été établi par moi ; quelle force pourrait le briser ? Lève-toi ; cesse de vouloir l’ôter. Ô Vānara, c’est moi qui l’ai consacré.»
Verse 72
त्वया समाहृतं लिंगं स्थापयस्वाशु मा शुचः । इत्युक्तस्तं प्रणम्याथाज्ञातसत्त्वोऽथ वानरः
«Établis sans tarder le liṅga que tu as apporté ; ne t’afflige pas.» Ainsi interpellé, le héros-singe se prosterna ; puis ce vānara, dont la vraie puissance n’était pas encore connue, se mit à l’œuvre.
Verse 73
उद्वासयामि वेगेन सैकतं लिंगमुत्त मम् । संस्थापयामि कैलासादानीतं लिंगमादरात्
«Vite, j’ôterai le liṅga excellent façonné de sable, et, avec vénération, j’établirai le liṅga apporté du Kailāsa.»
Verse 74
उद्वासने सैकतस्य कियान्भारो भवेन्मम । चेतसैवं विचार्यायं हनूमान्मारुता त्मजः
«Quel fardeau serait-ce pour moi que d’ôter une forme faite de sable ?» Ainsi réfléchissant en son cœur, Hanumān, fils de Māruta, se prépara à agir.
Verse 75
पश्यतां सर्वदेवानां मुनीनां कपिरक्षसाम् । पश्यतो रामचन्द्रस्य लक्ष्मणस्यापि पश्यतः
Tandis que tous les dieux, les sages, les vānara et les rākṣasa regardaient ; tandis que Rāmacandra observait, et que Lakṣmaṇa aussi observait—
Verse 76
पश्यंत्या अपि वैदेह्या लिंगं तत्सैकतं बलात् । पाणिना सर्वयत्नेन जग्राह तरसा बली
Tandis même que Vaidehī (Sītā) regardait, le vaillant saisit de sa main ce liṅga fait de sable ; avec force, de tout son effort et d’une grande promptitude, il l’empoigna.
Verse 77
यत्नेन महता चायं चालयन्नपि मारुतिः । नालं चालयितुं ह्यासीत्सैकतं लिंगमोजसा
Bien que Māruti s’évertuât avec un effort immense à le remuer, il ne put—malgré sa puissance—déplacer ce liṅga fait de sable.
Verse 78
ततः किलकिलाशब्दं कुर्वन्वानरपुंगवः । पुच्छमुद्यम्य पाणिभ्यां निरास्थत्तन्निजौजसा
Alors le taureau parmi les singes, poussant un grand vacarme, leva sa queue et, des deux mains, le frappa, déployant sa propre vigueur.
Verse 79
इत्यनेकप्रकारेण चाल यन्नपि वानरः । नैव चालयितुं शक्तो बभूव पवनात्मजः
Ainsi, bien que le singe tentât de le mouvoir de maintes façons, le fils du Vent ne put nullement le déplacer.
Verse 80
तद्वेष्टयित्वा पुच्छेन पाणिभ्यां धरणीं स्पृशन् । उत्पपाताथ तरसा व्योम्नि वायुसुतः कपिः
L’enroulant de sa queue et touchant la terre de ses deux mains, le fils de Vāyu—le singe—bondit alors avec vitesse dans le ciel.
Verse 81
कंपयन्स धरां सर्वां सप्तद्वीपां सपर्वतम् । लिंगस्य क्रोशमात्रे तु मूर्च्छितो रुधिरं वमन्
Secouant la terre entière avec ses sept continents et ses montagnes, il ne put le tirer que d'un simple krośa ; puis, s'évanouissant, il vomit du sang.
Verse 82
पपात हनुमान्विप्राः कंपितांगो धरातले । पततो वायुपुत्रस्य वक्त्राच्च नयनद्वयात्
Ô brāhmaṇas, Hanumān tomba sur le sol, le corps tremblant. Alors que le fils de Vāyu s'effondrait, du sang commença à couler de sa bouche et de ses deux yeux.
Verse 83
नासापुटाच्छ्रोत्ररंध्रादपानाच्च द्विजोत्तमाः । रुधिरौघः प्रसुस्राव रक्तकुण्ड मभूच्च तत्
Ô meilleurs des deux-fois-nés, des torrents de sang jaillirent de ses narines, des orifices de ses oreilles et d'en bas ; et là, une mare de sang se forma.
Verse 84
ततो हाहाकृतं सर्वं सदेवासुरमानुषम् । धावंतौ कपिभिः सार्द्धमुभौ तौ रामलक्ष्मणौ
Alors un cri de lamentation s'éleva partout, parmi les dieux, les asuras et les hommes. Rāma et Lakṣmaṇa coururent ensemble avec les armées de singes.
Verse 85
जानकीसहितौ विप्रा ह्यास्तां शोकाकुलौ तदा । सीतया सहितौ वीरौ वानरैश्च महाबलौ
Ô brāhmaṇas, alors les deux héros, avec Jānakī (Sītā) et accompagnés des puissants singes, restèrent accablés de chagrin.
Verse 86
रुरुचाते तदा विप्रा गन्धमादनपर्वते । यथा तारागणयुतौ रजन्यां शशि भास्करौ
Ô brahmanes, alors sur le mont Gandhamadana, les deux brillèrent avec éclat, comme la lune et le soleil réunis dans la nuit, accompagnés d'amas d'étoiles.
Verse 87
ददर्शतुर्हनूमंतं चूर्णीकृतकलेवरम् । मूर्च्छितं पतितं भूमौ वमन्तं रुधिरं मुखात्
Ils virent Hanuman, le corps écrasé et brisé, évanoui et gisant sur la terre, vomissant du sang par la bouche.
Verse 88
विलोक्य कपयः सर्वे हाहाकृत्वाऽपतन्भुवि । कराभ्यां सदयं सीता हनूमंतं मरुत्सुतम्
Voyant cela, tous les singes crièrent d'angoisse et tombèrent au sol. Avec compassion, Sita toucha de ses mains Hanuman, le fils du Vent.
Verse 89
ताततातेति पस्पर्श पतितं धरणीतले । रामोऽपि दृष्ट्वा पतितं हनूमंतं कपीश्वरम्
En pleurant « Père ! Père ! », elle le toucha alors qu'il gisait sur la terre. Rama aussi, voyant Hanuman, le seigneur des singes, abattu, fut secoué par le chagrin.
Verse 90
आरोप्यांकं स्वपाणिभ्यामाममर्श कलेवरम् । विमुंचन्नेत्रजं वारि वायुजं चाव्रवीद्द्विजाः
Le soulevant sur ses genoux de ses propres mains, Rama caressa doucement son corps. Versant des larmes de ses yeux, il parla à Hanuman, le fils de Vayu, ô brahmanes.