Adhyaya 214
Avanti KhandaReva KhandaAdhyaya 214

Adhyaya 214

Cet adhyāya est rapporté par Mārkaṇḍeya comme un récit théologique sur l’origine d’un lieu saint śaiva. Il s’ouvre par une phalāśruti : le simple fait d’entendre cette histoire délivre de tous les péchés. Śiva y apparaît dans une iconographie ascétique et terrifiante—Kapālī/Kānthika—entouré de piśācas, rākṣasas, bhūtas, ḍākinīs et yoginīs ; sous la forme de Bhairava, assis sur un siège de preta, et pourtant accordant l’intrépidité aux trois mondes tout en accomplissant un tapas immense. Lorsqu’advient la fameuse “āṣāḍhī” et que sa kanthā (mante) est relâchée ailleurs, la divinité est dès lors appelée Kantheśvara ; son darśana est dit procurer un mérite comparable à celui de l’Aśvamedha. Le récit se tourne ensuite vers un épisode d’enseignement sur le désir et la grâce, sur Devamārga. Śiva rencontre un marchand et propose une épreuve : remplir/élever le liṅga au moyen de “balāka” (interprétables comme grues/hérons en ornement et/ou comme un instrument ou une mesure nommée dans la tradition locale). Poussé par l’avidité et la confusion, le marchand épuise ses biens ; Śiva, avec humour, fragmente le liṅga et met en question l’idée même d’« achèvement », puis, après l’aveu et le repentir, lui accorde une richesse inépuisable. Le liṅga demeure comme preuve publique (pratyaya) pour le bien des êtres, orné de balāka, et le lieu devient renommé sous le nom de Devamārga. Enfin, l’adhyāya offre des assurances de salut : voir ou adorer en ce lieu efface les fautes ; le culte de Balākeśvara sur Devamārga, dans le cadre du pañcāyatana, mène à Rudraloka. Et pour celui qui meurt sur Devamārga avec une intention spirituelle, il n’y a pas de retour depuis Rudraloka.

Shlokas

Verse 1

श्रीमार्कण्डेय उवाच । चतुर्थं सम्प्रवक्ष्यामि देवस्य चरितं महत् । श्रुतमात्रेण येनैव सर्वपापैः प्रमुच्यते

Śrī Mārkaṇḍeya dit : Je vais maintenant proclamer le quatrième grand récit sacré du Deva ; à la seule écoute, on est délivré de tous les péchés.

Verse 2

कपाली कान्थिको भूत्वा यथा स व्यचरन्महीम् । पिशाचैर्राक्षसैर्भूतैर्डाकिनीयोगिनीवृतः

Comment Lui, devenu Kapālī et Kānthika, erra sur la terre, entouré de piśācas, de rākṣasas et de bhūtas, servi par des ḍākinīs et des yoginīs.

Verse 3

भैरवं रूपमास्थाय प्रेतासनपरिग्रहः । त्रैलोक्यस्याभयं दत्त्वा चचार विपुलं तपः

Revêtant la forme de Bhairava, prenant pour siège un preta (esprit), Il accorda l’absence de crainte aux trois mondes, puis entreprit de vastes austérités.

Verse 4

आषाढी तु कृता तत्र ह्याषाढीनाम विश्रुतम् । कन्था मुक्ता ततोऽन्यत्र देवेन परमेष्ठिना

Là fut établie une Āṣāḍhī, renommée sous le nom d’« Āṣāḍhī » ; puis, ailleurs, le Seigneur Parameṣṭhin se dépouilla du manteau en haillons (kanthā).

Verse 5

तदाप्रभृति राजेन्द्र स कन्थेश्वर उच्यते । तस्य दर्शनमात्रेण ह्यश्वमेधफलं लभेत्

Dès lors, ô roi, on L’appelle Kantheśvara ; et par la seule vision de Lui, on obtient le fruit du sacrifice de l’Aśvamedha.

Verse 6

देवो मार्गे पुनस्तत्र भ्रमते च यदृच्छया । विक्रीणाति बलाकारो दृष्ट्वा चोक्तो हरेण तु

De nouveau, là, le Deva errait sur la route au gré du hasard. L’ayant aperçu, un être à la forme taurine vendait quelque chose, et Hara (Śiva) l’interpella.

Verse 7

यदि भद्र न चेत्कोपं करोषि मयि साम्प्रतम् । बलाभिर्भर मे लिङ्गं ददामि बहु ते धनम्

«Si, brave homme, tu ne te mets pas en colère contre moi à présent, porte de ta force mon liṅga ; je te donnerai de grandes richesses.»

Verse 8

एवमुक्तोऽथ देवेन स वणिग्लोभमोहितः । योजयामास बलका लिङ्गे चोत्तममध्यमान्

Ainsi apostrophé par le Dieu, le marchand—égaré par l’avidité—se mit à disposer les oiseaux balākā sur le liṅga, les arrangeant aux places les meilleures et au milieu.

Verse 9

तावद्यावत्क्षयं सर्वे गताः काले सुसंचिताः । स्थितं समुन्नतं लिङ्गं दृष्ट्वा शोकमुपागमत्

Avec le temps, tout ce qui avait été amassé avec soin s’épuisa ; et, voyant le liṅga toujours dressé, élevé et immobile, il fut saisi de chagrin.

Verse 10

कृत्वा तु खण्डखण्डानि स देवः परमेश्वरः । उवाच प्रहसन्वाक्यं तं दृष्ट्वा गतसाध्वसम्

Alors Parameśvara, le Dieu, l’ayant brisé en morceaux, et le voyant désormais délivré de la peur, lui adressa des paroles en souriant.

Verse 11

न च मे पूरितं लिङ्गं यास्यामि यदि मन्यसे । ददामि तत्र वित्तं ते यदि लिङ्गं प्रपूरितम्

«Si tu penses que je ne partirai pas tant que mon liṅga ne sera pas entièrement “comblé”, alors—lorsque le liṅga sera totalement comblé—je t’y donnerai des richesses.»

Verse 12

वणिगुवाच । अधन्यः कृतपुण्योऽहं निग्राह्यः परमेश्वर । तव प्रियमकुर्वाणः शोचिष्ये शाश्वतीः समाः

Le marchand dit : «Hélas ! Bien que j’aie acquis du mérite, je suis infortuné et digne d’être réprimandé, ô Parameśvara. N’ayant pas accompli ce qui Te plaît, je me lamenterai durant des années sans fin.»

Verse 13

एतच्छ्रुत्वा वचस्तस्य वणिक्पुत्रस्य भारत । असंक्षयं धनं दत्त्वा स्थितस्तत्र महेश्वरः

Ô Bhārata, entendant ces paroles du fils du marchand, Maheśvara lui donna une richesse inépuisable et demeura en ce lieu.

Verse 14

तदा प्रभृति राजेन्द्र बलाकैरिव भूषितम् । प्रत्ययार्थं स्थितं लिङ्गं लोकानुग्रहकाम्यया

Dès lors, ô roi, le liṅga demeura dressé, comme orné d’oiseaux balākā ; il fut établi en témoignage, par le désir d’accorder grâce au monde.

Verse 15

देवेन रचितं पार्थ क्रीडया सुप्रतिष्ठितम् । देवमार्गमिति ख्यातं त्रिषु लोकेषु विश्रुतम् । पश्यन् प्रपूजयन् वापि सर्वपापैः प्रमुच्यते

Ô Pārtha, façonné par la Divinité et solidement établi dans une līlā enjouée, il fut nommé «Devamārga», renommé dans les trois mondes. Quiconque ne fait que le voir—ou le vénère avec respect—est délivré de tous les péchés.

Verse 16

देवमार्गे तु यो गत्वा पूजयेद्बलाकेश्वरम् । पञ्चायतनमासाद्य रुद्रलोकं स गच्छति

Mais celui qui se rend au Devamārga et vénère Balākeśvara—parvenu au saint pañcāyatana—atteint le monde de Rudra.

Verse 17

देवमार्गे मृतानां तु नराणां भावितात्मनाम् । न भवेत्पुनरावृत्ती रुद्रलोकात्कदाचन

Pour ces hommes à l’âme mûrie qui meurent au Devamārga, il n’y a jamais de retour (renaissance) depuis Rudraloka.

Verse 18

देवमार्गस्य माहात्म्यं भक्त्या श्रुत्वा नरोत्तम । मुच्यते सर्वपापेभ्यो नात्र कार्या विचारणा

Ô le meilleur des hommes, celui qui écoute avec dévotion la grandeur du Devamārga est délivré de tous les péchés ; ici, nul besoin d’autre doute ni examen.