
L’Adhyāya 29, enseigné par Vāyu, est un exposé technique sur l’unité intime du mot (śabda) et du sens (artha) dans la métaphysique śaiva. Il affirme qu’il n’existe pas de sens sans mot, et qu’aucun mot n’est, en définitive, dépourvu de sens ; dans l’usage conventionnel, les mots sont des vecteurs universels de signification. Cette configuration śabda–artha est présentée comme une transformation de prakṛti et comme une « prākṛtī mūrti », incarnation naturelle/primordiale du Śiva suprême avec Śakti. La śabda-vibhūti est ensuite décrite en trois degrés—sthūla (grossier, audible), sūkṣma (subtil, idéel) et parā (transcendant, au-delà du discours)—aboutissant à la parā-śakti fondée sur le Śiva-tattva. Le propos relie la puissance de connaissance et la puissance de volonté, rassemble l’ensemble des pouvoirs sous le nom de śakti-tattva, et identifie la matrice causale racine comme la kuṇḍalinī-māyā associée au śuddhādhvan. De cette base différenciée, le ṣaḍadhvan se déploie en trois « voies du son » et trois « voies du sens » ; la capacité des êtres à la dissolution (laya) et à la jouissance (bhoga) dépend de leur pureté et de la répartition des tattva, imprégnée par les kalā, à partir de la transformation quintuple de prakṛti.
Verse 1
वायुरुवाच । निवेदयामि जगतो वागर्थात्म्यं कृतं यथा । षडध्ववेदनं सम्यक्समासान्न तु विस्तरात्
Vāyu dit : «Je déclarerai comment l’univers est constitué comme l’unité de la parole et du sens. J’exposerai avec justesse la connaissance des six voies (ṣaḍ-adhvan) en un résumé concis, plutôt qu’en un long développement.»
Verse 2
नास्ति कश्चिदशब्दार्थो नापि शब्दो निरर्थकः । ततो हि समये शब्दस्सर्वस्सर्वार्थबोधकः
Il n’est point de sens dépourvu de parole, ni de parole véritablement sans sens. Ainsi, selon la convention établie et l’usage juste, chaque mot devient révélateur de l’intention du sens.
Verse 3
प्रकृतेः परिणामो ऽयं द्विधा शब्दार्थभावना । तामाहुः प्राकृतीं मूर्तिं शिवयोः परमात्मनोः
Cette manifestation est une transformation de Prakṛti, comprise de deux manières : comme son et comme sens. Les sages la déclarent être la forme naturelle (prākṛtī) des deux Suprêmes Soi, Śiva et Śakti.
Verse 4
शब्दात्मिका विभूतिर्या सा त्रिधा कथ्यते बुधैः । स्थूला सूक्ष्मा परा चेति स्थूला या श्रुतिगोचरा
La puissance dont la nature même est le Son est dite par les sages triple : grossière (sthūla), subtile (sūkṣma) et suprême (parā). Parmi elles, la forme grossière est celle qui est accessible à l’ouïe, comme une énonciation audible.
Verse 5
सूक्ष्मा चिन्तामयी प्रोक्ता चिंतया रहिता परा । या शक्तिः सा परा शक्तिश्शिवतत्त्वसमाश्रया
On la déclare subtile et de la nature de la conscience (cintā) ; et pourtant, dans sa réalité suprême, elle est au-delà de toute construction mentale. Cette Puissance même est la Puissance Suprême, demeurant et reposant sur le principe de Śiva (Śiva-tattva).
Verse 6
ज्ञानशक्तिसमायोगादिच्छोपोद्बलिका तथा । सर्वशक्तिसमष्ट्यात्मा शक्तितत्त्वसमाख्यया
Lorsque la puissance de connaissance (jñāna-śakti) s’unit, la puissance de volonté (icchā-śakti) s’en trouve d’autant fortifiée. Et parce qu’elle est l’essence collective de toutes les puissances, on la nomme le principe appelé « Śakti-tattva ».
Verse 7
समस्तकार्यजातस्य मूलप्रकृतितां गता । सैव कुण्डलिनी माया शुद्धाध्वपरमा सती
Celle qui est devenue la nature-racine (mūlaprakṛti) de l’ensemble des effets est bien cette même Kuṇḍalinī — Māyā — Satī, suprême sur la voie pure (śuddhādhvan).
Verse 8
सा विभागस्वरूपैव षडध्वात्मा विजृंभते । तत्र शब्दास्त्रयो ऽध्वानस्त्रयश्चार्थाः समीरिताः
Cette Réalité, dont la nature même est différenciation et déploiement ordonné, s’épanouit comme le Soi des six voies (ṣaḍ-adhvā). Là, trois sont proclamées comme les « voies » du son (śabda) et trois comme les « voies » du sens ou de la réalité objective (artha).
Verse 9
सर्वेषामपि वै पुंसां नैजशुद्ध्यनुरूपतः । लयभोगाधिकारास्स्युस्सर्वतत्त्वविभागतः
En vérité, pour tous les êtres, selon le degré de pureté intérieure propre à chacun, naît l’aptitude soit à la dissolution (laya, fusion vers la délivrance), soit à la jouissance (bhoga, expérience des fruits mondains), en raison de la différenciation de tous les tattvas (principes du réel).
Verse 10
कलाभिस्तानि तत्त्वानि व्याप्तान्येव यथातथम् । परस्याः प्रकृतेरादौ पञ्चधा परिणामतः
Ces tattvas sont, en vérité, pénétrés par les kalās (énergies divines) exactement tels qu’ils sont. Au commencement de la Prakṛti suprême, par le processus de transformation, ils se déploient en cinq modalités.
Verse 11
कलाश्च ता निवृत्त्याद्याः पर्याप्ता इति निश्चयः । मंत्राध्वा च पदाध्वा च वर्णाध्वा चेति शब्दतः
Ces kalās, à commencer par Nivṛtti, sont véritablement suffisantes : telle est la conclusion arrêtée. Du point de vue du son sacré, on les nomme « voie des mantras », « voie des mots (termes) » et « voie des phonèmes (lettres) ».
Verse 12
भुवनाध्वा च तत्त्वाध्वा कलाध्वा चार्थतः क्रमात् । अत्रान्योन्यं च सर्वेषां व्याप्यव्यापकतोच्यते
Selon l’ordre requis et dans leur sens véritable, sont enseignés le bhuvanādhvā (voie des mondes), le tattvādhvā (voie des principes) et le kalādhvā (voie des puissances/parts). Ici, leur relation réciproque est décrite en termes de ce qui pénètre et de ce qui est pénétré : chacun est contenant et contenu selon son degré.
Verse 13
मंत्राः सर्वैः पदैर्व्याप्ता वाक्यभावात्पदानि च । वर्णैर्वर्णसमूहं हि पदमाहुर्विपश्चितः
Les mantras sont pénétrés par tous les mots qui les constituent ; et les mots, à leur tour, naissent de l’intention et du sens de la phrase. En vérité, c’est par les lettres qu’un mot devient un ensemble de sons : ainsi l’affirment les sages.
Verse 14
वर्णास्तु भुवनैर्व्याप्तास्तेषां तेषूपलंभनात् । भुवनान्यपि तत्त्वौघैरुत्पत्त्यांतर्बहिष्क्रमात्
Les classes de sons et d’expression (varṇa) imprègnent les mondes, car elles y sont perçues en ces mondes mêmes. Et les mondes, à leur tour, sont pénétrés par des courants de tattvas (principes cosmiques), parce qu’au moment de la création ces principes se déploient au-dehors et au-dedans, manifestant l’ordre intérieur et l’ordre extérieur de l’existence.
Verse 15
व्याप्तानि कारणैस्तत्त्वैरारब्धत्वादनेकशः । अंतरादुत्थितानीह भुवनानि तु कानिचित्
Certains mondes, ici, sont imprégnés par les tattvas causaux et, mis en mouvement de multiples façons par leur impulsion initiale, s’élèvent du dedans et se manifestent.
Verse 16
पौराणिकानि चान्यानि विज्ञेयानि शिवागमे । सांख्ययोगप्रसिद्धानि तत्त्वान्यपि च कानिचित्
Dans le Śiva-āgama, il faut aussi comprendre d’autres enseignements purāṇiques; et l’on y enseigne également certains tattvas bien connus du Sāṅkhya et du Yoga.
Verse 17
शिवशास्त्रप्रसिद्धानि ततोन्यान्यपि कृत्स्नशः । कलाभिस्तानि तत्त्वानि व्याप्तान्येव यथातथम्
Tous les tattvas enseignés par les Écritures śaiva—et tous les autres aussi, dans leur totalité—sont pénétrés par Ses kalās (puissances), chacun selon sa juste manière et selon son ordre propre.
Verse 18
परस्याः प्रकृतेरादौ पञ्चधा परिणामतः । कलाश्च ता निवृत्त्याद्या व्याप्ताः पञ्च यथोत्तरम्
Au commencement de la Prakṛti suprême, par transformation, surgit une manifestation en cinq modes. Ces cinq kalā —à partir de Nivṛtti—pénètrent les plans de l’existence selon l’ordre, chacune s’étendant plus largement que la précédente.
Verse 19
व्यापिकातः परा शक्तिरविभक्ता षडध्वनाम् । परप्रकृतिभावस्य तत्सत्त्वाच्छिवतत्त्वतः
En raison de sa nature qui pénètre tout, la Puissance suprême (Śakti) demeure indivise à travers les six voies (ṣaḍ-adhvan). Et puisque l’état de la Prakṛti supérieure (Parā Prakṛti) existe réellement, il est fondé sur le principe même de Śiva (Śiva-tattva).
Verse 20
शक्त्यादि च पृथिव्यन्तं शिवतत्त्वसमुद्भवम् । व्याप्तमेकेन तेनैव मृदा कुंभादिकं यथा
De Śakti jusqu’à l’élément Terre, tout ce qui est issu du principe de Śiva (Śiva-tattva) est pénétré par cet Unique, comme l’argile imprègne la jarre et les autres formes de terre.
Verse 21
शैवं तत्परमं धाम यत्प्राप्यं षड्भिरध्वभिः । व्यापिका ऽव्यापिका शक्तिः पञ्चतत्त्वविशोधनात्
Cette Réalité śaiva est la Demeure suprême, atteignable par les six voies (adhvan). Par la purification des cinq tattvas, Śakti est réalisée comme toute-pénétrante et pourtant au-delà de toute pénétration : transcendante.
Verse 22
निवृत्त्या रुद्रपर्यन्तं स्थितिरण्डस्य शोध्यते । प्रतिष्ठया तदूर्ध्वं तु यावदव्यक्तगोचरम्
Par le principe nommé Nivṛtti, l’état de « l’œuf cosmique » (brahmāṇḍa) est purifié jusqu’au niveau de Rudra. Et par le principe nommé Pratiṣṭhā, ce qui est au-dessus est purifié à son tour—jusqu’au domaine du Non-manifesté (Avyakta).
Verse 23
तदूर्ध्वं विद्यया मध्ये यावद्विश्वेश्वरावधि । शान्त्या तदूर्ध्वं मध्वान्ते विशुद्धिः शान्त्यतीतया
Au-dessus de cela, dans la région médiane, jusqu’au degré de Viśveśvara (Seigneur de l’univers), l’accomplissement s’obtient par vidyā, la connaissance vraie. Plus haut encore—au terme de la voie centrale—se tient śānti, la paix; et au-delà de la paix, par śāntyatītā (le dépassement même de la paix), advient la viśuddhi parfaite : l’état sans tache, tourné vers Śiva.
Verse 24
यामाहुः परमं व्योम परप्रकृतियोगतः । एतानि पञ्चतत्त्वानि यैर्व्याप्तमखिलं जगत्
Ce qu’ils nomment l’Éther suprême, par son union avec la Prakṛti supérieure : tels sont les cinq principes (tattva) par lesquels l’univers entier est pénétré.
Verse 25
तत्रैव सर्वमेवेदं द्रष्टव्यं खलु साधकैः । अध्वव्याप्तिमविज्ञाय शुद्धिं यः कर्तुमिच्छति
Ainsi, les sādhaka doivent discerner tout cela avec exactitude dans ce cadre même. Celui qui veut accomplir la purification sans connaître la pénétration des adhvan (les voies ordonnées du réel) ne peut parvenir à la pureté véritable.
Verse 26
स विप्रलम्भकः शुद्धेर्नालम्प्रापयितुं फलम् । वृथा परिश्रमस्तस्य निरयायैव केवलम्
Un tel trompeur ne peut faire naître le fruit de la pureté intérieure. Son effort est vain, ne servant qu’à le mener en enfer.
Verse 27
शक्तिपातसमायोगादृते तत्त्वानि तत्त्वतः । तद्व्याप्तिस्तद्विवृद्धिश्च ज्ञातुमेवं न शक्यते
Sans l’union avec la descente de la grâce de Śiva (śaktipāta), les tattva ne peuvent être connus tels qu’ils sont en vérité ; de même, leur pénétration et leur déploiement progressif ne peuvent être compris ainsi.
Verse 28
शक्तिराज्ञा परा शैवी चिद्रूपा मरमेश्वरी । शिवो ऽधितिष्ठत्यखिलं यया कारणभूतया
Par la Puissance souveraine—suprême, śaiva, et de la nature de la pure Conscience—la grande Déesse, la Souveraine suprême, Śiva préside et soutient l’univers tout entier, car Elle se tient comme sa cause première.
Verse 29
नात्मनो नैव मायैषा न विकारो विचारतः । न बंधो नापि मुक्तिश्च बंधमुक्तिविधायिनी
À l’examen véritable, cette māyā n’appartient pas au Soi, et n’est pas une modification réelle. En vérité, il n’y a ni servitude ni délivrance—bien qu’on la dise cause de l’enchaînement et de la libération.
Verse 30
सर्वैश्वर्यपराकाष्टा शिवस्य व्यभिचारिणी । समानधर्मिणी तस्य तैस्तैर्भावैर्विशेषतः
Elle est le faîte de toutes les puissances seigneuriales, inséparablement accordée à Śiva. Participant de Sa nature même, elle se manifeste, en particulier, selon ces divers modes d’être.
Verse 31
स तयैव गृही सापि तेनैव गृहिणी सदा । तयोरपत्यं यत्कार्यं परप्रकृतिजं जगत्
Il n’est maître de maison que par Elle, et Elle n’est à jamais maîtresse du foyer que par Lui. L’univers—né de la Prakṛti suprême—est leur progéniture, l’effet issu de leur œuvre conjointe.
Verse 32
स कर्ता कारणं सेति तयोर्भेदो व्यवस्थितः । एक एव शिवः साक्षाद्द्विधा ऽसौ समवस्थितः
On le dit «l’Agissant» et «la Cause»; ainsi, par convention, la distinction entre les deux est établie. Pourtant, Śiva est véritablement Un : ce même Seigneur est présenté sous un double aspect (agent et fondement causal).
Verse 33
स्त्रीपुंसभावेन तयोर्भेद इत्यपि केचन । अपरे तु परा शक्तिः शिवस्य समवायिनी
Certains disent qu’il y a entre eux une différence selon la nature féminine et masculine. D’autres déclarent qu’Elle est la Śakti suprême, inhérente à Śiva et inséparable de Lui.
Verse 34
प्रभेव भानोश्चिद्रूपा भिन्नैवेति व्यवस्थितः । तस्माच्छिवः परो हेतुस्तस्याज्ञा परमेश्वरी
De même que la splendeur du soleil est de nature consciente et pourtant tenue pour distincte, ainsi cela est établi. Dès lors, Śiva seul est la cause suprême; et Son commandement est Parameśvarī, la Puissance souveraine suprême.
Verse 35
तयैव प्रेरिता शैवी मूलप्रकृतिरव्यया । महामाया च माया च प्रकृतिस्त्रिगुणेति च
Mue par Elle seule, la Nature-Racine (Mūla-prakṛti) śaiva, impérissable, se met à l’œuvre ; on L’appelle aussi Mahāmāyā, Māyā, et Prakṛti pourvue des trois guṇa.
Verse 36
त्रिविधा कार्यवेधेन सा प्रसूते षडध्वनः । स वागर्थमयश्चाध्वा षड्विधो निखिलं जगत्
Par la triple différenciation des effets, Elle fait naître les six voies (ṣaḍ-adhvan). Cette voie sextuple—faite de parole/son (vāk) et de sens (artha)—constitue l’univers tout entier.
Verse 37
अस्यैव विस्तरं प्राहुः शास्त्रजातमशेषतः
Ils déclarent que l’ensemble des Écritures, sans rien omettre, n’est qu’un déploiement explicatif de cet enseignement même.
The sampled verses indicate primarily a philosophical/technical teaching rather than a discrete mythic episode; the focus is on metaphysical mapping (ṣaḍadhvan) and the ontology of śabda–artha within Śiva–Śakti doctrine.
They model a graded interiorization of language: from audible speech (sthūla), to subtle ideational form (sūkṣma), to transcendent parā beyond discursive thought—culminating in parā-śakti rooted in Śiva-tattva.
The chapter foregrounds ṣaḍadhvan (three śabda-paths and three artha-paths), śakti-tattva as the totality of powers, and kuṇḍalinī-māyā as a root causal matrix linked with śuddhādhvan and tattva-distribution.