Adhyaya 16
Shashtha SkandhaAdhyaya 1665 Verses

Adhyaya 16

Citraketu’s Detachment, Nārada’s Mantra, and the Darśana of Anantadeva

Après l’épisode précédent où Citraketu pleure son fils mort, ce chapitre renforce l’enseignement du Bhāgavata : les liens du corps sont passagers, tandis que le jīva est éternel. Nārada, par un pouvoir mystique, rend l’enfant défunt brièvement visible ; l’enfant énonce la vérité védantique—transmigration selon le karma, impermanence des attaches sociales, et erreur de croire que « mère » et « père » sont des relations éternelles—tranchant à la racine la lamentation familiale. Les coépouses qui avaient empoisonné l’enfant se repentent et expient sur les rives de la Yamunā. Éclairé par Aṅgirā et Nārada, Citraketu sort du « puits obscur » de l’attachement domestique et reçoit un mantra vaiṣṇava glorifiant le catur-vyūha (Vāsudeva, Saṅkarṣaṇa, Pradyumna, Aniruddha). Après une semaine de japa concentré, il obtient comme fruit provisoire la souveraineté des Vidyādhara, puis atteint rapidement refuge et darśana direct d’Anantadeva (Śeṣa). Submergé de prema, il offre de profondes prières, exaltant le bhāgavata-dharma au-dessus d’une religiosité fondée sur l’envie. Anantadeva confirme sa réalisation, enseigne la transcendance du Seigneur et l’asservissement du jīva par la fausse identification, et lui assure la perfection finale, préparant la suite de sa trajectoire spirituelle.

Shlokas

Verse 1

श्रीबादरायणिरुवाच अथ देवऋषी राजन् सम्परेतं नृपात्मजम् । दर्शयित्वेति होवाच ज्ञातीनामनुशोचताम् ॥ १ ॥

Śrī Śukadeva Gosvāmī dit : Mon cher Roi Parīkṣit, par son pouvoir mystique, le grand sage Nārada amena le fils défunt à la vue de tous les parents éplorés, puis parla ainsi.

Verse 2

श्रीनारद उवाच जीवात्मन् पश्य भद्रं ते मातरं पितरं च ते । सुहृदो बान्धवास्तप्ता: शुचा त्वत्कृतया भृशम् ॥ २ ॥

Śrī Nārada Muni dit : Ô entité vivante, que toute bonne fortune soit avec toi. Regarde simplement ton père et ta mère. Tous tes amis et parents sont accablés de chagrin à cause de ta disparition.

Verse 3

कलेवरं स्वमाविश्य शेषमायु: सुहृद्‌वृत: । भुङ्‌क्ष्व भोगान् पितृप्रत्तानधितिष्ठ नृपासनम् ॥ ३ ॥

Parce que tu es mort prématurément, le reste de ta vie demeure. Tu peux donc réintégrer ton corps et profiter du reste de ton existence, entouré de tes amis et parents. Accepte le trône royal et toutes les opulences offertes par ton père.

Verse 4

जीव उवाच कस्मिञ्जन्मन्यमी मह्यं पितरो मातरोऽभवन् । कर्मभिर्भ्राम्यमाणस्य देवतिर्यङ्‌नृयोनिषु ॥ ४ ॥

L'entité vivante répondit : Selon les résultats de mes actes, je transmigre d'un corps à un autre, renaissant parfois parmi les demis-dieux, parfois parmi les animaux, et parfois parmi les humains. Dès lors, dans quelle naissance ces deux-là furent-ils mes parents ? En vérité, nul n'est mon père ni ma mère.

Verse 5

बन्धुज्ञात्यरिमध्यस्थमित्रोदासीनविद्विष: । सर्व एव हि सर्वेषां भवन्ति क्रमशो मिथ: ॥ ५ ॥

Dans ce monde matériel, au fil du temps, tous deviennent tour à tour amis, parents, ennemis, médiateurs ou indifférents les uns envers les autres. Malgré ces diverses interactions, nul n'est lié de façon permanente.

Verse 6

यथा वस्तूनि पण्यानि हेमादीनि ततस्तत: । पर्यटन्ति नरेष्वेवं जीवो योनिषु कर्तृषु ॥ ६ ॥

De même que l’or et les autres marchandises sont sans cesse transférés d’un lieu à l’autre selon le cours de l’achat et de la vente, ainsi le jīva, sous l’effet du fruit de ses actes, erre dans l’univers et est introduit dans des corps de diverses espèces par des pères qui se succèdent.

Verse 7

नित्यस्यार्थस्य सम्बन्धो ह्यनित्यो द‍ृश्यते नृषु । यावद्यस्य हि सम्बन्धो ममत्वं तावदेव हि ॥ ७ ॥

Chez les hommes, on voit que le lien du jīva, pourtant éternel, avec ce qui est transitoire, est impermanent. Tant que le lien demeure, demeure le sentiment de « mien »; quand le lien se rompt, l’appropriation s’évanouit.

Verse 8

एवं योनिगतो जीव: स नित्यो निरहङ्‌कृत: । यावद्यत्रोपलभ्येत तावत्स्वत्वं हि तस्य तत् ॥ ८ ॥

Ainsi, le jīva entré dans une yoni est éternel et, en vérité, sans ego. Tant qu’il est perçu dans un corps, il prend ce corps pour « sien »; quand le corps se défait, le lien s’achève. Qu’on ne se laisse donc pas prendre à une joie ou à un deuil illusoires.

Verse 9

एष नित्योऽव्यय: सूक्ष्म एष सर्वाश्रय: स्वद‍ृक् । आत्ममायागुणैर्विश्वमात्मानं सृजते प्रभु: ॥ ९ ॥

Ce jīva est éternel, impérissable, subtil, soutien de tous les corps et témoin conscient. Pourtant, parce qu’il est infime, il se laisse illusionner par les guṇa de la māyā et, selon ses désirs, se façonne à lui-même des corps variés.

Verse 10

न ह्यस्यास्ति प्रिय: कश्चिन्नाप्रिय: स्व: परोऽपि वा । एक: सर्वधियां द्रष्टा कर्तृणां गुणदोषयो: ॥ १० ॥

Pour ce jīva, nul n’est cher ni hostile; il ne distingue ni le sien ni celui d’autrui. Il est un, sans second : simple observateur, témoin des qualités et des défauts des êtres agissants.

Verse 11

नादत्त आत्मा हि गुणं न दोषं न क्रियाफलम् । उदासीनवदासीन: परावरद‍ृगीश्वर: ॥ ११ ॥

Le Seigneur Suprême n'accepte ni les qualités matérielles, ni les fautes, ni les fruits des actes. Il demeure neutre, témoin de la cause et de l'effet.

Verse 12

श्रीबादरायणिरुवाच इत्युदीर्य गतो जीवो ज्ञातयस्तस्य ते तदा । विस्मिता मुमुचु: शोकं छित्त्वात्मस्‍नेहश‍ृङ्खलाम् ॥ १२ ॥

Śrī Śukadeva Gosvāmī dit : Lorsque l'âme eut parlé ainsi et fut partie, Citraketu et les proches furent stupéfaits. Ils brisèrent les chaînes de l'affection et abandonnèrent leur chagrin.

Verse 13

निर्हृत्य ज्ञातयो ज्ञातेर्देहं कृत्वोचिता: क्रिया: । तत्यजुर्दुस्त्यजं स्‍नेहं शोकमोहभयार्तिदम् ॥ १३ ॥

Après avoir accompli les rites funéraires, ils abandonnèrent l'affection qui cause l'illusion, le chagrin, la peur et la douleur. Une telle affection est difficile à quitter, mais ils y parvinrent.

Verse 14

बालघ्‍न्यो व्रीडितास्तत्र बालहत्याहतप्रभा: । बालहत्याव्रतं चेरुर्ब्राह्मणैर्यन्निरूपितम् । यमुनायां महाराज स्मरन्त्यो द्विजभाषितम् ॥ १४ ॥

Les reines qui avaient tué l'enfant étaient honteuses et perdirent leur éclat. Suivant les instructions des brāhmaṇas, elles firent pénitence sur les rives de la Yamunā.

Verse 15

स इत्थं प्रतिबुद्धात्मा चित्रकेतुर्द्विजोक्तिभि: । गृहान्धकूपान्निष्क्रान्त: सर:पङ्कादिव द्विप: ॥ १५ ॥

Éclairé par les instructions des brāhmaṇas, le roi Citraketu sortit du puits obscur de la vie familiale comme un éléphant s'extirpe de la boue.

Verse 16

कालिन्द्यां विधिवत् स्‍नात्वा कृतपुण्यजलक्रिय: । मौनेन संयतप्राणो ब्रह्मपुत्राववन्दत ॥ १६ ॥

Le roi se baigna selon le rite dans la Kāлиндī (Yamunā) et offrit les libations d’eau aux ancêtres et aux devas. Puis, dans le silence, maîtrisant sens et mental, il se prosterna devant les fils de Brahmā, Aṅgirā et Nārada.

Verse 17

अथ तस्मै प्रपन्नाय भक्ताय प्रयतात्मने । भगवान्नारद: प्रीतो विद्यामेतामुवाच ह ॥ १७ ॥

Ensuite, très satisfait de Citraketu, dévot abandonné et maître de lui, le bienheureux Nārada lui transmit cet enseignement transcendant.

Verse 18

ॐ नमस्तुभ्यं भगवते वासुदेवाय धीमहि । प्रद्युम्नायानिरुद्धाय नम: सङ्कर्षणाय च ॥ १८ ॥ नमो विज्ञानमात्राय परमानन्दमूर्तये । आत्मारामाय शान्ताय निवृत्तद्वैतद‍ृष्टये ॥ १९ ॥

Oṁ, mes hommages au Bhagavān Vāsudeva; je médite sur Toi. Hommages à Pradyumna, à Aniruddha et aussi à Saṅkarṣaṇa. Hommages à Toi, pure conscience, forme de la béatitude suprême; comblé en Toi-même, parfaitement paisible, au-delà de toute vision duale.

Verse 19

ॐ नमस्तुभ्यं भगवते वासुदेवाय धीमहि । प्रद्युम्नायानिरुद्धाय नम: सङ्कर्षणाय च ॥ १८ ॥ नमो विज्ञानमात्राय परमानन्दमूर्तये । आत्मारामाय शान्ताय निवृत्तद्वैतद‍ृष्टये ॥ १९ ॥

Oṁ, mes hommages au Bhagavān Vāsudeva; je médite sur Toi. Hommages à Pradyumna, à Aniruddha et aussi à Saṅkarṣaṇa. Hommages à Toi, pure conscience, forme de la béatitude suprême; comblé en Toi-même, parfaitement paisible, au-delà de toute vision duale.

Verse 20

आत्मानन्दानुभूत्यैव न्यस्तशक्त्यूर्मये नम: । हृषीकेशाय महते नमस्तेऽनन्तमूर्तये ॥ २० ॥

Ô Seigneur, établi dans Ta propre félicité, Tu demeures au-delà des vagues de la nature matérielle; je Te rends hommage. Ô Hṛṣīkeśa, maître des sens, le Très-Grand, je me prosterne devant Toi, aux formes infinies.

Verse 21

वचस्युपरतेऽप्राप्य य एको मनसा सह । अनामरूपश्चिन्मात्र: सोऽव्यान्न: सदसत्पर: ॥ २१ ॥

Celui que ni la parole ni le mental ne peuvent atteindre, au‑delà des noms et des formes, pure conscience et transcendant l’être et le non‑être : qu’Il nous protège, s’Il en est satisfait.

Verse 22

यस्मिन्निदं यतश्चेदं तिष्ठत्यप्येति जायते । मृण्मयेष्विव मृज्जातिस्तस्मै ते ब्रह्मणे नम: ॥ २२ ॥

De ce Brahman suprême naît l’univers, en Lui il demeure et en Lui il se résorbe, comme des pots d’argile issus de la terre retournent à la terre. À ce Brahman, nos hommages.

Verse 23

यन्न स्पृशन्ति न विदुर्मनोबुद्धीन्द्रियासव: । अन्तर्बहिश्च विततं व्योमवत्तन्नतोऽस्म्यहम् ॥ २३ ॥

Il se déploie au‑dedans et au‑dehors comme le ciel, et pourtant ni le mental, ni l’intelligence, ni les sens, ni le souffle vital ne peuvent Le toucher ni Le connaître. À Lui, je rends hommage.

Verse 24

देहेन्द्रियप्राणमनोधियोऽमी यदंशविद्धा: प्रचरन्ति कर्मसु । नैवान्यदा लौहमिवाप्रतप्तं स्थानेषु तद् द्रष्ट्रपदेशमेति ॥ २४ ॥

De même que le fer ne brûle qu’une fois rougi au contact du feu, ainsi le corps, les sens, le souffle vital, le mental et l’intelligence—matière en eux‑mêmes—n’agissent que lorsqu’une parcelle de conscience leur est insufflée par le Seigneur. Sans Sa grâce, ils ne fonctionnent pas.

Verse 25

ॐ नमो भगवते महापुरुषाय महानुभावाय महाविभूतिपतये सकलसात्वतपरिवृढनिकर करकमलकुड्‌मलोपलालितचरणारविन्दयुगल परमपरमेष्ठिन्नमस्ते ॥ २५ ॥

Om, hommage au Bhagavān, le Grand Puruṣa, d’incomparable majesté, Seigneur de toutes les opulences. Tes deux pieds de lotus sont sans cesse servis et massés par la multitude des meilleurs dévots sātvatas, aux mains semblables à des boutons de lotus. Ô Suprême des suprêmes, je me prosterne devant Toi.

Verse 26

श्रीशुक उवाच भक्तायैतां प्रपन्नाय विद्यामादिश्य नारद: । ययावङ्गिरसा साकं धाम स्वायम्भुवं प्रभो ॥ २६ ॥

Śrī Śukadeva dit : Parce que Citraketu était un dévot entièrement abandonné, Nārada lui enseigna pleinement cette vidyā, cette prière. Ô Parīkṣit, puis Nārada, avec le grand sage Aṅgirā, se rendit à la demeure Svāyambhuva, appelée Brahmaloka.

Verse 27

चित्रकेतुस्तु तां विद्यां यथा नारदभाषिताम् । धारयामास सप्ताहमब्भक्ष: सुसमाहित: ॥ २७ ॥

Citraketu garda cette vidyā telle que Nārada l’avait enseignée : jeûnant et ne buvant que de l’eau, il la récita sans interruption pendant une semaine, avec une profonde concentration.

Verse 28

तत: स सप्तरात्रान्ते विद्यया धार्यमाणया । विद्याधराधिपत्यं च लेभेऽप्रतिहतं नृप ॥ २८ ॥

Ô roi Parīkṣit, au terme de sept nuits, par la vidyā qu’il maintenait sans relâche, Citraketu obtint aussi, sans aucun obstacle, la souveraineté du monde des Vidyādharas.

Verse 29

तत: कतिपयाहोभिर्विद्ययेद्धमनोगति: । जगाम देवदेवस्य शेषस्य चरणान्तिकम् ॥ २९ ॥

Ensuite, en très peu de jours, sous l’influence de la vidyā qu’il avait pratiquée, son esprit s’illumina davantage, et il parvint au refuge des pieds de lotus de Śeṣa, le Deva des devas, Anantadeva.

Verse 30

मृणालगौरं शितिवाससं स्फुरत्- किरीटकेयूरकटित्रकङ्कणम् । प्रसन्नवक्त्रारुणलोचनं वृतं ददर्श सिद्धेश्वरमण्डलै: प्रभुम् ॥ ३० ॥

Parvenu au refuge du Seigneur Śeṣa, Citraketu le contempla : blanc comme les fibres du pédoncule du lotus, vêtu d’habits bleuâtres, orné d’un casque étincelant, de bracelets de bras, d’une ceinture et de bangles. Son visage souriait avec grâce, ses yeux étaient rougeoyants, et il était entouré d’un cercle de siddhas sublimes tels que Sanat-kumāra.

Verse 31

तद्दर्शनध्वस्तसमस्तकिल्बिष: स्वस्थामलान्त:करणोऽभ्ययान्मुनि: । प्रवृद्धभक्त्या प्रणयाश्रुलोचन: प्रहृष्टरोमानमदादिपुरुषम् ॥ ३१ ॥

Dès que Mahārāja Citraketu vit le Seigneur Suprême, toute souillure matérielle fut dissipée et il s’établit dans sa conscience originelle de Kṛṣṇa, entièrement purifié. Il demeura silencieux et recueilli; par amour, des larmes coulèrent de ses yeux et ses poils se dressèrent. Avec une grande bhakti et une tendre affection, il se prosterna respectueusement devant l’Ādi-Puruṣa, la Personnalité originelle de Dieu.

Verse 32

स उत्तमश्लोकपदाब्जविष्टरं प्रेमाश्रुलेशैरुपमेहयन्मुहु: । प्रेमोपरुद्धाखिलवर्णनिर्गमो नैवाशकत्तं प्रसमीडितुं चिरम् ॥ ३२ ॥

Avec des larmes d’amour, Citraketu humectait sans cesse le lieu de repos des pieds de lotus du Seigneur, l’Uttamaśloka. Mais sa voix, étranglée par l’extase, resta longtemps incapable de former ne serait-ce qu’une lettre pour offrir des prières convenables.

Verse 33

तत: समाधाय मनो मनीषया बभाष एतत्प्रतिलब्धवागसौ । नियम्य सर्वेन्द्रियबाह्यवर्तनं जगद्गुरुं सात्वतशास्त्रविग्रहम् ॥ ३३ ॥

Ensuite, maîtrisant son mental par l’intelligence et retirant ses sens des activités extérieures, il retrouva des paroles convenables pour exprimer son cœur. Il commença alors à offrir des prières au Seigneur, maître spirituel de tous et incarnation des saintes écritures sātvata.

Verse 34

चित्रकेतुरुवाच अजित जित: सममतिभि: साधुभिर्भवान् जितात्मभिर्भवता । विजितास्तेऽपि च भजता- मकामात्मनां य आत्मदोऽतिकरुण: ॥ ३४ ॥

Citraketu dit : « Ô Ajita, Seigneur inconquérable ! Bien que nul ne puisse te vaincre, tu es pourtant vaincu par les saints dévots au regard égal, maîtres de leur mental et de leurs sens. Car, par ta miséricorde sans cause, tu es infiniment compatissant envers les bhaktas qui ne recherchent aucun gain matériel : tu te donnes toi-même à eux, et ainsi ils te tiennent sous l’empire de l’amour dévotionnel. »

Verse 35

तव विभव: खलु भगवन् जगदुदयस्थितिलयादीनि । विश्वसृजस्तेꣷशांशा स्तत्र मृषा स्पर्धन्ति पृथगभिमत्या ॥ ३५ ॥

Mon Seigneur, cette manifestation cosmique —sa création, son maintien et sa dissolution— n’est que Ton opulence. Brahmā et les autres créateurs ne sont qu’une fraction d’une fraction de Toi ; leur pouvoir partiel de créer ne fait pas d’eux Dieu (īśvara). Leur conscience de se croire des seigneurs séparés n’est donc qu’un faux prestige, sans fondement.

Verse 36

परमाणुपरममहतो- स्त्वमाद्यन्तान्तरवर्ती त्रयविधुर: । आदावन्तेऽपि च सत्त्वानां यद् ध्रुवं तदेवान्तरालेऽपि ॥ ३६ ॥

Ô Seigneur Suprême, de l’atome aux immenses univers, Tu demeures au commencement, au milieu et à la fin de toute chose. Pourtant Tu es éternel, sans origine ni terme; même sans création, Tu subsistes comme la puissance primordiale.

Verse 37

क्षित्यादिभिरेष किलावृत: सप्तभिर्दशगुणोत्तरैरण्डकोश: । यत्र पतत्यणुकल्प: सहाण्डकोटिकोटिभिस्तदनन्त: ॥ ३७ ॥

Chaque univers est enveloppé de sept couches—terre, eau, feu, air, éther, énergie totale et faux ego—chacune dix fois plus vaste que la précédente. D’innombrables univers se meuvent en Toi comme des atomes; ainsi Tu es nommé Ananta, l’Illimité.

Verse 38

विषयतृषो नरपशवो य उपासते विभूतीर्न परं त्वाम् । तेषामाशिष ईश तदनु विनश्यन्ति यथा राजकुलम् ॥ ३८ ॥

Ô Seigneur, ceux qui brûlent de soif pour les plaisirs des sens—des bêtes sous forme humaine—vénèrent divers demi-dieux et leurs faibles splendeurs, au lieu de Te vénérer Toi. Quand l’univers est détruit, leurs bienfaits s’évanouissent aussi, comme la noblesse quand le roi n’a plus de pouvoir.

Verse 39

कामधियस्त्वयि रचिता न परम रोहन्ति यथा करम्भबीजानि । ज्ञानात्मन्यगुणमये गुणगणतोऽस्य द्वन्द्वजालानि ॥ ३९ ॥

Ô Seigneur Suprême, même ceux que hantent les désirs matériels, s’ils T’adorent—Toi, source de la connaissance et au-delà des guṇas—ne retombent pas dans la renaissance, comme des graines grillées qui ne germent pas. Le filet des dualités naît des guṇas, mais se défait dans l’association transcendante avec Toi.

Verse 40

जितमजित तदा भवता यदाह भागवतं धर्ममनवद्यम् । निष्किञ्चना ये मुनय आत्मारामा यमुपासतेऽपवर्गाय ॥ ४० ॥

Ô Inconquérable, lorsque Tu as enseigné le bhāgavata-dharma, voie religieuse pure et sans tache, ce fut Ta victoire. Les sages sans désir ni possession, comblés en l’Âtman—tels les Kumāras—T’adorent pour la délivrance, prenant le bhāgavata-dharma comme refuge à Tes pieds de lotus.

Verse 41

विषममतिर्न यत्र नृणां त्वमहमिति मम तवेति च यदन्यत्र । विषमधिया रचितो य: स ह्यविशुद्ध: क्षयिष्णुरधर्मबहुल: ॥ ४१ ॥

Là où les hommes nourrissent la pensée contradictoire du « toi et moi » et du « mien et tien », ce dharma n’est pas pur. Un système façonné par rajas et tamas est périssable et rempli d’adharma; tandis que le bhāgavata-dharma rend les dévots conscients de Kṛṣṇa : « nous appartenons à Kṛṣṇa et Kṛṣṇa est à nous ».

Verse 42

क: क्षेमो निजपरयो: कियान्वार्थ: स्वपरद्रुहा धर्मेण । स्वद्रोहात्तव कोप: परसम्पीडया च तथाधर्म: ॥ ४२ ॥

Comment un système religieux qui engendre l’envie envers soi-même et envers autrui pourrait-il être bénéfique? Quel bon augure y a-t-il à le suivre, qu’y gagne-t-on vraiment? En se trahissant soi-même et en faisant souffrir les autres, on éveille Ta colère et l’on pratique l’adharma.

Verse 43

न व्यभिचरति तवेक्षा यया ह्यभिहितो भागवतो धर्म: । स्थिरचरसत्त्वकदम्बे- ष्वपृथग्धियो यमुपासते त्वार्या: ॥ ४३ ॥

Ô Seigneur, Ton regard ne dévie jamais du but suprême; c’est selon ce point de vue que le bhāgavata-dharma est enseigné. Ceux qui, sous Ta conduite, voient tous les êtres, mobiles et immobiles, d’un œil égal sans distinguer haut et bas, sont appelés Āryas; ces Āryas T’adorent, Toi, la Personne Suprême.

Verse 44

न हि भगवन्नघटितमिदं त्वद्दर्शनान्नृणामखिलपापक्षय: । यन्नाम सकृच्छ्रवणात् पुक्कशोऽपि विमुच्यते संसारात् ॥ ४४ ॥

Seigneur, il n’est pas impossible qu’en Te voyant tous les péchés soient aussitôt détruits. Car en entendant une seule fois Ton saint Nom, même un pukkasa (caṇḍāla) est délivré du saṁsāra; qui donc ne serait pas purifié en Te contemplant?

Verse 45

अथ भगवन् वयमधुना त्वदवलोकपरिमृष्टाशयमला: । सुरऋषिणा यत्कथितं तावकेन कथमन्यथा भवति ॥ ४५ ॥

Ainsi, ô Bhagavān, à présent, en Te contemplant, les souillures de notre cœur ont été effacées. Comment ce que le devarṣi Nārada a prédit à Ton sujet pourrait-il être autrement? Autrement dit, grâce à l’enseignement de Nārada, nous avons प्राप्त Ton darśana.

Verse 46

विदितमनन्त समस्तं तव जगदात्मनो जनैरिहाचरितम् । विज्ञाप्यं परमगुरो: कियदिव सवितुरिव खद्योतै: ॥ ४६ ॥

Ô Bhagavān sans limites, Âme de l’univers, tout ce que l’être vivant accomplit en ce monde t’est parfaitement connu. Ô Maître suprême, devant le soleil la lueur d’un ver luisant ne révèle rien; de même, en Ta présence, moi qui Te sais omniscient, je n’ai rien à faire connaître.

Verse 47

नमस्तुभ्यं भगवते सकलजगत्स्थितिलयोदयेशाय । दुरवसितात्मगतये कुयोगिनां भिदा परमहंसाय ॥ ४७ ॥

Je me prosterne devant Toi, ô Bhagavān, Maître de l’apparition, du maintien et de la dissolution de l’univers. Les faux yogis, qui ne voient que la séparation, ne saisissent pas Ta véritable position. Tu es le Paramahaṁsa, le Très-Pur, accompli dans les six opulences; reçois mes hommages.

Verse 48

यं वै श्वसन्तमनु विश्वसृज: श्वसन्ति यं चेकितानमनु चित्तय उच्चकन्ति । भूमण्डलं सर्षपायति यस्य मूर्ध्नि तस्मै नमो भगवतेऽस्तु सहस्रमूर्ध्ने ॥ ४८ ॥

Ô mon Seigneur, c’est en suivant Ton souffle et Ton effort que Brahmā, Indra et les autres gouverneurs du cosmos s’emploient à leurs fonctions; c’est en suivant Ta perception que le mental et les sens perçoivent. Sur Tes têtes, les univers reposent comme des graines de moutarde. Je me prosterne devant le Bhagavān aux mille têtes.

Verse 49

श्रीशुक उवाच संस्तुतो भगवानेवमनन्तस्तमभाषत । विद्याधरपतिं प्रीतश्चित्रकेतुं कुरूद्वह ॥ ४९ ॥

Śukadeva Gosvāmī poursuivit : Très satisfait des prières de Citraketu, roi des Vidyādharas, le Seigneur Anantadeva lui répondit ainsi, ô Parīkṣit, le meilleur de la lignée des Kuru.

Verse 50

श्रीभगवानुवाच यन्नारदाङ्गिरोभ्यां ते व्याहृतं मेऽनुशासनम् । संसिद्धोऽसि तया राजन् विद्यया दर्शनाच्च मे ॥ ५० ॥

Le Seigneur Suprême dit : Ô roi, pour avoir accepté l’enseignement à Mon sujet prononcé par les grands sages Nārada et Aṅgirā, tu es devenu pleinement accompli par cette connaissance. Et parce que tu M’as vu face à face, tu es désormais tout à fait parfait.

Verse 51

अहं वै सर्वभूतानि भूतात्मा भूतभावन: । शब्दब्रह्म परं ब्रह्म ममोभे शाश्वती तनू ॥ ५१ ॥

Je suis l’Âme de tous les êtres, mobiles et immobiles, et Celui qui les manifeste. Je suis le Brahman en tant que son transcendant (Oṁ) et le Parabrahman; ces deux formes sont éternelles et non matérielles.

Verse 52

लोके विततमात्मानं लोकं चात्मनि सन्ततम् । उभयं च मया व्याप्तं मयि चैवोभयं कृतम् ॥ ५२ ॥

L’âme conditionnée s’étend dans le monde et se croit jouisseuse, et le monde s’étend en elle comme objet de jouissance. Mais tous deux sont Mes énergies : Je les pénètre, et tous deux reposent en Moi.

Verse 53

यथा सुषुप्त: पुरुषो विश्वं पश्यति चात्मनि । आत्मानमेकदेशस्थं मन्यते स्वप्न उत्थित: ॥ ५३ ॥ एवं जागरणादीनि जीवस्थानानि चात्मन: । मायामात्राणि विज्ञाय तद् द्रष्टारं परं स्मरेत् ॥ ५४ ॥

Comme, dans le sommeil profond, l’homme voit en lui-même montagnes, rivières, voire l’univers entier, puis, au réveil, se voit couché en un seul lieu. Ainsi, veille, rêve et sommeil profond ne sont que māyā ; souviens-toi toujours du Seigneur Suprême, le Témoin de tout, que rien n’affecte.

Verse 54

यथा सुषुप्त: पुरुषो विश्वं पश्यति चात्मनि । आत्मानमेकदेशस्थं मन्यते स्वप्न उत्थित: ॥ ५३ ॥ एवं जागरणादीनि जीवस्थानानि चात्मन: । मायामात्राणि विज्ञाय तद् द्रष्टारं परं स्मरेत् ॥ ५४ ॥

Comme, dans le sommeil profond, l’homme voit en lui-même montagnes, rivières, voire l’univers entier, puis, au réveil, se voit couché en un seul lieu. Ainsi, veille, rêve et sommeil profond ne sont que māyā ; souviens-toi toujours du Seigneur Suprême, le Témoin de tout, que rien n’affecte.

Verse 55

येन प्रसुप्त: पुरुष: स्वापं वेदात्मनस्तदा । सुखं च निर्गुणं ब्रह्म तमात्मानमवेहि माम् ॥ ५५ ॥

Par Celui grâce à qui l’homme endormi connaît son état de rêve et la félicité nirguṇa au-delà des sens, sache que ce Parabrahman, le Paramātmā qui pénètre tout, c’est Moi.

Verse 56

उभयं स्मरत: पुंस: प्रस्वापप्रतिबोधयो: । अन्वेति व्यतिरिच्येत तज्ज्ञानं ब्रह्म तत्परम् ॥ ५६ ॥

Dans le rêve comme dans l’éveil, la connaissance du témoin accompagne les expériences, tout en demeurant détachée. Cette conscience-témoin est le Parabrahman; le connaissant reste identique dans les deux états.

Verse 57

यदेतद्विस्मृतं पुंसो मद्भ‍ावं भिन्नमात्मन: । तत: संसार एतस्य देहाद्देहो मृतेर्मृति: ॥ ५७ ॥

Quand l’être vivant oublie son unité qualitative avec Moi—éternelle, de connaissance et de béatitude—et se croit séparé de Moi, alors commence son samsara : d’un corps à l’autre, d’une mort à une autre.

Verse 58

लब्ध्वेह मानुषीं योनिं ज्ञानविज्ञानसम्भवाम् । आत्मानं यो न बुद्ध्येत न क्‍वचित्क्षेममाप्नुयात् ॥ ५८ ॥

Même après avoir obtenu la naissance humaine, d’où peuvent naître jñāna et vijñāna, celui qui ne comprend pas son propre Soi n’atteindra nulle part le bien suprême.

Verse 59

स्मृत्वेहायां परिक्लेशं तत: फलविपर्ययम् । अभयं चाप्यनीहायां सङ्कल्पाद्विरमेत्कवि: ॥ ५९ ॥

Se souvenant de la grande peine des actes accomplis pour un fruit et du renversement des résultats contre le désir; et sachant que la bhakti sans attente est sans crainte—le sage doit renoncer aux désirs issus du saṅkalpa.

Verse 60

सुखाय दु:खमोक्षाय कुर्वाते दम्पती क्रिया: । ततोऽनिवृत्तिरप्राप्तिर्दु:खस्य च सुखस्य च ॥ ६० ॥

Comme époux et épouse, l’homme et la femme entreprennent bien des actions pour obtenir le bonheur et se délivrer de la peine; mais, pleines de désir, ces actions ne donnent ni joie ni diminution de la souffrance : au contraire, elles engendrent une grande misère.

Verse 61

एवं विपर्ययं बुद्ध्वा नृणां विज्ञाभिमानिनाम् । आत्मनश्च गतिं सूक्ष्मां स्थानत्रयविलक्षणाम् ॥ ६१ ॥ द‍ृष्टश्रुताभिर्मात्राभिर्निर्मुक्त: स्वेन तेजसा । ज्ञानविज्ञानसन्तृप्तो मद्भ‍क्त: पुरुषो भवेत् ॥ ६२ ॥

Sache que les actes de ceux qui s’enorgueillissent de l’expérience matérielle ne donnent que des fruits contraires à ce qu’ils imaginent dans la veille, le rêve et le sommeil profond. Sache aussi que l’âme, subtile et difficile à saisir pour le matérialiste, est au-delà de ces trois états; par la force du discernement, renonce au désir des fruits ici-bas et dans l’au-delà, et, comblé de connaissance et de réalisation, deviens Mon dévot.

Verse 62

एवं विपर्ययं बुद्ध्वा नृणां विज्ञाभिमानिनाम् । आत्मनश्च गतिं सूक्ष्मां स्थानत्रयविलक्षणाम् ॥ ६१ ॥ द‍ृष्टश्रुताभिर्मात्राभिर्निर्मुक्त: स्वेन तेजसा । ज्ञानविज्ञानसन्तृप्तो मद्भ‍क्त: पुरुषो भवेत् ॥ ६२ ॥

Celui qui, par l’éclat de son propre discernement, se libère des mesures des sens—du vu et de l’entendu—et se trouve comblé de connaissance et de réalisation, celui-là devient Mon dévot. Il abandonne l’attachement aux objets des sens et se réfugie dans la bhakti envers le Bhagavān.

Verse 63

एतावानेव मनुजैर्योगनैपुण्यबुद्धिभि: । स्वार्थ: सर्वात्मना ज्ञेयो यत्परात्मैकदर्शनम् ॥ ६३ ॥

Pour l’homme dont l’intelligence est experte en yoga, l’intérêt suprême n’est que ceci : la vision unique du Paramātmā comme le Soi de tous. Voir la relation de la partie au Tout est la vérité ultime de la vie.

Verse 64

त्वमेतच्छ्रद्धया राजन्नप्रमत्तो वचो मम । ज्ञानविज्ञानसम्पन्नो धारयन्नाशु सिध्यसि ॥ ६४ ॥

Ô Roi, reçois Ma parole avec foi et sans négligence. Pourvu de connaissance et de réalisation, tu atteindras vite la perfection et tu viendras à Moi.

Verse 65

श्रीशुक उवाच आश्वास्य भगवानित्थं चित्रकेतुं जगद्गुरु: । पश्यतस्तस्य विश्वात्मा ततश्चान्तर्दधे हरि: ॥ ६५ ॥

Śrī Śukadeva Gosvāmī dit : Après avoir ainsi instruit Citraketu et l’avoir assuré de la perfection, le Bhagavān, maître du monde et Âme de tout, disparut de ce lieu sous les yeux de Citraketu.

Frequently Asked Questions

He speaks from the standpoint of the eternal jīva: by karma the soul repeatedly accepts different bodies and corresponding social designations. ‘Mother’ and ‘father’ apply to a particular body-arrangement within one lifetime, not to the self. The teaching dismantles śoka (lamentation) by separating ātmā from deha and showing that relationships based on perishable bodies cannot be ultimate.

Nārada employs yogic/mystic potency (siddhi) under divine sanction to bring the jīva into brief connection with the former body so the relatives can directly hear transcendental instruction. The purpose is not spectacle but śāstra-pramāṇa in lived form: to cut attachment, reveal the soul’s continuity, and redirect grief into spiritual inquiry and surrender.

Nārada gives a Vaiṣṇava mantra centered on praṇava (oṁkāra) and the catur-vyūha—Vāsudeva, Saṅkarṣaṇa, Pradyumna, and Aniruddha—praising the Lord as nondual Truth realized as Brahman, Paramātmā, and Bhagavān. Its focus is devotion with correct ontology: the Supreme Person as the source of all expansions and the reservoir of bliss and knowledge.

The text frames worldly or celestial opulence as a byproduct (upasarga/phala) that may arise from disciplined sādhana, but it is not the sādhya (final goal). Citraketu’s rapid rise illustrates that mantra can yield secondary results, yet genuine progress is measured by increasing absorption in Bhagavān, culminating in shelter at Anantadeva’s lotus feet.

Anantadeva teaches that the changing states of consciousness are energies under the Supreme Lord’s control, while the knower (jīva) remains continuous across them. The Supersoul witnesses and enables cognition, and the jīva, though distinct, shares qualitative consciousness. Misidentification with the shifting states and bodily expansions begins material life; remembrance of the Lord restores spiritual identity.