
Le chapitre 3 se présente comme une requête solennelle de Mārkaṇḍeya adressée à Nandikeśa. Le sage demande (i) d’identifier, parmi les lieux saints déjà décrits, l’unique site qui procure « tous les fruits » (sarvaphala), et (ii) d’éclaircir ce lieu dont le simple souvenir accorde la délivrance aux êtres, qu’ils le sachent ou non. Le texte magnifie ensuite l’autorité de Nandikeśa en énumérant une vaste assemblée de ṛṣis qui l’entourent pour le service de questions-réponses, attestant par la lignée qu’il est un maître versé dans les āgamas et le premier parmi les Māheśvaras. L’accent théologique porte sur la révélation, par le guru, d’un enseignement « secret » (rahasya), où la dévotion et la compassion divine sont invoquées comme conditions de l’énonciation. Le vers final encadre la réponse de Nandikeśa comme un don d’une Śiva-bhakti élevée et suggère l’atteinte de Śiva grâce à la dévotion antérieure et à une écoute disciplinée.
Verse 1
सनक उवाच । भगवन्नरुणाद्रीश माहात्म्यमिदमद्भुतम् । श्रुतं शिवप्रसादेन दयया ते जगद्गुरोः
Sanaka dit : Ô Seigneur bienheureux, ô Maître d’Aruṇādri, cette grandeur merveilleuse, je l’ai entendue—par la grâce de Śiva et par ta compassion, ô Précepteur du monde.
Verse 2
आश्चर्यमेतन्माहात्म्यं सर्वपापविनाशनम् । आराधयन्पुनः के वा वरदं शोणपर्वतम्
Cette grandeur est merveilleuse et anéantit tous les péchés. Qui donc, après avoir adoré le Mont Śoṇa, dispensateur de grâces, se détournerait encore de sa dévotion ?
Verse 3
अनादिरंतरहितः शिवः शोणचलाकृतिः । युवयोस्तपसा देव वरदानाय संस्थितः
Śiva—sans commencement et sans aucune division intérieure—demeure sous la forme de Śoṇācala ; et, ô Seigneur, par la puissance de vos austérités, il s’y tient pour accorder des grâces.
Verse 4
सकृत्संकीर्तिते नाम्नि शोणाद्रिरिति मुक्तिदे । सन्निधिः सर्वकामानां जायते चाघनाशनम्
Si l’on chante ne fût-ce qu’une fois le nom « Śoṇādri », il accorde la délivrance ; il fait naître la Présence qui accomplit tous les désirs et détruit le péché.
Verse 5
शिवशब्दामृतास्वादः शिवार्चनकथाक्रमः । इति तद्वचनं श्रुत्वा देवदेवः पितामहः
Ainsi parla Sanaka, goûtant le nectar du mot « Śiva » et le récit déroulé du culte rendu à Śiva. Entendant ces paroles, le Grand-Père primordial—Pitāmaha, le dieu des dieux—(répondit).
Verse 6
उवाच करुणामूर्तिररुणाद्रीशमानमन् । ब्रह्मोवाच । श्रूयतां वत्स पार्वत्याश्चरितं यत्पुरातनम्
Alors Brahmā, incarnation de la compassion et plein de révérence envers le Seigneur d’Aruṇādri, déclara : « Écoute, cher enfant, l’antique récit sacré de Pārvatī. »
Verse 7
अरुणाद्रीशमाश्रित्य यथा सा निर्वृताभवत् । आससाद महादेवः कदाचित्पार्वतीपतिः
Comment, en prenant refuge auprès du Seigneur d’Aruṇādri, elle atteignit une profonde quiétude—je vais le dire. Un jour, Mahādeva, l’Époux de Pārvatī, s’approcha (d’elle).
Verse 8
रत्नसिंहासनं दिव्यं रत्नतोरणसंयुतम् । रत्नपुष्पफलोपेत कल्पद्रुममनोहरम्
Il y avait un trône divin de joyaux, orné d’un portique serti de pierres précieuses ; il charmait l’âme, embelli par des arbres kalpadruma exauçant les vœux, chargés de fleurs et de fruits de gemmes.
Verse 9
परार्ध्य दृषदास्तीर्णं बद्धमुक्तावितानकम् । विमुक्तपुष्पप्रकरदिव्यधूपोरुसौरभम्
Il était recouvert de dalles d’une valeur inestimable, et surmonté d’un dais de guirlandes de perles fixées. Tout y était empli du riche parfum des encens célestes et d’amas de fleurs fraîchement répandues.
Verse 10
प्रलंबमालिकाजालनिनदद्भृंगसंकुलम् । दिव्यतूर्यघनारावप्रनृत्यद्गुहवाहनम्
Cela résonnait au milieu des filets de guirlandes suspendues, bourdonnants d’abeilles; et, sous le fracas des instruments divins, la monture de Guha dansait de joie.
Verse 11
पार्वतीसिंहसंचारपरित्रस्तमहागजम् । अप्सरोभिः प्रनर्त्ताभिर्गायंतीभिश्च केवलम्
De grands éléphants furent saisis d’effroi lorsque le lion de Pārvatī allait et venait; et partout il n’y avait que des apsaras, dansant et chantant.
Verse 12
आसेवितपुरोरंगं दिक्पालकनिषेवितम् । ऋग्यजुःसामजैर्मंत्रैः स्तुवद्भिर्मुनिपुंगवैः
La salle la plus éminente était desservie, fréquentée par les gardiens des directions; et elle était louée par les plus grands sages, chantant des mantras du Ṛg, du Yajus et du Sāman.
Verse 13
ब्रह्मर्षिभिस्तथा देवैः सिद्धै राजर्षिभिवृतम् । गणैश्च विविधाकारैर्भस्मालंकृतविग्रहैः
Il était entouré de brahmarṣis, de dieux, de siddhas et de rois-sages; et aussi des gaṇas de Śiva, aux formes diverses, le corps orné de cendre sacrée.
Verse 14
रुद्राक्षधारसुभगैरापूर्णं शिवतत्परैः । वीणावेणुमृदंगादितौर्यत्रिकजनिस्वनैः
Il était rempli de dévots entièrement voués à Śiva, beaux de guirlandes de rudrākṣa; et il résonnait des sons issus de la triple musique — vīṇā, flûte, mṛdaṅga et autres.
Verse 15
घंटाटंकारसुभगैर्वेदध्वनिविमिश्रितैः । मनोहरं महादिव्यमासनं पार्वतीसखः
Par le doux carillon des cloches mêlé au chant des Veda, le Compagnon de Pārvatī (Śiva) rendit ce siège d’intronisation merveilleux et souverainement divin.
Verse 16
अलंचकार भगवन्भक्तानुग्रहकाम्यया । आस्थाय विमलं रूपं सर्वतेजोमयं शिवम्
Le Seigneur Bienheureux, voulant accorder sa grâce à ses dévots, revêtit une forme sans tache : Śiva, tout entier fait de la radiance de toutes les splendeurs.
Verse 17
अंबिकासहितः श्रीमान्विजहार दयानिधिः । संगीतेन कथाभेदैर्द्यूतक्रीडाविकल्पनैः
Le glorieux océan de compassion, avec Ambikā, se divertit : par la musique, par des récits aux mille nuances, et par les passe-temps des jeux de dés.
Verse 18
गणानां विकटैर्नृत्यै रमयामास पार्वतीम् । विसृज्य सकलान्देवानृषींश्चापि सभासदः
Il réjouit Pārvatī par les danses prodigieuses et fougueuses des gaṇa ; puis, congédiant tous les dieux et les sages présents dans la salle, il demeura en paisible aisance.
Verse 19
वरान्प्रदाय विविधान्भक्तलोकाय वाञ्छितान् । आगमेषु विचित्रेषु सर्वर्तुकुसुमेषु च
Accordant à la communauté des dévots des dons variés selon leurs vœux, il se réjouit au sein de merveilleux lieux sacrés et de jardins où fleurissaient les fleurs de toutes les saisons.
Verse 20
विजहारोमया सार्द्धं रत्नप्रासादपंक्तिषु । वापिकासु मनोज्ञासु रत्नसोपानपंक्तिषु
Avec Umā, il se divertissait au milieu de rangées de palais semblables à des joyaux, et près d’étangs ravissants ornés de volées de marches serties de gemmes.
Verse 21
केलिपर्वतशृंगेषु हेमरंभावनांतरे । गंगातरंगशीतेन फुल्लपंकजगंधिना
Sur les cimes des montagnes du jeu, au sein de bosquets dorés de bananiers, rafraîchis par la fraîcheur des ondes frémissantes de la Gaṅgā et embaumés par les lotus épanouis—
Verse 22
वातेन मंदगतिना विहारविहतश्रमः । स्वकामतः स्वयं देवः प्रेयसीमभ्यनन्दयत्
Leur fatigue dissipée par la brise au souffle lent après leurs promenades, le Seigneur lui-même—selon sa douce volonté—réjouit sa bien-aimée.
Verse 23
रतिरूपां शिवां देवीं सर्वसौभाग्यसुन्दरीम् । कदाचिद्रहसि प्रीता निजाज्ञावशवर्त्तिनम्
La Déesse Śivā—incarnation de l’amour, beauté de toute fortune propice—un jour, dans l’intimité, satisfaite, le trouva docile à son propre commandement.
Verse 24
रमणं जानती मुग्धा पश्चादभ्येत्य सादरम् । कराभ्यां कमलाभाभ्यां त्रिणेत्राणि जगद्गुरोः
Le sachant son bien-aimé, l’enchanteresse s’approcha par derrière avec tendresse et, de ses mains semblables à des lotus, couvrit les trois yeux du Maître du monde.
Verse 25
पिदधे लीलया शंभोः किमेतदिति कौतुकात् । चन्द्रादित्याग्निरूपेण पिहितेष्वक्षिषु क्रमात्
Par une curiosité joueuse — « Qu’est-ce donc ? » — elle couvrit les yeux de Śambhu ; et lorsque ces yeux, sous les formes de la Lune, du Soleil et du Feu, furent clos l’un après l’autre,
Verse 26
अन्धकारोऽभवत्तत्र चिरकालं भयंकरः । निमिषार्द्धेन देवस्य जग्मुर्वत्सरकोटयः
Alors une obscurité effroyable régna là durant longtemps ; et, en à peine un demi-clignement de l’œil du Seigneur, des crores d’années s’écoulèrent.
Verse 27
देवीलीलासमुत्थेन तमसाभूज्जगत्क्षयः । तमसा पूरितं विश्वमपारेण समन्ततः
De l’obscurité née du jeu (līlā) de la Déesse, le monde s’achemina vers la dissolution ; l’univers entier fut rempli de toutes parts d’une ténèbre sans bornes.
Verse 28
शून्यं ज्योतिः प्रचारेण विनाशं प्रत्यपद्यत । न व्यजृंभत विबुधा न च वेदाश्चकाशिरे
Quand la radiance s’évanouit, même l’étendue de la lumière devint comme vacuité et s’achemina vers la ruine ; les dieux ne purent agir, et les Veda eux-mêmes ne brillèrent plus.
Verse 29
नापि जीवाः समभवन्नव्यक्तं केवलं स्थितम् । जगतामपि सर्वेषामकाले वीक्ष्य संक्षयम्
Aucun être incarné n’était encore advenu ; seul demeurait l’Inmanifesté (Avyakta). Voyant la dissolution hors saison de tous les mondes, les sages méditèrent ce mystère.
Verse 30
तपसा लब्धस्फूर्तीनां विचारः समपद्यत । किमेतत्तमसो जन्म भुवनक्षयकारणम्
Pour ceux dont la limpidité intérieure s’était éveillée par l’austérité, une question prit forme : «Qu’est donc cette naissance des ténèbres, cause de la ruine du monde ?»
Verse 31
भगवानपि सर्वात्मा न नूनं कालमाक्षिपत् । देवी विनोदरूपेण पिधत्ते पुरजिद्दृशः
Même le Seigneur Bienheureux, le Soi de tous, n’a certes pas projeté le Temps ; c’est plutôt la Déesse qui, sous la forme d’un jeu divin, a voilé la vision du Vainqueur de Tripura (Śiva).
Verse 32
तेनेदमखिलं जातं निस्तेजो भुवनत्रयम् । अकालतमसा व्याप्ते सकले भुवनत्रये
De là naquit tout ceci : les trois mondes furent privés d’éclat. Une ténèbre hors saison envahit l’ensemble du triple monde.
Verse 33
का गतिर्लब्धराज्यानां तपसो देवजन्मनाम् । न यज्ञाः संप्रवर्तंते न पूज्यन्ते सुरा भुवि
Quel sort attend ceux qui ont obtenu la souveraineté par l’austérité, ceux qui sont nés dieux ? Les sacrifices ne se poursuivent plus, et les dieux ne sont plus adorés sur la terre.
Verse 34
इति निश्चित्य मनसा वीक्ष्य ते ज्ञानचक्षुषा । नित्यास्ते सूरयो भक्त्या शंभुमागम्य तुष्टुवुः
Ainsi, après l’avoir résolu en leur esprit et avoir vu avec l’œil de la connaissance, ces sages éternels s’approchèrent de Śambhu avec dévotion et le célébrèrent.
Verse 35
नमः सर्वजगत्कर्त्रे शिवाय परमात्मने । मायया शक्तिरूपेण पृथग्भावमुपेयुषे
Hommage à Śiva, le Soi suprême, créateur de l’univers entier—qui, par la māyā sous la forme de Śakti, revêt la différenciation et la multiplicité.
Verse 36
अविनाभाविनी शक्तिराद्यैका शिवरूपिणी । लीलया जगदुत्पत्तिरक्षासंहृतिकारिणी
Cette Puissance inséparable—primordiale, une, et de la nature même de Śiva—par son jeu divin accomplit la création, la protection et la dissolution du monde.
Verse 37
अर्धांगी सा तव देव शिवशक्त्यात्मकं वपुः । एक एव महादेवो न परे त्वद्विना विभो
Elle est la moitié de Ton corps, ô Dieu Śiva ; Ta forme est l’essence de Śiva et de Śakti. Toi seul es Mahādeva ; nul autre n’existe en dehors de Toi, ô Seigneur souverain.
Verse 38
लीलया तव लोकोयमकाले प्रलयं गतः । करुणा तव निर्व्याजा वर्द्धतां लोकवर्द्धनी
Par Ton jeu, ce monde est tombé dans une dissolution prématurée. Que grandisse Ta compassion sans cause—ô Toi dont la grâce fait prospérer les mondes.
Verse 39
भवतो निमिषार्द्धेन तेजसामुपसंहृतेः । गतान्यनेकवर्षाणि जगतां नाशहेतवे
Parce que Ton éclat fut retiré l’espace d’un demi-clignement, d’innombrables années se sont écoulées—conduisant les mondes au bord de la ruine.
Verse 40
ततः प्रसीद करुणामूर्त्ते काल सदाशिव । विरम प्रणयारब्धादमुष्माल्लोकसंक्षयात्
Ainsi, sois favorable, ô Forme de Compassion—ô Temps, ô Sadāśiva. Renonce à ce fléau qui anéantit le monde, né d’un jeu d’amour.
Verse 41
इति तेषां वचः श्रुत्वा भक्तानां सिद्धिशालिनाम् । विसृजाक्षोणि गौरीति करुणामूर्त्तिरब्रवीत्
Entendant ces paroles des Siddhas dévots, riches d’accomplissements spirituels, le Compatissant dit : «Ô Gaurī, ôte le voile des yeux.»
Verse 42
विससर्ज च सा देवी पिधानं हरचक्षुषाम् । सोमसूर्याग्निरूपाणां प्रकाशमभवज्जगत्
Et la Déesse ôta le voile des yeux de Hara ; alors le monde resplendit de nouveau de l’éclat de la Lune, du Soleil et du Feu.
Verse 43
कियान्कालो गतश्चेति पृष्टैः सिद्धैश्च वै नतैः । उक्तं त्वन्निमिषार्द्धेन जग्मुर्वत्सरकोटयः
Quand les Siddhas, prosternés, demandèrent : «Combien de temps s’est écoulé ?», il fut dit : «En la moitié d’un battement de paupières, des crores d’années ont passé».
Verse 44
अथ देवः कृपामूर्त्तिरालोक्य विहसन्प्रियाम् । अब्रवीत्परमोदारः परं धर्मार्थसंग्रहम्
Alors le Dieu, forme même de la compassion, regarda sa bien-aimée en souriant ; le Seigneur, d’une générosité suprême, énonça un enseignement sublime qui recueille l’essence du dharma.
Verse 45
अविचार्य कृतं मुग्धे भुवनक्षयकारणात् । अयुक्तमिह पश्यामि जगन्मातुस्तवैव हि
Ô innocente, tu as agi sans réflexion, devenant cause du déclin des mondes. Je vois cela comme inconvenant ici—surtout de ta part, Mère de l’univers.
Verse 46
अहमप्यखिलांल्लोकान्संहरिष्यामि संक्षये । प्राप्ते काले त्वया मौग्ध्यादकाले प्रलयं गताः
Moi aussi, je résorbe tous les mondes lorsque vient l’heure de la dissolution. Mais par ta naïve folie, la fin est survenue hors du temps convenu.
Verse 47
केयं वा त्वादृशी कुर्यादीदृशं सद्विगर्हितम् । कर्म नर्मण्यपि सदा कृपामूर्तिर्न बाधते
Quelle femme telle que toi ferait un tel acte, sans cesse blâmé par les justes ? Même dans le jeu, le Compatissant ne tolère jamais une telle conduite.
Verse 48
इति शम्भोर्वचः श्रुत्वा धर्मलोपभयाकुला । किं करिष्यामि तच्छांत्या इत्यपृच्छत्स्म तं प्रिया
Entendant les paroles de Śambhu, sa bien-aimée, troublée par la crainte du déclin du dharma, lui demanda : «Que dois-je faire pour apaiser et réparer cela ?»
Verse 49
अथ देवः प्रसन्नात्मा व्याजहार दयानिधिः । देव्यास्तेनानुतापेन भक्त्या च तोषितः शिवः
Alors le Seigneur, le cœur apaisé, océan de compassion, prit la parole. Śiva fut comblé par le repentir de la Déesse et par sa dévotion.
Verse 50
मन्मूर्तेस्तव केयं वा प्रायश्चित्तिरिहोच्यते । अथापि धर्ममार्गोयं त्वयैव परिपाल्यते
Ô toi qui es ma propre forme, quelle expiation pourrait-on même énoncer ici ? Pourtant, cette voie du dharma doit assurément être maintenue par toi.
Verse 51
श्रुतिस्मृतिक्रियाकल्पा विद्याश्च विबुधादयः । त्वद्रूपमेतदखिलं महदर्थोस्मि तन्मयः
Les Śruti et les Smṛti, les rites et leurs règles, les sciences, et même les dieux et le reste : toute cette étendue est ta propre forme. Moi aussi, je suis un avec cette Grande Réalité, pénétré d’elle.
Verse 52
मान्ययाभिन्नया देव्या भाव्यं लोकसिसृक्षया
Ô Déesse vénérable, inséparable de moi : pour créer (et guider) les mondes, cela doit être entrepris.
Verse 53
तस्माल्लोकानुरूपं ते प्रायश्चित्तं विधीयते । षड्विधो गदितो धर्मः श्रुतिस्मृतिविचारतः
Ainsi, une expiation conforme à l’entendement du monde t’est prescrite. Le dharma a été enseigné comme étant de six formes, après examen de la Śruti et de la Smṛti.
Verse 54
स्वामिना नानुपाल्येत यदि त्याज्योऽनुजीविभिः । न त्वां विहाय शक्नोमि क्षणमप्यासितुं क्वचित्
Si un maître ne protège pas ceux qui dépendent de lui, il doit être abandonné par ceux qui vivent sous sa garde. Pourtant, je ne puis te quitter : je ne puis demeurer nulle part, fût-ce un seul instant.
Verse 55
अहमेव तपः सर्वं करिष्याम्यात्मनि स्थितः । पृध्वी च सकला भूयात्तपसा सफला तव
«Moi seul, demeurant établi dans mon propre Soi, j’accomplirai toute l’austérité; et par ton tapas, que la terre entière devienne féconde et comblée de bénédictions.»
Verse 56
त्वत्पादपद्मसंस्पर्शात्त्वत्तपोदर्शनादपि । निरस्यंति स्वसान्निध्याद्दुष्टजातमुपद्रवम्
«Par le contact de tes pieds de lotus, et même par la seule vision de ton tapas, ils chassent—par la simple proximité—les calamités issues des êtres pervers.»
Verse 57
कर्मभूमेस्त्वमाधिक्यहेतवे पुण्यमाचर । त्वत्तपश्चरणं लोके वीक्ष्य सर्वोपि संततम्
«Accomplis le mérite pour l’élévation de cette terre d’action. Voyant dans le monde ta pratique du tapas, tous seront sans cesse inspirés vers le dharma.»
Verse 58
धर्मे दृढतरा बुद्धिं निबध्नीयान्न संशयः । कृतार्थयिष्यति महीं दया ते धर्मपालनैः
«Attache ton esprit plus fermement encore au dharma, sans aucun doute. Par ta garde compatissante du dharma, la terre sera accomplie dans sa finalité.»
Verse 59
त्वमेवैतत्सकलं प्रोक्ता वेदैर्देवि सनातनैः । अस्ति कांचीपुरी ख्याता सर्वभूतिसमन्विता
«Ô Déesse, tu es véritablement le Tout—ainsi l’énoncent les Veda éternels. Il est une cité renommée appelée Kāñcīpurī, pourvue de toute prospérité et de toute réussite auspicious.»
Verse 60
या दिवं देवसंपूर्णा प्रत्यक्षयति भूतले । यत्र कृतं तपः किंचिदनंतफलमुच्यते
Cette Kāñcī, comblée de dieux comme le ciel lui-même, rend le séjour céleste manifeste sur la terre. La moindre austérité (tapas) accomplie en ce lieu est dite porter un fruit sans fin.
Verse 61
देवाश्च मुनयः सर्वे वासं वांछंति संततम् । तत्र कंपेति विख्याता महापातकनाशिनी
Tous les dieux et tous les sages (munis) désirent sans cesse y demeurer. En cette contrée, la célèbre Kampā est réputée détruire les grands péchés.
Verse 62
यत्र स्थितानां मर्त्यानां कम्पन्ते पापकोटयः । तत्र चूतद्रुमश्चैको राजते नित्यपल्लवः
Là où demeurent les mortels, des crores de péchés tremblent et se détachent. Là aussi resplendit un unique manguier, toujours frais de jeunes feuilles.
Verse 63
संपूर्णशीतलच्छायः प्रसूनफलपल्लवैः । तत्र जप्तं हुतं दत्तमनन्तफलदं भवेत्
Avec une ombre parfaitement rafraîchissante, riche de fleurs, de fruits et de jeunes pousses, là tout japa, toute offrande au feu (homa) et tout don (dāna) devient dispensateur de fruit sans fin.
Verse 64
गणाश्च विविधाकारा डाकिन्यो योगिनीगणाः । परितस्त्वां निषेवंतां विष्णुमुख्यास्तथा पराः
Des gaṇas aux formes variées, des ḍākinīs et des cohortes de yoginīs te servent de toutes parts ; de même les êtres divins les plus élevés, avec Viṣṇu au premier rang.
Verse 65
अहं च निष्कलो भूत्वा तव मानसपंकजे । सन्निधास्यामि मा भूस्त्वं देवि मद्विरहाकुला
Moi aussi, devenu sans forme, je demeurerai dans le lotus de ton esprit. Ô Déesse, ne sois pas accablée par la séparation d’avec moi.
Verse 66
इत्युक्ता देवदेवेन देवी कंपांतिकं ययौ । तपः कर्तुं सखीयुक्ता विस्मयाक्रान्तलोचना
Ainsi exhortée par le Dieu des dieux, la Déesse se rendit aux abords de la Kampā, accompagnée de ses compagnes; les yeux saisis d’émerveillement, elle entreprit les austérités.
Verse 67
कंपां च विमलां सिन्धुं मुनिसमघनिषेविताम् । आलोक्य कोमलदलमेकाम्रं दृष्टिवारणम्
Contemplant le cours pur de la Kampā, honoré par des multitudes de sages, elle aperçut aussi l’unique manguier aux feuilles tendres, si beau qu’il retenait le regard.
Verse 68
फलपुष्पसमाकीर्णं कोकिलालापसंकुलम् । प्रससाद पुनर्देवं सस्मार च महेश्वरम्
Chargé de fruits et de fleurs, retentissant des chants des kokilas, son cœur retrouva la paix; et elle se souvint du Seigneur, Maheśvara.
Verse 69
कामाग्निपरिवीतांगी तपःक्षामेव साऽभवत् । अभ्यभाषत सा गौरी विजयां पार्श्ववर्त्तिनीम्
Enveloppée par le feu du désir ardent, les membres de Gaurī s’amenuisèrent comme si l’austérité même les eût épuisés. Alors la Déesse s’adressa à Vijayā, qui se tenait tout près d’elle.
Verse 70
कामशोकपरीतांगी पुरारिविरहाकुला
Son corps fut envahi par le chagrin de l’amour, et elle fut tourmentée par la séparation d’avec Śiva, le Destructeur de Tripura.
Verse 71
इममघहरमागतानिशं स्वयमपि पूजयितुं तपोभिरीशम् । अयमभिनवपल्लवप्रसूनः स्मरयति मां स्मरबन्धुरेकचूतः
«Je suis venue ici, de nuit, pour adorer par les austérités le Seigneur qui efface le péché. Pourtant ce manguier solitaire, charmant de jeunes pousses et de fleurs, réveille en moi le souvenir de Kāma, son cher compagnon.»
Verse 72
कथमिव विरहः शिवस्य सह्यः क्षुभितधियात्र भृशं मनोभवेन । तदपि च तरुणेंदुचूडपादस्मरणमहौषधमेकमेव दृष्टम्
«Comment supporter la séparation d’avec Śiva, quand l’esprit ici est violemment ébranlé par Manobhava (Kāma) ? Pourtant je ne vois qu’un grand remède : le souvenir des pieds de Celui dont la cime porte la jeune lune.»