
Sūta introduit ce chapitre comme un « itihāsa » faisant l’éloge de Dhanuṣkoṭi (Rāma-dhanuṣ-koṭi). Deux êtres—un chacal (sṛgāla) et un singe (vānara)—sont décrits comme jāti-smara, se souvenant de leurs naissances antérieures, et jadis amis lorsqu’ils étaient humains. Dans le cadre d’un lieu de crémation, le singe interroge le chacal sur son régime avili et son état misérable. Le chacal explique que, dans une vie passée, il fut un brāhmaṇa savant nommé Vedaśarman, mais qu’il n’a pas accompli le don promis à un autre brāhmaṇa ; la faute de « promettre et ne pas donner » (pratiśrutya-apradāna) est présentée comme la cause de sa naissance de chacal, avec de sévères avertissements sur la perte du mérite accumulé et la gravité des promesses non tenues. Le chacal demande ensuite la cause du singe ; celui-ci avoue qu’en tant que brāhmaṇa (Vedanātha) il a volé des légumes dans la maison d’un brāhmaṇa. Le texte souligne le brahmasva-haraṇa (vol des biens d’un brāhmaṇa) comme un péché d’une extrême lourdeur, menant à l’expérience des enfers puis à la renaissance animale. Désireux d’être délivrés, tous deux s’approchent du sage Sindhudvīpa, couvert de cendre, marqué du tripuṇḍra et portant des rudrākṣa ; il confirme leurs identités passées et prescrit le remède : se baigner à Rāma-dhanuṣ-koṭi, dans l’océan du Sud, afin d’obtenir la purification. Pour attester l’efficacité du tīrtha, Sindhudvīpa raconte l’histoire de Sumati, fils du brāhmaṇa Yajñadeva, tombé dans de mauvaises fréquentations, le vol, l’ivresse et même la brahmahatyā ; la Brahmahatyā personnifiée le poursuit. L’épisode culmine avec l’arrivée de Durvāsas, qui affirme que le bain à Śrī Rāma-dhanuṣ-koṭi procure une délivrance rapide même des fautes les plus graves. Le chapitre unit ainsi causalité éthique, autorité des sages et expiation par le lieu saint en un enseignement cohérent.
Verse 1
श्रीसूत उवाच । इतिहासं पुनर्वक्ष्ये धनुष्कोटिप्रशंसनम् । सृगालस्य च संवादं वानरस्य च सत्तमाः
Śrī Sūta dit : Ô les meilleurs parmi les vertueux, je redirai un récit ancien faisant l’éloge de Dhanuskoṭi, ainsi que le dialogue d’un chacal et d’un singe.
Verse 2
सृगालवानरौ पूर्वमास्तां जातिस्मरावुभौ । पुरापि मानुषे भावे सखायौ तौ बभूवतुः
Autrefois vivaient un chacal et un singe, tous deux doués du souvenir de leurs naissances passées. Plus tôt encore, à l’état humain, ces deux-là avaient été amis.
Verse 3
अन्यां योनिं समापन्नौ सार्गालीं वानरीं तथा । सख्यं समीयतुरुभौ सृगालो वानरो द्विजाः
Étant entrés dans d’autres matrices—en chacal et aussi en singe—tous deux renouvelèrent leur amitié, ô deux-fois-nés : le chacal et le singe.
Verse 4
कदाचिद्रुद्रभूमिष्ठं सृगालं वानरोऽब्रवीत् । श्मशानमध्ये संप्रेक्ष्य पूर्वजातिमनुस्मरन्
Un jour, un singe s’adressa à un chacal qui demeurait sur la terre de Rudra. Le voyant au milieu du champ de crémation, et se souvenant de sa naissance passée, il lui parla.
Verse 5
वानर उवाच । सृगाल पातकं पूर्वं किमकार्षीः सुदारुणम् । यस्त्वं श्मशाने मृतकान्पूतिगंधांश्च कुत्सितान् । अत्सीत्युक्तोऽथ कपिना सृगालस्तमभाषत
Le singe dit : «Ô chacal, quel péché si terriblement cruel as-tu commis jadis, pour que, au champ de crémation, tu manges ces cadavres, fétides et abjects ?» Ainsi questionné par le singe, le chacal lui répondit.
Verse 6
सृगाल उवाच । अहं पूर्वभवे ह्यासं ब्राह्मणो वेदपारगः
Le chacal répondit : «Dans une existence antérieure, j’étais vraiment un brāhmaṇa, ayant franchi l’autre rive des Veda».
Verse 7
वेदशर्माभिधो विद्वान्सर्वकर्मकलापवित् । ब्राह्मणाय प्रतिश्रुत्य न मया तत्र जन्मनि
J’étais un érudit nommé Vedaśarman, versé dans l’ensemble des rites et des devoirs. Pourtant, ayant promis un don à un brāhmaṇa, en cette vie-là je ne l’accomplis pas.
Verse 8
कपे धनं तदा दत्तं सृगालोऽहं ततोऽभवम् । तस्मादेवंविधं भक्ष्यं भक्षयाम्यतिकुत्सितम्
Ô singe, pour n’avoir pas donné la richesse en ce temps-là, je suis devenu chacal. C’est pourquoi je mange une telle nourriture, infâme et répugnante.
Verse 9
प्रतिश्रुत्य दुरात्मानो न प्रयच्छंति ये नराः । कपे सृगालयोनिं ते प्राप्नुवंत्यतिकुत्सिताम्
Ô singe, les hommes à l’âme mauvaise qui, après avoir promis, ne donnent pas, atteignent la matrice du chacal, la plus méprisable.
Verse 10
यो न दद्यात्प्रतिश्रुत्य स्वल्पं वा यदि वा बहु । सर्वाशास्तस्य नष्टाः स्युः षंढस्येव प्रजोद्भवः
Quiconque, après avoir promis, ne donne pas, peu ou beaucoup, voit toutes ses espérances détruites, comme la descendance d’un eunuque.
Verse 11
प्रतिश्रुत्याप्रदाने तु ब्राह्मणाय प्लवंगम । दशजन्मार्जितं पुण्यं तत्क्षणादेव नश्यति
Mais si l’on promet à un brāhmaṇa et qu’on ne donne pas, ô singe, le mérite amassé en dix naissances périt à l’instant même.
Verse 12
प्रतिश्रुत्याप्रदानेन यत्पापमुपजायते । नाश्वमेधशतेनापितत्पापं परिशुध्यति
Le péché qui naît de ne pas donner après avoir promis : même par cent sacrifices d’Aśvamedha, ce péché ne se purifie pas.
Verse 13
न जानेहमिदं पापं कदा नष्टं भवेदिति । तस्मात्प्रतिश्रुतं द्रव्यं दातव्यं विदुषा सदा
Je ne sais quand ce péché sera anéanti. C’est pourquoi le sage doit toujours donner le bien qu’il a promis.
Verse 14
प्रतिश्रुत्याप्रदानेन सृगालो भवति ध्रुवम् । तस्मात्प्राज्ञेन विदुषा दातव्यं हि प्रतिश्रुतम्
En promettant puis en ne donnant pas, on devient assurément un chacal. C’est pourquoi l’homme sage et avisé doit donner ce qu’il a promis.
Verse 15
इत्युक्त्वा स सृगालस्तं वानरं पुनरब्रवीत् । भवता किं कृतं पापं येन वानरतामगात्
Après avoir dit cela, le chacal s’adressa de nouveau à ce singe : «Quel péché as-tu commis, pour avoir obtenu la condition de singe ?»
Verse 16
अनागसो वनचरान्पक्षिणो हिंसि वानर । तत्पातकं वदस्वाद्य वानरत्वप्रदं मम । इत्युक्तः स सृगालेन सृगालं वानरोऽब्रवीत्
«Ô singe, tu fais violence aux habitants innocents de la forêt et aux oiseaux. Dis-moi aujourd’hui : quel est ce péché qui m’a conféré cette condition de singe ?» Ainsi questionné par le chacal, le singe répondit au chacal.
Verse 17
वानर उवाच । पुरा जन्मन्यहं विप्रो वेदनाथ इति स्मृतः
Le singe dit : «Dans une naissance antérieure, j’étais un brāhmane, connu sous le nom de Vedanātha».
Verse 19
विश्वनाथो मम पिता ममांबा कमलालया । सृगाल सख्यमभवदावयोः प्राग्भवेऽपि हि
Viśvanātha fut mon père, et ma mère était Kamalālayā. Ô chacal, une amitié nous unissait déjà, même dans une naissance passée.
Verse 20
अतीतभाविविज्ञानमस्ति जन्मांतरेऽपि च । गोमायो तद्भवे शाकं ब्राह्मणस्य हृतं मया
Il est une connaissance du passé et de l’avenir, même au-delà d’une autre naissance. Ô Gomāyu, dans cette vie d’autrefois, j’ai dérobé les légumes d’un brāhmaṇa.
Verse 21
तत्पापाद्वानरो जातो नरकानुभवादनु । नाहर्तव्यं विप्रधनं हरणान्नरकं भवेत्
De ce péché je naquis singe, après avoir subi l’expérience de l’enfer. Il ne faut pas dérober les biens d’un brāhmaṇa ; par le vol, on tombe en enfer.
Verse 22
अनंतरं वानरत्वं भविष्यति न संशयः । तस्मान्न ब्राह्मणस्वं तु हर्तव्यं विदुषा सदा
Ensuite, la condition de singe s’ensuivra à coup sûr, sans aucun doute. C’est pourquoi le sage ne doit jamais prendre ce qui appartient à un brāhmaṇa.
Verse 23
ब्रह्मस्वहरणात्पापमधिकं नैव विद्यते । पीतवंतं विषं हंति ब्रह्मस्वं सकुलं दहेत्
Nul péché n’est plus grand que le vol des biens sacrés de Brahma. Le poison ne tue que celui qui l’a bu, mais les biens de Brahma consument toute une lignée.
Verse 24
ब्रह्मस्वहरणात्पापी कुंभीपाकेषु पच्यते । पश्चान्नरकशेषेण वानरीं योनिमश्नुते
Pour avoir dérobé le bien sacré des brāhmaṇas, le pécheur est cuit dans les enfers de Kumbhīpāka ; puis, par le reste de ce karma infernal, il obtient naissance dans un ventre de singe.
Verse 25
विप्रद्रव्यं न हर्तव्यं क्षंतव्यं तेष्वतः सदा । बाला दरिद्राः कृपणा वेदशास्त्रादिवर्जिताः
On ne doit jamais s’emparer du bien d’un brāhmaṇa ; au contraire, il faut toujours faire preuve de patience et d’indulgence envers les brāhmaṇas. Car ils sont comme des enfants : souvent pauvres et démunis, et (parfois) privés du savoir védique et du soutien des śāstras.
Verse 26
ब्राह्मणा नावमंतव्याः क्रुद्धाश्चेदनलोपमाः । अतीतानागतं ज्ञानं सृगालाखिलमस्ति मे
Il ne faut pas mépriser les brāhmaṇas ; lorsqu’ils s’irritent, ils sont semblables au feu. Quant à la connaissance du passé et de l’avenir—ô chacal—sache que je la possède tout entière.
Verse 27
ज्ञानमस्ति न मे त्वेकमेतत्पापविशोधनम् । जातिस्मरोऽपि हि भवान्भाविकार्यं न बुध्यते
J’ai bien la connaissance ; mais je ne sais qu’une chose : comment purifier ce péché. Même si tu te souviens de tes naissances antérieures, tu ne comprends pas encore ce qu’il faut accomplir désormais.
Verse 28
अतीतेष्वपि किंचिज्ज्ञः प्रतिबंधवशाद्भवान् । अतो भवान्न जानीते भाव्यतीतं तथाखिलम्
Même au sujet du passé, tu n’en sais qu’un peu, car tu es entravé par des obstacles. C’est pourquoi tu ne connais pas pleinement, dans sa totalité, ni ce qui doit venir ni ce qui a été.
Verse 29
कियत्कालं सृगालातो भुक्ता व्यसनमीदृशम् । आवयोरस्य पापस्य को वा मोचयिता भवेत्
Jusqu’à quand devrons-nous endurer une telle détresse, nous, le chacal et son compagnon ? Qui donc sera notre libérateur de ce péché ?
Verse 30
एवं प्रब्रुवतोस्तत्र प्लवंगमसृगालयोः । यदृच्छया दैवयोगात्पूर्वपुण्यवशाद्द्विजाः
Tandis que le singe et le chacal parlaient ainsi en ce lieu, par hasard — par une conjonction divine, sous l’empire de leurs mérites passés — survint un « deux-fois-né », un sage.
Verse 31
आययौ स महातेजाः सिंधुद्वीपाह्वयो मुनिः । भस्मोद्धूलितसर्वांगस्त्रिपुंड्रांकितमस्तकः
Vint alors ce muni d’un grand éclat, nommé Sindhudvīpa ; tout son corps était poudré de cendre sacrée, et son front portait les trois lignes (tripuṇḍra).
Verse 32
रुद्राक्षमालाभरणः शिवनामानि कीर्तयन् । सृगालवानरौ दृष्ट्वा सिंधुद्वीपाभिधं मुनिम् । प्रणम्य मुदि तौ भूत्वा पप्रच्छतुरिदं तदा
Portant un chapelet de rudrākṣa et célébrant les noms de Śiva, le sage Sindhudvīpa vit le chacal et le singe. Ils se prosternèrent devant lui, joyeux, puis lui posèrent cette question.
Verse 33
सृगालवानरावूचतुः । भगवन्सर्वधर्मज्ञ सिंधुद्वीप महामुने
Le chacal et le singe dirent : « Ô Bhagavān, connaisseur de tous les dharmas, ô grand muni Sindhudvīpa ! »
Verse 34
आवां रक्ष कृपादृष्ट्या विलोकय मुहुर्मुदा । कपित्वं च सृगालत्वमावयोर्येन नश्यति
Protège-nous par ton regard compatissant ; regarde-nous encore et encore avec joie, afin que notre condition de singe et de chacal soit anéantie.
Verse 35
तमुपायं वदस्वाद्य त्वं हि पुण्यवतां वरः । अनाथान्कृपणानज्ञान्बालान्रोगातुराञ्जनान्
Révèle-nous aujourd'hui ce moyen de délivrance, car tu es le premier parmi les vertueux. Les saints protègent les sans-défense, les pauvres, les ignorants, les enfants et ceux affligés par la maladie.
Verse 36
रक्षंति साधवो नित्यं कृपया निरपेक्षकाः । ताभ्यामितीरितः प्राज्ञः सिंधुद्वीपो महामुनिः । प्राह तौ कपिगोमायू ध्यात्वा तु मनसा चिरम्
Les saints protègent toujours par compassion, sans intérêt personnel. Ainsi interpellé, le sage grand sage Sindhudvīpa, après avoir longuement médité dans son esprit, s'adressa à ces deux-là : le singe et le chacal.
Verse 37
सिंधुद्वीप उवाच । जानाम्यहं युवां सम्यग्घे सृगालप्लवंगमौ
Sindhudvīpa dit : « Je vous connais très bien tous les deux, ô chacal et singe. »
Verse 38
सृगाल प्राग्भवे त्वं वै वेदशर्माभिधो द्विजः । ब्राह्मणाय प्रतिश्रुत्य धान्यानामाढकं त्वया
« Ô chacal, dans une vie antérieure, tu étais en effet un brahmane deux fois né nommé Vedaśarman. Ayant promis une mesure āḍhaka de grain à un brahmane, tu ne l'as pas donnée. »
Verse 39
न दत्तं तेन पापेन सार्गालीं योनिमाप्तवान् । त्वं च वानर पूर्वस्मिन्वेदनाथाभिधो द्विजः
Parce que cette promesse pécheresse n'a pas été tenue, tu as pris naissance dans le ventre d'un chacal. Et toi, ô singe, dans une vie antérieure, tu étais un brahmane deux fois né nommé Vedanātha.
Verse 40
ब्राह्मणस्य गृहाच्छाकं हृतं चौर्यात्त्वया तत । प्राप्तोसि वानरीं योनिं सर्वपक्षिभयंकरीम्
Tu as volé des légumes dans la maison d'un brahmane ; par ce vol, tu as obtenu une naissance de singe, terrifiante pour tous les oiseaux.
Verse 41
युवयोः पापशांत्यर्थमुपायं प्रवदाम्यहम् । दक्षिणांबुनिधौ रामधनुष्कोटौ युवामरम्
Pour l'apaisement de vos péchés à tous deux, je vais déclarer un remède. Allez rapidement à la Dhanuṣkoṭi de Rāma sur l'océan du sud.
Verse 42
गत्वात्र कुरुतं स्नानं तेन पापाद्विमोक्ष्यथः । पुरा किरातीसंसर्गात्सुमतिर्ब्राह्मणः सुराम् । पीतवान्त्स धनुष्कोटौ स्नात्वा पापाद्विमोचितः
Allez là-bas et prenez un bain rituel ; par cela, vous serez libérés du péché. Jadis, par sa liaison avec une femme Kirātī, le brahmane Sumati but de l'alcool ; pourtant, après s'être baigné à Dhanuṣkoṭi, il fut délivré de ce péché.
Verse 43
सृगाल वानरावूचतुः । सुमतिः कस्य पुत्रोऽसौ कथं च स सुरां पपौ
Le chacal et le singe dirent : « De qui ce Sumati était-il le fils, et comment en est-il venu à boire de l'alcool ? »
Verse 44
कथं किरात्यां सक्तोऽभूत्सिंधुद्वीप महामते । आवयोर्विस्तरादेतद्वद त्वं कृपायाधुना
«Comment s’est-il attaché à cette femme kirātī, ô Sindhudvīpa au grand esprit ? Par compassion, dis-nous maintenant cela en détail et au long.»
Verse 45
सिंधुद्वीप उवाच । महाराष्ट्राभिधे देशे ब्राह्मणः कश्चिदास्तिकः । यज्ञदेव इति ख्यातो वेदवेदांगपारगः
Siṃdhudvīpa dit : Dans le pays nommé Mahārāṣṭra vivait un brāhmane pieux, connu sous le nom de Yajñadeva, versé dans les Veda et les Vedāṅga.
Verse 46
दयालुरातिथेयश्च शिवनारायणार्चकः । सुमतिर्नाम पुत्रोऽभूद्यज्ञदेवस्य तस्य वै
Il était compatissant, accueillant envers les hôtes, et adorateur de Śiva et de Nārāyaṇa. À ce Yajñadeva naquit un fils nommé Sumati.
Verse 47
पितरौ स परित्यज्य भार्यामपि पतिव्रताम् । प्रययावुत्कले देशे विटगोष्ठीपरायणः
Délaissant ses parents —et même son épouse fidèle, vouée à son mari— il partit pour le pays d’Utkala, recherchant la compagnie des vauriens et des assemblées basses.
Verse 48
काचित्किराती तद्देशे वसन्ती युवमोहिनी । यूनां समस्तद्रव्याणि प्रलोभ्य जगृहे चिरम्
Dans cette contrée vivait une femme kirātī, enchanteresse des jeunes hommes ; les attirant par la séduction, elle s’emparait de tous leurs biens, longtemps durant.
Verse 49
तस्या गृहं स प्रययौ सुमतिर्ब्राह्मणाधमः । सुमतिं सा न जग्राह किराती निर्धनं द्विजम्
Sumati —le plus vil des brāhmanes— se rendit à sa demeure ; mais cette femme kirātī n’accepta pas Sumati, le deux-fois-né dénué de biens.
Verse 50
तया त्यक्तोऽथ सुमतिस्तत्संयोगैकतत्परः । इतस्ततश्चोरयित्वा बहुद्रव्याणि संततम्
Rejeté par elle, Sumati ne vécut plus que pour s’unir à elle ; et, volant de-ci de-là, il amassa sans cesse maints trésors.
Verse 51
दत्त्वा तया चिरं रेमे तद्ग्रहे बुभुजे च सः । एकेन चषकेणासौ तया सह सुरां पपौ
Après lui avoir donné des richesses, il se réjouit longtemps dans sa maison et y festoya ; et avec elle il but de l’alcool, partageant une unique coupe.
Verse 52
एवं स बहुकालं वै रममाणस्तया सह । पितरौ निजपत्नीं च नास्मरद्विषयातुरः
Ainsi, s’ébattant avec elle durant longtemps, tourmenté par les plaisirs des sens, il ne se souvint ni de ses parents ni de sa propre épouse.
Verse 53
स कदाचित्किरातैस्तु चौर्यं कर्तुं ययौ सह । द्रव्यं हर्तुं किरातास्ते लाटानां विषयं ययुः
Un jour, il partit avec les Kirātas pour commettre un vol. Ces Kirātas allèrent au pays des Lāṭas afin d’y ravir des richesses.
Verse 54
विप्रस्य कस्यचिद्गेहे सोऽपि कैरातवेषधृक् । ययौ चोरयितुं द्रव्यं साहसी खङ्गहस्तवान्
Lui aussi, revêtu du déguisement d’un Kirāta, se rendit à la demeure d’un brāhmaṇa pour y dérober des biens—audacieux, l’épée à la main.
Verse 55
तद्गृहस्वामिनं विप्रं हत्वा खड्गेन साहसी । समादाय बहु द्रव्यं किरातीभवनं ययौ
Cet homme téméraire tua de son épée le brāhmaṇa, maître de la maison; puis, emportant de grandes richesses, il gagna la demeure de la Kirātī.
Verse 56
तं यांतमनुयाति स्म ब्रह्महत्या भयंकरी । नीलवस्त्रधरा भीमा भृशं रक्तशिरोरुहा
Comme il poursuivait sa route, l’effroyable Brahmahatyā—incarnation du péché de tuer un brāhmaṇa—le suivait : terrifiante, vêtue de bleu, redoutable, aux cheveux d’un rouge ardent.
Verse 57
गर्जंती साट्टहासं सा कंपयन्ती च रोदसी । अनुद्रुतस्तया सोऽयं बभ्राम जगतीतले
Rugissant d’un rire éclatant, elle fit trembler les deux mondes; poursuivi par elle, il erra sur la face de la terre.
Verse 58
एवं भ्रमन्भुवं सर्वां कदाचित्सुमतिः स्वयम् । स्वं ग्रामं प्रययौ भीत्या हे सृगालप्लवंगमौ
Ainsi, errant par toute la terre, un jour Sumati lui-même—par crainte—revint à son propre village, ô chacal et singe.
Verse 59
अनुद्रुतस्तया भीतः प्रययौ स्वगृहं प्रति । ब्रह्महत्याप्यनुद्रुत्य तेन साकं गृहं ययौ
Terrifié, tandis qu’elle le poursuivait, il se hâta vers sa demeure; et Brahmahatyā aussi, le suivant sans relâche, entra avec lui dans la maison.
Verse 60
पितरं रक्ष रक्षेति सुमतिः शरणं ययौ । मा भैषीरिति तं प्रोच्य पिता रक्षितुमुद्यतः । तदानीं ब्रह्महत्येयं तत्तातं प्रत्यभाषत
Criant : «Père, protège-moi, protège-moi !», Sumati chercha refuge. Son père lui dit : «Ne crains rien», et se prépara à le défendre. Alors, cette Brahmahatyā s’adressa au père.
Verse 61
।ब्रह्महत्योवाच । मैनं त्वं प्रतिगृह्णीष्व यज्ञदेव द्विजोत्तम
Brahmahatyā dit : «Ne l’accueille pas, ô seigneur du sacrifice, ô le meilleur des deux-fois-nés.»
Verse 62
असौ सुरापी स्तेयी च ब्रह्महा चातिपातकी । मातृद्रोही पितृद्रोही भार्यात्यागी च पापकृत्
«Il est buveur d’alcool, voleur, meurtrier d’un brāhmaṇa—pécheur des plus extrêmes; traître à sa mère et à son père, abandonneur de son épouse, et auteur d’actions mauvaises.»
Verse 63
किरातीसंगदुष्टश्च नैनं मुञ्चाम्यहं द्विज । गृह्णासि चेदिमं विप्र महापातकिनं सुतम्
«Souillé aussi par la mauvaise compagnie de la Kirātī, je ne le relâcherai pas, ô deux-fois-né. Si tu acceptes ce fils, ô brāhmaṇa, ce grand pécheur…»
Verse 64
त्वद्भार्यामस्य भार्यां च त्वां च पुत्रमिमं द्विज । भक्षयिष्यामि वंशं च तस्मान्मुञ्च सुतं त्विमम्
«Ton épouse, son épouse, toi aussi, et ce fils-ci, ô deux-fois-né, je les dévorerai, ainsi que ta lignée. C’est pourquoi, relâche ce fils qui est le tien.»
Verse 65
इमं त्यजसि चेत्पुत्रं युष्मान्मोक्ष्यामि सांप्रतम् । नैकस्यार्थे कुलं हन्तुमर्हसि त्वं महामते । इत्युक्तः स तया तत्र यज्ञदेवोऽब्रवीच्च ताम्
«Si tu renonces à ce fils, je vous relâcherai tous sur-le-champ. Ô sage, il ne te sied pas d’anéantir une famille entière pour un seul.» Ainsi apostrophé par elle en ce lieu, Yajñadeva lui répondit.
Verse 66
यज्ञदेव उवाच । बाधते मां सुतस्नेहः कथमेनं परित्यजे । ब्रह्महत्या तदाकर्ण्य द्विजोक्तं तमभाषत
Yajñadeva dit : «L’amour pour mon fils me tourmente ; comment pourrais-je l’abandonner ?» Entendant les paroles du brāhmane, Brahmahatyā lui répondit.
Verse 67
ब्रह्महत्योवाच । अयं हि पतितोऽभूत्ते वर्णाश्रमबहिष्कृतः
Brahmahatyā dit : «En vérité, celui-ci est devenu déchu : retranché de l’ordre des varṇa et des āśrama.»
Verse 68
पुत्रेस्मिन्मा कुरु स्नेहं निंदितं तस्य दर्शनम् । इत्युक्त्वा ब्रह्महत्या सा यज्ञदेवस्य पश्यतः
«Ne t’attache pas à ce fils ; même sa seule vue est blâmée.» Ayant ainsi parlé, Brahmahatyā, sous les yeux mêmes de Yajñadeva, (passa à l’acte).
Verse 69
तलेन प्रजहारास्य पुत्रं सुमतिनामकम् । रुरोद तात तातेति पितरं प्रब्रुवन्मुहुः
De la paume de sa main, elle frappa son fils nommé Sumati. Et lui, sanglotant sans cesse, criait : « Père ! Père ! », appelant son père à maintes reprises.
Verse 70
रुरुदुर्जनको माता भार्यापि सुमतेस्तदा । एतस्मिन्नंतरे तत्र दुर्वासाः शंकरांशजः
Alors le père et la mère pleurèrent, et l’épouse de Sumati pleura aussi. À cet instant même, Durvāsā, né d’une parcelle de Śaṅkara, arriva en ce lieu.
Verse 71
दिष्टवा समाययौ योगी हे सृगालप्लवंगमौ । यज्ञदेवोऽथ तं दृष्ट्वा मुनिं रुद्रावतारकम् । श्रुत्वा प्रणम्य शरणं ययाचे पुत्रकारणात्
Voyant la situation, le yogin accourut en s’écriant : « Ô chacals et singes ! ». Yajñadeva, apercevant ce muni, incarnation de Rudra, et ayant entendu ses paroles, se prosterna, prit refuge et le supplia pour son fils.
Verse 72
पितोवाच । दुर्वासस्त्वं महायोगी साक्षाद्वै शंकरांशजः
Le père dit : « Tu es Durvāsā, le grand yogin ; oui, manifestement né d’une parcelle de Śaṅkara ».
Verse 73
त्वद्दर्शनमपुण्यानां भविता न कदाचन । ब्रह्महा च सुरापी च स्तेयी चाभूत्सुतो मम
« Ta sainte présence n’est jamais accordée aux êtres sans mérite. Et pourtant, mon fils est devenu meurtrier d’un brāhmane, buveur d’alcool et voleur ».
Verse 74
एनं प्रहर्तुमायाता ब्रह्महत्या विवर्तते । भूयाद्यथा मे पुत्रोऽयं महापातकमोचितः
Brahmahatyā est venue pour le frapper et se resserre autour de lui. Puissé-je voir mon fils délivré des grands péchés.
Verse 76
अयमेव हि पुत्रो मे नान्योऽस्ति तनयो मुने । अस्मिन्मृते तु वंशो मे समुच्छिद्येत्समूलतः
Celui-ci est vraiment mon fils unique, ô sage; je n’ai point d’autre enfant. S’il venait à mourir, ma lignée serait entièrement tranchée, déracinée jusqu’à la racine.
Verse 77
ततः पितृभ्यः पिंडानां दातापि न भवेद्ध्रुवम् । अतः कृपां कुरुष्व त्वमस्मासु भगवन्मुने
Alors, assurément, nul ne ferait l’offrande des piṇḍa aux ancêtres. C’est pourquoi, ô sage vénérable, aie pitié de nous.
Verse 78
इत्युक्तः स तदोवाच दुर्वासाः शंकरांशजः । ध्यात्वा तु सुचिरं कालं यज्ञदेवं द्विजोत्तमम्
Ainsi sollicité, Durvāsā—né d’une parcelle de Śaṅkara—prit alors la parole, après avoir longuement médité sur Yajñadeva, l’éminent brāhmane.
Verse 79
घोरा च ब्रह्महत्येयं यथा शीघ्रं लयं व्रजेत् । तमुपायं वदस्वाद्य मम पुत्रे दयां कुरु
Terrible est ce péché de brahmahatyā. Dis—dès aujourd’hui—le moyen par lequel il puisse s’éteindre promptement; aie pitié de mon fils.
Verse 80
अथापि ते सुतस्याहमस्य पापस्य शांतये । प्रायश्चित्तं वदिष्यामि शृणु नान्यमना द्विज
Cependant, pour apaiser ce péché de ton fils, je vais exposer l’expiation. Écoute, ô brāhmane, l’esprit sans distraction.
Verse 81
श्रीरामधनुषः कोटौ दक्षिणे सलिलार्णवे । स्नाति चेत्तव पुत्रोऽयं पातकान्मोक्ष्यते क्षणात्
À la pointe de l’arc de Śrī Rāma, dans l’océan du sud, si ton fils s’y baigne, il sera délivré des péchés en un instant.
Verse 82
दुर्विनीताभिधो विप्रो यत्र स्नानाद्द्विजोत्तम । गुरुस्त्रीगम पापेभ्यस्तत्क्षणादेव मोचितः
Ô meilleur des brāhmanes, là un brāhmane nommé Durvinīta, par le bain, fut délivré sur-le-champ des péchés issus de l’union avec l’épouse du guru.
Verse 83
सैषा श्रीधनुषः कोटी राघवस्य स्वयं हरेः । स्नानमात्रेण पापौघं नाशयेत्त्वत्सुतस्य सा
C’est bien là la pointe même de l’arc sacré de Rāghava—Hari en personne. Par le seul bain, elle détruit le flot des péchés de ton fils.