
Mārkaṇḍeya dépeint la dissolution cosmique : il ne subsiste qu’un ekārṇava, un océan unique et terrifiant, où le monde des êtres immobiles et mobiles s’est englouti dans les ténèbres. Brahmā, seul au milieu des eaux, aperçoit un Être immense et rayonnant en kūrma-rūpa (forme de tortue), paré d’attributs suprêmes et cosmiques. Brahmā l’éveille doucement et le loue par des stutis de bon augure, dans l’idiome des Veda et des Vedāṅga, implorant la ré-émission des mondes auparavant retirés. La Divinité se dresse et libère les trois mondes avec leurs ordres d’êtres (deva, dānava, gandharva, yakṣa, nāga, rākṣasa), ainsi que les astres. La terre reparaît alors, déployée avec montagnes, continents, océans et le Lokāloka. Au sein de cette géographie restaurée, le récit se tourne vers la théophanie fluviale : Devī Narmadā (Revā) se manifeste comme une femme divinement parée, surgissant des eaux, louée et approchée avec vénération. Le chapitre s’achève par une assurance de type phalaśruti : étudier ou entendre ce récit de la manifestation kūrmya efface les péchés (kilbiṣa).
Verse 1
श्रीमार्कण्डेय उवाच । पुनरेकार्णवे घोरे नष्टे स्थावरजंगमे । सलिलेनाप्लुते लोके निरालोके तमोद्भवे
Śrī Mārkaṇḍeya dit : De nouveau, lorsque surgit l’unique océan terrible (de la dissolution) et que périrent tous les êtres, mobiles et immobiles—lorsque le monde fut submergé par les eaux, sans lumière, né des ténèbres—
Verse 2
ब्रह्मैको विचरंस्तत्र तमीभूते महार्णवे । दिव्यवर्षसहस्रं तु खद्योत इव रूपवान्
Là, dans ce grand océan devenu ténèbres, Brahmā errait seul—durant mille années divines—brillant tel un ver luisant.
Verse 3
शेते योजनसाहस्रमप्रमेयमनुत्तमम् । द्वादशादित्यसंकाशं सहस्रचरणेक्षणम्
Il reposait là, s’étendant sur mille yojanas—immensurable et sans égal—resplendissant comme douze soleils, avec mille pieds et mille yeux.
Verse 4
प्रसुप्तं चार्णवे घोरे ह्यपश्यत्कूर्मरूपिणम् । तं दृष्ट्वा विस्मयापन्नो ब्रह्मा बोधयते शनैः
Et dans cet océan terrible, il le vit endormi sous la forme d’une tortue. À cette vue, Brahmā fut saisi d’émerveillement et tenta doucement de l’éveiller.
Verse 5
स्तुतिभिर्मंगलैश्चैव वेदवेदांगसंभवैः । वाचस्पते विबुध्यस्व महाभूत नमोऽस्तु ते
Par des hymnes de bon augure, issus du Véda et de ses membres, Brahmā fit louange : «Ô Seigneur de la Parole, éveille-Toi ! Ô Grand Être, salutations à Toi.»
Verse 6
तवोदरे जगत्सर्वं तिष्ठते परमेश्वर । तद्विमुञ्च महासत्त्व यत्पूर्वं संहृतं त्वया
Dans Ton ventre demeure l’univers tout entier, ô Souverain Suprême. Aussi, ô Grand Être, relâche ce que jadis Tu as résorbé en Toi.
Verse 7
अध्याय
«Chapitre» (Adhyāya).
Verse 8
स निशम्य वचस्तस्य उत्थितः परमेश्वरः । समुद्गिरन् स लोकांस्त्रीन् ग्रस्तान् कल्पक्षये तदा
Entendant ses paroles, le Seigneur Suprême se leva ; et lors de la dissolution du kalpa, Il fit de nouveau surgir les trois mondes qu’Il avait engloutis.
Verse 9
देवदानवगन्धर्वाः सयक्षोरगराक्षसाः । सचन्द्रार्कग्रहाः सर्वे शरीरात्तस्य निर्गताः
Les Deva, les Dānava et les Gandharva—avec les Yakṣa, les Nāga et les Rākṣasa—et même la Lune, le Soleil et les planètes : tous sortirent de Son corps.
Verse 10
ततो ह्येकार्णवं सर्वं विभज्य परमेश्वरः । विस्तीर्णोपलतोयौघां सरित्सरविवर्धिताम्
Alors Parameśvara partagea l’unique océan qui embrasse tout ; et Il ordonna la vaste étendue des eaux sur la terre—grossie de rivières et de lacs, avec de larges espaces de rochers et de torrents.
Verse 11
पश्यते मेदिनीं देवः सवृक्षौषधिपल्वलाम् । हिमवन्तं गिरिश्रेष्ठं श्वेतं पर्वतमुत्तमम्
Le Dieu contempla la terre—pourvue d’arbres, de plantes médicinales et d’eaux marécageuses—et Il vit Himavān, le plus noble des monts, ainsi que l’excellent mont Śveta.
Verse 12
शृङ्गवन्तं महाशैलं ये चान्ये कुलपर्वताः । जंबुद्वीपं कुशं क्रौञ्चं सगोमेदं सशाल्मलम्
Il vit Śṛṅgavān, la grande montagne, ainsi que les autres montagnes de lignée ; et Il vit Jambūdvīpa, Kuśa, Krauñca, Gomeda et Śālmala, les grands dvīpas.
Verse 13
पुष्करान्ताश्च ये द्वीपा ये च सप्तमहार्णवाः । लोकालोकं महाशैलं सर्वं च पुरतः स्थितम्
Il vit les dvīpas s’étendant jusqu’à Puṣkara et les sept grands océans ; et Il vit Lokāloka, la montagne immense : tout se tenait devant Lui.
Verse 14
चतुःप्रकृतिसंयुक्तं जगत्स्थावरजंगमम् । युगान्ते तु विनिष्क्रान्तमपश्यत्स महेश्वरः
Maheśvara contempla le monde des êtres mobiles et immobiles—constitué des quatre éléments de la nature—qui reparaît à la fin de l’âge.
Verse 15
विप्रकीर्णशिलाजालामपश्यत्स वसुंधराम् । कूर्मपृष्ठोपगां देवीं महार्णवगतां प्रभुः
Le Seigneur contempla la Terre, jonchée d’un réseau de rochers épars ; et Il vit la Déesse Terre reposant sur le dos de la Tortue, établie au sein du grand océan.
Verse 16
तस्मिन् विशीर्णशैलाग्रे सरित्सरोविवर्जिते । नानातरंगभिन्नोद आवर्तोद्वर्तसंकुले
Là, sur des cimes de montagnes brisées—sans rivières ni lacs—les eaux étaient déchirées par des vagues de maintes sortes, encombrées de tourbillons et de remous tumultueux.
Verse 17
नानौषधिप्रज्वलिते नानोत्पलशिलातले । नानाविहंगसंघुष्टां मत्स्यकूर्मसमाकुलाम्
Il contempla cette contrée de la rivière, embrasée de maintes herbes médicinales, aux fonds rocheux parsemés de lotus variés ; retentissante de vols d’oiseaux, et foisonnante de poissons et de tortues.
Verse 18
दिव्यमायामयीं देवीमुत्कृष्टाम्बुदसन्निभाम् । नदीमपश्यद्देवेशो ह्यनौपम्यजलाशयाम्
Le Seigneur des dieux vit la Rivière comme une Déesse—tissée de māyā divine, pareille à un nuage splendide—réservoir incomparable d’eaux sacrées.
Verse 19
मध्ये तस्याम्बुदश्यामां पीनोरुजघनस्तनीम् । वस्त्रैरनुपमैर्दिव्यैर्नानाभरणभूषिताम्
En son sein, il vit une forme de jeune fille, sombre comme un nuage—aux hanches pleines et à la poitrine opulente—vêtue d’incomparables étoffes divines et parée de maints ornements.
Verse 20
सनूपुररवोद्दामां हारकेयूरमण्डिताम् । तादृशीं नर्मदां देवीं स्वयं स्त्रीरूपधारिणीम्
Ses grelots de cheville résonnaient avec force ; elle était parée de colliers et de bracelets—telle était Narmadā, la Déesse elle-même, ayant pris d’elle-même la forme d’une femme.
Verse 21
योगमायामयैश्चित्रैर्भूषणैः स्वैर्विभूषिताम् । अव्यक्ताङ्गीं महाभागामपश्यत्स तु नर्मदाम्
Il contempla Narmadā, la très fortunée—parée de ses propres ornements merveilleux nés de la māyā yogique ; ses membres, subtilement manifestés, dépassaient la perception ordinaire.
Verse 22
अर्धोद्यतभुजां बालां पद्मपत्रायतेक्षणाम् । स्तुवन्तीं देवदेवेशमुत्थितां तु जलात्तदा
Alors, s’élevant hors de l’eau, il vit une jeune vierge, les bras à demi levés, les yeux semblables à des pétales de lotus, louant le Seigneur des seigneurs parmi les dieux.
Verse 23
विस्मयाविष्टहृदयो ह्यहमुद्वीक्ष्य तां शुभाम् । स्नात्वा जले शुभे तस्याः स्तोतुमभ्युद्यतस्ततः
Mon cœur, saisi d’émerveillement en voyant cette Auspicieuse, je me baignai alors dans ses eaux saintes et me préparai à la louer.
Verse 24
अर्चयामास संहृष्टो मन्त्रैर्वेदांगसंभवैः । सृष्टं च तत्पुरा राजन्पश्येयं सचराचरम्
Dans la joie, il rendit un culte par des mantras issus des Védas et de leurs membres ; et il contempla, ô Roi, la création telle qu’elle fut jadis, le mobile comme l’immobile.
Verse 25
सदेवासुरगन्धर्वं सपन्नगमहोरगम् । पश्याम्येषा महाभागा नैव याता क्षयं पुरा
Je contemple ce monde avec ses dieux, ses asura et ses gandharva, avec les serpents et les grands nāga ; cette Puissance, la très fortunée, n’alla jamais à la ruine dans les temps anciens.
Verse 26
महादेवप्रसादाच्च तच्छरीरसमुद्भवा । भूयो भूयो मया दृष्टा कथिता ते नृपोत्तम
Et par la grâce de Mahādeva — elle étant née de son propre corps — je l’ai vue encore et encore ; ainsi te l’ai-je rapporté, ô meilleur des rois.
Verse 27
प्रादुर्भावमिमं कौर्म्यं येऽधीयन्ते द्विजोत्तमाः । येऽपि शृण्वन्ति विद्वांसो मुच्यन्ते तेऽपि किल्बिषैः
Ô meilleur des deux-fois-nés, ceux qui étudient ce récit de la manifestation de Kūrma — et même les sages qui ne font que l’entendre — sont vraiment délivrés des fautes.