Vasiṣṭha raconte comment Dharmāṅgada fait venir sa mère Sandhyāvalī, médiatrice entre le roi Rukmāṅgada et Mohinī. Sandhyāvalī affirme qu’au jour de Harivāsara/Ekādaśī un roi ne doit pas consommer de nourriture pécheresse ou interdite, et presse Mohinī de demander une autre grâce tout en préservant le satya (vérité) et le vrata (vœu) du roi. L’enseignement s’étend au strī-dharma : le rôle de l’épouse est de soutenir le vœu juste de son mari, et l’on avertit que le contraindre vers l’adharma mène aux enfers et à des renaissances dégradées. Mohinī s’exprime longuement sur la faute, le destin et la primauté de l’état mental au moment de la conception, qui façonne la descendance. Le chapitre introduit ensuite un exemplum enchâssé : l’aveu d’une vie antérieure de Kāṣṭhīlā à Sandhyāvalī—orgueil, refus d’aider un mari déchu et avidité domestique entraînent une chute karmique à travers les naissances, jusqu’à un épisode rākṣasa dramatique fait d’enlèvement, de rivalité entre coépouses, de tromperie et de violence imminente. Le récit s’interrompt au cœur de la crise, plaçant l’Ekādaśī-dharma et les vœux véridiques au centre moral.
Verse 1
वसिष्ठ उवाच । तत्पितुर्वचनं श्रुत्वा पुत्रो धर्मांगदस्तदा । आहूय जननीं शीघ्रं नाम्ना संध्यावलीं शुभाम् ॥ १ ॥
Vasiṣṭha dit : Ayant entendu les paroles de son père, le fils Dharmāṅgada fit aussitôt appeler sa mère de bon augure, nommée Saṁdhyāvalī.
Verse 2
सूर्यायुत समप्रख्यां तेजसा रुचिरस्तनाम् । पालयंतीं धरां सर्वां पादविन्यासविक्रमैः ॥ २ ॥
Rayonnante d’un éclat égal à dix mille soleils et d’une beauté harmonieuse, elle soutient et protège la terre entière par la puissance héroïque de ses pas et de ses enjambées.
Verse 3
पुत्रस्य वचनात्प्राप्ता तत्क्षणं नृपसन्निधौ । श्राविता मोहिनी वाक्यं पितुर्वाक्यं तथैव च ॥ ३ ॥
Sur la parole du fils, elle vint aussitôt en présence du roi ; et l’on fit entendre à Mohinī l’exposé du fils, ainsi que celui du père.
Verse 4
उभयोः संविदं कृत्वा परिसांत्वय्य मोहिनीम् । भोजनाय स्थितामेनां नृपस्य हरिवासरे ॥ ४ ॥
Après avoir établi un accord entre les deux parties, il apaisa Mohinī, l’enchanteresse. Pourtant, au Harivāsara du roi, le jour sacré de Hari, elle se tenait prête à manger.
Verse 5
यथा नो च्यवते सत्याद्यथा भुंक्ते न मे पिता । तथा विधीयतामेवं कुशलं चोभयोर्भवेत् ॥ ५ ॥
Qu’il soit arrangé de telle sorte que je ne déchoie pas de la vérité, et que mon père n’ait pas à prendre part à ce qui est fautif ni à la peine ; qu’il en soit ainsi, afin que le bien advienne pour nous deux.
Verse 6
तत्पुत्रवचनं श्रुत्वा देवी संध्यावली नृप । मोहिनीं श्लक्ष्णया वाचा प्राह ब्रह्मसुता तदा ॥ ६ ॥
Ô roi, ayant entendu les paroles de son fils, la déesse Sandhyāvalī — fille de Brahmā — s’adressa alors à Mohinī d’une voix douce.
Verse 7
माग्रहं कुरु वामोरु कथंचिदपि भूपतिः । नास्वादयति पापान्न संप्राप्ते हरिवासरे ॥ ७ ॥
Ô dame aux beaux cuisses, n’insiste pas ; en aucune circonstance un roi ne goûte à une nourriture pécheresse lorsque le Harivāsara, le jour sacré de Hari (Ekādaśī), est arrivé.
Verse 8
अनुवर्तय राजान गुरुरेष सनातनः । सदा भवति या नारी भर्तुर्वचनकारिणी ॥ ८ ॥
Obéis, ô roi : telle est la règle éternelle de la conduite ; une femme est tenue pour vertueuse lorsqu’elle accomplit toujours la parole et l’ordre de son époux.
Verse 9
तस्याः स्युरक्षयया लोकाः सावित्र्यास्तु यथामलाः । यद्यनेन पुरा देवि तव दत्तः करो गिरौ ॥ ९ ॥
Ô Déesse, ses mondes deviennent impérissables et aussi sans tache que ceux obtenus par Sāvitrī ; car jadis, sur la montagne, celui-ci t’offrit sa main en gage.
Verse 10
कामार्तेन विमूढेन तन्न योऽग्यं विचिंतितम् । यद्देयं तद्ददात्येष ह्यदेयं प्रार्थयस्व मा ॥ १० ॥
Aveuglé et égaré par le désir, il n’a pas réfléchi à ce qui convient. Il ne donnera que ce qui doit être donné ; aussi ne me demande pas ce qui ne doit pas l’être.
Verse 11
विपत्तिरपि भद्रैव सन्मार्गे संस्थितस्य तु । न भुक्तं येन सुभगे शैशवेऽपि हरेर्दिने ॥ ११ ॥
Même l’infortune est vraiment de bon augure pour celui qui demeure établi sur la voie juste, ô bienheureuse, car il n’a pas profané le jour sacré de Hari en mangeant, pas même depuis l’enfance.
Verse 12
स कथं भोक्ष्यते पुण्ये माधवस्य दिनेऽधुना । कामं वरय वामोरुवरमन्यं सुदुर्लभम् ॥ १२ ॥
Comment pourrait-il manger maintenant, en ce jour saint de Mādhava (Viṣṇu) ? Ô toi aux belles cuisses, choisis plutôt une autre grâce, si difficile soit-elle à obtenir.
Verse 13
तं ददात्येव भूपालो निवृत्ता भव भोजने । मन्यसे यदि मां देवि धर्मांगदविरोहिणीम् ॥ १३ ॥
Le roi le donnera assurément. Ainsi, ô Déesse, abstiens-toi de manger—si tu me tiens pour celle qui ne s’oppose pas à l’ornement du Dharma.
Verse 14
अस्मज्जीवितसंयुक्तं राज्यं वरय सुव्रते । सप्तद्वीपसमेतं हि ससरिद्वनपर्वतम् ॥ १४ ॥
Ô toi qui observes un vœu noble, choisis le royaume lié à nos propres vies—le domaine comprenant les sept continents, avec ses rivières, forêts et montagnes.
Verse 15
कनिष्ठाया वरिष्ठाहं करिष्ये पादवंदनम् । भर्तुरर्थे विशालाक्षि प्रसीद तनुमध्यमे ॥ १५ ॥
Bien que je sois l’aînée, je me prosternerai aux pieds de la cadette. Pour le bien de mon époux, ô aux grands yeux—sois favorable, ô à la taille fine.
Verse 16
वाचा शपथदोषैस्तु संनिरुध्य पतिं हि या । अकार्यं कारयेत्पापा सा नारी निरये वसेत् ॥ १६ ॥
La femme pécheresse qui, par sa parole—en usant des fautes des serments et des malédictions—entrave son époux et le contraint à faire ce qui ne doit pas être fait, demeure en enfer.
Verse 17
सा च्युता नरकाद्धोरात्सप्तजन्मानि पंच च । सूकरीं योनिमाप्नोति चांडालीं च ततः परम् ॥ १७ ॥
Tombée de cet effroyable enfer, elle subit alors douze naissances ; elle atteint le sein d’une truie, puis devient ensuite une femme caṇḍāla.
Verse 18
एवं ज्ञात्वा मया देवि विक्रियां पापसंभवाम् । निवारितासि वामोरु सखीभावेन सुंदरि ॥ १८ ॥
Ainsi, ô Déesse, ayant compris cette funeste déviation née du péché, je t’ai retenue, ô belle aux cuisses gracieuses, dans l’esprit de l’amitié, ô femme ravissante.
Verse 19
विपक्षस्यापि सद्बुद्धिर्दातव्या धर्ममिच्छता । किं पुनः सखिसंस्थायास्तव पद्मनिभानने ॥ १९ ॥
Celui qui recherche le dharma doit donner un bon conseil même à l’adversaire ; combien plus encore à celle qui tient la place d’une amie, ô visage de lotus.
Verse 20
संध्या वलीवचः श्रुत्वा मोहिनी मोहकारिणी । उवाच कनकाभां तां भर्तुर्ज्येष्ठां प्रियां तदा ॥ २० ॥
Entendant les paroles de Sandhyā, Mohinī —celle qui ensorcelle et engendre l’illusion— s’adressa alors à cette femme au rayonnement d’or, l’épouse aînée, bien-aimée de son mari.
Verse 21
माननीयासि मे सुभ्रु करोमि वचनं तव । विद्वद्भिर्मुनिभिर्य्यत्तु गीयते नारदादिभिः ॥ २१ ॥
Ô toi aux beaux sourcils, tu es digne d’honneur pour moi ; j’agirai selon ta parole—car c’est bien cela que chantent les sages et les munis, tels Nārada et d’autres.
Verse 22
यदि तन्नाचरेद्राजा भोजनं हरिवासरे । क्रियतामपरं देवि मरणादधिकं तव ॥ २२ ॥
Si le roi ne s’abstient pas de manger en Harivāsara (le jour sacré du Seigneur Hari), alors, ô déesse, fais autre chose, car pour toi cela est pire que la mort.
Verse 23
ममापि दुःखदंह्येतद्दैवाज्जल्पाम्यहं शुभे । कस्येष्टमात्महननं कस्येष्टं विषभक्षणम् ॥ २३ ॥
C'est douloureux même pour moi ; pourtant, par la force du destin, j'en parle, ô toi qui es de bon augure. Qui souhaiterait jamais l'autodestruction ? Qui souhaiterait consommer du poison ?
Verse 24
पतनं वा गिरेर्मूर्ध्रः क्रीडा वापि बिलेशयैः । व्याघ्रसिंहाभिगमनं समुद्रतरणं तथा ॥ २४ ॥
Que ce soit tomber du sommet d'une montagne, ou même jouer avec des créatures vivant dans des terriers ; que ce soit s'approcher des tigres et des lions, ou même traverser l'océan.
Verse 25
दरुक्तानृतवाक्यं वा परदाराभिमर्शनम् । अपथ्यभक्षणं लोके तथाभक्ष्यस्य भक्षणम् ॥ २५ ॥
Prononcer des paroles dures et fausses, s'approcher de la femme d'un autre homme, manger ce qui est malsain dans le monde, et de même consommer ce qui est interdit : ce sont là des actes répréhensibles.
Verse 26
मृगाटनमथाक्षैर्वा क्रीडनं साहसं तथा । छेदनं तृणकाष्ठानां लोष्टानामवमर्द्दनम् ॥ २६ ॥
Errer à la chasse, jouer aux dés, s'adonner à des amusements imprudents, couper l'herbe et le bois, et piétiner des mottes de terre : ce sont là des actes à éviter.
Verse 27
हिंसनं सूक्ष्मदेवानां जलपावकखेलनम् । दैवाविष्टो वरारोहे नरः सर्वं करोति वै ॥ २७ ॥
Ô toi aux belles hanches, lorsqu'une personne est saisie par une force divine, elle peut en effet tout faire ; elle peut même nuire aux êtres divins subtils et jouer avec l'eau et le feu.
Verse 28
त्रिवर्गविच्युतं घोरं यशोदेहहरं क्षितौ । नरकार्हो नरो देवि करोत्यशुभकर्म तत् ॥ २८ ॥
Ô Déesse, l’acte inauspicieux qu’accomplit un homme le rend digne de l’enfer ; il est terrible, le retranche des trois buts de la vie (dharma, artha, kāma) et, sur cette terre, ruine à la fois sa renommée et son propre bien-être corporel.
Verse 29
साहं पापा दुराचारा वक्तुकामा सुनिर्घृणम् । यादृशेन हि भावेन योनौ शुक्रं समुत्सृजेत् ॥ २९ ॥
Moi—pécheresse et de conduite perverse—je veux parler de cet acte d’une cruauté extrême : avec quelle intention un homme déverse-t-il sa semence dans le sein maternel ?
Verse 30
तादृशेन हि भावेन संतानं संभवेदिति । साहं विवादभावेन राज्ञो रुक्मांगदस्य हि ॥ ३० ॥
En vérité, c’est par une telle disposition intérieure que la descendance peut advenir. Ainsi, moi, animée d’un esprit de querelle, j’allai vers le roi Rukmāṅgada.
Verse 31
जाता जलजजातेन स्त्रीरूपा वरवर्णिनी । दुष्टभावा तथा जाता कर्त्री दुष्टं नृपस्य तु ॥ ३१ ॥
Née de l’Être né du lotus, elle prit la forme d’une femme au teint exquis ; mais elle naquit aussi avec une inclination mauvaise, devenant l’instigatrice du mal chez le roi.
Verse 32
न लग्नं न ग्रहा देवि न होरा पुण्यदर्शिनी । तत्कालभावना ग्राह्या तद्भावो जायते सुतः ॥ ३२ ॥
Ô Déesse, toi qui vois le mérite, ni l’ascendant, ni les planètes, ni l’horoscope ne sont décisifs ; ce qu’il faut tenir pour premier, c’est l’état d’esprit de l’instant même. L’enfant naît portant ce même état intérieur.
Verse 33
तेन भावेन जातस्य दाक्षिण्यं नोपपद्यते । न च व्रीडा न च स्नेहो न धर्मो देवि विद्यते ॥ ३३ ॥
Celui qui naît avec une telle disposition ne peut vraiment posséder la générosité. Ô Déesse, en un tel être il n’y a ni pudeur ni affection, et l’on n’y trouve aucun dharma.
Verse 34
जानन्नपि यथायुक्तस्तं भावमनुवर्तते ॥ ३४ ॥
Même en connaissant (la vérité), une personne—agissant comme il convient—continue de suivre cette même disposition intérieure.
Verse 35
वक्ष्ये वचः प्राणहरं तवाधुना भर्तुः सलोकस्य वधूजनस्य । धर्मापहं वाच्यकरं ममापि कर्तुं न शक्यं मनसापि भीरु ॥ ३५ ॥
Ô timide, je vais maintenant te dire des paroles capables d’ôter la vie—au sujet de ton époux et des femmes de ce monde même. Mais proférer ce qui ravit le dharma et le rendre matière d’action m’est impossible, fût-ce en pensée, ô craintive.
Verse 36
करोषि वाक्यं यदि मामकं हि भवेच्च कीर्तिर्महतीह लोके । भर्तुर्यशः स्यात्त्रिदिवे गतिस्ते पुत्रे प्रशंसा मम धिग्विवादः ॥ ३६ ॥
Si tu fais ce que je dis, une grande renommée sera vraiment tienne en ce monde. La gloire de ton époux atteindra le ciel; ta voie y sera élevée; ton fils sera loué—ainsi, assez de ma querelle.
Verse 37
वसिष्ठ उवाच । मोहिनीवचनं श्रुत्वा देवी संध्यावली विभो । धैर्यमालंब्य तां तन्वीं ब्रूहि ब्रूहीत्यचोदयत् ॥ ३७ ॥
Vasiṣṭha dit : Ô puissant, ayant entendu les paroles de Mohinī, la déesse Saṃdhyāvalī, rassemblant son courage, pressa encore et encore cette frêle dame : «Parle, parle !».
Verse 38
कीदृशं वदसे वाक्यं येन दुःखं भवेन्मम । भर्तुर्मे सत्यकरणे न दुःखं जायते क्वचित् । आत्मनो निधने वापि पुत्रस्य निधनेऽपि वा । भर्तुरर्थे प्रकुर्वंत्या राज्यनाशे न मे व्यथा ॥ ३८ ॥
Quelles paroles dis-tu donc, qui feraient naître la peine en moi ? En accomplissant la vérité (le vœu) de mon époux, jamais la douleur ne s’élève en mon cœur. Quand bien même cela mènerait à ma propre mort, ou même à la mort de mon fils—agissant pour la cause de mon mari, la perte du royaume elle-même n’est pas pour moi une souffrance.
Verse 39
यस्या दुःखी भवेद्भर्ता भार्याया वरवार्णिनी । समृद्धायाः सपापायास्तस्याः प्रोक्ता ह्यधोगतिः ॥ ३९ ॥
Ô femme au teint gracieux, si une épouse est comblée de biens mais chargée de péché, et que par elle le mari devienne malheureux, alors pour elle est proclamée, en vérité, une destinée inférieure, une chute vers le bas.
Verse 40
सा याति नरकं पापा पूयाख्यं युगसप्ततिम् । ततश्छुछुन्दरी स्याच्च सप्त जन्मानि भारते ॥ ४० ॥
Cette femme pécheresse descend en l’enfer nommé Pūya pour soixante-dix yuga ; puis, en Bhārata (l’Inde), elle renaît comme une femme querelleuse et acariâtre durant sept existences.
Verse 41
ततः काकी ततः श्याली गोधा गोत्वेन शुद्ध्यति । भर्तुरर्थे तु या वित्तें विद्यमानं न यच्छति ॥ ४१ ॥
Ensuite elle devient une corneille ; ensuite, un chacal. Née lézard, elle se purifie en atteignant l’état de vache. Mais la femme qui, bien que la richesse soit à portée, ne la donne pas pour le bien de son époux—(telle est la conséquence proclamée).
Verse 42
जीवितं वा वरारोहे विष्ठायां सा भवेत्क्रिमिः । क्रिमियोनिविनिर्मुक्ता काष्ठीला जायते शुभे ॥ ४२ ॥
Ô femme aux hanches gracieuses, de son vivant ou après la mort, elle devient un ver dans l’ordure. Délivrée de la matrice des vers, ô bienheureuse, elle renaît comme une créature basse appelée kāṣṭhīlā.
Verse 43
मम कौमारभावे तु मत्पितुः काष्ठपाटकः । अग्निप्रज्वालनाथ हि काष्ठं पाटयते चिरम् ॥ ४३ ॥
Dans mon enfance, le fendeur de bois de mon père fendait du bois afin d’allumer le feu sacré du rite, et il continuait à le fendre longtemps.
Verse 44
सखीभिः सहिता चाहं क्रीडासंसक्तमानसा । काष्ठं पाटयतस्तस्य समीपमगमं तदा ॥ ४४ ॥
Accompagnée de mes compagnes, l’esprit tout entier pris par le jeu, je m’approchai alors de lui tandis qu’il fendait le bois.
Verse 45
तत्र दृष्टा मया सुभ्रु काष्ठीला दारुनिर्गता । नवनीतनिभं देहं बिभ्राणा चांजनत्विषम् ॥ ४५ ॥
Là, ô toi aux beaux sourcils, je vis Kāṣṭhīlā sortir d’un morceau de bois, portant un corps tendre comme du beurre frais et une lueur sombre telle le collyre (añjana).
Verse 46
कनिष्ठिकांगुलिसमा स्थौल्ये ह्यंगुलिमानिका । तां दृष्ट्वा पतितां भूमौ हंतुं ध्वांक्षः समागतः ॥ ४६ ॥
Un objet épais, à peu près de la taille d’un petit doigt, tomba à terre. Le voyant gisant là, un corbeau s’avança, voulant le frapper du bec et l’emporter.
Verse 47
यावद्गृह्णाति वक्त्रेण काष्ठीलां क्षुधितः स तु । तावन्निवारितः सद्यो मया लोष्टेन तत्क्षणात् ॥ ४७ ॥
Au moment où, affamé, il allait saisir Kāṣṭhīlā de son bec, je l’arrêtai aussitôt, à l’instant même, en lui lançant une motte de terre.
Verse 48
सा मुक्ता ताडितेनेत्थं वायसेन वरानने । सक्षता तुंडसंस्पृष्टा न च शक्ता पलायितुम् ॥ ४८ ॥
Ô dame au beau visage ! Ainsi frappée par le corbeau, elle fut relâchée ; mais, blessée et touchée par son bec, elle ne put s’enfuir.
Verse 49
ततः सा वेपमाना तु प्राणत्यागमुपागमत् । सिक्ता किंचिज्जलैनैव ततः स्वास्थ्यमुपागता ॥ ४९ ॥
Alors, tremblante, elle fut près de rendre le souffle vital. Mais, aspergée d’un tout petit peu d’eau, elle retrouva la santé.
Verse 50
तततः सा मानुषीवाचा मामाह वरवर्णिनी । संध्यावलीति संबोध्य सखीमध्यसमास्थिताम् ॥ ५० ॥
Puis cette dame au teint éclatant, parlant d’une voix humaine, m’interpella en disant « Sandhyāvalī », tandis qu’elle se tenait au milieu de ses compagnes.
Verse 51
सुमंतुनाम्नो हि मुनेः सर्वज्ञस्य सुताऽभवम् । पूर्वजन्मनि पत्नी च कौंडिन्यस्य शुभानने ॥ ५१ ॥
Ô toi au visage de bon augure ! Dans une vie antérieure, je fus la fille du sage Sumantu, l’omniscient ; et, dans une naissance passée, je fus aussi l’épouse de Kauṇḍinya.
Verse 52
न्यवसं कान्यकुब्जे तु सुसमृद्धा सुदर्पिता । जनन्या बंधुवर्गस्य पितुरिष्टतमा ह्यहम् ॥ ५२ ॥
Je vécus à Kānyakubja, comblée de richesses et, par orgueil, pleine d’arrogance. J’étais la plus chère à mon père et, du côté maternel, la favorite de tout le cercle des parents.
Verse 53
पित्रा दत्ता ततश्चाहं कौंडिन्याय महात्मने । कुलीनाय सरूपाय स्त्रीसंगरहिताय च ॥ ५३ ॥
Alors mon père me donna en mariage au magnanime Kauṇḍinya—de noble lignée, beau de forme, et sans attachement à la compagnie d’autres femmes.
Verse 54
शयनीयादिकं दत्तं यौतुकं जनकेन मे । श्वशुरेणापि मे दत्तं सुवर्णस्यायुतं पुरा ॥ ५४ ॥
Mon père me donna une dot faite de literie et d’objets semblables ; et autrefois mon beau-père me remit aussi un ayuta, c’est-à-dire dix mille pièces d’or.
Verse 55
पितृश्वशूरवित्ताभ्यां परिपूर्णाभवं तदा । गोमहिष्यादिसंयुक्ता धनधान्यसमन्विता ॥ ५५ ॥
Alors je fus pleinement pourvue grâce aux richesses de mon père et de mon beau-père ; j’étais dotée de vaches, de buffles et autres biens, et je possédais fortune et grains en abondance.
Verse 56
इष्टा श्वशुरयोश्वाहं सौशीन्येन जनस्य च । कालेन पंचतां प्राप्तः श्वशुरो वेदतत्त्ववित् ॥ ५६ ॥
Par ma bonne conduite, j’étais chère à mes beaux-parents et au peuple ; avec le temps, mon beau-père—connaisseur du vrai sens des Veda—atteignit l’état des cinq éléments (c’est-à-dire qu’il s’éteignit).
Verse 57
तं मृतं पतिमादाय श्वश्रूरग्निं विवेश सा । ततो भर्तांजलिं दत्वा पित्रोः श्राद्धमथाकरोत् ॥ ५७ ॥
Prenant le corps de son époux défunt, elle entra dans le feu préparé par sa belle-mère. Puis, offrant avec révérence un añjali à son mari, elle accomplit les rites de śrāddha pour les pitṛs, les ancêtres.
Verse 58
गते मासद्वये देवि भर्ता मे राजमंदिरम् । गतः कौतुकभावेनहृच्छयेन प्रपीडितः ॥ ५८ ॥
Ô Déesse, lorsque deux mois se furent écoulés, mon époux se rendit au palais royal, poussé par la curiosité et tourmenté par un ardent désir du cœur.
Verse 59
तत्र वेश्याः सुरूपाढ्या यौवनेन समन्विताः । प्रविशत्यां नृपगृहे दृष्टास्तेन द्विजन्मना ॥ ५९ ॥
Là, il vit des courtisanes, riches de beauté et parées de jeunesse, entrer dans le palais du roi ; cet homme deux fois né les remarqua.
Verse 60
तासां मध्यात्तु द्वे गृह्यवित्तदानेन भूरिणा । स्वगृहे धारयामास क्रीडार्थं दुर्मतिः पतिः ॥ ६० ॥
Mais parmi elles, mon époux, l’esprit égaré, en prit deux, les gagnant par d’abondantes richesses du foyer, et les garda dans sa propre maison pour son seul divertissement.
Verse 61
ताभ्यां वित्तमशेषं तु क्षयं नीतं निषेवणात् । वर्षत्रये गते देवि निस्वो जातः पतिर्मम ॥ ६१ ॥
À force de fréquenter ces deux femmes, toute notre richesse fut entièrement consumée. Quand trois années se furent écoulées, ô Déesse, mon époux devint sans le sou.
Verse 62
ततो मां प्रार्थयामास देहि मेऽङ्गविभूषणम् । तन्मया नहि दत्तं तु भर्त्रे व्यसनिने तदा ॥ ६२ ॥
Alors il me supplia : «Donne-moi tes parures». Mais en ce temps-là je ne les donnai pas à mon époux, car il était tombé dans le vice et le malheur.
Verse 63
सुभगे सर्वमादाय गताहं मंदिरं पितुः । ततः पितृगृहे वित्तं भृत्यादिकमशेषतः ॥ ६३ ॥
Ô bienheureuse, ayant tout pris avec moi, je me rendis à la maison de mon père. Puis, dans la demeure paternelle, j’emportai toute la richesse, avec les serviteurs et le reste, sans rien laisser.
Verse 64
विक्रीय दत्तं वैश्याभ्यां तच्चापि क्षयमागतम् । क्षेत्रधान्यादिकं यच्च सभांडं सपरिच्छदम् ॥ ६४ ॥
Ce qui fut vendu et remis à deux marchands, puis vint ensuite à perte ou à détérioration — qu’il s’agisse de terres, de grains et autres biens, avec les récipients et tous les accessoires — doit être considéré selon la règle énoncée ici.
Verse 65
स्वल्पमूल्येन विक्रीयगतो नदनदीपतिम् । नावमारुह्य मे भर्ता विवेशांतर्महोदधेः ॥ ६५ ॥
Vendu pour un faible prix, mon époux se rendit vers le seigneur des fleuves, l’Océan. Montant dans une barque, il s’enfonça au cœur de l’immense mer.
Verse 66
स गतो दूरमध्वानं पश्यमानोऽद्भुतानि च । शुभे समुद्रजातानि जीवचेष्ठांकितानि च ॥ ६६ ॥
Il parcourut une longue route, contemplant des merveilles : des choses de bon augure nées de l’océan, comme marquées des mouvements d’êtres vivants.
Verse 67
प्रभंजनवशं प्राप्ता सा नौका शतयोजनम् । गता विशीर्णतां तत्र मृतास्ते नावमाश्रिताः ॥ ६७ ॥
Soumise à un vent violent, cette barque—qui avait parcouru cent yojanas—fut brisée là même ; et ceux qui s’y étaient réfugiés périrent.
Verse 68
मत्पतिर्दैवयोगेन दीर्घ काष्ठं समाश्रितः । वायुना नीयमानोऽसौ प्राचीनेन स्वकर्मणा ॥ ६८ ॥
Par la conjonction du destin et du dessein divin, mon époux s’agrippa à une longue pièce de bois ; emporté par le vent, il était poussé, mû par ses propres actes d’autrefois.
Verse 69
आससादाचलं देवि रत्नश्रृंगविभूषितम् । बहुनिर्झरणोपेतं बहुपक्षिसमन्वितम् ॥ ६९ ॥
Ô Déesse, il parvint à une montagne ornée de sommets semblables à des joyaux, pourvue de nombreuses cascades et peuplée d’innombrables oiseaux.
Verse 70
बहुवृक्षैः समाकीर्णं नानापुष्पफलोपगैः । उल्लिखंतं हि शिखरैः खमध्यं स्वात्मनस्त्रिभिः ॥ ७० ॥
Elle était couverte de nombreux arbres portant fleurs et fruits variés ; et, par ses trois sommets, elle semblait, de sa propre grandeur, égratigner le milieu du ciel.
Verse 71
तं दृष्ट्वा पर्वतं दिव्यं त्यक्त्वा नौकाष्ठमद्भुतम् । आरुरोह मुदायुक्तो वित्ताकांक्षी सुलोचने ॥ ७१ ॥
Voyant cette montagne divine et merveilleuse, il abandonna l’étrange embarcation de bois ; rempli d’allégresse, mais poussé par le désir de richesse, il gravit la pente, ô belle aux yeux clairs.
Verse 72
विशश्राम मुहूर्तं तु क्षुत्पिपासासमन्वितः । तत उत्थाय भक्ष्यार्थं वृक्षांस्तत्र व्यलोकयत् ॥ ७२ ॥
Tourmenté par la faim et la soif, il se reposa un court instant. Puis, se levant, il observa les arbres alentour à la recherche de nourriture.
Verse 73
सुपक्वास्तत्र मृद्वीका दृष्ट्वा भुक्त्वा मुदान्वितः । शांतिं प्राप्तस्ततोऽपश्यत्सालमेकं सुनिर्मलम् ॥ ७३ ॥
Là, il vit des raisins parfaitement mûrs ; les voyant, il en mangea et fut rempli de joie. Ayant obtenu la paix du cœur, il aperçut ensuite un unique arbre sāla, d’une pureté éclatante, sans la moindre tache.
Verse 74
घनच्छायं मेघनिभं पंचाशत्पुरुषोच्छ्रयम् । तस्याधस्तात्स सुष्वाप स्वोत्तरीयं प्रसार्य च ॥ ७४ ॥
Sous cet arbre—à l’ombre dense, semblable à un nuage, s’élevant à la hauteur de cinquante hommes—il s’étendit pour dormir, en déployant son vêtement supérieur.
Verse 75
मोहिन्या निद्रया चैव संप्रघूर्णितलोचनः । तावत्सुप्तोऽतिखिन्नोऽसौ यावत्सूर्योऽस्ततां गतः ॥ ७५ ॥
Sous l’emprise d’un sommeil trompeur, ses yeux roulaient ; accablé de fatigue, il demeura endormi jusqu’à ce que le soleil s’en fût allé au couchant.
Verse 76
सूर्येऽस्तं समनुप्राप्ते समायाते निशामुखे । अभ्यगाद्राक्षसो घोरो गर्जमानो यथा घनः ॥ ७६ ॥
Quand le soleil fut couché et que l’entrée de la nuit survint, un rākṣasa effroyable s’avança, rugissant tel un nuage de tonnerre.
Verse 77
अंकेनादाय तन्वंगीं सीतामिव दशाननः । शुभां काशीपतेः पुत्रीं नाम्ना रत्नावलीं शुभाम् ॥ ७७ ॥
Soulevant sur ses genoux la jeune fille aux membres graciles—comme Daśānana (Rāvaṇa) s’empara de Sītā—il saisit l’auspicieuse fille du seigneur de Kāśī, la bienheureuse Ratnāvalī.
Verse 78
अधौतपादां सुश्रोणीं सौम्यदिक्छीर्षशायिनीम् । पतिकामा कुमारी सा नाविंदत्सदृशं पतिम् ॥ ७८ ॥
Bien qu’elle fût une jeune fille aux hanches gracieuses, elle ne se lava pas les pieds et s’allongea la tête tournée vers une direction néfaste ; désirant un époux, elle ne trouva pourtant pas de mari convenable.
Verse 79
सर्वयोषिद्वरा बाला रुदती निद्रयाकुला । पिता तस्याः प्रदाने तु चिंताविष्टो ह्यहर्न्निशम् ॥ ७९ ॥
Cette jeune fille—la plus éminente entre toutes les femmes—pleurait, accablée et troublée par le sommeil. Mais son père, anxieux de la donner en mariage, demeurait rongé d’inquiétude jour et nuit.
Verse 80
दीपच्छायाश्रिते तन्वि शयने सा व्यवस्थिता । अटमानेन पापेन दृष्टा सा रूपशालिनी ॥ ८० ॥
Ô frêle jeune fille, elle reposait sur un lit abrité par l’ombre de la lampe ; et ce pécheur vagabond l’aperçut, elle qui était parée de beauté.
Verse 81
दीपरत्नैः सुखचिते धारयंती च कंकणे । उभयोर्दश रत्नानि निष्के च दशपंच च ॥ ८१ ॥
Elle porte des bracelets, doux à l’âme, incrustés de gemmes éclatantes ; sur chacun des deux se trouvent dix pierres, et sur l’ornement du cou (niṣka) il y en a quinze.
Verse 82
सीमंते सप्त रत्नानि केयूरेऽष्टौ च पंच च । एवं रत्नाचितां बालां शातकुम्भसमप्रभाम् ॥ ८२ ॥
Sur la raie des cheveux (sīmanta) se trouvaient sept joyaux ; sur les bracelets de bras (keyūra) il y en avait huit et encore cinq. Ainsi la jeune fille, parée de gemmes, rayonnait comme l’or purifié.
Verse 83
जहार राजभवनात्तां तदा चारुहासिनीम् । वायुमार्गं समाश्रित्य क्षणात्प्राप्तः स्वमालयम् ॥ ८३ ॥
Alors il emporta du palais royal cette femme belle au sourire gracieux ; empruntant la voie du vent, il atteignit en un instant sa propre demeure.
Verse 84
तं पर्वतं स यत्रास्ते पतिर्मेशालमाश्रितः । तत्र तस्य गुहां दृष्ट्वा सुवर्णसदृशप्रभाम् ॥ ८४ ॥
Il se rendit à cette montagne où demeure le Seigneur, s’étant placé sous la protection de Meśāla ; et là il vit la caverne du Seigneur, rayonnant d’un éclat pareil à l’or.
Verse 85
तद्भयस्यासहा तत्र प्रविवेशास्य पश्यतः । अनेकैर्मणिविन्यासैः संयुक्तां चित्रमंदिराम् ॥ ८५ ॥
Ne pouvant supporter cette crainte, elle y entra—tandis qu’il la regardait—dans un palais merveilleux, orné de multiples agencements de joyaux.
Verse 86
नानाद्रव्यसमाकीर्णां शयनासनसंयुताम् । भोजनैः पानपात्रैश्च भक्ष्यभोज्यैरनेकधा ॥ ८६ ॥
Il était rempli de biens de toutes sortes, pourvu de lits et de sièges ; et l’on y trouvait en abondance des mets, des vases à boire, ainsi que maintes nourritures et aliments variés.
Verse 87
प्रविश्य तत्र शय्यायां मुमोचोत्पललोचनाम् । रुदतीमतिसंत्रस्तां पीनश्रोणिपयोधराम् ॥ ८७ ॥
Entrant là, il déposa sur le lit la femme aux yeux de lotus ; elle pleurait, saisie d’une extrême frayeur, aux hanches et à la poitrine opulentes.
Verse 88
तस्यास्तु रुदितं श्रुत्वा तस्य भार्या हि राक्षसी । आजगाम त्वरायुक्ता यत्रासौ राक्षसः स्थितः ॥ ८८ ॥
Entendant ses sanglots, la rākṣasī—son épouse—accourut en hâte vers l’endroit où demeurait ce rākṣasa.
Verse 89
तां दृष्ट्वा चारुसर्वांगीं तप्तकांचनसप्रभाम् । पप्रच्छ निजभर्तारं क्रुद्धा निर्भर्त्सती सती ॥ ८९ ॥
La voyant—belle en chacun de ses membres et rayonnante comme l’or chauffé—Satī, courroucée et pleine de reproches, questionna son propre époux.
Verse 90
किमर्थमाहृता चेयं जीवंत्यां मयि निर्घृणं । अन्यां समीहसे भार्यां नाहं भार्यां भवामि ते ॥ ९० ॥
« Ô sans pitié ! Pourquoi as-tu amené cette femme alors que je suis encore en vie ? Tu désires une autre épouse ; je ne serai plus ton épouse. »
Verse 91
एवं ब्रुवाणां तां भर्ता राक्षसीमसितेक्षणाम् । उवाच राक्षसो हर्षात्स्वां प्रियां चारुलोचनाम् ॥ ९१ ॥
Tandis qu’elle parlait ainsi, son époux—le rākṣasa—s’adressa avec joie à sa bien-aimée, la rākṣasī au regard sombre et aux beaux yeux.
Verse 92
त्वदर्थमाहृतं भक्ष्यं मया कोश्याः शुभानने । दैवोपपादितं द्वारि द्वितीयं मम तिष्ठति ॥ ९२ ॥
« Ô toi au visage gracieux, j’ai apporté pour toi cette nourriture depuis le cellier. Une autre part, accordée par l’ordonnance divine, se tient à ma porte. »
Verse 93
शालवृक्षाश्रितः शेते विप्रश्चैको वरानने । तमानय त्वरायुक्ता येनाहं भक्ष्यमाचरे ॥ ९३ ॥
Ô toi au visage gracieux, un brāhmane solitaire repose sous un arbre śāla. Va promptement le conduire ici, afin que je le prenne pour mon repas.
Verse 94
राक्षसस्य वचः श्रुत्वा कुमारी साब्रवीदिदम् । मिथ्या राक्षसि भर्ता ते भाषते त्वद्भयादयम् ॥ ९४ ॥
Entendant les paroles du rākṣasa, la jeune fille déclara : « Ô rākṣasī, ton époux ment ; il parle ainsi uniquement par crainte de toi. »
Verse 95
ज्ञात्वा त्वां जरयोपेतां विरूपामतिजिह्यगाम् । सुप्तां पितृगृहे रात्रौ मां समासाद्य कामतः ॥ ९५ ॥
Sachant que la vieillesse t’accablait, que tu étais défigurée et que ta langue pendait outre mesure, il vint à moi, la nuit, dans la maison de ton père, tandis que tu dormais, poussé par le désir.
Verse 96
अनूढां रुदतीं भद्रे भार्यार्थं समुपानयत् । इतीरितमुपाकर्ण्य वचनं राजकन्यया ॥ ९६ ॥
« Ô noble dame, amène ici cette jeune fille non encore mariée, qui pleure encore, afin qu’elle soit prise pour épouse. » Entendant ces paroles prononcées par la fille du roi, elle écouta avec attention.
Verse 97
क्रोधयुक्तातिमात्रं वै बभूव क्षिपती वचः । तस्याश्च रूपमालोक्य सत्यमेवावधारयत् ॥ ९७ ॥
Saisie d’une colère excessive, elle lança des paroles dures. Mais, en voyant sa forme, il se convainquit que c’était bien la vérité.
Verse 98
चिंतयामास चाप्येवं भार्यार्थे ह्याहृतेति च । अवश्यं मूर्घ्निं कीलं मे रोषयिष्यति राक्षसः ॥ ९८ ॥
Il réfléchit ainsi : «En vérité, elle a été enlevée à cause de mon épouse ; assurément ce rākṣasa, dans sa colère, enfoncera un clou dans ma tête.»
Verse 99
मास्म सीमंतिनी काचिद्भेवत्सा भुवनत्रये । या सापत्न्येन दुःखेन पीड्यमाना हि जीवति ॥ ९९ ॥
Puissent les trois mondes ne jamais connaître de femme, ayant encore un enfant vivant, contrainte de vivre tourmentée par la peine née d’une coépouse (rivalité conjugale).
Verse 100
सर्वेषामेव दुःखानां महच्चेदं न संशयः । सामान्यद्रव्यभोगादि निष्ठा चैवापरा भवेत् ॥ १०० ॥
Parmi toutes les souffrances, voici assurément une cause majeure—sans aucun doute : l’attachement à jouir des biens ordinaires et autres semblables ; et cette fixation devient encore une autre chaîne.
Verse 101
एवं सा बहु संचिंत्य भर्तारं वाक्यमब्रवीत् । मदीया मम भक्ष्यार्थँ त्वयानीता सुलोचना ॥ १०१ ॥
Après avoir longuement réfléchi, elle dit à son époux : «Cette femme aux beaux yeux est à moi ; tu l’as amenée pour être ma nourriture.»
Verse 102
तं विप्रमानयिष्यामि भक्ष्यार्थं तव सुव्रत । ततः स राक्षसः प्राह गच्छगच्छेति सत्वरम् ॥ १०२ ॥
«Je t’amènerai ce brāhmaṇa pour ta nourriture, ô toi aux vœux excellents.» Alors le rākṣasa dit : «Va, va vite !»
Verse 103
सृक्किणी स्रवतेऽत्यर्थं तस्य भक्षणकाम्यया । ततः सा राक्षसी घोरा श्रुत्वा पतिसमीरितम् ॥ १०३ ॥
Ses lèvres dégoulinaient abondamment du désir de le dévorer. Alors cette terrible rākṣasī, entendant les paroles de son mari, réagit en conséquence.
Verse 104
निर्जगाम दुरंताशा ददर्श द्विजसत्तमम् । रूपयौवनसंयुक्तं विद्यारत्नविभूषितम् ॥ १०४ ॥
Alors la femme aux désirs insatiables sortit et vit le meilleur des brahmanes, doté de beauté et de jeunesse, et orné du joyau de la connaissance.
Verse 105
तं दृष्ट्वा मायया भूत्वा सुंदरी षोडशाब्दिका । हृच्छयेन समाविष्टा तदंतिकमुपागमत् ॥ १०५ ॥
En le voyant, elle utilisa sa magie pour prendre la forme d'une belle jeune fille de seize ans et, submergée par la passion, s'approcha de lui.
Verse 106
अब्रवीत्सा पृथुश्रोणी तं विप्रं प्रीतिसंयुता । कस्त्वं कस्मादिहायतः किमर्थमिह तिष्ठसि ॥ १०६ ॥
Alors cette belle dame, remplie d'affection, dit au brahmane : "Qui es-tu ? D'où viens-tu ? Pourquoi restes-tu ici ?"
Verse 107
पृच्छामि पतिकामाहं राक्षसी हृच्छयातुरा । स्वभर्त्राहं परित्यक्ता त्वां पतिं कर्तुमागता ॥ १०७ ॥
Je te demande cela car je désire un mari. Je suis une rākṣasī tourmentée par l'amour. Abandonnée par mon propre mari, je suis venue faire de toi mon époux.
Verse 108
तच्छ्रुत्वा वचनं तस्या भर्ता मे भयसंयुतः । उवाच वचनं प्राज्ञो धैर्यमालंब्य तां शुभे ॥ १०८ ॥
Ayant entendu ses paroles, mon époux—bien que saisi de crainte—répondit; le sage, s’adossant au courage, s’adressa à elle : «Ô toi, l’auspicieuse».
Verse 109
रक्षोमानुषसंयोगः कथं राक्षसि संभवेत् । मानुषास्तु स्मृता भक्ष्या राक्षसानां न संशयः ॥ १०९ ॥
Ô rākṣasī, comment pourrait-il y avoir union entre un rākṣasa et une femme humaine ? Les humains sont tenus, de tradition, pour la nourriture des rākṣasas—sans aucun doute.
Verse 110
तच्छ्रुत्वा वचनं सा तु पुनस्तं प्राह सादरम् । असंभाव्यं च जगति संभवेद्दैवयोगतः ॥ ११० ॥
Entendant ces mots, elle lui parla de nouveau avec déférence : «Même ce qui paraît impossible en ce monde peut advenir par la conjonction du destin (daiva)».
Verse 111
पुराणे श्रूयते ह्येतद्भविष्यं भारते स्थितम् । हिडंबा राक्षसी विप्र भीमभार्या भविष्यति ॥ १११ ॥
Oui, dans les Purāṇa on entend ceci comme un événement à venir établi en Bhārata : ô brāhmane, la rākṣasī Hiḍambā deviendra l’épouse de Bhīma.
Verse 112
मानुषोत्पादितः पुत्रो भविष्यति घटोत्कचः । अवध्यः सर्वशस्त्राणां शक्त्या मृत्युमवाप्स्यति ॥ ११२ ॥
Le fils né d’une femme humaine portera le nom de Ghaṭotkaca. Il sera invulnérable à toutes les armes, et ne connaîtra la mort que par la Śakti, la lance divine.
Verse 113
तस्माद्विषादं मा विप्रकुरु त्वं दैवयोगतः । भार्या तवाहं संजाता दव हि बलवत्तरम् ॥ ११३ ॥
Par conséquent, ne cède pas au chagrin, ô Brâhmane ; cela est arrivé par la conjonction du destin. C'est par ce même sort que je suis devenue ton épouse, car le destin est en effet la force la plus puissante.
Verse 114
मर्त्यलोकं गते शक्त्रे वैरोचनिनिरीक्षणे । तदंतरं समासाद्य भर्ता मे घोरराक्षसः ॥ ११४ ॥
Lorsque Śakra (Indra) fut allé dans le monde des mortels pour observer Vairocanī, peu après, mon mari — un terrible Rākṣasa — survint près de moi.
Verse 115
तद्गृहाच्छक्तिमहरद्दीप्तामग्रिशिखामिव । सेयं समाश्रिता चात्र शालवृक्षे तु वासवी ॥ ११५ ॥
De cette maison, elle s'empara de la Puissance (Śakti), flamboyante comme une langue de feu ; et cette même Puissance a trouvé refuge ici, en ce lieu, sur un arbre Śāla — ô Vāsavī.
Verse 116
अहत्वैकं द्विजश्रेष्ठ नगच्छति पुरंदरम् । यद्वधाय प्रक्षिपेत्तां सोऽमरोऽपि विनश्यति ॥ ११६ ॥
Ô meilleur des brâhmanes, sans tuer ne serait-ce qu'un seul (de ces êtres), on n'atteint pas Purandara (Indra). Mais si quelqu'un rejette cet être pour qu'il soit tué, même celui-là — fût-il un dieu — périt.
Verse 117
साहमारुह्य शालाग्रं शक्तिमानीय भास्वराम् । त्वत्करे संप्रदास्यामि भर्तुर्निधनकाम्यया ॥ ११७ ॥
« Je monterai moi-même au sommet de la salle, je descendrai cette lance brillante et je la placerai dans ta main, désirant la mort de mon mari. »
Verse 118
यदि त्वमनया शक्त्या न हिंससि निशाचरम् । खादयिष्यति दुर्मेधास्त्वां च मां च न सशयः ॥ ११८ ॥
Si tu ne terrasses pas ce démon nocturne par ta puissance, ce méchant insensé nous dévorera tous les deux, cela ne fait aucun doute.
Verse 119
तव शत्रुर्महानेष ममापि च परंतप । येनाहृता कुमारीह भार्यार्थं मंदबुद्धिना ॥ ११९ ॥
Ô brûleur d'ennemis, cet homme est un grand adversaire, le tien comme le mien, car c'est cet esprit obtus qui a enlevé la jeune fille ici présente pour en faire son épouse.
Verse 120
सपत्नभावो जनितो मम भर्त्रा दुरात्मना । व्यापादितेऽस्मिन्नुभयोः क्रीडनं संभविष्यति ॥ १२० ॥
Mon méchant mari a suscité la rivalité entre les coépouses. Si cet homme est tué, elles auront toutes deux la liberté de se divertir et de vivre en paix.
Verse 121
यद्यन्यथा वदेर्वाक्यं त्वामहं रतिवर्द्धन । तदात्मकगृतपुण्यस्य न भवेयं हि भागिनी ॥ १२१ ॥
Ô Rativardhana, si je te parlais autrement, contrairement à ce que je ressens vraiment, je ne partagerais pas le mérite de cet acte sacré accompli avec une telle intention.
Verse 122
या गतिर्ब्रह्महत्यायां कुत्सिता प्राप्यते नरैः । तां गतिं हि प्रपद्येऽहं यद्येतदनृतं भवेत् ॥ १२२ ॥
Si mes paroles se révèlent fausses, puissé-je subir ce sort ignoble qui attend les hommes coupables du meurtre d'un brahmane.
Verse 123
मद्यं हि पिबतो ब्रह्मन् ब्राह्मणस्य दुरात्मनः । या गतिर्विहिता घोरा तां गतिं प्राप्नुयाम्यहम् ॥ १२३ ॥
Ô brahmane, puissé-je atteindre la destinée terrible prescrite au brahmane à l’âme mauvaise qui boit des liqueurs enivrantes.
Verse 124
गुरुदारप्रसक्तस्य जतोः पापनिषेविणः । या गतिस्तां द्विजश्रेष्ठ मिथ्या प्रोच्य समाप्नुयाम् ॥ १२४ ॥
Ô meilleur des deux-fois-nés, si j’ai parlé mensongèrement, puissé-je encourir ce même sort que celui qui s’attache à l’épouse du maître et s’adonne sans cesse au péché.
Verse 125
स्वर्णन्यासापहरणे मेदिनीहरणे च या । आत्मनो हनने या हि विहिता मुनिभिर्द्विज ॥ १२५ ॥
Ô deux-fois-né, la même expiation que les sages ont prescrite pour le vol d’or confié, pour l’usurpation de terres et, en vérité, pour le meurtre de soi-même, doit être appliquée.
Verse 126
गतिस्तामनुगच्छामि यद्येतदनृतं वदे । पंचम्यां च तथाष्टम्यां यत्पापं मांसभक्षणे ॥ १२६ ॥
Puissé-je connaître ce même sort si je dis cela faussement : le péché d’avoir mangé de la viande au jour de Pañcamī et pareillement à celui d’Aṣṭamī.
Verse 127
स्त्रीसंगमे तरुच्छेदे यत्पापं शशिनः क्षये । यदुच्छिष्टे घृतं भोक्तुर्मैथुनेन दिवा च यत् ॥ १२७ ॥
Quel que soit le péché encouru par l’union avec une femme (en temps impropre), par l’abattage d’un arbre, par l’acte commis au déclin de la lune, par le fait de manger du ghee restant d’autrui, et par l’union charnelle en plein jour — tout cela est évoqué comme un démérite comparable.
Verse 128
वैश्वदेवमकर्तुश्च गृहिणो हि द्विजस्य यत् । भिक्षामदातुर्भिक्षुभ्यो विधवाया द्विभोजनात् ॥ १२८ ॥
Pour le maître de maison deux fois né, ne pas accomplir l’offrande de Vaiśvadeva, refuser l’aumône aux mendiants, et, pour la veuve, manger deux fois : tout cela est déclaré blâmable.
Verse 129
तैलं भोक्तुश्च संक्रांतौ गोभिस्तीर्थं च गच्छतः । तथा मृदमनुद्धृत्य स्नातुः परजलाशये ॥ १२९ ॥
Celui qui consomme de l’huile au jour de Saṅkrānti, celui qui se rend à un tīrtha accompagné de vaches, et celui qui se baigne dans l’étang d’autrui sans permission ni terre de purification préalable : ces actes sont tenus pour impropres et entachés de faute rituelle.
Verse 130
निषिद्धवृक्षजनितं दंतकाष्ठं च खादतः । गामसेवयतो बद्ध्वा पाखंडपथगामिनः ॥ १३० ॥
Ceux qui mâchent le bâtonnet dentaire (dantakāṣṭha) issu d’un arbre interdit, et ceux qui violent le dharma en s’unissant à une vache, doivent être liés et tenus pour des adeptes de voies hérétiques et trompeuses (pākhaṇḍa).
Verse 131
पितृदेवार्चनं कर्तुः काष्ठग्रावस्थितस्य यत् । गोहीनां महिषीं धर्तुर्भिन्नकांस्ये च भुंजतः ॥ १३१ ॥
Le culte rendu aux Pitṛs et aux Devas par celui qui se tient sur du bois ou de la pierre au moment du rite, par celui qui garde une bufflonne là où il n’y a pas de vaches, et par celui qui mange dans un vase de bronze fendu—est déclaré impropre ou sans fruit.
Verse 132
अधौतभिन्नपारक्यवस्त्रसंवीतकर्मिणः । नग्रस्त्रीप्रेक्षणं कर्तुरभक्ष्यस्य च भोजिनः ॥ १३२ ॥
Celui qui accomplit les rites vêtu d’habits non lavés, déchirés ou appartenant à autrui ; celui qui regarde une femme nue ; celui qui fait ce qui ne doit pas être fait ; et celui qui mange ce qui est interdit—tous sont comptés parmi les transgresseurs impurs dans la conduite rituelle.
Verse 133
कथायां श्रीहरेर्विघ्नं कर्तुर्यत्पातकं द्विज । तेन पापेन लिप्येऽहं यदि वच्मि तवानृतम् ॥ १३३ ॥
Ô deux-fois-né, le péché qui s’attache à celui qui fait obstacle au récit sacré de Śrī Hari—par ce même péché je serais souillée, si je te disais le moindre mensonge.
Verse 134
उक्तान्येतानि पापानि यान्यनुक्तान्यपि द्विज । सर्वेषां भागिनी चाहं यद्येतदनृतं वदे ॥ १३४ ॥
Ô deux-fois-né, ces péchés ont été énoncés, et même ceux qui ne l’ont pas été. Si mes paroles sont mensongères, que je devienne moi aussi participante à tous ces péchés.
Verse 135
एवं संबोधितो देवि भर्ता मे पापया तया । तथेति निश्चयं चक्रे भवितव्येन मोहितः ॥ १३५ ॥
Ô Déesse, ainsi apostrophé par cette femme pécheresse, mon époux—abusé par la force de ce qui devait advenir—prit sa résolution en disant : « Qu’il en soit ainsi ».
Verse 136
निर्द्रव्यो व्ययसनासक्तो मद्वाक्यकलुषीकृतः । उवाच राक्षसीं वाक्यं सर्वंसिद्धिप्रदायकम् ॥ १३६ ॥
Sans richesse, adonné au malheur et au vice, et souillé par mes paroles, il adressa à la rākṣasī une formule réputée accorder toute réussite.
Verse 137
शीघ्रमानय तां शक्तिं करोमि वचनं तव । सर्वमेतत्प्रदेयं हि त्वया मे राक्षसे हते ॥ १३७ ॥
« Apporte vite cette śakti, l’arme de puissance divine. J’exécuterai ton ordre. En vérité, tout cela doit m’être accordé—car par toi mon démon a été terrassé ».
Verse 138
द्रव्याशया प्रविष्टोऽहं सागरं तिमिसंकुलम् । तच्छ्रुत्वा राक्षसी शक्तिं समानीय नगस्थिताम् ॥ १३८ ॥
Poussé par le désir des richesses, j’entrai dans l’océan, tout rempli de ténèbres. L’ayant appris, elle fit venir une puissance semblable à une rākṣasī, demeurant sur la montagne.
Verse 139
ददौ मद्भर्तृसिद्ध्यर्थं विमुंचंतीं महार्चिषम् । एतस्मिन्नेव काले तु राक्षसः काममोहितः ॥ १३९ ॥
Elle offrit cette grande offrande rayonnante, la laissant se déployer pour l’accomplissement et la réussite du dessein de son époux. À cet instant même, un rākṣasa, égaré par le désir, s’approcha et agit.
Verse 140
गमनायोद्यतः कन्यां सा भीता वाक्यमब्रवीत् । कुमारीसेवने रक्षो महापापं विधीयते ॥ १४० ॥
Comme il se préparait à aller vers la jeune fille, elle, effrayée, prononça ces mots : « Ô rākṣasa, violer une vierge fait naître un grand péché. »
Verse 141
छलेनाहं हृता काश्याः सुप्ता पितृगृहात्वया । तव दोषो न चेहास्ति भवितव्यं ममेदृशम् ॥ १४१ ॥
Par ruse, tu m’as enlevée de Kāśī, tandis que je dormais, hors de la maison de mon père. Pourtant, ici, il n’y a pas de faute de ta part : tel devait être mon destin.
Verse 142
गुहामध्यगतायास्तुको मे त्राता भविष्यति । विधियोगाद्भवेद्भर्ता विधियोगाद्भवेत्प्रिया ॥ १४२ ॥
Quand je suis prise au milieu d’une caverne, qui sera mon protecteur ? Par la puissance ordonnatrice du destin, on obtient un époux, et par ce même destin, on obtient aussi un bien-aimé.
Verse 143
भवेद्विधिवशाद्विद्या गृहं सौख्यं धनं कुलम् । विधिना प्रेर्यमाणस्तु जनः सर्वत्र गच्छति ॥ १४३ ॥
Par la puissance du destin (vidhi), on obtient le savoir, la demeure, la félicité, la richesse et la lignée. En vérité, l’homme—poussé par ce même destin—va et chemine partout selon lui.
Verse 144
अवश्यं भविता भर्ता त्वमेव रजनीचर । विधइना विहिते मार्गे किं करिष्यति पंडितः ॥ १४४ ॥
Assurément, toi seul deviendras l’époux, ô rôdeur de la nuit. Quand la voie est prescrite par le destin, que peut faire même un sage ?
Verse 145
तस्मादानयत विप्रं शालवृक्षाश्रित त्विह । घृतं जलं कुशानग्निं विवाहं विधिना कुरु ॥ १४५ ॥
Ainsi, amène ici le brāhmaṇa qui demeure près de l’arbre śāla. Apporte le ghee, l’eau, l’herbe kuśa et le feu sacré, puis accomplis le mariage selon le rite prescrit.
Verse 146
विनापि दर्भतोयाग्नीन्न्यथोक्तविधिमतरा । ब्राह्मणस्यैव वाक्येन विवाहः सफलो भवेत् ॥ १४६ ॥
Même sans l’herbe darbha (kuśa), l’eau et le feu rituel—et quand bien même la procédure prescrite serait incomplète—le mariage peut réussir par la seule parole d’autorité d’un brāhmaṇa.
Verse 147
न हतो यदि विप्रस्तु भार्यया तव राक्षस । वृत्ते होमस्य कार्ये तु तं भवान् भक्षयिष्यति ॥ १४७ ॥
« Ô Rākṣasa, si ce brāhmaṇa n’a pas été tué par ton épouse, alors, lorsque viendra le moment du rite de homa, c’est toi-même qui le dévoreras. »
Verse 148
एवमुक्ते तु वचने तया वै राजकन्यया । विश्वस्तमानसो दर्पान्निर्जगाम स राक्षसः ॥ १४८ ॥
Quand la princesse eut prononcé ces paroles, le rākṣasa—l’esprit rasséréné, mais encore poussé par l’orgueil—sortit et s’en alla.
Verse 149
सत्वरं हृच्छयाविष्टस्तमानेतुं बहिः स्थितः ॥ १४९ ॥
Accablé par la douleur du cœur, il se hâta de sortir et demeura là, debout, avec l’intention de le faire entrer.
Verse 150
तस्य निर्गच्छतो देवि क्षुतमासीत्स्वयं किल । सव्यं चाप्यस्फुरन्नेत्रं स्ववस्त्रं स्खलितं तथा ॥ १५० ॥
Ô Déesse, tandis qu’il s’apprêtait à partir, on dit qu’il éternua de lui-même ; son œil gauche se mit aussi à tressaillir, et même son vêtement glissa : tels furent les présages.
Verse 151
अनाहृत्य तु तत्सर्वं निर्गतोऽसौ दरीमुखात् । बिभ्राणां मानुषं रूपं स्वामपश्यन्नितंबिनीम् ॥ १५१ ॥
Mais sans rien emporter de tout cela, il sortit de l’entrée de la caverne ; puis, prenant une forme humaine, il vit sa propre épouse, la femme aux hanches fines.
Verse 152
घटयंतीं तु संबंधं भार्याभर्तृसमुद्भवम् । परित्यजामि त्वां पापं राक्षसं क्रूरकर्मिणम् ॥ १५२ ॥
Toi qui veux contraindre le lien né de l’épouse et de l’époux, je te renie. Ô pécheur, rākṣasa aux actes cruels !
Verse 153
मानुषीप्रमदासक्तं मच्छरीरस्य दूषकम् । तच्छ्रुत्वा दारुणं वाक्यं भार्यया समुदीरितम् । ईर्ष्याकोपसमायुक्तस्त्वभ्यधावन्निशाचरः ॥ १५३ ॥
Entendant son épouse proférer ces paroles cruelles — «Tu t’es attaché à une femme humaine et tu as souillé mon corps» —, le rôdeur de la nuit, saisi de jalousie et de colère, se précipita en avant.
Verse 154
उत्क्षिप्य बाहू प्रविदार्य वक्त्रं संप्रस्थितो भक्षयितुं स चोभौ । कालेन वेगात्पवनो यथैव समुच्चरन्वाक्यमनर्थयुक्तम् ॥ १५४ ॥
Levant les bras et béant la bouche, il s’élança pour les dévorer tous deux, proférant des paroles insensées — tel un vent poussé par l’élan du Temps.
Verse 155
इति श्रीबृहन्नारदीयपुराणोत्तरभागे मोहिनीचरिते काष्ठीलोपाख्यानं नाम सप्तविंशोऽध्यायः ॥ २७ ॥
Ainsi s’achève le vingt-septième chapitre, intitulé «Récit de Kāṣṭhīla», dans l’épisode de Mohinī, au sein de l’Uttara-bhāga du vénérable Bṛhannāradīya Purāṇa.
Sandhyāvalī frames Ekādaśī as Hari’s own sacred day where eating becomes a dharma-violation that undermines vrata-kalpa, royal conduct, and satya; she therefore redirects Mohinī toward alternative boons so the king’s vow remains intact.
It operates as an upākhyāna (embedded exemplum) that concretizes karmaphala: domestic ethical failures—especially withholding support for a husband’s welfare and acting from pride/greed—are shown to generate prolonged suffering across hells and rebirths, reinforcing the chapter’s vrata-and-satya ethic.
Mohinī asserts that horoscope/planets are secondary to the bhāva (state of mind) at conception; the child is born bearing that disposition, which then shapes character traits like generosity, modesty, affection, and dharma-orientation.