
Kapardeśvara at Piśācamocana — Liberation of a Piśāca and the Brahmapāra Hymn
Dans la continuité de la clôture du chapitre précédent, Sūta poursuit le fil du pèlerinage : les sages, après avoir honoré leur maître, vont contempler le liṅga impérissable Kapardeśvara, Śiva « Śūlin », au gué nommé Piśācamocana. Après le bain rituel et les libations offertes aux Pitṛ (ancêtres), ils sont témoins d’un événement à la fois funeste et révélateur : un tigre tue une biche près du sanctuaire, puis surgit une manifestation céleste flamboyante, accompagnée d’assistants divins et d’une pluie de fleurs—signe de la puissance exceptionnelle du lieu. Émerveillés, Jaimini et les ṛṣi prient Acyuta/Vyāsa d’exposer la māhātmya de Kapardeśvara. L’enseignement passe des fruits du tīrtha—destruction des péchés, levée des obstacles, obtention de siddhi yogiques en six mois—à un exemple : l’ascète Śaṅkukarṇa rencontre un piśāca affamé, qui avoue avoir négligé culte et charité bien qu’il eût jadis vu Viśveśvara à Vārāṇasī. Guidé à se baigner et à se souvenir de Kapardeśvara, le piśāca entre en samādhi, se transfigure en état divin lumineux et atteint un mandala « formé de Veda » où Rudra resplendit. Śaṅkukarṇa prononce alors le stotra vedāntique sublime, le Brahmapāra, jusqu’à la manifestation du liṅga non duel comme pure connaissance et béatitude ; puis il s’y dissout. Le chapitre s’achève sur la promesse du mérite de l’écoute/recitation quotidienne et sur la résolution des sages de demeurer pour adorer, annonçant la suite de l’instruction centrée sur les tīrtha.
Verse 1
इति श्रीकूर्मपुराणे षट्साहस्त्र्यां संहितायां पूर्वविभागेत्रिंशो ऽध्यायः सूत उवाच समाभाष्य मुनीन् धीमान् देवदेवस्य शूलिनः / जगाम लिङ्गं तद् द्रष्टुं कपर्देश्वरमव्ययम्
Ainsi, dans le Śrī Kūrma Purāṇa, au sein du recueil de six mille vers, dans la Partie antérieure, s’achève le trentième chapitre. Sūta dit : Après avoir salué avec respect les munis, le sage se mit en route pour contempler ce Liṅga de Śūlin—le Dieu des dieux—Kapardeśvara, l’Immuable.
Verse 2
स्नात्वा तत्र विधानेन तर्पयित्वा पितॄन् द्विजाः / पिशाचमोचने तीर्थे पूजयामास शूलिनम्
Après s’être baignés selon le rite prescrit et avoir offert le tarpaṇa aux Pitṛ, les dvija (deux-fois-nés) adorèrent Śūlin—Śiva, porteur du trident—au tīrtha nommé Piśācamocana, «Délivrance des Piśāca».
Verse 3
तत्राश्चर्यमपश्यंस्ते मुनयो गुरुणा सह / मेनिरे क्षेत्रमाहात्म्यं प्रणेमुर्गिरिशं हरम्
Là, ces sages, avec leur maître, virent un prodige étonnant. Reconnaissant la grandeur de ce lieu sacré, ils se prosternèrent avec révérence devant Girīśa, Hara (le Seigneur Śiva).
Verse 4
कश्चिदभ्याजगामेदं शार्दूलो घोररूपधृक् / मृगीमेकां भक्षयितुं कपर्देश्वरमुत्तमम्
Alors, un tigre à l’aspect terrifiant s’approcha de ce lieu suprême de Kapardeśvara, avec l’intention de dévorer une biche.
Verse 5
तत्र सा भीतहृदया कृत्वा कृत्वा प्रदक्षिणम् / धावमाना सुसंभ्रान्ता व्याघ्रस्य वशमागता
Là, le cœur saisi d’effroi, elle accomplit encore et encore la pradakṣiṇa (circumambulation) ; puis, courant dans une confusion extrême, elle tomba sous l’emprise du tigre.
Verse 6
तां विदार्य नखैस्तीक्ष्णैः शार्दूलः सुमहाबलः / जगाम चान्यं विजनं देशं दृष्ट्वा मुनीश्वरान्
L’ayant déchirée de ses griffes acérées, le tigre d’une force immense, en apercevant les seigneurs des sages (munis), s’en alla vers une autre contrée déserte.
Verse 7
मृतमात्रा च सा बाला कपर्देशाग्रतो मृगी / अदृश्यत महाज्वाला व्योम्नि सूर्यसमप्रभा
Et la jeune biche, comme frappée de mort, s’effondra juste devant Kapardeśa. Alors, dans le ciel, apparut une vaste flamme, éclatante comme le soleil.
Verse 8
त्रिनेत्रा नीलकण्ठा च शशाङ्काङ्कितमूर्धजा / वृषाधिरूढा पुरुषैस्तादृशैरेव संवृता
Elle est aux trois yeux, à la gorge bleue (Nīlakaṇṭha), portant la lune en emblème sur le sommet de sa tête ; montée sur un taureau, elle est entourée d’assistants à l’aspect divin semblable.
Verse 9
पुष्पवृष्टिं विमुञ्चिन्ति खेचरास्तस्य मूर्धनि / गणेश्वरः स्वयं भूत्वा न दृष्टस्तत्क्षणात् ततः
Les êtres célestes parcourant le ciel répandirent une pluie de fleurs sur sa tête. Puis Gaṇeśvara, s’étant manifesté en personne, ne fut plus vu dès cet instant même.
Verse 10
दृष्ट्वैतदाश्चर्यवरं जैमिनिप्रमुखा द्विजाः / कपर्देश्वरमाहात्म्यं पप्रच्छुर्गुरुमच्युतम्
Ayant contemplé ce prodige suprême, les sages deux-fois-nés, conduits par Jaimini, interrogèrent leur maître Acyuta sur la grandeur sacrée (māhātmya) de Kapardeśvara.
Verse 11
तेषां प्रोवाच भगवान् देवाग्रे चोपविश्य सः / कपर्देशस्य माहात्म्यं प्रणम्य वृषभध्वजम्
Alors le Seigneur Bienheureux, assis en présence des dieux, leur adressa la parole et proclama la grandeur de Kapardeśa, après s’être incliné devant le Seigneur au drapeau du Taureau (Śiva).
Verse 12
इदं देवस्य तल्लिङ्गं कपर्दोश्वरमुत्तमम् / स्मृत्वैवाशेषपापौघं क्षिप्रमस्य विमुञ्चति
Voici le liṅga sacré du Seigneur — Kapardośvara, le Suprême. Par le seul souvenir de lui, on est promptement délivré de l’entière multitude des péchés.
Verse 13
कामक्रोधादयो दोषा वाराणसीनिवासिनाम् / विघ्नाः सर्वे विनश्यन्ति कपर्देश्वरपूजनात्
Pour les habitants de Vārāṇasī, les fautes telles que le désir et la colère — et tous les obstacles — sont détruits par le culte de Kapardeśvara (Śiva).
Verse 14
तस्मात् सदैव द्रष्टव्यं कपर्देश्वरमुत्तमम् / पूजितव्यं प्रयत्नेन स्तोतव्यं वैदिकैः स्तवैः
C’est pourquoi Kapardeśvara, le Suprême, doit être sans cesse recherché pour le darśana ; il doit être adoré avec effort sincère et loué par des hymnes védiques.
Verse 15
ध्यायतामत्र नियतं योगिनां शान्तचेतसाम् / जायते योगसंसिद्धिः सा षण्मासे न संशयः
Pour les yogins au mental paisible et maîtrisé, s’ils méditent ici avec une discipline ferme, l’accomplissement du yoga naît—en six mois, sans aucun doute.
Verse 16
ब्रह्महत्यादयः पापा विनश्यन्त्यस्य पूजनात् / पिशाचमोचने कुण्डे स्नातस्यात्र समीपतः
Par son culte, les péchés—à commencer par le meurtre d’un brahmane—sont anéantis, surtout pour celui qui s’est baigné dans le bassin de Piśācamocana et demeure tout près, dans ce saint périmètre.
Verse 17
अस्मिन् क्षेत्रे पुरा विप्रास्तपस्वी शंसितव्रतः / शङ्कुकर्ण इति ख्यातः पूजयामास शङ्करम् / जजाप रुद्रमनिशं प्रणवं ब्रह्मरूपिणम्
Dans ce saint territoire, jadis, un brahmane ascète, renommé pour ses vœux parfaitement observés et connu sous le nom de Śaṅkukarṇa, rendit un culte à Śaṅkara. Sans relâche, il récitait le mantra de Rudra—le Pranava (Oṃ), forme même de Brahman.
Verse 18
पुष्पधूपादिभिः स्तोत्रैर्नमस्कारैः प्रदक्षिणैः / उवास तत्र योगात्मा कृत्वा दीक्षां तु नैष्ठिकीम
Avec des offrandes de fleurs, d’encens et autres—ainsi que des hymnes, des prosternations, des salutations et des circumambulations—celui dont l’âme était yoga demeura là, après avoir reçu la dīkṣā d’initiation ferme (naiṣṭhikī).
Verse 19
कदाचिदागतं प्रेतं पश्यति स्म क्षुधान्वितम् / अस्थिचर्मपिनद्धाङ्गं निः श्वसन्तं मुहुर्मुहुः
Un jour, il vit venir là un preta, tourmenté par la faim—les membres à peine tenus par l’os et la peau—haletant, encore et encore.
Verse 20
तं दृष्ट्वा स मुनिश्रेष्ठः कृपया परया युतः / प्रोवाच को भवान् कस्माद् देशाद् देशमिमंश्रितः
L’ayant vu, le plus éminent des sages—rempli de la compassion suprême—dit : «Qui es-tu ? De quelle contrée viens-tu, et pourquoi as-tu pris refuge en ce pays ?»
Verse 21
तस्मै पिशाचः क्षुधया पीड्यमानो ऽब्रवीद् वचः / पूर्वजन्मन्यहं विप्रो धनधान्यसमन्वितः / पुत्रपौत्रादिभिर्युक्तः कुटुम्बभरणोत्सुकः
Alors le piśāca, tourmenté par la faim, lui dit : «Dans une existence antérieure, j’étais un brāhmaṇa, pourvu de richesses et de grains, entouré de fils, de petits-fils et des miens, soucieux de faire vivre mon foyer.»
Verse 22
न पूजिता मया देवा गावो ऽप्यतिथयस्तथा / न कदाचित् कृतं पुण्यमल्पं वा स्वल्पमेव वा
«Je n’ai pas adoré les dieux ; je n’ai pas non plus honoré les vaches ni les hôtes. Jamais je n’ai accompli le moindre acte méritoire—ni grand, ni même le plus infime.»
Verse 23
एकदा भगवान् देवो गोवृषेश्वरवाहनः / विश्वेश्वरो वाराणस्यां दृष्टः स्पृष्टे नमस्कृतः
«Une fois, le Seigneur Bienheureux—le Dieu qui a pour monture le taureau, Seigneur du taureau—Viśveśvara, fut aperçu à Vārāṇasī ; l’ayant vu, touché, je me prosternai avec vénération.»
Verse 24
तदाचिरेण कालेन पञ्चत्वमहमागतः / न दृष्टं नन्मया घोरं यमस्य वदनं मुने
«Peu après, j’atteignis l’état de “retour aux cinq éléments”, c’est-à-dire la mort. Pourtant, ô sage, je ne vis pas le visage terrible de Yama.»
Verse 25
ईदृशीं योनिमापन्नः पैशाचीं क्षुधयान्वितः / पिपासयाधुनाक्रान्तो न जानामि हिताहितम्
Étant tombé dans une telle matrice—cet état de piśāca—tourmenté par la faim et maintenant accablé par la soif, je ne discerne plus ce qui est salutaire et ce qui est nuisible.
Verse 26
यदि कञ्चित् समुद्धर्तुमुपायं पश्यसि प्रभो / कुरुष्व तं नमस्तुभ्यं त्वामहं शरणं गतः
Ô Seigneur, si Tu vois quelque moyen de me tirer de cette détresse, accomplis-le. Hommage à Toi : en Toi seul j’ai pris refuge.
Verse 27
इत्युक्तः शङ्कुकर्णो ऽथ पिशाचमिदमब्रवीत् / त्वादृशो न हि लोके ऽस्मिन् विद्यते पुण्यकृत्तमः
Ainsi interpellé, Śaṅkukarṇa dit alors au piśāca : «En ce monde, nul n’est comme toi ; nul n’excelle davantage dans l’accomplissement des actes méritoires.»
Verse 28
यत् त्वया भगवान् पूर्वं दृष्टो विश्वेश्वरः शिवः / संस्पृष्टो वन्दितो भूयः को ऽन्यस्त्वत्सदृशो भुवि
Puisque tu as jadis contemplé le Bienheureux Śiva, Viśveśvara, Seigneur de l’univers, et que tu L’as de nouveau touché et adoré, qui donc sur terre t’égale ?
Verse 29
तेन कर्मविपाकेन देशमेतं समागतः / स्नानं कुरुष्व शीघ्रं त्वमस्मिन् कुण्डे समाहितः / येनेमां कुत्सितां योनिं क्षिप्रमेव प्रहास्यसि
Par la maturation de ce karma, tu es parvenu en ce lieu même. Aussi, l’esprit recueilli, accomplis vite un bain purificateur dans ce bassin sacré ; ainsi tu délaisseras promptement cette naissance vile.
Verse 30
स एवमुक्तो मुनिना पिशाचो दयालुना देववरं त्रिनेत्रम् / स्मृत्वा कपर्देश्वरमीशितारं चक्रे समाधाय मनो ऽवगाहम्
Ainsi instruit par le sage plein de compassion, le piśāca—se souvenant de Kapardeśvara, l’Īśvara suprême, le Trois‑Yeux, le plus excellent des dieux—rassembla son esprit en samādhi et s’immergea dans une profonde absorption méditative.
Verse 31
तदावगाढो मुनिसंनिधाने ममार दिव्याभरणोपपन्नः / अदृश्यतार्कप्रतिमे विमाने शशाङ्कचिह्नाङ्कितचारुमौलिः
Alors, sous les yeux mêmes des sages, il entra en cet état ; et apparut un Être rayonnant, paré d’ornements divins, siégeant dans un vimāna céleste comparable aux astres invisibles, la belle couronne marquée de l’emblème de la lune.
Verse 32
विभाति रुद्रैरभितो दिवस्थैः समावृतो योगिभैरप्रमेयैः / सबालखिल्यादिभिरेष देवो यथोदये भानुरशेषदेवः
Cette Divinité resplendit, entourée de toutes parts par les Rudra qui demeurent au ciel, et ceinte d’innombrables yogin—avec les sages Bālakhilya et d’autres—comme, au lever du jour, le Soleil paraît éclatant au milieu de tous les dieux.
Verse 33
स्तुवन्ति सिद्धा दिवि देवसङ्घा नृत्यन्ति दिव्याप्सरसो ऽभिरामाः / मुञ्चन्ति वृष्टिं कुसुमाम्बुमिश्रां गन्धर्वविद्याधरकिंनराद्याः
Dans le ciel, les Siddha accomplis et les cohortes de dieux chantent des louanges ; les gracieuses Apsaras célestes dansent. Gandharva, Vidyādhara, Kinnara et les autres font pleuvoir une averse mêlée de fleurs et d’eau.
Verse 34
संस्तूयमानो ऽथ मुनीन्द्रसङ्घै- रवाप्य बोधं भगवात्प्रसादात् / समाविशन्मण्डलमेतदग्र्यं त्रयीमयं यत्र विभाति रुद्रः
Alors, loué par l’assemblée des grands sages et ayant obtenu l’éveil par la grâce du Bhagavān, il entra dans ce mandala suprême—tissé de la Triple Veda—où Rudra resplendit en gloire manifeste.
Verse 35
दृष्ट्वा विमुक्तं स पिशाचभूतं मुनिः प्रहृष्टो मनसा महेशम् / विचिन्त्य रुद्रं कविमेकमग्निं प्रणम्य तुष्टाव कपर्दिनं तम्
Voyant que l’être tourmenté par l’état de piśāca avait été délivré, le sage se réjouit au-dedans. Méditant Maheśa—Rudra, le voyant-poète, l’Unique, le Seigneur semblable au feu—il se prosterna et loua ce Kapardin, Śiva aux cheveux nattés.
Verse 36
शङ्कुकर्ण उवाच कपर्दिनं त्वां परतः परस्ताद् गोप्तारमेकं पुरुषं पुराणम् / व्रजामि योगेश्वरमीशितार- मादित्यमग्निं कपिलाधिरूढम्
Śaṅkukarṇa dit : En Toi je prends refuge, ô Kapardin—Suprême au-delà du suprême—unique Protecteur, Personne antique. Je m’approche de Toi comme Seigneur du Yoga, Souverain Maître; comme le Soleil et comme le Feu; et comme Celui qui siège sur Kapila.
Verse 37
त्वां ब्रह्मपारं हृदि सन्निविष्टं हिरण्मयं योगिनमादिमन्तम् / व्रजामि रुद्रं शरणं दिवस्थं महामुनिं ब्रह्ममयं पवित्रम्
Je prends refuge en Toi—Rudra—Brahman transcendant, établi dans le cœur; Yogin d’or, primordial. Je cherche abri auprès de ce Grand Sage demeurant au ciel, tout pénétré de Brahman, le Très Purificateur.
Verse 38
सहस्त्रपादाक्षिशिरो ऽभियुक्तं सहस्त्रबाहुं नमसः परस्तात् / त्वां ब्रहामपारं प्रणमामि शंभुं हिरण्यगर्भाधिपतिं त्रिनेत्रम्
Je me prosterne devant Toi, ô Śambhu—pourvu de mille pieds, yeux et têtes, et de mille bras—au-delà de toute salutation. Je T’adore, Brahman suprême et sans limite, Seigneur de Hiraṇyagarbha (le sein cosmique), Toi le Trois-Yeux.
Verse 39
यतः प्रसूतिर्जगतो विनाशो येनावृतं सर्वमिदं शिवेन / तं ब्रह्मपारं भगवन्तमीशं प्रणम्य नित्यं शरणं प्रपद्ये
De Toi procèdent la manifestation et la dissolution du monde; par Toi—Śiva—tout cet univers est pénétré. Devant ce Seigneur, Bhagavān Īśa, au-delà de la rive ultime de Brahman, je me prosterne sans cesse et prends refuge à jamais.
Verse 40
अलिङ्गमालोकविहीनरूपं स्वयंप्रभं चित्पतिमेकरुद्रम् / तं ब्रह्मपारं परमेश्वरं त्वां नमस्करिष्ये न यतो ऽन्यदस्ति
Je me prosterne devant Toi — l’Insigné, dont la forme est au-delà de toute lumière des sens; Toi qui resplendis par Toi-même, Seigneur de la Conscience, l’unique Rudra. Tu es le Souverain suprême, l’autre rive de Brahman. Je Te vénérerai, car hors de Toi il n’est rien.
Verse 41
यं योगिनस्त्यक्तसबीजयोगा लब्ध्वा समाधिं परमार्थभूताः / पश्यन्ति देवं प्रणतो ऽस्मि नित्यं तं ब्रह्मपारं भवतः स्वरूपम्
Je me prosterne sans cesse devant ce Seigneur divin — Ta propre forme — qui dépasse même la rive la plus lointaine de Brahman; Celui que les yogins, ayant renoncé jusqu’au yoga « avec semence » (soutenu par un objet) et atteint le samādhi, contemplent comme la Réalité suprême elle-même.
Verse 42
न यत्र नामादिविशेषकॢप्ति- र् न संदृशे तिष्ठति यत्स्वरूपम् / तं ब्रह्मपारं प्रणतो ऽस्मि नित्यं स्वयंभुवं त्वां शरणं प्रपद्ये
Je me prosterne à jamais devant ce Brahman suprême — au-delà de toute limite — en qui ne peut naître aucune construction de distinctions telles que le nom et le reste, et dont l’essence ne se saisit pas par la perception ordinaire. Ô Seigneur Né-de-Lui-même, en Toi seul je prends refuge.
Verse 43
यद् वेदवादाभिरता विदेहं सब्रह्मविज्ञानमभेदमेकम् / पश्यन्त्यनेकं भवतः स्वरूपं सब्रह्मपारं प्रणतो ऽस्मि नित्यम्
Je me prosterne sans cesse devant Toi — l’Unique Réalité, indivisible, sans corps, identique à la connaissance de Brahman — que ceux qui se dévouent aux enseignements védiques contemplent comme multiple en formes : Toi qui transcendes même Brahmā et tout ce qu’on nomme « le domaine de Brahman ».
Verse 44
यतः प्रधानं पुरुषः पुराणो विवर्तते यं प्रणमन्ति देवाः / नमामि तं ज्योतिषि संनिविष्टं कालं बृहन्तं भवतः स्वरूपम्
De Toi se déploient Pradhāna (la Nature primordiale) et l’antique Puruṣa (la Personne cosmique) ; devant Toi se prosternent les dieux. Je salue ce vaste Kāla, le Temps, établi dans la Lumière suprême, qui est Ta propre forme.
Verse 45
व्रजामि नित्यं शरणं गुहेशं स्थाणुं प्रपद्ये गिरिशं पुरारिम् / शिवं प्रपद्ये हरमिन्दुमौलिं पिनाकिनं त्वां शरणं व्रजामि
Sans cesse je vais chercher refuge en Guheśa, Seigneur du Mystère; je prends asile en Sthāṇu, l’Immuable—Giriśa, Maître des montagnes, ennemi des Trois Cités. Je me réfugie en Śiva, en Hara au croissant de lune pour diadème; ô Pinākin, porteur de l’arc Pināka, vers Toi je viens en refuge.
Verse 46
स्तुत्वैवं शङ्कुकर्णो ऽसौ भगवन्तं कपर्दिनम् / पपात दण्डवद् भूमौ प्रोच्चरन् प्रणवं परम्
L’ayant ainsi loué, Śaṅkukarṇa célébra le Bienheureux Kapardin (Śiva), puis tomba à terre tel un bâton, en prosternation complète, en proférant à haute voix le Praṇava suprême : « Oṁ ».
Verse 47
तत्क्षणात् परमं लिङ्गं प्रादुर्भूतं शिवात्मकम् / ज्ञानमानन्दमद्वैतं कोटिकालाग्निसन्निभम्
À l’instant même se manifesta le Liṅga suprême—de l’essence même de Śiva—non-duel, de nature de connaissance pure et de béatitude, rayonnant tel le feu d’innombrables dissolutions cosmiques.
Verse 48
शङ्कुकर्णो ऽथ मुक्तात्मा तदात्मा सर्वगो ऽमलः / निलिल्ये विमले लिङ्गे तद्भुतमिवाभवत्
Alors Śaṅkukarṇa—l’âme délivrée—devint de la nature même de Cela : omniprésent et sans tache. Il se fondit dans le Liṅga immaculé, et celui-ci parut comme une merveille à contempler.
Verse 49
एतद् रहस्यमाख्यातं माहात्म्यं वः कपर्दिनः / न कश्चिद् वेत्ति तमसा विद्वानप्यत्र मुह्यति
Ainsi vous ai-je dévoilé ce secret : la grandeur de Kapardin (Śiva). Pourtant nul ne la comprend vraiment ; voilés par les ténèbres, même les savants s’y trouvent déconcertés.
Verse 50
य इमां शृणुयान्नित्यं कथां पापप्रणाशिनीम् / भक्तः पापविशुद्धात्मा रुद्रसामीप्यमाप्नुयात्
Quiconque, avec dévotion, écoute chaque jour ce récit sacré qui anéantit les péchés—bhakta au cœur purifié de toute faute—obtient la proximité de Rudra (Śiva).
Verse 51
पठेच्च सततं शुद्धो ब्रह्मपारं महास्तवम् / प्रातर्मध्याह्नसमये स योगं प्राप्नुयात् परम्
Si un être purifié récite sans cesse le grand hymne nommé Brahmapāra, surtout au matin et à midi, il obtient le Yoga suprême.
Verse 52
इहैव नित्यं वत्स्यामो देवदेवं कपर्दिनम् / द्रक्ष्यामः सततं देवं पूजयामो ऽथ शूलिनम्
Ici même nous demeurerons à jamais. Sans cesse nous contemplerons le Dieu des dieux—Kapardin (Śiva) ; et toujours nous adorerons ce Seigneur, le Porteur du Trident (Śūlin).
Verse 53
इत्युक्त्वा भगवान् व्यासः शिष्यैः सह महामुनिः / उवास तत्र युक्तात्मा पूजयन् वै कपर्दिनम्
Ayant ainsi parlé, le vénérable Vyāsa, grand muni, demeura là avec ses disciples—l’âme unie au yoga—en adorant Kapardin (Śiva), le Seigneur aux mèches nouées.
Because the narrative exemplifies ‘release from piśāca-hood’: a hungry piśāca, instructed to bathe and remember Kapardeśvara, enters samādhi and is liberated from the degraded womb, illustrating the site’s purificatory power.
Ritual bath at Piśācamocana, worship of Kapardeśvara with hymns/prostrations/circumambulation, steady meditation (samādhi), and recitation/hearing of the Brahmapāra stotra—together framed as destroying sins and granting yogic accomplishment.
The hymn presents Rudra/Śiva as the signless, self-luminous supreme Brahman beyond name-form distinctions; liberation is depicted as identity/absorption into that non-dual reality, dramatized when Śaṅkukarṇa dissolves into the spotless liṅga of pure knowledge-bliss.