Adhyaya 9
Purva BhagaAdhyaya 987 Verses

Adhyaya 9

Brahmā’s Lotus-Birth, the Sealing of the Cosmic Womb, and the Epiphany of Parameśvara (Hari–Hara Samanvaya)

Dans la continuité du chapitre précédent sur la création issue de Mahat et des autres principes, les sages pressent Viṣṇu (sous la forme de Kūrma) de résoudre une tension doctrinale : comment Śambhu peut-il être dit fils de Brahmā, et comment Brahmā est-il né du lotus. Kūrma raconte le pralaya : les trois mondes engloutis dans les ténèbres comme un seul océan, tandis que Nārāyaṇa repose sur Śeṣa en yoganidrā. De son nombril surgit un lotus immense et parfumé ; Brahmā apparaît, et des prétentions réciproques à la primauté cosmique s’élèvent, éclairées par des visions d’« entrée dans le corps » qui révèlent l’incommensurabilité de Viṣṇu. Quand Brahmā trouve une issue au nombril et reparaît comme Padmayoni, la rivalité s’enflamme ; Viṣṇu attribue l’illusion de Brahmā à Parameśvarī en tant que māyā. Alors Śiva se manifeste comme Hara, portant le trident et paré d’ornements cosmiques ; Viṣṇu le reconnaît comme Mahādeva, Seigneur de Pradhāna et de Puruṣa, le Temps qui crée, maintient et dissout. Doté de la vision śaiva, Brahmā prend refuge et chante des hymnes à Śiva ; les grâces établissent son rôle créateur et proclament la non-séparation : Śiva et Viṣṇu pénètrent tout, apparaissant comme principes complémentaires (prakṛti/puruṣa, māyā/īśvara). Le chapitre prépare la suite : la création se déploie dans ce cadre réconcilié, non duel, de bhakti et de connaissance yogique.

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Shlokas

Verse 1

इति श्रीकूर्मपुराणे षट्साहस्त्र्यां संहितायां पूर्वविभागे ऽष्टमो ऽध्यायः सूत उवाच एतच्छ्रुत्वा तु वचनं नारदाद्या महर्षयः / प्रणम्य वरदं विष्णुं पप्रच्छुः संशयान्विता

Ainsi, dans le Śrī Kūrma Purāṇa sacré, dans la compilation de six mille ślokas, au Pūrva-bhāga, s’achève le huitième chapitre. Sūta dit : Ayant entendu ces paroles, les grands sages, Nārada en tête, se prosternèrent devant Viṣṇu, dispensateur de grâces, et l’interrogèrent, l’esprit encore troublé de doutes.

Verse 2

ऋषय ऊचुः कथितो भवता सर्गो मुख्यादीनां जनार्दन / इदानीं संशयं चेममस्माकं छेत्तुमर्हसि

Les sages dirent : « Ô Janārdana, tu as décrit la création en commençant par le Mahat, le principe “majeur”, et le reste. À présent, daigne trancher ce doute qui nous habite. »

Verse 3

कथं स भगवानीशः पूर्वजो ऽपि पिनाकधृक् / पुत्रत्वमगच्छंभुर्ब्रह्मणो ऽव्यक्तजन्मनः

«Comment le Seigneur bienheureux—Īśa Śambhu, porteur de l’arc Pināka—bien que primordial et antérieur à tout, a-t-il pu être dit “fils de Brahmā”, dont la naissance même est non manifestée ?»

Verse 4

कथं च भगवाञ्जज्ञे ब्रह्मा लोकपितामहः / अण्डजो जगतामीशस्तन्नो वक्तुमिहार्हसि

«Et comment naquit le Bienheureux Brahmā, le Pitāmaha, aïeul et père des mondes, issu de l’œuf cosmique et seigneur des êtres ? Daigne nous l’expliquer ici.»

Verse 5

श्रीकूर्म उवाच शृणुध्वमृषयः सर्वे शङ्करस्यामितौजसः / पुत्रत्वं ब्रह्मणस्तस्य पद्मयोनित्वमेव च

Śrī Kūrma dit : «Écoutez, ô sages tous, le récit de Śaṅkara à la puissance sans mesure : comment il est décrit comme “fils de Brahmā”, et comment Brahmā est appelé Padmayoni, “né du lotus”.»

Verse 6

अतीतकल्पावसाने तमोभूतं जगत् त्रयम् / आसीदेकार्णवं सर्वं न देवाद्या न चर्षयः

À la fin d’un kalpa révolu, les trois mondes furent enveloppés de ténèbres. Tout n’était qu’un seul océan : il n’y avait ni dieux, ni même les ṛṣi.

Verse 7

तत्र नारायणो देवो निर्जने निरुपप्लवे / आश्रित्य शेषशयनं सुष्वाप पुरुषोत्तमः

Là, Nārāyaṇa—le Seigneur divin—dans une étendue solitaire sans trouble, prit refuge sur la couche de Śeṣa ; et le Purusottama entra dans le sommeil yogique.

Verse 8

सहस्त्रशीर्षा भूत्वा स सहस्त्राक्षः सहस्त्रपात् / सहस्त्रबाहुः सर्वज्ञश्चिन्त्यमानो मनीषिभिः

Prenant une forme aux mille têtes, Il devient aux mille yeux et aux mille pieds ; aux mille bras, omniscient : les sages Le contemplent en leur méditation.

Verse 9

पीतवासा विशालाक्षो नीलजिमूतसन्निभः / महाविभूतिर्योगात्मा योगिनां हृदयालयः

Vêtu de jaune, au regard vaste, sombre comme un nuage de pluie ; d’une immense majesté divine, Il est l’essence du Yoga et demeure au cœur des yogin.

Verse 10

कदाचित् तस्य सुप्तस्य लीलार्थं दिव्यमद्भुतम् / त्रैलोक्यसारं विमलं नाभ्यां पङ्कजमुद्वभौ

Un jour, tandis qu’Il reposait dans le sommeil yogique, pour le jeu divin et merveilleux, un lotus immaculé surgit de son nombril—étonnant et céleste—l’essence même des trois mondes.

Verse 11

शतयोजनविस्तीर्णं तरुणादित्यसन्निभम् / दिव्यगन्धमयं पुण्यं कर्णिकाकेसरान्वितम्

S’étendant sur cent yojanas, il rayonnait tel le soleil à peine levé ; sacré, empli de parfum céleste, il portait un péricarpe central et des filaments tout autour.

Verse 12

तस्यैवं सुचिरं कालं वर्तमानस्य शार्ङ्गिणः / हिरण्यगर्भो भगवांस्तं देशमुपचक्रमे

Tandis que Śārṅgin (le Seigneur Viṣṇu, porteur de l’arc Śārṅga) demeurait ainsi en ce lieu durant très longtemps, le Bienheureux Hiraṇyagarbha (Brahmā) se mit en route et s’approcha de cette même contrée.

Verse 13

स तं करेण विश्वात्मा समुत्थाप्य सनातनम् / प्रोवाच मधुरं वाक्यं मायया तस्य मोहितः

Alors l’Âme universelle le releva de sa main, cet Éternel, et lui adressa des paroles suaves, tandis que l’autre était troublé par Sa Māyā.

Verse 14

अस्मिन्नेकार्णवे घोरे निर्जने तमसावृते / एकाकी को भवाञ्छेते ब्रूहि मे पुरुषर्षभ

Dans cet effroyable océan unique, désert et enveloppé de ténèbres, qui es-tu, toi qui reposes ici tout seul ? Dis-le-moi, ô taureau parmi les hommes.

Verse 15

तस्य तद् वचनं श्रुत्वा विहस्य गरुडध्वजः / उवाच देवं ब्रह्माणं मेघगम्भीरनिः स्वनः

Entendant ces paroles, le Seigneur au drapeau de Garuḍa (Nārāyaṇa) sourit et, d’une voix profonde comme le tonnerre des nuées, s’adressa au dieu Brahmā.

Verse 16

भो भो नारायणं देवं लोकानां प्रभवाप्ययम् / महायोगेश्वरं मां त्वं जानीहि पुरुषोत्तमम्

Ô ! Ô ! Sache que Je suis Nārāyaṇa, le Seigneur divin, source et résorption des mondes ; le grand Maître du Yoga ; le Puruṣottama, la Personne Suprême.

Verse 17

मयि पश्य जगत् कृत्स्नं त्वां च लोकपितामहम् / सपर्वतमहाद्वीपं समुद्रैः सप्तभिर्वृतम्

Vois en Moi l’univers tout entier—et vois aussi toi-même, ô Aïeul des mondes. (Vois) les grands continents avec leurs montagnes, ceints par les sept océans.

Verse 18

एवमाभाष्य विश्चात्मा प्रोवाच पुरुषं हरिः / जानन्नपि महायोगी को भवानिति वेधसम्

Ayant parlé ainsi, Hari—le Soi universel qui pénètre tout—s’adressa à ce Purusha suprême. Bien qu’il fût le grand Yogin qui savait déjà, il demanda à Vedhas (le Créateur) : « Qui es-tu ? »

Verse 19

ततः प्रहस्य भगवान् ब्रह्मा वेदनिधिः प्रभुः / प्रत्युवाचाम्बुजाभाक्षं सस्मितं श्लक्ष्णया गिरा

Alors le Bienheureux Seigneur Brahmā—souverain et trésor des Veda—sourit et, d’une voix douce et gracieuse, répondit à Celui aux yeux de lotus.

Verse 20

अहं धाता विधाता च स्वयंभूः प्रपितामहः / मय्येव संस्थितं विश्वं ब्रह्माहं विश्वतोमुखः

« Je suis Dhātā et Vidhātā : le Soutien et l’Ordonnateur ; le Svayambhū, l’Auto-né ; le Grand Progéniteur. En Moi seul l’univers entier est établi ; Je suis Brahmā, Celui dont le visage se tourne vers toutes les directions (Viśvatomukha). »

Verse 21

श्रुत्वा वाचं स भगवान् विष्णुः सत्यपराक्रमः / अनुज्ञाप्याथ योगेन प्रविष्टो ब्रह्मणस्तनुम्

Ayant entendu ces paroles, le Bienheureux Seigneur Viṣṇu—dont la vaillance repose sur la vérité—donna son assentiment, puis, par la puissance du yoga, entra dans le corps de Brahmā.

Verse 22

त्रलोक्यमेतत् सकलं सदेवासुरमानुषम् / उदरे तस्य देवस्य दृष्ट्वा विस्मयमागतः

Voyant dans le ventre de cette Divinité l’ensemble des trois mondes—avec dieux, asuras et humains—il fut saisi d’un profond émerveillement.

Verse 23

तदास्य वक्त्रान्निष्क्रम्य पन्नगेन्द्रनिकेतनः / अजातशत्रुर्भगवान् पितामहमथाब्रवीत्

Alors, sortant de sa bouche, le Seigneur—demeurant dans la demeure du roi des serpents, l’invincible Ajātaśatru—s’adressa au Grand-Père (Brahmā).

Verse 24

भवानप्येवमेवाद्य शाश्वतं हि ममोहरम् / प्रविश्य लोकान् पश्यैतान् विचित्रान् पुरुषर्षभ

Ô le meilleur des hommes, toi aussi—de même, aujourd’hui—entre dans cette vision qui est Mienne, éternellement merveilleuse et vraiment enchanteresse, et contemple ces mondes aux étonnantes diversités.

Verse 25

ततः प्रह्लादनीं वाणी श्रुत्वा तस्याभिनन्द्य च / श्रीपतेरुदरं भूयः प्रविवेश कुशध्वजः

Puis, ayant entendu cette voix divine qui donne la joie et l’ayant approuvée avec révérence, Kuśadhvaja entra de nouveau dans le ventre de Śrīpati (le Seigneur de Lakṣmī).

Verse 26

तानेव लोकान् गर्भस्थानपश्यत् सत्यविक्रमः / पर्यटित्वा तु देवस्य ददृशे ऽन्तं न वै हरेः

Satyavikrama contempla ces mêmes mondes demeurant dans le sein cosmique. Pourtant, après avoir erré dans le domaine du Dieu, il ne discerna nullement la moindre limite de Hari (Viṣṇu).

Verse 27

ततो द्वाराणि सर्वाणि पिहितानि महात्मना / जनार्दनेन ब्रह्मासौ नाभ्यां द्वारमविन्दत

Alors, le magnanime Janārdana scella toutes les portes. Et Brahmā, quant à lui, trouva une ouverture au nombril.

Verse 28

तत्र योगबलेनासौ प्रविश्य कनकाण्डजः / उज्जहारात्मनो रूपं पुष्कराच्चतुराननः

Là, entrant par la puissance du Yoga, Brahmā aux quatre visages—né de l’œuf d’or cosmique—fit surgir sa propre forme du lotus.

Verse 29

विरराजारविन्दस्थः पद्मगर्भसमद्युतिः / ब्रह्मा स्वयंभूर्भगवान् जगद्योनिः पितामहः

Assis sur le lotus, resplendissant, d’un éclat égal à celui du sein même du lotus, Brahmā—l’Auto-né, le Seigneur Bienheureux—apparut comme la matrice-source des mondes, le Grand-Père de la création.

Verse 30

समन्यमानो विश्वेशमात्मानं परमं पदम् / प्रोवाच पुरुषं विष्णुं मेघगम्भीरया गिरा

Reconnaissant avec révérence Viṣṇu—Seigneur de l’univers—comme le Soi suprême et la demeure la plus haute, il s’adressa à ce Puruṣa, Viṣṇu, d’une voix profonde comme les nuées du tonnerre.

Verse 31

किं कृतं भवतेदानीमात्मनो जयकाङ्क्षया / एको ऽहं प्रबलो नान्यो मां वै को ऽबिभविष्यति

Qu’as-tu donc accompli à présent en convoitant la victoire pour ton propre moi ? «Moi seul suis puissant ; nul autre n’est—qui donc pourrait jamais me vaincre ?»

Verse 32

श्रुत्वा नारायणो वाक्यं ब्रह्मणो लोकतन्त्रिणः / सान्त्वपूर्वमिदं वाक्यं बभाषे मधुरं हरिः

Ayant entendu les paroles de Brahmā—gardien de l’ordre du monde—Nārāyaṇa, Hari, prononça une réponse douce et suave, pour le réconforter.

Verse 33

भवान् धाता विधाता च स्वयंभूः प्रपितामहः / न मात्सर्याभियोगेन द्वाराणि पिहितानि मे

Tu es le Soutien et l’Ordonnateur ; tu es le Né-de-soi, l’Aïeul primordial. Ce n’est ni par jalousie ni par malveillance que mes portes ont été fermées.

Verse 34

किन्तु लीलार्थमेवैतन्न त्वां बाधितुमिच्छया / को हि बाधितुमन्विच्छेद् देवदेवं पितामहम्

Mais cela n’est fait que pour la Līlā, le jeu divin, et non par désir de t’entraver. Qui donc chercherait à s’opposer au Dieu des dieux, l’Aïeul primordial ?

Verse 35

न ते ऽन्यथावगन्तव्यं मान्यो मे सर्वथा भवान् / सर्वमन्वय कल्याणं यन्मयापहृतं तव

Ne l’entends pas autrement : tu es, en toute manière, digne de mon hommage. Toute prospérité de ta lignée que j’ai retirée—qu’elle te soit rendue pleinement.

Verse 36

अस्माच्च कारणाद् ब्रह्मन् पुत्रो भवतु मे भवान् / पद्मयोनिरिति ख्यातो मत्प्रियार्थं जगन्मय

Pour cette raison même, ô Brahman, deviens Mon fils. Sois renommé « Padmayoni » (né du lotus) et, pénétrant l’univers, fais advenir le monde pour Mon dessein bien-aimé.

Verse 37

ततः स भगवान् देवो वरं दत्त्वा किरीटिने / प्रहर्षमतुलं गत्वा पुनर्विष्णुमभाषत

Alors ce Seigneur bienheureux, le Divin, ayant accordé une grâce au couronné, et parvenu à une joie sans égale, s’adressa de nouveau à Viṣṇu.

Verse 38

भवान् सर्वात्मको ऽनन्तः सर्वेषां परमेश्वरः / सर्वभूतान्तरात्मा वै परं बह्म सनातनम्

Tu es le Soi de tout, l’Infini — le Souverain suprême de tous. En vérité, Tu es le Soi intérieur en chaque être, le Brahman suprême et éternel.

Verse 39

अहं वै सर्वलोकानामात्मा लोकमहेश्वरः / मन्मयं सर्वमेवेदं ब्रह्माहं पुरुषः परः

Moi seul suis le Soi de tous les mondes, le Grand Seigneur des mondes. Tout cet univers est pénétré de Moi et fait de Moi ; Je suis le Brahman, la Personne suprême au-delà de tout.

Verse 40

नावाभ्यां विद्यते ह्यन्यो लोकानां परमेश्वरः / एका मूर्तिर्द्विधा भिन्ना नारायणपितामहौ

Il n’est pas d’autre Souverain suprême des mondes en dehors de ces deux. Une unique réalité divine apparaît comme scindée en deux formes : Nārāyaṇa et Pitāmaha (Brahmā).

Verse 41

तेनैवमुक्तो ब्रह्माणं वासुदेवो ऽब्रवीदिदम् / इयं प्रतिज्ञा भवतो विनाशाय भविष्यति

Ainsi interpellé, Vāsudeva dit à Brahmā : «Ce vœu que tu as prononcé deviendra la cause de ta perte».

Verse 42

किं न पश्यसि योगेशं ब्रह्माधिपतिमव्ययम् / प्रधानपुरुषेशानं वेदाहं परमेश्वरम्

Pourquoi ne contemples-tu pas le Seigneur du Yoga—l’Immuable, le Maître même de Brahmā—le Souverain de Pradhāna (la Nature primordiale) et de Puruṣa (le Soi conscient) ? Sache qu’Il est Parameśvara, le Seigneur suprême.

Verse 43

यं न पश्यन्ति योगीन्द्राः सांख्या अपि महेश्वरम् / अनादिनिधनं ब्रह्म तमेव शरणं व्रज

Celui que même les plus grands yogins ne perçoivent pas, et que même les sāṅkhyas ne voient pas vraiment comme le Grand Seigneur : Il est le Brahman sans commencement ni fin. Prends refuge en Lui seul.

Verse 44

ततः क्रुद्धो ऽम्बुजाभाक्षं ब्रह्मा प्रोवाच केशवम् / भवान् न नूनमात्मानं वेत्ति तत् परमक्षरम्

Alors Brahmā, irrité, s’adressa à Keśava aux yeux de lotus : «Assurément, tu ne connais pas vraiment ton propre Soi — cette Réalité suprême, impérissable».

Verse 45

ब्रह्माणं जगतामेकमात्मानं परमं पदम् / नावाभ्यां विद्यते ह्यन्यो लोकानां परमेश्वरः

Il est Brahmā : l’unique Soi de tous les mondes, l’unique Âme intérieure du cosmos, et la demeure suprême. En dehors de Lui, il n’existe aucun autre Seigneur suprême des mondes.

Verse 46

संत्यज्य निद्रां विपुलां स्वमात्मानं विलोकय / तस्य तत् क्रोधजं वाक्यं श्रुत्वा विष्णुरभाषत

Rejetant son profond sommeil et tournant sa conscience vers son propre Soi, Viṣṇu, ayant entendu ces paroles nées de la colère de celui-là, prit alors la parole.

Verse 47

मा मैवं वद कल्याण परिवादं महात्मनः / न मे ऽस्त्यविदितं ब्रह्मन् नान्यथाहं वदामिते

Ô noble, ne parle pas ainsi; ne profère pas de médisance contre un être à la grande âme. Ô brahmane, rien ne m’est inconnu, et je ne te parle qu’en vérité.

Verse 48

किन्तु मोहयति ब्रह्मन् भवन्तं पारमेश्वरी / मायाशेषविशेषाणां हेतुरात्मसमुद्भावा

Mais, ô brahmane, la Suprême Dame (Parameśvarī) te plonge réellement dans l’illusion. Née du Soi, elle devient la cause de Māyā et de toutes ses manifestations particulières restantes.

Verse 49

एतावदुक्त्वा भगवान् विष्णुस्तूष्णीं बभूव ह / ज्ञात्वा तत् परमं तत्त्वं स्वमात्मानं महेश्वरम्

Après n’avoir dit que cela, le Seigneur bienheureux Viṣṇu demeura silencieux. Car il avait réalisé cette Réalité suprême—son propre Soi—comme Maheśvara, le Grand Seigneur.

Verse 50

कुतो ऽप्यपरिमेयात्मा भूतानां परमेश्वरः / प्रसादं ब्रह्मणे कर्तुं प्रादुरासीत् ततो हरः

Alors Hara—au Soi incommensurable, Seigneur suprême de tous les êtres—se manifesta d’une source invisible, afin d’accorder sa grâce à Brahmā.

Verse 51

ललाटनयनो ऽनन्तो जटामण्डलमण्डितः / त्रिशूलपाणिर्भगवांस्तेजसां परमो निधिः

Celui dont l’œil est au front, l’Infini, paré du cercle de ses jata; le Seigneur Bienheureux tenant le trident en sa main—Il est le trésor suprême de toutes les splendeurs (tejas).

Verse 52

दिव्यां विशालां ग्रथितां ग्रहैः सार्केन्दुतारकैः / मालामत्यद्भुताकारां धारयन् पादलम्बिनीम्

Il portait une vaste guirlande divine, d’une forme merveilleuse, enfilée des planètes avec le Soleil, la Lune et les étoiles, descendant jusqu’à ses pieds.

Verse 53

तं दृष्ट्वा देवमीशानं ब्रह्मा लोकपितामहः / मोहितो माययात्यर्थं पीतवाससमब्वीत्

À la vue de ce Seigneur Īśāna, Brahmā, l’aïeul des mondes, fut entièrement troublé par la māyā du Seigneur; puis il s’adressa à Celui qui portait des vêtements jaunes.

Verse 54

क एष पुरुषो ऽनन्तः शूलपाणिस्त्रिलोचनः / तेजोराशिरमेयात्मा समायाति जनार्दन

«Qui est ce Puruṣa infini—portant le trident, aux trois yeux—un Soi incommensurable, une masse de radiance—qui s’avance, ô Janārdana ?»

Verse 55

तस्य तद् वचनं श्रुत्वा विष्णुर्दानवमर्दनः / अपश्यदीश्वरं देवं ज्वलन्तं विमले ऽम्भसि

Entendant ces paroles, Viṣṇu, le dompteur des Dānavas, contempla le Seigneur Īśvara, le Dieu, flamboyant de splendeur dans les eaux immaculées.

Verse 56

ज्ञात्वा तत्परमं भावमैश्वरं ब्रह्मभावनम् / प्रोवाचोत्थाय भगवान् देवदेवं पितामहम्

Ayant compris cet état suprême et souverain—la contemplation de Brahman en tant que Seigneur—le Bienheureux se leva et s’adressa au Grand-Père, Brahmā, père des dieux.

Verse 57

अयं देवो महादेवः स्वयञ्ज्योतिः सनातनः / अनादिनिधनो ऽचिन्त्यो लोकानामीश्वरो महान्

Ce Dieu est Mahādeva—lumière de lui-même et éternel; sans commencement ni fin, inconcevable à l’esprit—le grand Seigneur, maître de tous les mondes.

Verse 58

शङ्करः शंभुरीशानः सर्वात्मा परमेश्वरः / भूतानामधिपो योगी महेशो विमलः शिवः

Il est Śaṅkara, Śambhu et Īśāna—le Soi de tous les êtres, le Seigneur suprême; souverain des créatures, le grand Yogin, Mahādeva—Śiva, pur, sans tache, de bon augure.

Verse 59

एष धाता विधाता च प्रधानपुरुषेश्वरः / यं प्रपश्यन्ति यतयो ब्रह्मभावेन भाविताः

Il est le Soutien et l’Ordonnateur—Seigneur de Pradhāna (la Nature primordiale) et de Puruṣa (l’Esprit conscient). Les ascètes le contemplent véritablement, leur conscience imprégnée de l’état de Brahman.

Verse 60

सृजत्येष जगत् कृत्स्नं पाति संहरते तथा / कालो भूत्वा महादेवः केवलो निष्कलः शिवः

Il crée l’univers tout entier, le préserve et le résorbe également. Devenant le Temps lui-même, Mahādeva—Śiva—demeure comme l’Unique: sans parties, sans attributs, et pur.

Verse 61

ब्रह्माणं विदधे पूर्वं भवन्तं यः सनातनः / वेदांश्च प्रददौ तुभ्यं सो ऽयमायाति शङ्करः

Celui qui est Éternel, qui jadis t’établit comme Brahmā et te remit les Veda—c’est Lui-même, Śaṅkara, qui vient maintenant ici.

Verse 62

अस्यैव चापरां मूर्ति विश्वयोनिं सनातनीम् / वासुदेवाभिधानां मामवेहि प्रपितामह

Sache, ô Bisaïeul, que Je suis une autre forme éternelle de Lui—la matrice cosmique, source de l’univers—portant le nom de Vāsudeva.

Verse 63

किं न पश्यसि योगेशं ब्रह्माधिपतिमव्ययम् / दिव्यं भवतु ते चक्षुर्येन द्रक्ष्यसि तत्परम्

Pourquoi ne contemples-tu pas le Seigneur du Yoga, le Souverain impérissable de Brahmā ? Que ton regard devienne divin, afin que tu voies cette Réalité suprême.

Verse 64

लब्ध्वा शैवं तदा चक्षुर्विष्णोर्लोकपितामहः / बुबुधे परमेशानं पुरतः समवस्थितम्

Alors l’Aïeul des mondes, ayant reçu la vision śaiva—l’« œil » divin accordé par Viṣṇu—reconnut Parameśāna (Śiva) se tenant прямо devant lui.

Verse 65

स लब्ध्वा परमं ज्ञानमैश्वरं प्रपितामहः / प्रपेदे शरणं देवं तमेव पितरं शिवम्

Ayant atteint la connaissance suprême, conférée par Īśvara, le Grand Bisaïeul (Brahmā) prit refuge en ce Dieu même—son Père—Śiva.

Verse 66

ओङ्कारं समनुस्मृत्य संस्तभ्यात्मानमात्मना / अथर्वशिरसा देवं तुष्टाव च कृताञ्जलिः

Ayant rappelé avec constance le saint Oṃkāra et maîtrisé le moi par le Soi, il loua alors le Seigneur par l’hymne Atharvaśiras, debout, les mains jointes en añjali.

Verse 67

संस्तुतस्तेन भगवान् ब्रह्मणा परमेश्वरः / अवाप परमां प्रीतिं व्याजहार स्मयन्निव

Ainsi loué par Brahmā, le Bienheureux Parameśvara fut rempli de la joie suprême et parla, comme s’il souriait.

Verse 68

मत्समस्त्वं न संदेहो मद्भक्तश्च यतो भवान् / मयैवोत्पादितः पूर्वं लोकसृष्ट्यर्थमव्ययम्

Tu es égal à Moi—sans aucun doute—car tu es Mon dévot. En vérité, c’est Moi qui t’ai fait naître au commencement pour l’œuvre de la création des mondes, ô impérissable.

Verse 69

त्वमात्मा ह्यादिपुरुषो मम देहसमुद्भवः / वरं वरय विश्वात्मन् वरदो ऽहं तवानघ

«Tu es en vérité l’Ātman—le Puruṣa primordial—né de Mon propre corps. Choisis une grâce, ô Âme de l’univers; Je suis pour toi le dispensateur de grâces, ô sans faute.»

Verse 70

स देवदेववचनं निशम्य कमलोद्भवः / निरीक्ष्य विष्णुं पुरुषं प्रणम्याह वृषध्वजम्

Entendant les paroles du Dieu des dieux, le Né du Lotus (Brahmā) porta son regard sur Viṣṇu, le Puruṣa suprême; puis, s’inclinant avec révérence, il s’adressa à Vṛṣadhvaja (Śiva, au drapeau du Taureau).

Verse 71

भगवन् भूतभव्येश महादेवाम्बिकापते / त्वामेव पुत्रमिच्छामि त्वया वा सदृशं सतम्

Ô Seigneur Bienheureux, maître du passé et de l’avenir, Mahādeva, époux d’Ambikā : je ne désire que Toi comme fils ; sinon, un fils vertueux, véritablement semblable à Toi.

Verse 72

मोहितो ऽस्मि महादेव मायया सूक्ष्मया त्वया / न जाने परमं भावं याथातथ्येन ते शिव

Ô Mahādeva, je suis égaré par ta māyā subtile. Ô Śiva, je ne connais pas vraiment—tel qu’il est—ton état suprême (parama-bhāva).

Verse 73

त्वमेव देव भक्तानां भ्राता माता पिता सुहृत् / प्रसीद तव पादाब्जं नमामि शरणं गतः

Toi seul, ô Deva, es pour tes dévots le frère, la mère, le père et l’ami véritable. Sois miséricordieux ; je me prosterne à tes pieds de lotus, étant venu chercher refuge en Toi.

Verse 74

स तस्य वचनं श्रुत्वा जगन्नाथो वृषध्वजः / व्याजहार तदा पुत्रं समालोक्य जनार्दनम्

Ayant entendu ses paroles, le Seigneur de l’univers—portant le taureau pour emblème—s’adressa alors à son fils, en posant son regard sur Janārdana.

Verse 75

यदर्थितं भगवता तत् करिष्यामि पुत्रक / विज्ञानमैश्वरं दिव्यमुत्पत्स्यति तवानघ

« Ce que le Bienheureux Bhagavān a demandé, je l’accomplirai, mon enfant. Et en toi, ô sans faute, s’éveillera la connaissance divine et souveraine (aiśvara-vijñāna). »

Verse 76

त्वमेव सर्वभूतानामादिकर्ता नियोजितः / तथा कुरुष्व देवेश मया लोकपितामह

Toi seul es le Créateur primordial de tous les êtres, établi pour cette tâche cosmique. Agis donc comme il convient, ô Seigneur des dieux—selon mon exhortation, moi, l’Aïeul des mondes (Brahmā).

Verse 77

एष नारायणो ऽनन्तो ममैव परमा तनुः / भविष्यति तवेशानो योगक्षेमवहो हरिः

Ce Nārāyaṇa même—Ananta—est en vérité ma propre forme suprême. Il deviendra ton Seigneur : Hari, celui qui porte ton yoga et ton kṣema—ton accomplissement spirituel et ton bien-être.

Verse 78

एवं व्याहृत्य हस्ताभ्यां प्रीतात्मा परमेश्वरः / संस्पृश्य देवं ब्रह्माणं हरिं वचनमब्रवीत्

Ayant ainsi parlé et fait un geste des deux mains, le Souverain Suprême—le cœur comblé—toucha le dieu Brahmā, puis s’adressa à Hari en ces paroles.

Verse 79

तृष्टो ऽस्मि सर्वथाहन्ते भक्त्या तव जगन्मय / वरं वृणीष्वं नह्यावां विभिन्नौ परमार्थतः

Je suis entièrement satisfait de toi par ta dévotion, ô toi qui es pénétré de l’univers. Choisis une grâce; car, dans la vérité suprême, nous deux ne sommes pas séparés.

Verse 80

श्रुत्वाथ देववचनं विष्णुर्विश्वजगन्मयः / प्राह प्रसन्नया वाचा समालोक्य चतुर्मुखम्

Ayant entendu les paroles du dieu, Viṣṇu—qui pénètre l’univers entier et demeure en tous les mondes—parla d’une voix paisible et gracieuse, en regardant le Quatre-Visages (Brahmā).

Verse 81

एष एव वरः श्लोघ्यो यदहं परमेश्वरम् / पश्यामि परमात्मानं भक्तिर्भवतु मे त्वयि

Voici l’unique grâce, vraiment digne de louange : que je contemple le Seigneur Suprême, le Soi suprême ; que la dévotion naisse en moi envers Toi.

Verse 82

तथेत्युक्त्वा महादेवः पुनर्विष्णुमभाषत / भवान् सर्वस्य कार्यस्य कर्ताहऽमधिदैवतम्

Disant : « Qu’il en soit ainsi », Mahādeva s’adressa de nouveau à Viṣṇu : « Tu es l’auteur de toute œuvre ; moi, j’en suis la divinité présidante (adhidaivata). »

Verse 83

मन्मयं त्वन्मयं चैव सर्वमेतन्न संशयः / भवान् सोमस्त्वहं सूर्यो भवान् रात्रिरहं दिनम्

Tout ceci est imprégné de moi et de toi, sans aucun doute. Tu es la Lune et je suis le Soleil ; tu es la Nuit et je suis le Jour.

Verse 84

भवान् प्रकृतिरव्यक्तमहं पुरुष एव च / भवान् ज्ञानमहं ज्ञाता भवान् मायाहमीश्वरः

Tu es Prakṛti, le fond non manifesté (avyakta) ; et moi, je suis Puruṣa seul. Tu es la connaissance, et moi le connaissant ; tu es Māyā, et moi Īśvara, le Seigneur qui la manie.

Verse 85

भवान् विद्यात्मिका शक्तिः शक्तिमानहमीश्वरः / यो ऽहं सुनिष्कलो देवः सो ऽपि नारायणः परः

Tu es la Śakti dont l’essence est la vidyā, la connaissance divine ; moi, je suis Īśvara, le détenteur de cette Śakti. Et le Dieu que je suis—sans parties, sans division—est lui-même le Nārāyaṇa suprême.

Verse 86

एकीभावेन पश्यन्ति योगिनो ब्रह्मवादिनः / त्वामनाश्रित्य विश्वात्मन् न योगी मामुपैष्यति / पालयैतज्जगत् कृत्स्नं सदेवासुरमानुषम्

Les yogins, connaisseurs de Brahman, Te contemplent dans l’unité (vision non-duelle). Ô Âme universelle, sans prendre refuge en Toi, nul yogin ne peut M’atteindre. Protège donc cet univers tout entier, avec les dieux, les asuras et les humains.

Verse 87

इतीदमुक्त्वा भगवाननादिः स्वमायया मोहितभूतभेदः / जगाम जन्मर्धिविनाशहीनं धामैकमव्यक्तमनन्तशक्तिः

Ayant ainsi parlé, le Seigneur Bienheureux—sans commencement et de puissance infinie—dont la propre Māyā fait percevoir aux êtres incarnés la division et la différence, s’en alla vers l’unique demeure non manifestée, au-delà de la naissance, de la croissance et de la destruction.

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Frequently Asked Questions

It narrates that during pralaya Nārāyaṇa rests in yoganidrā, from whose navel a celestial lotus arises; Brahmā emerges through that lotus and is therefore named Padmayoni, while also being commissioned to create for the Lord’s purpose.

The chapter frames the ‘son’ language as divine play and relational theology: Śiva is Parameśvara beyond origin, yet he can accept filial relation to Brahmā by boon and function, without compromising his beginningless supremacy.

It asserts non-separateness in the highest truth while allowing functional duality: Viṣṇu and Śiva mutually pervade all, are approached through devotion and yogic knowledge, and are described via complementary pairs (prakṛti/puruṣa, māyā/īśvara) as one Supreme Reality appearing in two forms.

This chapter is a theological prelude: it establishes Parameśvara as the Lord of Yoga and the supreme object of refuge, which the later Uttara-bhāga develops into explicit yogic and Vedāntic instruction often discussed under headings like Īśvara Gītā and Śaiva yoga streams such as Pāśupata-oriented devotion.