
Le chapitre relate un conflit rituel et théologique à l’āśrama du ṛṣi bhārgava Cyavana. Le roi Śaryāti, heureux d’apprendre que Cyavana a retrouvé vigueur et prospérité, vient avec sa suite et reçoit un accueil honorifique. Cyavana propose d’officier un yajña pour le roi, et l’on prépare une aire sacrificielle exemplaire. Lors de la distribution du soma, Cyavana prélève une part (soma-graha) pour les Aśvins (Nāsatyas). Indra s’y oppose, soutenant que les Aśvins, médecins et serviteurs allant parmi les mortels, ne méritent pas le soma comme les autres devas. Cyavana réprimande Indra, affirme la nature divine et la bienfaisance des Aśvins, et poursuit l’offrande malgré l’avertissement. Indra tente de frapper Cyavana de son vajra, mais Cyavana, par la puissance de son ascèse, immobilise le bras d’Indra. Pour porter l’affrontement à son comble, Cyavana accomplit une oblature mantrique afin de faire naître une kṛtyā ; de son tapas surgit un être redoutable nommé Mada, décrit avec des proportions cosmiques, dont le rugissement semble couvrir le monde et qui se rue sur Indra avec l’intention de le dévorer. L’épisode met en lumière le droit rituel, l’autorité de l’officiant et les limites éthiques de la contrainte divine au sein du sacrifice sacré.
Verse 1
ईश्वर उवाच । ततः श्रुत्वा च शर्यातिर्वलभीस्थान संस्थितः । वयस्थं च्यवनं श्रुत्वा आनन्दोद्गतमानसः
Īśvara dit : Alors le roi Śaryāti, demeurant à Valabhī, apprenant que Cyavana avait retrouvé la jeunesse, sentit son cœur s’élever dans la joie.
Verse 2
प्रहृष्टः सेनया सार्द्धं स प्रायाद्भार्गवाश्रमम् । च्यवनं च सुकन्यां च हृष्टां देव सुतामिव
Transporté de joie, il partit avec son armée vers l’ermitage de Bhārgava; et là il vit Cyavana et Sukanyā, rayonnante et heureuse telle une fille des dieux.
Verse 3
गतो महीपः शर्यातिः कृत्स्नानंदमहोदधिः । ऋषिणा सत्कृतस्तेन सभार्यः पृथिवीपतिः । तत्रोपविष्टः कल्याणीः कथाश्चक्रे महामनाः
Le roi Śaryāti—océan de joie entière—s’y rendit. Honoré par le sage, le seigneur de la terre s’assit avec son épouse; et, assis là, le roi à l’âme grande prononça des paroles auspiciées et élevantes.
Verse 4
अथैनं भार्गवो देवि ह्युवाच परिसांत्वयन् । याजयिष्यामि राजंस्त्वां संभारानुपकल्पय
Alors le sage Bhārgava, ô Devī, lui parla d’une voix apaisante : «Ô roi, j’officierai ton yajña ; prépare les offrandes et les objets requis.»
Verse 5
ततः परमसंहृष्टः शर्यातिः पृथिवीपतिः । च्यवनस्य महादेवि तद्वाक्यं प्रत्यपूजयत्
Alors le roi Śaryāti, seigneur de la terre, grandement réjoui, ô Mahādevī, accueillit avec révérence et honora les paroles de Cyavana.
Verse 6
प्रशस्तेऽहनि याज्ञीये सर्वकामसमृद्धिमत् । कारयामास शर्यातिर्यज्ञायतनमुत्तमम्
En un jour faste, digne du sacrifice, Śaryāti fit édifier une enceinte sacrificielle excellente, pourvue de toute prospérité et de l’accomplissement de tous les desseins.
Verse 7
तत्रैव च्यवनो देवि याजयामास भार्गवम् । अद्भुतानि च तत्रासन्यानि तानि महेश्वरि
Là même, ô Devī, Cyavana, le Bhārgava, célébra le sacrifice ; et bien des merveilles s’y produisirent, ô Maheśvarī.
Verse 8
अगृह्णाच्च्यवनः सोममश्विनोर्देवयोस्तदा । तमिन्द्रो वारयामास मा गृहाण तयोर्ग्रहम्
Alors Cyavana prit le Soma au nom des deux divins Aśvins. Indra l’en empêcha en disant : «Ne prends pas la part d’offrande qui leur est destinée.»
Verse 9
इन्द्र उवाच । उभावेतौ न सोमार्हौ नासत्याविति मे मतिः । भिषजौ देवतानां हि कर्मणा तेन गर्हितौ
Indra dit : «Selon moi, ces deux-là—les Nāsatyas—ne sont pas dignes du Soma. Car ils sont les médecins des dieux, et par cette fonction on les tient pour blâmables.»
Verse 10
च्यवन उवाच । माऽवमंस्था महात्मानौ रूपद्रविणवर्चसौ । यौ चक्रतुश्च मामद्य वृंदारकमिवाजरम्
Cyavana dit : «Ne méprise pas ces deux grandes âmes, rayonnantes de beauté, de richesse et d’éclat. Ce sont eux qui, aujourd’hui, m’ont rendu jeune et sans déclin, tel un des dieux.»
Verse 11
समत्वेनान्यदेवानां कथं वै नेक्षते भवान् । अश्विनावपि देवेन्द्र देवौ विद्धि परंतप
«Pourquoi ne les regardes-tu pas comme égaux aux autres dieux ? Ô Seigneur des Devas, sache que les Aśvins aussi sont des dieux, ô dompteur des ennemis.»
Verse 12
इन्द्र उवाच । चिकित्सकौ कर्मकरौ कामरूपसमन्वितौ । लोके चरंतौ मर्त्यानां कथं सोममिहार्हतः
Indra dit : «Ce sont des guérisseurs, de simples exécutants, capables de prendre à volonté toute forme, errant dans le monde parmi les mortels ; comment pourraient-ils mériter ici le Soma ?»
Verse 13
ईश्वर उवाच । एतदेव यदा वाक्यमाम्रेडयति वासवः । अनादृत्य ततः शक्रं ग्रहं जग्राह भार्गवः
Īśvara dit : Lorsque Vāsava (Indra) ne cessait de répéter ces mêmes paroles, Bhārgava (Cavana), sans égard pour Śakra, saisit l’offrande de Soma (la coupe rituelle).
Verse 14
ग्रहीष्यंतं ततः सोममश्विनोः सत्तमं तदा । समीक्ष्य बलभिद्देव इदं वचनमब्रवीत्
Alors, le voyant sur le point de prendre le Soma destiné aux Aśvins, Balabhid (Indra), le dieu, prononça ces paroles.
Verse 15
आभ्यामर्थाय सोमं त्वं ग्रहीष्यसि यदि स्वयम् । वज्रं ते प्रहरिष्यामि घोररूपमनुत्तमम्
«Si toi-même tu prends le Soma pour le bien de ces deux-là (les Aśvins), alors je te frapperai de mon vajra, terrible d’aspect et sans égal.»
Verse 16
एवमुक्तः स्वयमिन्द्रमभिवीक्ष्य स भार्गवः । जग्राह विधिवत्सोममश्विभ्यामुत्तमं ग्रहम्
Ainsi interpellé, Bhārgava (Cyavana), fixant Indra droit dans les yeux, prit selon le rite le Soma—le plus excellent des graha—pour les deux Aśvin.
Verse 17
ततोऽस्मै प्राहरत्कोपाद्वज्रमिंद्रः शचीपतिः । तस्य प्रहरतो बाहुं स्तंभयामास भार्गवः
Alors Indra—seigneur de Śacī—frappa contre lui, dans la colère, avec le vajra ; mais Bhārgava immobilisa le bras au moment même où il frappait.
Verse 18
स्तंभयित्वाथ च्यवनो जुहुवे मन्त्रतोऽनलम् । कृत्यार्थी सुमहातेजा देवं हिंसितुमुद्यतः
Après l’avoir immobilisé, Cyavana fit l’offrande au feu sacré par les mantras ; en quête d’une kṛtyā, d’un éclat immense, il se dressa, résolu à nuire au dieu.
Verse 19
तत्र कृत्योद्भवो यज्ञे मुनेस्तस्य तपोबलात् । मदोनाम महावीर्यो महाकायो महासुरः
Là, dans ce sacrifice, par la puissance d’ascèse du sage, surgit un être né de kṛtyā : un grand asura, immense de corps et de vaillance, nommé Mada.
Verse 20
शरीरं यस्य निर्देष्टुमशक्यं च सुरासुरैः । तस्य प्रमाणं वपुषा न तुल्यमिह विद्यते
Son corps était tel que ni dieux ni asuras ne pouvaient en fixer la mesure ; par la seule grandeur de sa forme, rien ici ne lui était égal.
Verse 21
तस्यास्यं चाभवेद्घोरं दंष्ट्रा दुर्दर्शनं महत् । हनुरेकः स्थितस्तस्य भूमावेको दिवं गतः
Sa bouche était terrible, avec d’énormes crocs effrayants, difficiles à soutenir du regard ; et de ses deux mâchoires, l’une reposait sur la terre tandis que l’autre montait jusqu’aux cieux.
Verse 22
चतस्रश्चापि ता दंष्ट्रा योजनानां शतंशतम् । इतरे त्वस्य दशना बभूबुर्दशयोजनाः
Ces quatre crocs s’étendaient, chacun, sur cent fois cent yojanas ; et ses autres dents mesuraient, chacune, dix yojanas.
Verse 23
प्राकारसदृशाकारा मूलाग्रसमदर्शनाः । नाम्ना पर्वतसंकाशाश्चायुतायुतयोजनाः
Ils avaient la forme de remparts, semblables à l’œil de la base jusqu’à la pointe ; et, de nom, on les disait « Pareils à des montagnes », s’étendant sur des dizaines de milliers et des dizaines de milliers de yojanas.
Verse 24
नेत्रे रविशशिप्रख्ये भ्रुवावंतकसन्निभे । लेलिहज्जिह्वया वक्त्रं विद्युच्चलितलोलया । व्यात्ताननो घोरदृष्टिर्ग्रसन्निव जगद्बलात्
Ses yeux flamboyaient comme le soleil et la lune ; ses sourcils étaient tels des cimes de montagne. Sa bouche, avec une langue léchant et frémissant, instable comme l’éclair, s’ouvrait béante ; son regard effroyable semblait vouloir engloutir le monde par la seule puissance.
Verse 25
स भक्षयिष्यन्संक्रुद्धः शतक्रतुमुपाद्रवत् । महता घोरनादेन लोकाञ्छब्देन छादयन्
Ivre de colère et voulant le dévorer, il se rua sur Śatakratu (Indra), couvrant les mondes de son immense rugissement terrifiant.
Verse 282
इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां संहितायां सप्तमे प्रभासखण्डे प्रथमे प्रभासक्षेत्रमाहात्म्ये च्यवनेश्वरमाहात्म्ये च्यवनेन नासत्ययज्ञभागप्रतिरोधकवज्र मोचनोद्यतशक्रनाशाय कृत्योद्भवमदनामकमहाऽसुरोत्पादनवृत्तान्तवर्णनंनाम द्व्यशीत्युत्तरद्विशततमोऽध्यायः
Ainsi s’achève, dans le vénérable Skanda Mahāpurāṇa—au sein de la Saṃhitā de quatre-vingt-un mille vers—le chapitre 282 du septième Prabhāsa Khaṇḍa, dans le Prabhāsakṣetra Māhātmya, dans le Cyavaneśvara Māhātmya, intitulé : «Récit de la création de la Kṛtyā et de l’apparition du grand asura nommé Mada, suscité par Cyavana pour anéantir Śakra (Indra), qui s’était levé pour libérer le vajra afin d’entraver la part sacrificielle des Aśvins».