
L’Adhyāya 35 s’ouvre sur les dieux, inquiets d’une crise naissante, qui se rendent en hâte à Vaikuṇṭha et en informent Hari (Viṣṇu). Après réflexion, Viṣṇu se rend promptement à Mandara pour voir Maheśvara et lui adresse une requête : un enfant brāhmane nommé Upamanyu, cherchant du lait, consume tout par la force de ses austérités (tapas) ; il faut l’arrêter. Maheśvara rassure Viṣṇu : il contiendra l’enfant et lui ordonne de retourner à sa demeure, établissant ainsi l’autorité de Śiva sur la maîtrise du tapas et de ses effets cosmiques. Śiva décide alors d’aller dans la forêt d’austérités du sage en prenant l’apparence de Śakra (Indra). Il arrive sur un éléphant blanc, entouré d’êtres divins et semi-divins, avec ombrelle royale et serviteurs selon l’iconographie d’Indra ; sa splendeur est comparée à la lune ornant Mandara. Le chapitre annonce une intervention divine mesurée : le déguisement et l’approche volontaire de Śiva préparent l’épreuve, l’instruction et la réorientation de la puissance ascétique vers la juste dévotion et la vérité (tattva).
Verse 1
वायुरुवाच । अथ सर्वे प्रदीप्तांगा वैकुण्ठं प्रययुर्द्रुतम् । प्रणम्याहुश्च तत्सर्वं हरये देवसत्तमाः
Vāyu dit : Alors, tous les meilleurs parmi les dieux, le corps rayonnant d’une splendeur divine, se hâtèrent vers Vaikuṇṭha. S’étant prosternés, ils rapportèrent toute l’affaire à Hari (Viṣṇu).
Verse 2
श्रुत्वा तेषां तदा वाक्यं भगवान्पुरुषोत्तमः । किमिदन्त्विति संचिन्त्य ज्ञात्वा तत्कारणं च सः
Entendant alors leurs paroles, le Seigneur Bienheureux—Puruṣottama, la Personne Suprême—médita : «Qu’est-ce donc, en vérité ?», et il en connut la cause profonde.
Verse 3
जगाम मन्दरं तूर्णं महेश्वरदिदृक्षया । दृष्ट्वा देवं प्रणम्यैवं प्रोवाच सुकृतांजलिः
Désireux de contempler Maheśvara, il se rendit promptement au mont Mandara. Voyant le Seigneur, il se prosterna ; puis, les mains jointes avec piété, il prit la parole.
Verse 4
विष्णुरुवाच । भगवन्ब्राह्मणः कश्चिदुपमन्युरिति श्रुतः । क्षीरार्थमदहत्सर्वं तपसा तन्निवारय
Viṣṇu dit : «Ô Seigneur Bienheureux, on raconte qu’un brāhmaṇa nommé Upamanyu, désirant du lait, a tout consumé par la puissance de son tapas. Par ta grâce, retiens ce feu d’austérité».
Verse 5
वायुरुवाच । इति श्रुत्वा वचो विष्णोः प्राह देवो महेश्वरः । शिशुं निवारयिष्यामि तत्त्वं गच्छ स्वमाश्रमम्
Vāyu dit : Ayant entendu les paroles de Viṣṇu, le Seigneur Mahādeva, Maheśvara, déclara : « Je retiendrai l’enfant. Toi qui connais la vérité, va maintenant à ton propre āśrama. »
Verse 6
तच्छ्रुत्वा शंभुवचनं स विष्णुर्देववल्लभः । जगामाश्वास्य तान्सर्वान्स्वलोकममरादिकान्
Entendant les paroles de Śambhu (le Seigneur Śiva), Viṣṇu —bien-aimé des dieux— réconforta tous les êtres, les immortels et les autres, puis s’en alla vers sa propre demeure.
Verse 7
एतस्मिन्नंतरे देवः पिनाकी परमेश्वरः । शक्रस्य रूपमास्थाय गन्तुं चक्रे मतिं ततः
Cependant, le Souverain suprême—Pinākin, porteur de l’arc Pināka—prit la forme de Śakra (Indra). Puis, sous cet aspect, il résolut de partir.
Verse 8
अथ जगाम मुनेस्तु तपोवनं गजवरेण सितेन सदाशिवः । सह सुरासुरसिद्धमहोरगैरमरराजतनुं स्वयमास्थितः
Puis Sadāśiva se rendit à la forêt d’austérités du sage, monté sur un splendide éléphant blanc, seigneur des éléphants. Accompagné de devas, d’asuras, de siddhas et de grands serpents, il prit lui-même la forme resplendissante du roi des immortels (Indra).
Verse 9
स वारणश्चारु तदा विभुं तं निवीज्य वालव्यजनेन दिव्यम् । दधार शच्या सहितं सुरेंद्रं करेण वामेन शितातपत्रम्
Alors cet éléphant splendide éventa doucement ce Seigneur qui pénètre tout avec un chasse-mouches divin en queue de yak ; et de sa main gauche il tint un parasol blanc au-dessus d’Indra, roi des dieux, accompagné de Śacī.
Verse 10
रराज भगवान्सोमः शक्ररूपी सदाशिवः । तेनातपत्रेण यथा चन्द्रबिंबेन मन्दरः
Le Bienheureux Soma resplendit — c’était Sadāśiva Lui-même, apparaissant sous la forme de Śakra (Indra). Sous ce parasol royal il rayonnait, comme le mont Mandara luit avec le disque de la lune.
Verse 11
आस्थायैवं हि शक्रस्य स्वरूपं परमेश्वरः । जगामानुग्रहं कर्तुमुपमन्योस्तदाश्रमम्
Ainsi, le Seigneur Suprême (Parameśvara), prenant la forme même de Śakra (Indra), se rendit à l’ermitage d’Upamanyu afin de lui accorder Sa grâce.
Verse 12
तं दृष्ट्वा परमेशानं शक्ररूपधरं शिवम् । प्रणम्य शिरसा प्राह महामुनिवरः स्वयम्
Voyant le Souverain Suprême—Śiva—qui avait pris la forme de Śakra (Indra), l’éminent grand sage s’inclina la tête en hommage, puis parla de sa propre bouche.
Verse 13
उपमन्युरुवाच । पावितश्चाश्रमस्सो ऽयं मम देवेश्वर स्वयम् । प्राप्तो यत्त्वं जगन्नाथ भगवन्देवसत्तम
Upamanyu dit : «Ô Seigneur des dieux, cet āśrama qui est le mien a été véritablement sanctifié, puisque Toi-même es venu ici. Ô Jagannātha, ô Bhagavān, le plus excellent parmi les dieux !»
Verse 14
वायुरुवाच । एवमुक्त्वा स्थितं प्रेक्ष्य कृतांजलिपुटं द्विजम् । प्राह गंभीरया वाचा शक्ररूपधरो हरः
Vāyu dit : Ayant ainsi parlé, Hara—qui avait pris la forme de Śakra (Indra)—regarda le brāhmane debout, les mains jointes en vénération, puis s’adressa à lui d’une voix grave et solennelle.
Verse 15
शक्र उवाच । तुष्टो ऽस्मि ते वरं ब्रूहि तपसानेन सुव्रत । ददामि चेप्सितान्सर्वान्धौम्याग्रज महामुने
Śakra (Indra) dit : «Je suis satisfait de toi. Ô toi aux vœux nobles, dis-moi la grâce que tu désires, car tu as accompli cette austérité. Ô grand sage, frère aîné de Dhaumya, je t’accorderai tout ce que tu souhaites.»
Verse 16
वायुरुवाच । एवमुक्तस्तदा तेन शक्रेण मुनिपुंगवः । वारयामि शिवे भक्तिमित्युवाच कृताञ्जलिः
Vāyu dit : Ainsi interpellé alors par Śakra, le plus éminent des sages, les mains jointes, répondit : «Je me contiendrai, car ma bhakti est fermement établie en Śiva.»
Verse 17
तन्निशम्य हरिः १ प्राह मां न जानासि लेखपम् । त्रैलोक्याधिपतिं शक्रं सर्वदेवनमस्कृतम्
L’ayant entendu, Hari déclara : «Ne me reconnais-tu pas, ô scribe ? Je suis Śakra (Indra), le seigneur des trois mondes, vénéré et salué par tous les dieux.»
Verse 18
मद्भक्तो भव विप्रर्षे मामेवार्चय सर्वदा । ददामि सर्वं भद्रं ते त्यज रुद्रं च निर्गुणम्
«Ô le meilleur des voyants brāhmaṇa, deviens Mon dévot et adore-Moi, Moi seul, en tout temps. Je t’accorderai tout bien de bon augure. Renonce à la conception de Rudra comme nirguṇa, l’Absolu impersonnel sans attributs.»
Verse 19
रुद्रेण निर्गुणेनापि किं ते कार्यं भविष्यति । देवपङ्क्तिबहिर्भूतो यः पिशाचत्वमागतः
À quoi te servirait même le culte de Rudra en tant que nirguṇa, puisque tu es tombé hors de l’assemblée des dieux et as déchu à l’état de piśāca, être impur et avili ?
Verse 20
वायुरुवाच । तच्छ्रुत्वा प्राह स मुनिर्जपन्पञ्चाक्षरं मनुम् । मन्यमानो धर्मविघ्नं प्राह तं कर्तुमागतम्
Vāyu dit : L’ayant entendu, le sage parla tout en répétant sans cesse le mantra aux cinq syllabes. Le jugeant venu pour entraver le dharma, le sage s’adressa à lui.
Verse 21
उपमन्युरुवाच । त्वयैवं कथितं सर्वं भवनिंदारतेन वै । प्रसंगादेव देवस्य निर्गुणत्वं महात्मनः
Upamanyu dit : «Oui, tu as exposé tout cela ainsi, ô toi qui t’appliques à louer Bhavānī. Et ce n’est qu’au fil de cette discussion que tu as évoqué la nature nirguṇa du grand Seigneur, au-delà de toute qualité.»
Verse 22
त्वं न जानामि वै रुद्रं सर्वदेवेश्वरेश्वरम् । ब्रह्मविष्णुमहेशानां जनक प्रकृतेः परम्
Ô Rudra, je ne Te connais pas véritablement — Souverain suprême au-dessus des seigneurs de tous les dieux; Père de Brahmā, de Viṣṇu et de Maheśa, Toi qui transcendes Prakṛti (la nature matérielle).
Verse 23
सदसद्व्यक्तमव्यक्तं यमाहुर्ब्रह्मवादिनः । नित्यमेकमनेकं च वरं तस्माद्वृणोम्यहम्
Je choisis ce Don suprême — Celui que les connaisseurs du Brahman disent au-delà de l’être et du non-être, à la fois manifesté et non manifesté; éternel; l’Un et aussi le multiple.
Verse 24
हेतुवादविनिर्मुक्तं सांख्ययोगार्थदम्परम् । उपासते यं तत्त्वज्ञा वरं तस्माद्वृणोम्यहम्
Je choisis pour don le Seigneur suprême que vénèrent les connaisseurs de la Réalité : Celui qui est affranchi des querelles du rationalisme et qui accorde véritablement le fruit visé par le Sāṅkhya et le Yoga.
Verse 25
नास्ति शंभोः परं तत्त्वं सर्वकारणकारणात् । ब्रह्मविष्ण्वादिदेवानां स्रष्टुर्गुणपराद्विभोः
Il n’est pas de réalité plus haute que Śambhu, le Tout-Puissant — la cause de toutes les causes. Il est le Seigneur transcendant, au-delà des guṇa, et la source d’où procèdent Brahmā, Viṣṇu et les autres dieux.
Verse 26
बहुनात्र किमुक्तेन मयाद्यानुमितं महत् । भवांतरे कृतं पापं श्रुता निन्दा भवस्य चेत्
À quoi bon parler longuement ici ? J’ai compris cette grande vérité : si quelqu’un n’a fait qu’entendre la calomnie contre Bhava (le Seigneur Śiva), cela révèle un péché commis dans une existence antérieure.
Verse 27
श्रुत्वा निंदां भवस्याथ तत्क्षणादेव सन्त्यजेत् । स्वदेहं तन्निहत्याशु शिवलोकं स गच्छति
En entendant le blasphème contre Bhava (le Seigneur Śiva), on doit quitter ce lieu à l’instant même. Et si, en cette circonstance, il abandonne même son propre corps, il atteint promptement le monde de Śiva (Śivaloka).
Verse 28
आस्तां तावन्ममेच्छेयं क्षीरं प्रति सुराधम । निहत्य त्वां शिवास्त्रेण त्यजाम्येतं कलेवरम्
«Que mon désir de lait demeure de côté pour l’instant, ô le plus vil des dieux. Après t’avoir abattu par l’arme divine de Śiva, je délaisserai ce corps.»
Verse 29
वायुरुवाच । एवमुक्त्वोपमन्युस्तं मर्तुं व्यवसितस्स्वयम् । क्षीरे वाञ्छामपि त्यक्त्वा निहन्तुं शक्रमुद्यतः
Vāyu dit : Ayant parlé ainsi, Upamanyu résolut de lui-même de mourir. Renonçant même à son désir de lait, il se leva, prêt à tuer Śakra (Indra).
Verse 30
भस्मादाय तदा घोरमघोरास्त्राभिमंत्रितम् । विसृज्य शक्रमुद्दिश्य ननाद स मुनिस्तदा
Alors le sage prit la cendre sacrée et l’investit du redoutable mantra de l’arme Aghora. La lançant vers Śakra (Indra), le muni poussa un rugissement retentissant à cet instant.
Verse 31
स्मृत्वा शंभुपदद्वंद्वं स्वदेहं दुग्धुमुद्यतः । आग्नेयीं धारणां बिभ्रदुपमन्युरवस्थितः
Se remémorant les deux pieds de Śambhu (le Seigneur Śiva), Upamanyu s’apprêta à tirer du lait de son propre corps. Portant la dhāraṇā ignée (āgneyī), il demeura recueilli, stable et absorbé.
Verse 32
एवं व्यवसिते विप्रे भगवान्भगनेत्रहा । वारयामास सौम्येन धारणां तस्य योगिनः
Ô brāhmane, lorsque cette résolution fut ainsi prise, le Seigneur Bienheureux—Śiva, celui qui détruisit l’œil de Bhaga—retint doucement la dhāraṇā (concentration intérieure) de ce yogin.
Verse 33
तद्विसृष्टमघोरास्त्रं नंदीश्वरनियोगतः । जगृहे मध्यतः क्षिप्तं नन्दी शंकरवल्लभः
Sur l’ordre de Nandīśvara, Nandī—bien-aimé de Śaṅkara—saisit cette arme Aghora à l’instant même où elle fut lancée, la capturant tandis qu’elle était projetée depuis le milieu (de l’affrontement).
Verse 34
स्वं रूपमेव भगवानास्थाय परमेश्वरः । दर्शयामास शिप्राय बालेन्दुकृतशेखरम्
Alors le Seigneur Bienheureux, l’Īśvara suprême, prenant sa propre forme divine, se manifesta à Śiprā, la tête couronnée du tendre croissant de lune.
Verse 35
क्षीरार्णवसहस्रं च पीयूषार्णवमेव वा । दध्यादेरर्णवांश्चैव घृतोदार्णवमेव च
Quand bien même il y aurait mille océans de lait, ou même un océan d’amṛta, le nectar; des océans de caillé et autres mets, et encore un immense océan de ghee : toute cette abondance n’est qu’une mesure du monde, non le refuge suprême.
Verse 36
फलार्णवं च बालस्य भक्ष्य भोज्यार्णवं तथा । अपूपानां गिरिं चैव दर्शयामास स प्रभुः
Ce Seigneur, voulant réjouir l’enfant, lui montra un océan de fruits, un océan de mets à manger et à savourer, et même une montagne faite de gâteaux sucrés (apūpa).
Verse 37
एवं स ददृशे देवो देव्या सार्धं वृषोपरि । गणेश्वरैस्त्रिशूलाद्यैर्दिव्यास्त्रैरपि संवृतः
Ainsi il contempla le Seigneur—avec la Déesse—assis sur le Taureau, entouré des Gaṇeśvaras portant le trident et d’autres armes divines.
Verse 38
दिवि दुंदुभयो नेदुः पुष्पवृष्टिः पपात च । विष्णुब्रह्मेन्द्रप्रमुखैर्देवैश्छन्ना दिशो दश
Dans les cieux retentirent les tambours célestes, et une pluie de fleurs tomba. Les dix directions furent remplies et comme voilées par les dieux—conduits par Viṣṇu, Brahmā et Indra—assemblés en une célébration pleine de révérence.
Verse 39
अथोपमन्युरानन्दसमुद्रोर्मिभिरावृतः । पपात दण्डवद्भूमौ भक्तिनम्रेण चेतसा
Alors Upamanyu, enveloppé par les vagues déferlantes d’un océan de béatitude, tomba à terre tel un bâton—l’esprit incliné dans la dévotion.
Verse 40
एतस्मिन्समये तत्र सस्मितो भगवान्भवः । एह्येहीति तमाहूय मूर्ध्न्याघ्राय ददौ वरान्
À cet instant même, le Seigneur bienheureux Bhava (Śiva), avec un doux sourire, l’appela : « Viens, viens. » Le rapprochant et respirant avec tendresse le sommet de sa tête, Il lui accorda des grâces.
Verse 41
शिव उवाच । भक्ष्यभोज्यान्यथाकामं बान्धवैर्भुक्ष्व सर्वदा । सुखी भव सदा दुःखान्निर्मुक्ता भक्तिमान्मम
Śiva dit : « Savoure, selon ton désir, toutes nourritures et mets délicats avec les tiens en tout temps. Sois toujours heureux, délivré de la peine, et demeure dévot envers Moi. »
Verse 42
उपमन्यो महाभाग तवाम्बैषा हि पार्वती । मया पुत्रीकृतो ह्यद्य दत्तः क्षीरोदकार्णवः
« Ô noble Upamanyu, cette Pārvatī est véritablement ta mère. Aujourd’hui je l’ai prise pour fille et je lui ai accordé l’Océan de Lait (Kṣīrodakārṇava). »
Verse 43
मधुनश्चार्णवश्चैव दध्यन्नार्णव एव च । आज्यौदनार्णवश्चैव फलाद्यर्णव एव च
Il y a un océan de miel, un océan de caillé et de riz, un océan de ghee et de riz cuit, et de même un océan de fruits et d’autres productions.
Verse 44
अपूपगिरयश्चैव भक्ष्यभोज्यार्णवस्तथा । एते दत्ता मया ते हि त्वं गृह्णीष्व महामुने
« Des montagnes de gâteaux sucrés, et, en vérité, des océans de nourritures—mets à manger et plats apprêtés—tout cela, je te l’ai donné. Reçois-les, ô grand sage. »
Verse 45
पिता तव महादेवो माता वै जगदम्बिका । अमरत्वं मया दत्तं गाणपत्यं च शाश्वतम्
« Mahādeva est ton père, et Jagadambikā est véritablement ta mère. Par moi te sont accordées l’immortalité et la souveraineté éternelle de Gaṇapatya, la seigneurie de Gaṇeśa. »
Verse 46
वरान्वरय सुप्रीत्या मनो ऽभिलषितान्परान् । प्रसन्नो ऽहं प्रदास्यामि नात्र कार्या विचारणा
« Avec une grande affection, choisis les grâces—les grâces suprêmes désirées par ton cœur. Je suis satisfait ; je te les accorderai. Ici, nul besoin de plus ample réflexion. »
Verse 47
वायुरुवाच । एवमुक्त्वा महादेवः कराभ्यामुपगृह्यतम् । मूर्ध्न्याघ्राय सुतस्ते ऽयमिति देव्यै न्यवेदयत्
Vāyu dit : Ayant ainsi parlé, Mahādeva le prit dans ses deux mains, respira avec tendresse le sommet de sa tête, puis annonça à la Déesse : « Voici ton fils. »
Verse 48
देवी च गुहवत्प्रीत्या मूर्ध्नि तस्य कराम्बुजम् । विन्यस्य प्रददौ तस्मै कुमारपदमव्ययम्
Et la Déesse, avec une tendresse semblable à celle de Guhā (Skanda), posa sa main de lotus sur sa tête et lui conféra l’état impérissable de « Kumāra ».
Verse 49
क्षीराब्धिरपि साकारः क्षीरं स्वादु करे दधत् । उपस्थाय ददौ पिण्डीभूतं क्षीरमनश्वरम्
Même l’Océan de Lait, prenant une forme manifeste, s’avança, tenant dans sa main un lait doux, et offrit du lait coagulé en une masse compacte, d’une nature impérissable.
Verse 50
योगैश्वर्यं सदा तुष्टिं ब्रह्मविद्यामनश्वराम् । समृद्धिं परमान्तस्मै ददौ संतुष्टमानसः
L’esprit pleinement satisfait, il lui accorda la seigneurie des accomplissements du yoga, la quiétude toujours présente, la Brahmavidyā impérissable, et la prospérité suprême.
Verse 51
अथ शंभुः प्रसन्नात्मा दृष्ट्वा तस्य तपोमहः । पुनर्ददौ वरं दिव्यं मुनये ह्युपमन्यवे
Alors Śambhu, l’âme sereine et bienveillante, voyant la grandeur de l’austérité de ce sage, accorda de nouveau une grâce divine au muni Upamanyu.
Verse 52
व्रतं पाशुपतं ज्ञानं व्रतयोगं च तत्त्वतः । ददौ तस्मै प्रवक्तृत्वपाटवं सुचिरं परम्
Il lui conféra l’observance Pāśupata, la connaissance libératrice et le yoga discipliné des vœux sacrés selon leurs principes véritables ; et il lui accorda encore une maîtrise suprême et durable pour enseigner et exposer la doctrine.
Verse 53
सो ऽपि लब्ध्वा वरान्दिव्यान्कुमारत्वं च सर्वदा । तस्माच्छिवाच्च तस्याश्च शिवाया मुदितो ऽभवत्
Lui aussi, ayant obtenu les dons divins — y compris une jeunesse perpétuelle — fut rempli de joie, par la grâce de ce Śiva et de cette Śivā (la Déesse) également.
Verse 54
ततः प्रसन्नचेतस्कः सुप्रणम्य कृतांजलिः । ययाचे स वरं विप्रो देवदेवान्महेश्वरात्
Alors, le cœur paisible et joyeux, le brahmane se prosterna profondément et, les mains jointes en révérence, demanda une grâce à Maheśvara — Mahādeva, le Seigneur des dieux.
Verse 55
उपमन्युरुवाच । प्रसीद देवदेवेश प्रसीद परमेश्वर । स्वभक्तिन्देहि परमान्दिव्यामव्यभिचारिणीम्
Upamanyu dit : « Sois favorable, ô Seigneur des dieux ; sois favorable, ô Souverain suprême. Accorde-moi Ta propre dévotion : suprême, divine et inébranlable, qui ne s’écarte jamais de Toi. »
Verse 56
श्रद्धान्देहि महादेव द्वसम्बन्धिषु मे सदा । स्वदास्यं परमं स्नेहं सान्निध्यं चैव सर्वदा
Ô Mahādeva, accorde-moi toujours une foi inébranlable envers ceux qui Te sont liés (Tes dévots et Tes saintes relations). Donne-moi le service dévoué à Tes pieds, l’amour suprême et Ta proximité constante en tout temps.
Verse 57
एवमुक्त्वा प्रसन्नात्माहर्षगद्गदया गिरा । सतुष्टाव महादेवमुपमन्युर्द्विजोत्तमः
Ayant ainsi parlé, Upamanyu—le plus éminent des deux-fois-nés—l’âme apaisée et la voix tremblante de joie, se mit alors à louer Mahādeva.
Verse 58
उपमन्युरुवाच । देवदेव महादेव शरणागतवत्सल । प्रसीद करुणासिंधो साम्ब शंकर सर्वदा
Upamanyu dit : « Ô Dieu des dieux, ô Mahādeva, plein de tendresse pour ceux qui se réfugient en Toi, sois favorable. Ô océan de compassion, ô Śaṅkara, ô Sāmba (Śiva uni à Umā), accorde toujours Ta grâce. »
Verse 59
वायुरुवाच । एवमुक्तो महादेवः सर्वेषां च वरप्रदः । प्रत्युवाच प्रसन्नात्मोपमन्युं मुनिसत्तमम्
Vāyu dit : Ainsi interpellé, Mahādeva—dispensateur de grâces à tous—le cœur bienveillant, répondit à Upamanyu, le plus éminent des sages.
Verse 60
शिव उवाच । वत्सोपमन्यो तुष्टो ऽस्मि सर्वं दत्तं मया हि ते । दृढभक्तो ऽसि विप्रर्षे मया विज्ञासितो ह्यसि
Śiva dit : « Cher Upamanyu, Je suis satisfait. En vérité, Je t’ai tout accordé. Ô le meilleur des brāhmaṇa-sages, tu es ferme dans la dévotion, et tu as été véritablement reconnu par Moi. »
Verse 61
अजरश्चामरश्चैव भव त्वन्दुःखवर्जितः । यशस्वी तेजसा युक्तो दिव्यज्ञानसमन्वितः
Sois à jamais jeune et immortel, délivré de toute peine. Sois glorieux, uni à une splendeur spirituelle, et comblé de connaissance divine.
Verse 62
अक्षया बान्धवाश्चैव कुलं गोत्रं च ते सदा । भविष्यति द्विजश्रेष्ठ मयि भक्तिश्च शाश्वती
Ô meilleur des deux-fois-nés, tes proches, ta lignée et ton gotra, ainsi que ta descendance, demeureront à jamais sans rupture ; et en Moi ta dévotion sera éternelle.
Verse 63
सान्निध्यं चाश्रमे नित्यं करिष्यामि द्विजोत्तम । उपकंठं मम त्वं वै सानन्दं विहरिष्यसि
Ô meilleur des brahmanes, Je maintiendrai sans cesse Ma présence dans cet āśrama ; et toi, demeurant tout près de Moi, tu vivras ici dans la joie.
Verse 64
एवमुक्त्वा स भगवान्सूर्यकोटिसमप्रभः । ईशानस्स वरान्दत्त्वा तत्रैवान्तर्दधे हरः
Ayant ainsi parlé, le Seigneur Bienheureux—rayonnant comme dix millions de soleils—Īśāna, Hara Lui-même, accorda des grâces puis disparut en ce lieu même.
Verse 65
उपमन्युः प्रसन्नात्मा प्राप्य तस्माद्वराद्वरान् । जगाम जननीस्थानं सुखं प्रापाधिकं च सः
Upamanyu, l’âme apaisée, ayant reçu de Lui les plus excellentes grâces, se rendit au séjour de sa mère; et il obtint un bonheur plus grand qu’auparavant.
The gods report a crisis to Viṣṇu; Viṣṇu petitions Śiva at Mandara to stop the brahmin child Upamanyu whose tapas is burning the world; Śiva then goes to the tapovana disguised as Indra.
The narrative encodes the doctrine that tapas without proper tattva and devotional orientation can become cosmically disruptive; Śiva, as the inner governor (niyantṛ), redirects power into liberative knowledge and right devotion.
Śiva is highlighted as Pinākī/Sadāśiva while intentionally assuming Śakra’s form—an explicit case of divine līlā where form is used to instruct, test, and restore dharma.